Je fus réveillée en pleine nuit par mon grand frère, qui me secouait vivement.

« Benjy ? Qu'est-ce qu'il se passe ?

-Debout Loïse! Des inconnus approchent la ferme. Ils ont commencé à nous encercler. Lève-toi et habille toi en vitesse, on se retrouve dans le salon. »

J'émergeai en grognant. Une nuit tranquille, était-ce trop demander ?

Je me préparai rapidement et descendis dans le salon pour découvrir que la ferme était déjà en branle-bas le combat. Mon grand-père lançait des sorts à tout va pour consolider le dôme magique qui protégeait la ferme, ma grand-mère tapotait sur sa boule de cristal pour activer les pièges qui parsemaient leurs terres, Perséphara Théraclès essayait de se rappeler la formule d'incantation des golems et Guilhem et le soldat spanivien étaient fort occupés à boucler leur armure. Mon frère m'accueillit avec les dernières nouvelles :

« Uniformes de cuir sombre et griffons, ce sont les mercenaires de Travia.

-Je croyais qu'on les avait semés. Comment ont-ils fait pour nous retrouver.

-Je ne sais pas. C'est bien ce qui m'inquiète.

Il avait l'air soucieux et je n'insistai pas, pour me concentrer sur les efforts de Perséphara. Elle avait réussi à modeler un grand bonhomme de glaise sur la terrasse, à l'aide d'un petit élémentaire de terre et rédigeait sur un parchemin les mots magiques qui donneraient vie à sa créature. Ma grand-mère arriva à ce moment-là, me prit dans ses bras pour m'embrasser et me rassura :

-Ne t'inquiète pas ma Loïse. On ne les laissera pas t'approcher.

Il n'était pas dans les habitudes de mon aïeule de se laisser aller à ce genre de démonstration d'affection, surtout en plein milieu d'une opération militaire et en public. Et de fait, je sentis qu'elle glissait dans ma manche un fin poignard de jet, avant de détacher de moi. Elle me prit par les épaules et ajouta :

-Tout va bien se passer. Tu es une Dal Salan, ne l'oublie jamais.

J'étais au courant, merci. Et je ne voyais pas en quoi cette incontestable vérité allait me servir pendant l'attaque que nous nous apprêtions à affronter. Elle prit brièvement Benjamin dans ses bras avant de partir précipitamment vers la cuisine en balançant une série d'ordres aux deux soldats qui faisaient le pied de grue dans le salon.

Guilhem m'adressa un clin d'œil complice.

-Ne t'inquiète pas, chérie, on est là pour te protéger.

Je lui adressai une grimace et me préparai à aller rejoindre Perséphara pour l'aider à animer son armée de golems quand mon grand-père nous interpella.

-Loïse, Benjy, venez m'aider à rassembler les nids de feu follets à la cave. On va remonter tout le stock et on les armera si ces bandits s'approchent de trop près. »

Nous descendîmes à sa suite dans les escaliers qui descendaient au sous-sol, mais il nous arrêta à mi-chemin. Il activa sa magie pour s'éclairer et appuya sa main sur une pierre de l'escalier qui s'enfonça brièvement. Alors un large pan de mur pivota sur lui-même pour dégager une mince ouverture sur un souterrain qui s'enfonçait dans les ténèbres.

« Ce passage vous mènera au pied de montagnes, du côté de la passe d'Elandor, expliqua mon grand-père. Il y a un tapis volant et quelques stocks d'armes et de provisions au bout du souterrain. Prenez ce dont vous avez besoin et filez. On retiendra les mercenaires le temps qu'il faudra.

-Mais pourquoi, Papy ? On est plus en sécurité ici, non ?

-Parce que quelqu'un nous a balancé, devina Benjamin. Et que ce quelqu'un est toujours dans la maison.

Mon grand-père confirma d'un hochement de tête.

-Nous ne savons pas qui exactement, mais un appel a été passé vers l'extérieur dans la nuit. Le plus sûr est de vous évacuer. Je vais créer des hologrammes pour cacher votre disparition. Le temps que quelqu'un se rende compte de la supercherie, vous serez loin. »

Nous parcourûmes le souterrain rapidement, Benjy à un pas de course régulier et moi, sous ma forme de louve, en trottinant derrière lui. Ainsi que nous l'avait annoncé notre grand-père, nous trouvâmes un tapis volant sobre, avec un Camouflus intégré, que notre grand-mère avait sans doute gardé de ses années passées dans l'armée. Dans un silence un peu inquiet, guettant les bruits d'une attaque contre la ferme, nous déroulâmes le tapis, chargeâmes quelques provisions et de quoi nous défendre et finalement, nous mîmes en route.

Nous volions depuis quelques heures quand je me décidai à prendre mon courage à deux mains pour poser à mon frère la question qui me tracassait :

« Qui sont ces hommes, Benjy ? Et que me veulent-ils ?

Mon frère haussa les épaules sans répondre.

