11.

Du doigt, Karémyne désigna le grand écran encastré dans le mur de son boudoir.

- Je peux savoir le pourquoi de ce méga foutoir ?

- Disons que la situation a légèrement dérapé et m'a un peu échappé.

- « légèrement », « un peu » ? Tu as de ces formulations ! siffla-t-elle. Tu as mis en état d'alerte toutes les escouades de sécurité qui se trouvaient en orbite de Ragel et je ne parle pas des scènes de panique hystérique dans l'amphithéâtre où devait avoir lieu la projection ! Une cinquantaine de blessés, à des degrés divers, une personne à la limite de l'attaque cardiaque et toute l'équipe du film traumatisée, à commencer par sa tête d'affiche.

- Les caméras internes et externes de la station ont tout filmé ? questionna le pirate à la chevelure de neige.

- Elles n'ont rien perdu des agissements de cette Sylvarande et de ses commandos de tueuses ! Et toi tu as tiré sur la station orbitale !

- Non, le tir est venu de derrière l'Arcadia, particulièrement bien calculé pour faire croire qu'il provenait de mes canons. Celle qui se prétend aussi Reine des Sylvidres n'a pas laissé grand-chose au hasard.

- Ne détourne pas le sujet ! aboya Karémyne dont les boucles blondes s'agitaient. Je t'avais dit de laisser ce navet sortir et se planter lui-même !

- Tu m'avais aussi permis de faire comme je l'entendais, objecta son époux.

- J'espérais que tu serais assez mature que pour ne pas céder à ces instincts ! glapit-elle. Quant à ta Sylvarande, elle a failli faire un carnage.

- Cela n'avait pas été son intention. Elle a été prise de court !

- Vos deux actions étaient débiles au possible et ça a failli très mal se terminer. Vous avez ruiné ce film et ce que les producteurs avaient investi dessus !

- Les caméras ont tout enregistré ? répéta Albator.

- Oui, à nouveau. Pourquoi ?

- Ils n'auront qu'à remonter ces films, sous tous les angles, et le vendre comme une histoire vraie. Après tout, il s'agit presque de ça !

- Suffit avec les persiflages. Tu auras de la chance si tu ne te retrouves avec des plaintes sur le dos et j'en ai plus que marre de couvrir tes frasques !

- Fais comme tu l'entends. Moi aussi je n'ai fait que ce que je devais.

- Tu as eu de la chance que l'autre vaisseau n'entre pas dans la partie, remarqua Karémyne.

- En effet, fit brièvement le capitaine de l'Arcadia qui tout comme Aldéran n'avait soufflé mot de ce qui s'était passé avec Prométhium et Okranze. De toute façon, je ne serais pas rentré dans ce jeu, je devais ramener notre petit-fils en priorité.

- Albior est un petit garçon bien courageux, murmura-t-elle en se calmant.

- Et il ne crânait nullement. Il a été impressionné mais il n'a pas été traumatisé. Je suppose que ses parents le câlinent ?

- Et Aldéran va retourner à Le Foyer pour tenter de percer les secrets entourant ses parents et leur tragique disparition avec sa grande sœur.

- Ca les apaisera tous, sourit Karémyne, avant de se souvenir qu'elle boudait son mari et lui désigna la porte.


Comme à son habitude, Albior s'était relevé, bien après que ses parents l'aient mis au lit et il s'était allongé tout près de l'escalier en colimaçon, les écoutant sans pouvoir les voir.

- Heu, Loza Drymme ne dirige plus Le Foyer, rappela Ayvanère.

- Je ne l'ignore pas. Mais elle eu le dossier d'Albior dès son arrivée, elle le connait donc mieux que personne. Elle saura orienter mes recherches et je découvrirai tout sur les siens

- Tu es sûr qu'il le faut, Aldie ?

- Oui. Les intuitions dont il a fait preuve dans l'univers de Prométhium n'ont vraiment rien de naturel, crois-moi, et je sais très bien de quoi je parle !

- Je n'en doute pas, fit la voix douce mais soucieuse d'Ayvanère. Je souhaite que tu reviennes avec la vérité.

- C'est bien mon intention. Je partirai demain après le débriefing de mes Unités. Bon, je ne sais pas pour toi, mais je suis vanné. Je vais me coucher.

- Je termine un fichier et je te rejoins.

Parvenu en haut des escaliers, Aldéran tomba sur le cadet de ses fils qui s'était rendormi à même la moquette. Il le souleva doucement et alla le replacer dans son lit, ramena la couette sur lui.

- Fais de beaux rêves, mon ange.

La porte de sa chambre refermée, sous la lumière de la lune qui le baignait, Albior s'agita, un signe étrange et noir apparaissant à son front.

12.

- On a fini de faire évacuer la salle de projection et on a enjoint les commandos Sylvidres récalcitrantes à repartir à leurs vaisseaux.

- Bien noté, Daleyna, fit Aldéran.

- Nous avons fait prendre en charge l'équipe du film ainsi que les invités les plus choqués, ajouta Soreyn qui en l'absence de son Colonel dirigeait l'Unité Anaconda.

- Encodé !

- Et nous avons fait sauter les sécurités des portes bloquant entre eux les sas de la passerelle cylindrique qui reliait la sphère au corps de la station orbitale, ce qui a permis à tout le monde de quitter les lieux, conclut Jarvyl.

- Parfait, tout est en ordre, sourit Aldéran en finissant de pianoter sur le clavier de son ordinateur et en enregistrant son fichier avant de l'envoyer à l'état-major de sa hiérarchie. Vous pouvez souffler jusqu'à la prochaine alerte. Soreyn, je te confie l'Unité pour la journée. Je serai de retour lundi à la première heure.

