Du chapitre tout beau tout chaud !
Pardon pour le retard que j'ai pris dans mes messages, il fallait vraiment que je boucle mon chapitre. Et pardon pour le côté caricatural des pirates, je n'ai pas pu m'en empêcher.
Concernant les chants de marins que ces messieurs entonnent, il s'agit de : Le Capitaine de Saint-Malo (traditionnel) et Quinze marins (de Michel Tonnerre). J'ajouterai que c'est très peu probable que des marins anglais du XVIIIe siècle les aient chantées (la première datant très probablement du XIXe, la deuxième de 2007), mais je trouve qu'elles allaient très bien au contexte ;D Je vous encourage vivement à aller les écouter sur Youtube pour votre culture personnelle, ou alors, si vous ne devez en écouter qu'une, écoutez Le Forban, c'est juste le Sherlock de ma fic *.* La version de Kalevala est à mon sens la meilleure, avec un accent (espagnol?) à tomber par terre.
Bon, et je voulais faire une petite annonce :
Cette fic a désormais ses propres fanarts qui ont été réalisés par Lafinada Scott et qui sont visibles sur sa page de profil. C'est la première fois qu'on illustre une de mes fics donc voilà, je suis juste émue T_T Encore merci à toi Lafinada :)
D'ailleurs, si d'autres personnes sont intéressées pour dessiner je sais pas, le tatouage de Sherlock ou une scène, ou même une autre de mes fics, je serai heureuse d'avoir de leurs nouvelles :D
Bon, je suis très bavarde aujourd'hui. Je remercie comme d'habitude mes charmantes revieweuses, j'ai vraiment été touchée des réactions très positives du dernier chapitre : merci à Lafinada Scott, Melticolor, NoodleGleek, Petite Amande, Amelia theFujoshi, Ryokushokumaru, Elizabeth Mary Holmes, Nekonya-Myu, Clelia Kerlais, Butterflyellow, Electre1964, mayaholmes et June.C !
Bonne lecture !
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Le Bandana et le Fleuret : Chapitre 9
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John jubila lorsqu'il entendit ce qu'il avait guetté toute la journée : la démarche rapide et assurée de Holmes dans le couloir, suivie du claquement d'une serrure et de la fermeture d'une porte. Alors, furtivement, il poussa le battant de la cabine – la serrure ne s'était pas réparée par magie depuis la veille – et sortit à pas de loup.
Apparemment, les festivités pour une prise de navire ne se limitaient pas à une seule soirée. Sur le pont, la nuit était égayée par les clameurs des pirates et par les relents d'alcool, sans compter les multiples lanternes disséminées un peu partout entre tonneaux et cordages, qui donnaient des frayeurs à l'officier à chaque fois qu'un homme passait un peu trop près. Les pirates, eux, déambulaient un peu partout dans le décor, étaient assis sur des tonneaux ou à même le sol, quand ils n'escaladaient pas les haubans pour narguer leurs camarades.
Il n'aurait pu rêver scène plus propice à ses intentions.
- Eh ! V'là l'nobliau qui s'ramène !
D'un seul mouvement, toutes les têtes se tournèrent vers John. Ce dernier allait répliquer lorsqu'un bandit fut plus rapide que lui :
- C'est-y pas à fond d'cale qu'y doit être ?
Un frisson glacé lui parcourut l'échine alors que les pirates se taisaient brusquement et se consultaient du regard, vraisemblablement indécis de la conduite à tenir. Bêtement, l'officier avait espéré qu'ils seraient trop ivres pour s'apercevoir de ce menu détail. Comment avait-il pu être aussi sot ? Des pirates, bon Dieu ! Qui pouvait mieux tenir l'alcool qu'eux ?
Il avait cinq secondes pour trouver quelque chose qui lui éviterait d'être ramené manu militari dans les profondeurs infernales du navire en plus de subir les foudres de Holmes.
Il fronça le nez.
- C'est très humide en bas, vous savez. Imaginez, quoi ! Je tombe malade et, le jour de la rançon, ils ne veulent même plus de moi tellement j'ai une tête à faire peur !
Il y eut un silence pesant, pendant lequel on n'entendait plus que le grincement du bois et le roulement des vagues, suivi du bruit du verre qui se brise. John retint son souffle.
L'assemblée éclata de rire.
- Pour sûr que quand t'auras la peste, y voudront plus de toi !
- Z'auront trop peur de la choper, ces lâches !