Mon frère haussa les épaules sans répondre.

Je restai bloquée sur cette image avec une désagréable sensation de déjà-vu, et cherchai désespérément ce que ce geste anodin m'évoquait. Quelque chose en moi me soufflait que ce détail était d'une importance vitale.
Puis lentement, comme une pièce d'engrenages qui trouve sa place dans un mécanisme complexe, ce souvenir s'agença avec d'autres souvenirs, des réflexions, des sensations. Et l'intuition que je sentais voleter depuis plusieurs jours autour de ma conscience prit pleinement forme dans mon cerveau.
Écrasante.
Évidente.

Mon frère n'était pas mon frère.

-Ça va ma puce? demanda Benjy en percevant mon trouble.

Rester calme.
Ne rien dire, ne pas réagir.

...S'il m'appelait encore une fois sa puce, je ne répondais plus de mes actes.

Mon frère, conscient de mon malaise, voulut passer un bras réconfortant autour de mes épaules.
Avec une férocité bestiale que je ne pus contrôler, mes crocs se refermèrent sur sa chair.

-Meven, espèce de charogne, je vais te tuer! hurlai-je la bouche pleine de sang.

Le visage fin de mon frère se brouilla, et la grimace de douleur du pirate se transforma en un sourire sinistre qui me frappa de plein fouet.
-Tu en auras mis du temps avant comprendre, Dal Salan. »

Je ne dis rien, muette de fureur. Et seul mon corps basculant dans le vide répondit à sa remarque méprisante.

Je ne tombai pas longtemps. Quelques secondes et je m'écrasai sur le gros tapis volant que j'avais repéré quelques secondes auparavant, et qui nous dépassait par en-dessous, me laissai rebondir et plongeai à nouveau pour atterrir sur la cabine d'un camion volant qui filait dans la direction opposée à la nôtre. Je me laissai porter sur quelques kilomètres, et au premier croisement, changeai à nouveau de véhicule d'un bond, puis un autre et encore un autre. Enfin, alors que nous survolions une épaisse forêt, je me balançai une dernière fois dans le vide et crochetai la branche d'un fin bouleau au tronc argenté, laissai l'arbre ployer sous mon poids avant de lâcher prise et me réceptionner sur le sol couvert de feuilles de la forêt.

Les yeux fermés, je pris le temps de calmer les battements de mon cœur affolé et laissai mon sixième sens de changelin envahir mon esprit.

Que ne l'avais-je pas écouté plus tôt, lui qui me hurlait depuis le début que Meven était tout proche ? Cette fois-ci, je le laissai se fondre dans ma conscience et pris le temps d'appréhender largement mon environnement.

Aucun risque, me souffla-t-il finalement.

Alors je me redressai et me mis à courir, en laissant enfin libre cours à ma fureur. Il y avait tellement d'éléments auraient dû me mettre sur la piste!

Ces hésitations à répétition, par exemple, en réponse à mes démonstrations d'affection. Mon frère était d'un naturel tendre et chaleureux avec moi, et ne marquait d'ordinaire pas de surprise quand je lui ébouriffais les cheveux ou cherchais son contact. Au contraire, il y répondait avec une tendresse qui s'était empreinte d'une certaine urgence depuis mes aventures sur les mers, comme s'il craignait de me perdre à nouveau. Naïve, j'avais mis son malaise sur le compte de son inquiétude quand j'aurais dû y voir le manque d'habitude d'un pirate sanguinaire face à ce genre de familiarités. Son habileté à faire les nœuds sous le train, sa tentative de rasage, sa fascination pour le totem en bois sculpté du jardin de mes grands-parents et son refus de s'essayer au lancer de poignards… Tout s'expliquait ! Pas étonnant qu'il ne m'ait pas laissé contacter Naël ni Maman !

Mes cauchemars terribles prenaient sens, eux-aussi. Mon instinct de louve pouvait bien hurler, à travers ma conscience et mes rêves que Meven était tout proche: c'était lui qui me prenait dans ses bras pour me rassurer.

Cette pensée me fit tressaillir de rage et d'horreur: ce fumier avait volé l'apparence de mon frère et osé me prendre dans ses bras! Il m'avait appelée par des surnoms que seul mon frère avait le droit d'utiliser. Il avait reçu des sourires à mon frère seul destinés. Il s'était joint à un fou rire que seul mon frère pouvait partager.

Je bouillonnais intérieurement. Cette imposture m'était odieuse. Plus que la manipulation, plus que mon propre aveuglement, plus que la menace même du pirate, elle me retournait l'estomac et me donnait envie de hurler. De rage, je cognai violemment l'arbre le plus proche.

Quand enfin, j'eus évacué toute ma colère à force de courir et de cogner, je repris mes esprits et sortis ma boule de cristal de ma poche. Je l'allumai et tapai avec empressement le numéro de la maison. Une sonnerie. Une deuxième. Et enfin on décrocha.

« Allô ?

