Égoïsme

Le Docteur Castafolte vit son vieil ami débarquer dans son labo, le pas léger. Il fronça les sourcils et lui demanda :
- T'étais où ?
- 2015 Henry… Répondit le Visiteur avec un sourire
- Très bien, ne m'en dit pas plus ! S'exclama le robot avec précipitation
- Ben pourquoi ? Je croyais que tu voulais qu'on se raconte tout, Ironisa le Visiteur en se servant un café
- Oui, ben il y a des trucs que je ne tiens pas à connaitre…
- Je suis sûr que ça t'intéresserait pourtant, Sourit le jeune homme
- Écoutes, Renard, je suis ravi que tu sois heureux, parce que je pense que tu le mérites, et parce que je suis un humaniste. Le bonheur des autres me comble mais, quand il s'agit d'un bonheur directement provoqué par un rapport que la bienséance m'interdit de nommer, je ne tiens pas à en connaitre les détails… Surtout quand le rapport a lieu avec une femme que je considère ma mère, tu le sais très bien.
Renard regarda Henry avec humour et glissa malicieusement :
- On peut dire que je suis ton nouveau papa alors…
- Ne pousse pas le bouchon Renard ! Menaça le robot
Le susnommé leva les mains en l'air en signe de reddition. Il but une gorgée de café et garda le silence quelques instants avant d'intervenir à nouveau :
- Pourtant, c'est pas toi qui avais dit à Raph que les parents avaient tout à fait le droit de faire l'amour, quel que soit la position ? (Cf : La Meute, Livre IV, gros moment de lol)
- Mais tu vas fermer ta gueule ? S'écria Henry en balançant un objet en direction de Renard
- Calme toi Henry ! Je suis juste allé aider Charlie pour une mission… Dit ce dernier en se cachant derrière ses mains
- Une mission, quelle mission ? Demanda le robot, momentanément calmé
- Un gros bug temporel provoqué par l'ancien vendeur du Coin Dur, tu te souviens de lui ?
- Ben non, c'est Van Der qui a eut affaire à lui…
- Ah oui, ben tu seras pas surpris quand je te dirai que c'est devenu une ''elle'' maintenant… Commenta Renard
- Oh ? Dit Henry, surpris quand même
- Ouais, Charlie a pas voulu m'expliquer… Bref, cette idiote a voulu fabriquer un iPhone avant que Apple sorte le premier prototype… Alors, on est allé régler ça… Tout simplement Henry…
- Ah… Dit Henry, penaud
- Faut pas voir le mal partout, mon vieux, Sourit le Visiteur
Le Castafolte lança un regard d'excuse à son ami et demanda :
- Vous avez réglé ça comment ?
- En détruisant les plans des prototypes et en ramenant Danielle - elle s'appelle comme ça maintenant - en 2015 avec Véro. Toutes les deux ont déjà pleins de projets, genre ouvrir un cybercafé trop classe et tout. Pour vendre à boire et des trucs durs…
- Logique, Dit Henry en se tournant vers son plan de travail
Renard jeta un regard amusé à son ami et, se protégeant par avance avec une plaque de tôle qui trainait, lâcha d'un air de rien :
- Après, je te dis pas qu'on a pas fêté la réussite de la mission à notre manière…
- Mais tu vas fermer ta gueule putain ! Réagit Henry en jetant d'autres objets contondants

Le téléphone portable dernier cri sonna si fort que la jeune femme eut l'impression qu'il hurlait. Elle s'extirpa de ses draps et saisit l'appareil en grommelant.
- Allô ? Dit Charlie avec une voix qui ressemblait à celle de Michel
- Charlotte ! On a un léger souci ma vieille, Dit la voix de Véro en panique, à l'autre bout du fil
Réveillée comme après un coup de Ice Bucket Challenge bien traitre, Charlotte passa de la position horizontale à verticale en un quart de seconde :
- Qu'est ce qui se passe ? Vous êtes où ?
- Près de Barbès, on voulait voir des trucs durs ! Mais il y a l'autre grand baraqué de la Brigade Temporelle et ton mec en mode chelou qui nous poursuit et qui veut nous attraper !
- De quoi ? Qu'est ce que tu me racontes ? Qu'est ce que Renard vient faire la dedans ?
- J'en sais rien mais il nous a dit qu'il comptait nous faire des trucs pas catholique ! Hurla Véro
- De quoi ? S'exclama la jeune femme, mi-perdue mi-vénère
- Ramène tes fesses putain !
- OK, j'arrive vous êtes où ?