- Non, c'est qu'y sera tellement laid que plus personne voudra de lui, et même pas nous !
- Ce serait très fâcheux en effet, je serais désespéré de ne plus pouvoir me poudrer le visage, intervint l'officier.
Et les gloussements de repartir de plus belle. Les brigands étaient déchaînés, et il ne fallait pas grand chose pour les émoustiller. Ils tapaient férocement sur une table de fortune constituée d'une simple planche disposée sur deux tonneaux, renversant par la même occasion quelque malheureuse chope, ou se renversaient eux-mêmes par terre, l'équilibre étant devenue une notion abstraite pour eux.
John s'approcha d'eux, encouragé par cette non-hostilité.
- Y'a b'soin qu'on fasse de toi un vrai homme, p'tit gars.
- Ah ouais ? Je demande à voir, répliqua-t-il vivement.
Sur ce, il arracha la bouteille de rhum des mains de son interlocuteur et se mit en devoir de la descendre sous les yeux de l'assemblée.
Ce qu'il fit avec succès, non sans se priver de briser magistralement le contenant sur le sol.
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- Le capitaine de Saint-Malo, ali aloooooooo ! Il fait la pêche au cachaloooot, ali ali ali aloooooo ! Ali alooooooo !
John dut faire appel à toute son expérience pour éviter que l'alcool ne lui monte trop vite à la tête. Ce qui ne l'empêcha pas de se retrouver attablé à la place d'honneur, comprimé au milieu d'une trentaine de brigands saouls comme des carpettes et n'ayant pas le moindre scrupule à repousser les limites de l'ébriété morbide. Il se retrouva ainsi à se demander ce qu'il faisait là, forcé de se balancer au rythme des ali alo par ses deux voisins qui avaient passé chacun un bras autour de ses épaules, incapable d'envisager le moindre échappatoire qui aurait pu paraître rabat-joie voire suspect.
- Quinze marins sur l'bahut du mort ! Yop-là ho, une bouteille de rhum ! À boire et l'diable avait réglé leur sort ! Yop-là ho, une bouteille de rhum !
John souffla alors que les pirates entonnaient un nouveau chant. Ces gens-là n'avaient-ils donc jamais d'extinction de voix ?
- Long John Silver a pris l'command'ment – des marins, et vogue la galère ! Il tient ses hommes comme il tient le vent, tout l'monde a peur de Long John Silver. Quinze marins... !
Et c'était reparti pour un tour, jusqu'au troisième couplet où les forbans semblèrent (enfin !) se lasser. À ce moment-là, ils trinquèrent bruyamment avant de descendre chacun une demi-bouteille supplémentaire. John les suivit prudemment, se contentant de quelques sages gorgées.
Son voisin de droite, un barbu baraqué au nez digne d'un Cyrano de Bergerac, fut le premier à reposer brutalement sa bouteille sur la pauvre table.
- Rien à voir avec ct'infâme piquette française qu'on nous servait en Angleterre, pas vrai les gars ?
Et les autres d'approuver.
- Rien ne vaut le rhum ! Le VRAI ! Hein Johnny ? continua-il en administrant une tape impitoyable dans le dos de l'officier.
- Je... je vous le fais pas dire, répondit celui-ci, incapable de déterminer si c'était à cause du « Johnny » ou de la calotte qu'il s'étouffait.
- Pour rien au monde qu'on y retournerait, hein !
Pendant que les autres reprenaient une gorgée, John profita de l'occasion :
- Vous venez tous d'Angleterre ?
- D'où qu'tu veux qu'on vienne ? Des Îles Marquises ?
- C'est vrai que vous ne m'avez pas l'air de colons embourgeoisés.
- Que non ! On est cent fois plus riches qu'eux !
La plaisanterie fit son effet.
- Et ça grâce à Sherly ! fit une voix derrière John.
- Sherly ? répéta l'officier en se retournant, choqué. Apparemment, ces hommes-là n'avaient aucun problème avec les sobriquets.
- Mais oui ! Sans lui qu'on s'rait toujours à patauger dans la merde comme des vauriens !
- Et moi à supporter les chichis de Germaine !
- Et là, plus d'nobliau à supporter ou de pain moisi à s'enfiler ! La belle vie, quoi.
- Sûr qu'on lui doit au cap'taine !
À travers son esprit embrumé par l'alcool, John comprit. Ces hommes, Holmes devait les avoir ramassés dans des campagnes ou dans les bas-fonds urbains, là où ils devaient croupir dans la misère quand ils n'étaient pas asservis par un seigneur peu scrupuleux. D'où leur référence constante à sa noblesse.