-Maman ? C'est moi, c'est Loïse

-Par tous les dieux, Loïse, enfin !

J'entendis des bruits de pas derrière elle, et vis le visage de mon père, miné d'inquiétude, apparaître à son tour à l'écran.

- Loïse, écoute-moi, se reprit rapidement ma mère. Il faut que tu te méfies de Benjamin. Ton vrai frère vient de rentrer de mission et celui qui est avec toi…

-…C'est Meven, je sais Maman. Je viens de lui échapper, murmurai-je fatiguée.

- Où es-tu ? Je vais venir te chercher.

-Je ne sais pas. On a quitté la ferme de Papy et Mamie ce matin, et on se dirigeait vers le Nord en direction de Servia. Je suis dans une forêt, pas loin d'un croisement de voies aériennes.

-On arrive ma chérie, affirma mon père. Ne t'inquiète plus, nous serons bientôt là.

-Dépêchez-vous, je vous en prie. Je veux rentrer à la maison…

-LOISE, ATTENTION », hurla soudain ma mère en fixant un point derrière moi.

Je me jetai en arrière. Un trait de magie brûlant vint m'arracher ma boule de cristal des mains et l'envoya s'exploser contre un arbre.

L'homme qui avait lancé le sort, satisfait, m'adressa un sourire carnassier :

« Alors ma jolie, on est perdue ?

Les mercenaires, le retour… Cela ne s'arrêterait donc jamais ?

-Laissez-moi tranquille, grondai-je.

-Désolée, mais tu vas devoir nous suivre, gamine, renchérit un autre tout en venant se placer sur ma droite.

-Surement pas.

-Tu ne vas pas nous obliger à abîmé ton joli petit minois, pas vrai ? me demanda le premier homme. Viens avec nous. Nous ne te ferons aucun mal.

Je voulus reculer mais dû bientôt constater que j'étais encerclée.

-Comment m'avez-vous retrouvée, demandai-je méfiante.

-Mauvaise idée d'utiliser ces petits gadgets, me répondit un des mercenaires en désignant la boule de cristal brisée en mille morceaux à quelques mètres. Rien de plus facile à tracer quand on s'y connaît un peu.

Je me rendis compte que les hommes s'étaient rapprochés. Irrésistiblement, ils avaient refermé leur cercle autour de moi.

-Dis donc, si tu nous disais où se trouve ton petit camarade le pirate, proposa un autre homm, en tendant le bras pour m'attraper. »

Je fis un pas en arrière pour lui échapper et me cognai contre le mercenaire se trouvant juste derrière moi qui tenta de me ceinturer. Il n'en eut pas le temps, toutefois. Un tapis volant surgi de nulle part apparu dans la clairière à quelques mètres au-dessus de nos têtes et vint s'écraser dans la bande de mercenaires qui m'encerclait. Meven, qui avait sauté du véhicule à l'ultime instant, écrasa son poing dans le visage de l'homme qui me tenait et me prenant par le bras, m'entraina à sa suite en courant.

« Bouge, on dégage !

Mais j'étais décidée à ne plus me laisser faire. Je me dégageai brusquement de sa prise.

-Ne me touche pas ! Ne m'approche pas ! » criai-je furieuse, sans arrêter ma course.

Je n'allais pas loin. Une série de sifflements mortels retentirent dans mon dos et une douleur aiguë me transperça la jambe. Un spasme violent comprima mon mollet et mon corps s'arqua sous l'effet de la puissante décharge qui remonta le long de mon échine. Je m'affaissai lourdement sur le sol, un carreau d'arbalète planté dans la jambe. En grimaçant, je tentai d'arracher le projectile et de me relever. En vain. Une paralysie puissante s'était installée dans mes membres. Meven, qui courait devant se retourna et avisa en une fraction de seconde le carreau planté dans ma jambe et mes membres raidis par le poison. Il jeta un bref regard aux mercenaires lancés à nos trousses. Avant que je n'ai eu le temps de comprendre, il fit demi-tour, me souleva comme si je n'avais rien pesé, me chargea sur ses épaules et reprit sa course à travers les arbres.
Il filait, sautait, feintait pour arracher quelques secondes à nos poursuivants sans jamais parvenir à les semer. Avec une panique grandissante, je sentis que la paralysie, qui avait atteint en premier mes jambes, se répandait dans tout mon corps. Elle gagnait mes muscles, remontait le long de mes vaisseaux sanguins, coulait mes organes dans une gangue de pierre. Une douleur sans nom explosa dans mes reins. Ma respiration se fit de plus en plus difficile et je compris que le poison commençait à pétrifier mes poumons. Je suffoquai.
Je sentis à peine que Meven accélérait. En désespoir de cause, il concentra toute son énergie pour échapper à la vue de ceux qui nous chassaient.
Puis, brutalement, il nous jeta dans la ravine qui s'étendait à notre gauche.