- T'es sexy quand tu dors, Commenta Danielle
Charlotte grimaça et frissonna. Les deux expatriées s'étaient réfugiées sur le toit d'un immeuble de Barbès. Elle était encore en pyjama, soit un T-Shirt de foot de la Coupe du Monde 1998 (remember, putain ! ) et un caleçon masculin. Elle avait toutefois revêtue, à la va-vite, un manteau long pour pas crever de froid.
- Il appartient à qui ce sous-vêtement ? Demanda Véro, avec une moue dégoutée.
- Devine… Grimaça Charlie, en regardant dans tous les sens
- Si c'est ton mec, sache que c'est un bel enculé quand même ! Il nous a menacés de torture, et il avait une idée très précise de ce qu'il voulait nous faire
- Mais, vous êtes certaines que c'était lui ? Demanda Charlie, perplexe, en réglant sa machine
- Ben il avait l'air un peu fucked-up mais ouais, c'était lui… Dit Danielle
- Pourquoi il veut vous torturer ? Insista Charlotte
- Parce qu'on te connaît ! Et parce qu'on pourrait savoir où se trouve les autres, du coup ! Répondit Danielle
- Genre Bernie… Souffla Véro
Une culpabilité et une colère sourde réchauffa le ventre de Charlotte. Elle dit, d'une voix blanche :
- Je vous ramène et je reviens les attendre.

Quelques minutes plus tard, Mathéo et le Visiteur (enfin, son double, mais si tu le sais pas… ) débarquèrent sur le toit :
- Elles sont où les petites minettes ? Grommela le Double
- Je les ai vu montées ici, Dit Mathéo, calme
- Ben tu t'es trompé ! Je les veux ok ? Constance me les a promis… Cria le fou, secoué de tics
- Je ferai en sorte qu'elle ne fasse plus jamais appel à toi dans ce cas… Grommela Mathéo
- Qu'est ce t'as dit ? Menaça l'autre
Mathéo ne répondit pas. Il avait les yeux fixés sur la jeune femme qui se tenait plus loin, toujours revêtue de son pyjama dernier cri et de son manteau. Mais elle était passée de mi-perdue mi-vénère à full-vénère et n'en avait plus trop rien à carer de se geler les miches. Elle fixait le Double avec une colère noire.
- Qu'est ce que tu fout ici ?
- Oh ! Salut ma jolie, qu'est ce que tu fais ici dans cette tenue ? Ricana le Double en oubliant Mathéo
- Ferme ta grande gueule et dis moi ce que tu fous ici et pourquoi tu menaces mes amies de tortures !
- Mais c'est qu'elle a du caractère la petite ! Ça me plaît vachement… Dommage que je sois plus… Enfin que je puisse plus…
- C'est pas le même, Coupa Mathéo
- De quoi ? Demanda Charlie
- C'est son Double du Futur. Constance recrute dans le free-lance maintenant et c'est la dernière fois qu'on le met sur une de nos missions, je peux te le garantir. Il n'aurait rien fait à tes amis, je ne l'aurai pas laissé faire… Dit Mathéo, d'une voix posée
- QUOI ? Hey, Constance m'a promis ! Se récria le Double
- Constance ne t'a rien promis d'autres que des paquets de clopes, comme d'habitude avec toi… Corrigea Mathéo
- Ouais ben si c'est comme ça je me casse ! Sale bâtard… Dit le Double en s'éloignant bruyamment
Charlotte le suivit du regard, partagée entre l'envie de lui en mettre une et de régler ses comptes avec Mathéo sur ce toit. Quand il devint évident que le colosse ne la laisserait pas partir avant un petit entretien, elle se mit en position de défense (mode de défense type « un RTI avec la rage attaque, tachons de survivre »).
- Je ne vous veux pas de mal… Mais vous êtes une criminelle pour la Brigade Temporelle. Je dois vous arrêter ou arrêter vos amis. C'est ma mission
- Ma mission à moi est justement de vous empêcher de les retrouver
- Et on y tient, à ses saloperies de missions hein… Sourit Mathéo
Charlotte répondit à son sourire et dit :
- On se comprend bien alors…
- C'est pas pour ça que je vais vous laisser continuer. Constance a bien compris qu'il était impossible de vous empêcher de voyager dans le temps, donc, on court après vous à la classique…
- Mais c'est pas facile hein ? Ma machine est différente donc il faut le temps que votre technologie de repérage s'adapte…
- Raison pour laquelle je compte pas vous laisser partir
Mathéo lui fonça alors dessus sans prévenir. Charlotte, concernant ses vieux réflexes de chasses aux RTI, l'évita façon toréador. Elle écarquilla les yeux.