Vu sous cet angle, Sherlock Holmes avait fait une bonne action.
- Hey Jacky ! Dix shillings qu't'es pas capable de grimper tout en haut du mât d'misaine tellement qu't'as les chocottes !
Visiblement, l'heure était aux défis. John en vit défiler trois ou quatre avant de décider du sien.
- Moi je parie trente shillings que je peux embrasser un homme comme j'embrasserais une femme !
Le silence se fit, les pirates ayant l'air dubitatif.
- T'as même pas de sous !
- Rien ne vous empêche de parier sur moi, dit-il en se levant, sûr de son coup.
Et en effet, les paris allèrent bon train. Il ne prit pas la peine de compter le nombre de parieurs qui lui furent favorables ; ce n'était pas ce qui comptait après tout.
Puis il fallut choisir la « femme ».
- Jacky ! Il aime bien les hommes, lui !
Le pauvre bouc-émissaire, un gamin blond et maigre d'à peine seize, fut poussé sur le devant de la scène. Peu rassuré, le mousse considérait l'officier, un peu méfiant, en tout cas rouge jusqu'aux oreilles.
- Allez ! Vas-y Johnny ! Johnny ! Johnny !
L'officier s'avança alors que les bandits commençaient à scander son nom. Il glissa une main derrière de la tête du jeune garçon, l'autre sur sa taille, et l'embrassa franchement. Le mousse frémit de surprise – apparemment, ce devait être la première fois qu'il avait affaire à un homme – mais se laissa dompter volontiers. Les lèvres molles, la langue douce achevèrent d'encourager John qui, grisé par les exclamations des autres, se fit une joie de tenir son pari.
Jusqu'à ce qu'une voix grave et puissante couvre toutes les autres. Il se retourna. Sherlock Holmes se tenait sur le pas de ses appartements, une expression pour le moins peu amicale sur le visage.
En plein dans le mille.
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Le matin, dès que la porte de la cabine claqua, John s'étira paresseusement dans le lit, satisfait. Il prit son temps pour bailler, grogner de bien-être, puis ouvrit de petits yeux pour s'habituer au flot de lumière matinal. Il tourna la tête, admira la ligne d'horizon et le ciel sans nuage, à part peut-être la mince raie sombre annonciatrice d'un lointain orage. Pour l'heure, encore une belle mâtinée sous les tropiques. La seule chose qui le chagrinait était de ne pouvoir profiter de ce paysage au grand air, puisque le pirate, d'humeur très bougonne pour ne pas dire massacrante depuis quelques jours, avait fait réparé la serrure, le condamnant à un emprisonnement simple et austère.
Il fallait aussi dire qu'il n'avait pas été prompt à pardonner à John sa petite fantaisie de l'autre soir. Surtout pas après avoir tempêté comme il l'avait fait et menacé l'officier de toutes les tortures qu'un pirate digne de ce nom eût pu imaginer. Sans toutefois, comme l'avait prévu le blond, mettre à exécution le dixième de ses plans. C'est pourquoi Watson s'était contenté de l'écouter, imperturbable, un petit sourire narquois en coin, ce qui avait achevé de faire sortir le forban de ses gonds. Il le savait. Il le savait que Holmes était incapable de lui faire du mal, même quand celui-ci avait fini par lui sauter à la gorge et l'avait renversé sur le bureau, les yeux injectés de sang, une expression démente sur le visage. Seulement, il avait trouvé un malin plaisir à s'en assurer. Alors il s'était laissé faire, impavide, patientant simplement pour que l'orage se calme. Holmes ne pouvait pas, un point c'est tout. Aussi, cela ne fit que confirmer ce que John soupçonnait depuis quelques temps déjà et que Greg lui avait fait sentir : Holmes éprouvait visiblement pour lui une sorte de sympathie qui l'empêchait d'aller au bout de ses menaces. Bien sûr, l'officier ignorait la nature de ce sentiment, ni même jusqu'où il pourrait aller sans risquer de pousser le bandit dans ses derniers retranchements. Mais ce n'était pas une raison pour se priver de l'utiliser.