Nous dégringolâmes le long de la pente raide et nous nous écrasâmes cinq mètres plus bas dans un froissement des feuilles mortes. Meven me plaqua dans l'humus boueux pour me cacher à la vue de nos poursuivants qui passèrent en courant au-dessus de notre cachette. J'étais bien incapable de m'en préoccuper, cependant. Une bile acide était remontée le long de ma gorge, causant une puissante nausée qui me retournait l'estomac. J'étais en sueur, à la fois gelée et brûlante. Sous l'action du poison, mon corps devenait fou. Mes poumons suppliciés me hurlaient de leur apporter de l'air. Je voulus crier, ne pus que gémir. Le pirate plaqua sa main sur ma bouche pour m'inciter au silence.
Mon cœur paniqué rata un battement. Puis un autre. Il s'emballa, lança une salve de sang dépouillé d'oxygène dans mon corps pétrifié. Puis la gangue de pierre qui avait paralysé tout mon corps l'atteignit à son tour. Un voile noir recouvrit ma vue et je succombai à l'effet foudroyant du poison.

Alors que mon cœur avait renoncé à battre, le sang circulait dans mes veines.
Des coups fermes et précis actionnaient le muscle paralysé, pulsant le précieux fluide à travers tout mon corps.
S'arrêtèrent.
De l'air, insufflé de force, vint gonfler mes poumons vides.
Les coups reprirent, transportant l'oxygène à mes muscles qui l'aspirèrent goulument.
Nouvelle bouffée d'air dans ma gorge. Battements réguliers appliqués à ma poitrine. Oxygène. Battements. Oxygène. Encore et encore, jusqu'à ce que mon organisme retrouve la force de fonctionner de lui-même et reprenne son autonomie.

J'ouvris les yeux et aspirai avidement l'air à grandes goulées. Satisfait, l'homme s'écarta de moi et reprit sa position de guet, accroupi dans les feuilles mortes qui tapissaient la ravine. Pétrifiée, je contemplais les frondaisons vertes de la forêt au-dessus de ma tête et tentai de calmer la panique qui agitait mon corps et mon esprit. J'avais failli mourir… Et le pirate m'avait sauvé la vie. Je sentais encore l'empreinte de ses mains sur ma poitrine, là où il avait pratiqué son massage cardiaque. Je passai ma langue sur mes lèvres desséchées et leur trouvais un léger goût de sel. J'étais totalement perdue.

Froissement des feuilles séchées à quelques mètres au-dessus de nos têtes. Les mercenaires revenaient. L'affolement m'envahit à nouveau, je sentis mon cœur paniquer. Je voulus me débattre, mais j'étais toujours paralysée. Le pirate s'aplatit à mes côtés, me maintint fermement au sol et me souffla à l'oreille d'une voix si basse que je l'entendis à peine.

« Calme toi. Je ne te laisserai pas mourir. »

« Rappelle-moi pourquoi on doit se jeter dans la gueule du loup, déjà ? » demandai-je, ironique, en observant les allées et venues d'un mercenaire depuis ma cachette.

Nos poursuivants ne nous avaient pas retrouvés. Ils étaient passés au-dessus de nos têtes sans nous voir, une ou deux fois, puis s'en étaient allés. Alors nous étions sortis de notre cachette et nous avions marché. Ou plutôt Meven avait marché pendant plus d'une heure, à travers bois, me portant sur son dos aussi longtemps que le poison immobilisait mon corps. Finalement, nous étions arrivés à l'orée de la forêt où une plaine d'herbe turquoise descendait en pente douce vers un petit bourg qui s'étendait en bordure de lac. Tapis dans l'herbe, nous n'avions pas tardé à repérer les mercenaires qui s'étaient regroupés dans le village. Ils étaient une vingtaine peut-être et rodaient discrètement autour des habitations, épiant les voyageurs et les attelages qui entraient dans la ville et préparant quelque mystérieuse expédition.
« On ne se jette pas dans la gueule du loup, on va se dissimuler dans une masse humaine en attendant de trouver un véhicule, répondit Meven. Les bois ne nous protégeront pas longtemps s'ils organisent une battue.

J'esquissai une moue peu convaincue.

-Et si je refuse de te suivre.

-Si tu refuses, je t'abandonne à ton sort et te laisse le soin de t'expliquer avec les mercenaires, lâcha froidement le pirate.

-Pourquoi est-ce que tu tiens tant à t'encombrer de moi ? Je croyais que tu devais te venger dans un bain de sang.

-Un homme isolé attire forcément l'attention. Je n'irais pas loin tout seul. Mais ne te méprends pas, Dal Salan. J'ai encore des comptes à régler avec toi.

-Moi aussi, j'ai des comptes à régler, sifflai-je, furieuse. Tu es gonflé de me proposer une alliance après les sales coups que tu m'as joués.

Meven s'impatientait.

-Tu marches, oui ou non ? « demanda-t-il en me tendant la main.