- C'était un accident ! Je comptais pas vraiment le balancer du haut de l'immeuble, il est juste tombé ! S'écria Charlie
Renard, assis en face d'elle, fulminait. Il avait été prévenu par son Double de l'accident de Mathéo et était parti immédiatement demandé des comptes à sa coupable petite copine.
- Qu'est ce qui t'as pris putain !
- Hey baisse d'un ton, je suis assez mal comme ça ! Tu sais ce qu'il comptait leur faire, ton double psychotique ? J'ai défendu mes amies !
- Je sais, je sais, je sais ! Je la connais, ta mission ! S'écria le Visiteur
Il y eut un grand silence. Charlie soupira :
- Il y a pas de mal au final… Il a atterri à peine deux mètres plus bas… Et si il était mort, je me serai arrangée pour le sauver, je voyage dans le temps…
- Sauver les gens, c'est pas aussi simple, il y a des variables… Sinon, il y aurait deux ou trois personnes que j'aurai déjà sauvé… Grommela le Visiteur
- Oui mais, j'y serai parvenu…
- Parce que t'es quand même très très douée hein Charlie, Dit Renard, d'un ton dur
Charlotte recula d'un pas, blessée par le ton qu'il employait. Elle répondit, hésitante :
- Pourquoi tu me dis ça ?
- Parce que c'est vrai ! Sauf que tu gâches ton talent… T'es égoïste…
- On a déjà eu cette discussion il me semble, L'interrompit Charlotte, durement
- Je sais pas, je me disais que j'arriverai à te faire changer d'avis, mais t'es incroyablement têtue.
- Tu m'apprends rien. Être obstinée m'a sauvée la vie et sauve mes amis. C'est ma mission, c'est toute ma vie…
- Oui, oui, ta mission hein… Soupira Renard.
Le jeune homme se leva et s'approcha d'elle. L'expatriée serra ses bras autour d'elle. Elle sentait venir un moment difficilement crucial dans leurs vies et n'avait pas les nerfs pour prendre du recul.