- Albior ? glissa Soreyn alors que les deux autres Leaders d'Unités avaient quitté la salle de réunion du Colonel de l'AL-99.

- Oui. J'ai demandé à l'ancienne directrice de l'Orphelinat de me rassembler tout ce qu'elle avait sur lui et ce qu'elle avait pu enregistrer au gré de conversations. Cette fois, qu'Albior ait été profondément traumatisé par l'accident de train où il a perdu les siens, la vérité doit être totale.

- Tout ça parce que ce gosse a une intuition hors normes et qu'en action il perçoit plus de choses que toi ?

- Je l'accepterais d'un autre policier. Cela n'a rien de normal pour un enfant de huit ans ! Manier un cosmogun n'a rien d'anodin et il l'a fait avec une froideur absolue bien qu'à la base il ait agi par réflexe et pour me protéger ! Le cosmogun tout comme le gravity saber s'aligne sur l'énergie psychique de celui qui le manipule car ces armes reconnaissent leur « maître » - dans le cas inverse, celui qui le manipule est atomisé lors du tir – et Albior a non seulement atteint sa cible par miracle mais il a assuré. Il faut que je sache.

Soreyn posa sa main sur l'épaule de son ami.

- C'est un tout petit garçon, c'est ton fils !

- Oui ?

- Dès lors c'est normal qu'il soit hors normes ! Il porte déjà votre marque de famille sur le visage, cela non plus n'est pas innocent, tu ne vas pas le lui reprocher aussi ?

- Balafre séquelle du déraillement de train. Je veux savoir pour cet accident. Et pour son équilibre, trouver sa place au sein de notre famille, Albior doit aussi savoir, faire le deuil des siens et nous accepter totalement comme son foyer pour aujourd'hui et toujours. La seule chose dont je sois certain, c'est que ses parents et sa sœur étaient l'unique famille naturelle d'Albior et donc elle doit faire partir de son passé, sans que cela soit une offense pour elle, sinon ça va le miner et tous nous perturber. Un peu de paix pour ma famille à moi, c'est trop demander ?

- De toute façon, tu es décidé, Aldie. C'est sans doute le mieux. A lundi !

- Bon week-end à toi aussi ! lança Aldéran en se levant, fermant son ordinateur.

Il alla à son bureau, referma son sac à dos, enfila sa veste et verrouilla ses ordinateurs.

- Je te confie le Bureau, Jarvyl. A lundi ! fit-il à l'adresse du Leader de l'Unité Léviathan avant de quitter le plateau, composant un numéro automatique sur son téléphone.

- Ayvi, c'est moi. Je suis parti. Nos gamins ?

- J'ai conduit Alguénor et Alyénor à l'école.

- Albior est toujours fiévreux ?

- Oui. Je lui ai fait boire un bouillon, j'ai posé des compresses fraîches et je vais aller chercher les cachets prescrits par le pédiatre après sa visite pour faire tomber sa température.

- Tu vas le laisser seul ?

- Il dort à poings fermés. Et je serai de retour dans quinze minutes.

- Toi, tu es sur le point de partir.

- Oui, et toi aussi !

- Ma profileuse préférée ! A dimanche soir, je te téléphonerai d'ici là et si je trouve quelque chose je t'en fais part immédiatement !

- A dimanche, mon amour.

Ayvanère embrassa le front brûlant du cadet de ses fils, épongea la sueur qui perlait et le couvrit chaudement.

- Je serai de retour dans un quart d'heure. Tu ne t'apercevras même pas que je suis sortie. Et ton papa quitte en ce moment le Bureau pour nous aider tous !

Ayvanère ferma doucement la porte, baissa les yeux.

- Lense, je te le confie, veille sur cette chambre !

La molosse agita la queue avec un aboiement approbateur.

Sac à dos à l'épaule, Aldéran franchit les portes de l'ascenseur, poussa sur le bouton du deuxième sous-sol, là où son tout-terrain couleur techno orange était garé, son téléphone composant un autre numéro en mémoire.

- Je serai là dans une centaine de minutes, Loza. Vous avez… ?

- J'ai tout ce dont je disposais et dont je me souviens, sur Albior. Je vous attends, Aldéran.

La cabine de l'ascenseur s'arrêta un instant, secouant son passager, avant de repartir par à coups, doucement, avant de caller à nouveau.

Aldéran allait appuyer sur le bouton d'alarme quand la cabine parut chuter brutalement, avant de s'arrêter totalement.

Il se releva, ramassant le sac qui lui avait échappé et poussa à nouveau sur le bouton du deuxième sous-sol et la cabine repartit de façon normale.

- Faire réviser la cage, encoda Aldéran dans son téléphone avant que les portes ne s'ouvrent et qu'il ne se dirige vers son tout-terrain.

Il émit quelques jurons plus que malséants.

- Ma phobie, enfin mes songes quant aux ascenseurs et aux chutes de leur cabine – je n'ai jamais pu aller sur cette attraction avec les gamins au parc d'attraction – fallait que ça arrive dans la réalité, j'ai failli en avoir une crise cardiaque !

Aldéran respira quelques instants, posément, et se sentit mieux.

Trois minutes plus tard, il quittait l'immeuble abritant l'AL-99.


Dans ses rêves agités, ou plutôt ses cauchemars, n'ayant rien perdu de la vision de l'ascenseur en folie, Albior sourit de contentement et se détendit alors que, sans les médicaments ramenés par sa mère, sa fièvre tombait.