La décision, en vérité, fut vite prise. Je commençais à connaître Meven, ses forces et ses faiblesses. Il était seul, ne pouvait pas utiliser sa magie et son bras gauche que j'avais violemment mordu était salement amoché. Les mercenaires, eux, étaient une vingtaine, lourdement armés, et je ne savais rien de leurs intentions. Pour ne rien faciliter, certains d'entre eux étaient des chasseurs de loups, et sans l'intervention du pirate, cela ferait longtemps que je serais tombée entre leurs griffes. Dans ce contexte, le plus raisonnable était d'accepter sa proposition. Je le savais intelligent et redoutable combattant et sans doute avait-il déjà vécu ce genre de traque par le passé. Il saurait nous sortir de ce guêpier.

En grognant, j'acceptai et serrai sa main tendue. Satisfait, il s'assura d'un regard que personne ne regardait dans notre direction et comme je ne pouvais toujours pas marcher, me chargea à nouveau sur son dos et se dirigea vers les bois.

« Le bourg c'est dans l'autre direction » lui fis-je remarquer.

Ignorant ma remarque, il s'enfonça dans la forêt, fouillant le sol du regard à la recherche de je-ne-savais quel trésor. Enfin, alors que nous passions sous un gros saulinoyer, il ramassa sur le sol quelques-uns des fruits emprisonnés dans leur enveloppe de chair brune. Puis il poursuivit son chemin jusqu'à arriver au pied d'un immense arbre de fer dont il examina le sol avec attention. Visiblement satisfait, il nous arrêta là et me posant au sol, il m'aida à m'adosser contre un arbre proche. Il fit mine de s'approcher de moi.

« Ne me touche pas, le défiai-je.

Alliance ou pas alliance, je me méfiai de lui et de ses coups tordus comme de la peste.

-Si j'avais respecté cette injonction, tu serais encore en train de crever dans la boue, pauvre idiote.

-Si tu ne respectes pas cette injonction, je te bouffe espèce de fumier.

Meven, avec une grimace, tâta son avant-bras que j'avais mordu et qu'il avait bandé tant bien que mal pour stopper le saignement.

-Je suppose que tu n'accepteras pas de me soigner.

-Désolée, ce n'est pas compris dans le forfait. Va mourir, pirate »

Je lui en voulais toujours pour les odieux mensonges qu'il m'avait servis. Qu'il garde la morsure comme souvenir et se rappelle à l'avenir que j'étais capable de me défendre. Il haussa les épaules et ignorant ma menace, il entreprit de fouiller dans mes poches jusqu'à mettre la main sur le petit pot d'onguent d'Arcandor que je gardais toujours avec moi.

Au temps pour moi et ma grève des soins. Il s'en appliqua une bonne couche sur le bras jusqu'à ce que la blessure se résorbe et finisse par disparaître. Alors, il se mit à l'ouvrage.

A l'aide de deux pierres dont il se servait comme d'un mortier et d'un pilon, il réduisit l'enveloppe des noix en une purée d'un brun sombre. Il trempa ses doigts dans la mixture et s'en couvrit le visage, le cou, les bras et les mains. La peau rendue brune par sa pâte de noix, il utilisa ensuite un léger sort pour se faire pousser une épaisse barbe et les cheveux. Il se dirigea alors vers l'arbre de fer qu'il avait repéré et ramassa une poignée de cendres tombées d'un nid de phénix dont il se couvrit les cheveux et la barbe qui finirent par prendre une couleur d'un gris sale.

Je le regardai faire avec curiosité :

« Pourquoi tu n'utilises pas un sort pour te déguiser.

-Ils le verront tout de suite s'ils ont des lunettes magiques, me répondit-il en s'approchant de moi.

Je fus tentée de lui échapper, mais mes mouvements étaient toujours limités par le poison qui immobilisait mes membres inférieurs. Il s'accroupit à côté de moi, et écartant mes cheveux d'une main, il me tartina le visage de sa pâte, insistant sur mon cou et ma nuque avant de s'occuper de mes bras et mes mains. Il tira alors son poignard et l'approcha de moi de ma tête. Je grondai:

-Qu'est-ce que tu crois faire?
-Je vais te couper les cheveux.

-Pas question!

- On n'a pas le choix, ils cherchent deux humains, un homme et une fille. Ils ne se méfieront pas d'un père et de son fils. »

Et sans faire plus de cas de mes protestations, il s'empara d'une de mes mèches et la trancha sèchement. Je regardai avec un pincement au cœur mes boucles brunes tomber au sol, fauchées sans douceur par le poignard habile de Meven. J'avais beau me dire qu'un simple sort les ferait repousser, les voir tomber à terre m'emplissait d'une soudaine mélancolie. Un souffle d'air sur ma nuque m'apprit que le pirate avait fini son ouvrage. Il revint se placer face à moi, s'accroupit pour se mettre à ma hauteur et observa le résultat. Il rectifia, d'un coup de pâte de noix, ma carnation sur ma tempe gauche, puis se recula avec une moue dubitative.