- Charlie… Tu me détestais tellement il y a quelques semaines… Dit Renard, le regard dur
- C'est pas toi que je détestais, c'est le Voyageur du Temps… Dit la jeune femme
- Ben alors c'est étrange… Tu tiens exactement le même discours que moi lorsque j'étais le Voyageur du Temps. Pourquoi s'emmerder à sauver le monde alors qu'on peut être égoïste et avoir une mission tranquilou
- Une mission tranquille ? Une mission tranquille ? Parce que tu crois que c'est tranquille de retrouver et de surveiller cette bande de zygoto ?
- Mais arrête un peu de répéter à quel point ta mission est compliquée, tout le temps ! Tu prends aucun risque Charlotte ! Tu restes bien tranquille, dans les clous que tu t'es fixé. Tu pourrais sauver le monde mais tu préfères te concentrer sur ta bande de pote !
- Et je le fais parce que quelqu'un doit le faire ! Personne ne s'est jamais préoccupé d'eux. Ils méritent que je le fasse.
- Mais ouvre les yeux ! Ils en ont plus besoin maintenant ! Depuis qu'on a rétabli l'eau courante et que le nuage toxique a disparu, Néo-Versailles s'est agrandi et s'est fortifié. Et Clothilde et Stella sont des reines exceptionnelles. La vie en 2550 telle que tu l'as connue n'existe plus. Tu pourrais y retourner et y vivre heureuse. On pourrait y retourner et y vivre heureux. Tous tes amis pourraient y vivre beaucoup plus heureux qu'ils ne le sont maintenant, à leur place, dans leur époque, sans faire attention en permanence de ne pas créer un paradoxe temporel ! S'écria Renard
Ils s'affrontèrent du regard. Charlotte dit :
- Je n'ai pas le choix…
- Si, tu as le choix ! Tu veux la vérité ? Ce n'est pas eux que tu essaies de sauver Charlie, c'est toi-même. Tu tiens tellement à cette mission, pas parce qu'elle doit réellement être accomplie, mais parce que tu te dois de l'accomplir pour te donner l'impression que ta vie a un sens. Rends toi à l'évidence, ils seraient plus heureux et plus en sécurité à Néo-Versailles. Tu ne les aides pas, en tout cas, plus maintenant. C'est toi même que tu aides, et peu importe s'ils risquent leur vies, comme Véro ou Danielle, tant que ça donne un sens à ta vie… Tout ça, c'est de l'égoïsme pur.
Charlotte était devenue blanche. Elle s'éloigna de lui et le regarda froidement, comme aux débuts. Elle dit, d'une voix blanche :
- Tu ne sais pas. Les expatriés ne sont pas juste trois ou quatre. Ils sont des dizaines. Certains ont des familles maintenant… Ils sont heureux… Ils ont juste besoin que je vienne les voir pour les aider à s'intégrer dans leurs nouvelles vies… Pour les préserver… Parfois, pour les défendre… Et parfois, juste pour leur dire que tout va bien, qu'enfin, ils se débrouillent parfaitement, ils ont juste besoin d'être rassuré…
- Et tu es leur bonne fée, hein ?
La jeune femme frissonna et, sans le regarder, lui ordonna :
- Sors de chez moi…
- Charlie…
- Ne m'appelle pas Charlie ! Sors de chez moi, Renard… Je ne veux plus te voir ! Cria la jeune femme, des larmes dans les yeux
- Arrête deux minutes de fuir Charlotte ! Comporte toi comme une adulte ! Répondit Renard sur le même ton
- Je suis vraiment une idiote. Comment j'ai pu te faire confiance encore une fois ? Comment j'ai pu mettre mes espoirs d'avenir en toi pour la seconde foi ? Sors de chez moi… Ou c'est moi qui te fais sortir… Dit Charlotte, hargneuse
Le regard du Visiteur s'éteignit à l'écoute des mots de la jeune femme. Il se rendait compte qu'il y était allé fort, mais il savait que la jeune femme avait besoin d'entendre la vérité dure, pour parvenir à avancer et enfin, tourner la page de l'expatriée orpheline de Néo-Versailles. Il savait qu'il fallait qu'elle l'entende mais il savait aussi qu'il ne voulait pas la perdre pour ça.
- Charlotte… Je…
- Dégage !
Le Visiteur la regarda longuement. Ses yeux gris brillaient de rage au milieu des larmes. Il ne parviendrait pas à la ramener à lui ainsi et donc, il s'exécuta, avec un poids dans l'estomac qui n'avait rien à voir avec le voyage dans le temps.

Charlotte, se retrouvant seule dans son appartement redevenu trop vide, se retint de le poursuivre dans les couloirs du temps. Elle se parla à voix haute :
- C'était voué à l'échec Charlotte. Autant tout arrêter maintenant hein ?
Elle se regarda dans le miroir et essuya rageusement les larmes sur ses joues. Elle continua son monologue :
- On aurait fini par s'entretuer.
Elle rit malgré elle, nerveusement. Elle fixa son reflet et se dit, droit dans les yeux :
- Tu sais, lui et toi, vous n'êtes pas maitre de vos vies hein… Les missions, c'est votre raison de vivre, à l'un comme à l'autre et… Ça aurait fini par interférer. Ça aurait mal fini, Charlotte. Alors autant tout arrêter avant que ça t'échappe. Avant que tu tombes amoureuse de cet abruti, il fallait tout arrêter.
Elle se tut, se fixant toujours dans le miroir. Une petite voix dans sa tête, mesquine, répondit :" Ne te mens pas Charlie. C'est déjà fait et tu le sais très bien… "Charlotte eut un dernier regard rageur pour son propre reflet et tomba à genoux devant le miroir, et dit avec des larmes de colère dans la voix :
- Putain de destin à la con hein…