Les implications de cette bagatelle étaient énormes ; comme par exemple le fait que Watson pût tout à fait s'abstenir de coucher avec lui sans redouter de fâcheuses représailles. Ce qu'il ne se privait pas de faire et qui, en passant, n'était pas particulièrement du goût du bandit ; plus d'une fois il l'avait entendu se masturber au petit matin avant de manifester sa frustration par force jurons et objets traversant la pièce. En fait, le pirate n'avait plus aucun moyen de pression sur lui, si ce n'était celui de l'imprévisibilité de son humeur si l'officier en venait à s'aventurer au-delà des limites de sa patience. En un sens, il était libre avant l'heure !
D'un bond, il se leva sans prendre la peine de s'habiller et se dirigea vers la table pour se servir un verre de cognac. Il but d'un trait, reposant bruyamment le verre.
À lui de tirer les ficelles, maintenant.
C'était à peu près son état d'esprit quand, quelques heures plus tard, Greg fit son entrée pour lui apporter son repas. Confiant, félicitant le génie de sa personne, il faillit ne pas remarquer l'attitude crispée et l'affaissement flagrant des épaules du bras droit de Holmes. L'homme paraissait avoir pris un sacré coup de vieux depuis la veille. Non : il paraissait effrayé.
Etait-ce le début d'orage qui l'inquiétait ainsi ? Mais Holmes savait reconnaître une bourrasque inoffensive d'un ouragan...
- Tout va bien, Greg ? se permit-il.
Le pirate ne répondit pas tout de suite, le regard fuyant.
- Greg ? insista-t-il, fronçant les sourcils.
L'interpellé posa le plateau sur le bureau et se redressa, paraissant retrouver un semblant d'assurance.
- Je ne sais pas ce que vous lui faites – bon, ou ce que vous ne lui faites pas, mais ça n'a rien de bon pour nous.
- Que voulez-vous dire ? fit l'officier, intrigué.
Le pirate se gratta nerveusement la nuque avant de poursuivre, non sans lancer des regards inquiets en direction de la porte.
- Il est exécrable. Il s'énerve pour des broutilles, il nous menace quand on met un peu trop de temps à faire notre boulot, il... il est même un peu parano. Là, il vient de couper la main de Jacky parce qu'il avait entendu une rumeur de vol, mais ses « preuves » tenaient pas la route. J'suis sûr qu'il a tout inventé.
- Il est comme ça depuis ce matin ? demanda-t-il calmement, néanmoins choqué du sort du pauvre garçon.
- Non, depuis quelques jours. Il...
Le quinquagénaire baissa d'un ton, redoutant vraisemblablement d'être entendu.
- Ça le rend déjà dingue de rien pouvoir faire contre vous mais ça, c'est un peu la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Alors j'vous en prie : donnez-lui ce qu'il veut. Ça vaudra mieux pour nous tous.
- Si je comprends bien, je dois le contenter pour le bien de tout un équipage de pirates ? ironisa-t-il.
- Non (le pirate parla à voix basse). Il est en train de craquer. Et moi-même, je sais pas jusqu'où il peut aller. C'est qu'un gamin qui a toujours eu ce qu'il voulait et en plus de ça, il a le sang bouillant. Vraiment, si vous le faites pas pour nous, faites-le pour vous. Je... je jouerais pas avec le feu si j'étais vous, Capitaine Watson.
Et il laissa l'officier à ses méditations. Celui-ci cligna des yeux, incrédule, alors qu'il réalisait qu'il était en train de rendre Sherlock Holmes complètement fou.
De quoi savourer.
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Il avait pris sa décision quand le capitaine pirate rentra au bercail ce soir-là. L'officier vit à la métamorphose complète de son expression, d'abord tendue puis relâchée de surprise, que le bandit l'avait déduite en un seul regard. Il ne faisait plus aucun doute que le forban sût qu'il avait avalé la moitié du « remontant » qu'il avait lui-même laissé en évidence sur le bureau, alors qu'il étudiait sa tenue d'Adam et son érection criante. Apparemment, il n'avait pas prévu cela dans ses plans.
Avec assurance, Watson ferma la porte que le pirate tenait toujours et prit les choses en main. Il défeuilla le bandit avec des gestes fermes, saccadés, au grand plaisir de celui-ci, avant de le renverser sur le lit et de lui faire l'amour, fort. Alors qu'il s'affairait, il se repassa mentalement les motivations de sa conduite : la prudence de ne pas pousser Holmes à bout et la sollicitude envers les pirates, parce qu'ils étaient bien sympathiques après tout. Et certainement pas le fait que tripoter Holmes lui manquait et qu'il en crevait littéralement d'envie.
Sherlock Holmes hurla cette nuit, comme hurlait le vent au-dehors.