« Et bien quoi? Il y a quelque chose qui ne te plait pas?

-Tes yeux, ils sont trop clairs.

-Et bien on ne va pas les crever pour parfaire ton plan à deux sous » répliquai-je avec insolence.

Maussade, il ôta son surcot de toile, balaya l'humus à l'aide du vêtement et m'aida à l'enfiler. Le haut, trop large pour moi, avait le mérite de dissimuler mes formes féminines. Mon odorat sensible s'offusqua de l'odeur de terre et de sueur qui imprégnait le vêtement.

« C'était indispensable de le traîner dans la boue, râlai-je, ou tu commences juste à régler tes comptes ?

-Ils ont des chatrix, et toi tu es une louve, c'est le meilleur moyen de leur masquer ton odeur. »

Quel que soit le mal que cela me faisait, je devais reconnaître qu'il pensait à tout. Cet homme était brillant, et s'il était un ennemi redoutable, il faisait également un allié précieux.

Meven avait décidé de nous faire faire un long détour pour contourner le lac, et nous faire arriver par la direction opposée à la forêt. J'avais à peu près retrouvé l'usage de mes jambes, et je pouvais marcher en ne prenant appui que de temps en temps sur le pirate. J'en profitai pour essayer de comprendre ce qu'il m'arrivait.

« Qui sont ces hommes qui nous poursuivent?
-Des mercenaires, ça me paraît évident.
-Pourquoi nous ont-ils attaqués?

Un haussement d'épaules agacé accueillit ma question.
-La moitié d'Autremonde veut me voir en prison, et l'autre pendu au bout d'une corde. Ça n'a rien de surprenant qu'on essaie de me tuer.
-Sauf qu'ils n'ont pas essayé de te tuer. On te voulait vivant, gros malin, explosai-je. Et moi avec!

Comme il ne répondait pas, je poursuivis :

-Les chasseurs avec leurs chaînes d'argent étaient là pour moi, et juste pour moi. Pour me capturer. Et les coups que tu as reçus à Travia n'étaient pas destinés à te tuer, ils visaient tes jambes. Leurs lames ont manqué de peu tes tendons. Ouvre les yeux, on nous voulait vivants! En plus ou moins bon état, mais vivants!
-Et les carreaux d'arbalète empoisonnés?
-Poison de pierre. C'est une toxine puissante qui paralyse l'organisme. Ils avaient forcé la dose et j'ai failli y succomber, mais ce n'était pas destiné à me tuer. »

Meven prit note de l'information mais ne commenta pas, indifférent à la nouvelle. Et comme nous arrivions en vue du village, il entreprit de me briefer sur le scénario que nous allions servir aux mercenaires s'ils nous interrogeaient.

« On élève des traducs dans les montagnes de l'Est. On est descendus en ville car une de nos bêtes est malade et on vient chercher de quoi la soigner. C'est un ami qui nous a descendus jusqu'à la plaine en tapis volant avant de rejoindre la voie aérienne. Tu as treize ans, et je t'élève seul depuis que ta mère nous a quittés il y a dix ans.

-N'importe quoi, soupirai-je. J'ai dix-sept ans et toi vingt ou vingt-et-un. On va se faire griller direct. »

Meven s'arrêta net et me força à regarder mon reflet dans l'eau du lac que nous longions. Je fus stupéfaite de constater que le déguisement, pour simple qu'il soit, était tout à fait convaincant. Avec ma petite taille noyée dans un surcot trop large et mes grands yeux clairs, mon visage fin, presque enfantin et mes courtes boucles brunes, j'avais vraiment une allure de gamin. Et n'eusse été ma peau sombre, brunie par la mixture de noix, je ressemblais en tout point à mon petit frère Cal quelques années plus tôt. Meven, lui, semblait avoir pris dix ans avec sa barbe et ses cheveux longs teintés de gris.

« On ressemble à des clochards, marmonnai-je avec mauvaise foi. Pas à des paysans.

-Les éleveurs des montagnes de l'Est ne roulent pas sur l'or, et on a fait deux jours de voyage, répliqua-t-il, agacé.

Et comme je n'avais rien à répondre, il ajouta :

-Tu me laisses parler aux mercenaires, asséna-t-il. Non, en fait, quoiqu'il arrive, tu la boucles, Dal Salan. C'est clair?

-Comme de l'eau de source, Papa. »

Meven grogna, mais ne releva pas. Au fur et à mesure que nous approchions des habitations, je le vis se métamorphoser. Ses traits se durcirent, ses yeux se ridèrent et sa bouche se tordit. Puis sa silhouette s'affaissa. Ses épaules se tassèrent, son échine se courba et son regard se fit rasant. Ce n'était plus un pirate à l'allure arrogante, c'était un homme vieilli mais solide, au dos un peu vouté par le labeur et au visage tanné par la rudesse du climat des montagnes. Il adopta un léger boitillement, comme s'il souffrait d'une ancienne blessure à la jambe, conséquence d'une chute dans une ravine. J'étais soufflée. A aucun moment, il n'avait utilisé sa magie. Le pirate était juste un comédien talentueux et je ne m'étonnais plus de m'être laissée piégée aussi facilement par son imitation de mon frère. Il referma sa main sur la mienne et une sensation étrange déferla en moi. Il n'y avait que mon père qui me prenait la main comme ça. Troublée, je m'efforçai d'adopter à mon tour une démarche plus légère et jetai des regards curieux et fascinés autour de moi, en essayant d'ignorer les trois mercenaires qui venaient à notre rencontre.

Meven était bon. Très bon. Les hommes tombèrent directement dans le panneau de sa voix bourrue, et de son accent un peu rude. Ils avalèrent sans un soupçon l'histoire de notre traduc malade, et nous firent rentrer avec des regards clairement méprisants pour nos vêtements usés et nos chaussures crottées.

Les quelques rues que nous parcourûmes étaient parsemées d'hommes en arme. Meven avait raison, ils préparaient une battue tout en observant avec une mine patibulaire les passants qui les évitaient soigneusement. Je n'eus aucun mal à adopter un air terrifié, et le pirate, en habile comédien qu'il était, me serra contre lui quand un chatrix vint me flairer avec insistance. Il devint vite évident que nous ne pouvions pas quitter le bourg tout de suite sans attirer les soupçons. Pour donner le change, le pirate décida d'aller faire un tour à la pharmacie la plus proche pour acheter le fameux remède pour notre traduc imaginaire avant de chercher un logement pour la nuit, en attendant que la petite armée lance sa battue, et s'éloigne du village. Il me laissa donc à l'entrée d'une ruelle, m'ordonnant de l'attendre sagement et se dirigea vers l'échoppe d'un chaman. Un peu vexée par sa recommandation, je m'assis sur le trottoir et adoptai un air niais pour observer la rue principale où étaient installés les étals de camelots en tout genre, colporteurs de nouvelles, marchands de glace et autres vendeurs de boissons. Puis irrésistiblement attirée par une boutique de masque, j'allais admirer les fins ouvrages de cuir gravés et cousus de milles perles et plumes colorées. Finissant par trouver le temps long, je retournai ensuite vers la ruelle où Meven m'avait laissée et me figeai. Le pirate sortait de la boutique quand deux mercenaires qui passaient par là l'interpellèrent. Il les ignora, l'air sombre et se dirigea en boitant vers la rue principale. L'un des hommes fit mine de le rattraper. Mon sang ne fit qu'un tour dans mes veines, et je courus vers mon nouvel allié :

« Papa ! Papa ! Viens voir, il faut que je te montre un truc ! lançai-je en sautillant autour de lui.

-Qu'est-ce que tu veux, Benjamin ? improvisa le pirate avec un air fatigué, en rentrant dans mon jeu. Je t'avais dit de m'attendre là-bas.

-Tu me payes une glace ? demandai-je avec un regard suppliant.

Derrière nous, le mercenaire avait suspendu son geste, surpris par mon intervention et nous observait avec méfiance. J'en rajoutai une couche, en me suspendant au bras de mon pseudo-père, comme j'avais vu tant de fois Caliban le faire quand il voulait se faire offrir un nouveau poignard.

-Alleeez. S'il te plait, s'il te plait, s'il te plait.

Meven, avec un soupir, finit par céder.

-Bon, d'accord. Mais après tu te tiens à carreau jusqu'au repas.

-Promis papa. »

Avec un sourire ravi, je le pris par le bras, et le traînai rapidement hors de la ruelle, loin des deux soldats qui nous regardèrent nous éloigner avec un regard soupçonneux.

« Tu veux quoi ? me demanda Meven de mauvaise humeur.

-Hum… J'hésite, réfléchis-je en détaillant avec attention les différents parfums que proposait le marchand de glace.

Je sentis que mon compagnon s'agaçait, en n'en pris que plus de plaisir à choisir longuement ma glace tout en poursuivant mon babillage

-Je ne sais pas si je prends vanille ou caramel, expliquai-je avec malice. La vanille, c'est ma glace préférée et c'est celle que je prends toujours d'habitude mais d'un autre côté, je n'ai jamais goûté au caramel, et celle-ci à l'air super bonne.

Le pirate, je le devinai, commençait à avoir des envies de meurtre, et ce fut le marchand de glace, sentant qu'il allait craquer, qui finit par proposer une solution.

-Et bien tu n'as qu'à prendre les deux, bonhomme.

-Oh oui, c'est une super idée, m'exclamai-je

-Pas question, gronda mon pseudo-père.

-Allons monsieur, qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour faire plaisir à ses enfants », sourit le brave homme en me préparant un beau cornet de glace.

Voilà un argument qui devait parler au pirate sanguinaire qu'était Meven. Mais celui-ci, bien obligé de tenir son rôle, n'eut d'autre choix que de payer le marchand avant de me prendre par le bras et m'emmener dans les rues en maugréant.

Je savourais avec un plaisir infini ma glace et la mauvaise humeur de mon allié provisoire. J'ignorai ce que me réservait l'avenir mais j'aurai au moins gagné cette bataille. Pour ne rien gâcher, les glaces artisanales du marchand étaient succulentes et je laissai les saveurs généreuses exploser dans ma bouche avec délice.

-Tu en veux, proposai-je finalement à Meven, qui tirait toujours la tête.

-Non.

-Allez, un petit bout.

-J'ai dit non.

-De toute façon, je suis sure que tu n'as jamais goûté de glace de ta vie. Ça m'étonnerait que ce soit papa Black James qui t'en ai offert.

-Tais-toi.

-Mon frère pense que tu as vécu une enfance malheureuse, et que ça expliquerait que tu sois aussi méchant. Tu devrais essayer les glaces, ça pourrait peut-être te rendre aimable à défaut d'autre chose.

Meven s'arrêta brusquement et m'empoigna violemment le bras.

-Pourquoi de tous les apprentis médecins d'Autremonde, il a fallu que mon père s'encombre d'une petite peste sans cervelle, siffla-t-il méchamment.

-Une petite peste qui vient de te sauver la mise, lui rappelai-je avec un sourire. Et tu ferais bien de me lâcher, tu ne voudrais quand même pas qu'en plus d'une armée de mercenaires, on ait les services sociaux sur le dos ? »

A force d'errer dans les rues, nous finîmes par tomber sur une auberge miteuse dans laquelle nos habits poussiéreux ne jureraient pas trop avec le décor. L'aubergiste, une vieille harpie au regard avide, nous loua une chambre pour trois sous, tenta de nous charger d'un crédit-mut supplémentaire parce que j'étais un enfant et que j'allais forcément perturber tout le voisinage et finalement, devant le caractère inflexible de Meven, finit par nous laisser les clés sans supplément. Le plan, plutôt simple, consistait à attendre que les mercenaires partent en expédition avant de trouver un tapis volant et de mettre le plus de distance entre eux et nous. J'examinai avec circonspection les taches présentes sur les taies d'oreiller avant de finalement m'asseoir sur mon lit et tenter de renouer la conversation.

« C'était qui, les hommes qui t'ont fait évader de Travia? Des amis de la famille ?

-Aucune idée.

-Et les mercenaires, tu ne sais pas d'où ils sortent non plus.

-Je t'ai déjà dit que non.

-Des mystérieux inconnus qui te font évader, des mercenaires inconnus qui nous poursuivent, un ou une inconnu qui nous trahi chez mes grands-parents, résumai-je. Dis donc le génie, tu ne trouves pas que ça commence à faire beaucoup d'inconnus dans ton équation.

-J'essaie de dormir.

-Je t'ai posé une question.

Il se releva sur son lit et me jeta un regard agacé :

-Ça fait une semaine que tu me réveilles toutes les nuits parce que tu as peur du noir, Dal Salan, alors maintenant tu la boucles et tu me laisses me reposer.

Je m'offusquai :

-Je n'ai pas peur du noir, je faisais des cauchemars parce que tu étais tout proche et que tu te faisais passer pour mon frère. »

Mais Meven s'était enroulé dans sa couverture et avait tourné son visage vers le mur, m'ignorant ostensiblement. Je laissai la fatigue me bercer et commençai à somnoler à mon tour malgré la lumière de la pleine journée quand un bruit au rez-de-chaussée me réveilla. Je transformai mes oreilles pour adopter les grandes ailes papillonnantes de la louve et guettai les bruits sous mes pieds. Il me sembla entendre des voix graves d'homme et les réponses acerbes de la gérante. Je bondis sur mes pieds et filai réveiller Meven.

« Il se passe quelque chose en bas. Je n'aime pas ça.

-Si c'est encore un cauchemar, je te jure que je t'étrangle, marmonna-t-il en tendant l'oreille.

Il n'entendit rien, mais mon ouïe acérée de louve, elle, ne pouvait pas me tromper.

-Je descends, décidai-je en voyant qu'il se renfrognait. J'en aurai le cœur net.

-Je viens avec toi, répondit-il, désormais méfiant.

Sur la pointe des pieds, silencieux comme des ombres, nous quittâmes notre chambre et descendîmes les escaliers jusqu'à la porte qui donnait sur la réception.

Le spectacle que je vis me glaça. Un mercenaire avait empoigné la gérante par les cheveux et la maintenait immobilisée tandis qu'un autre la giflait violemment. Un troisième retenait un chatrix à la mâchoire impressionnante qui aboyait furieusement.

-On sait qu'ils sont ici, affirmait un mercenaire. Un homme et une jeune fille aux longs cheveux noirs, la vingtaine. Où les cachez vous ?

-Je ne sais pas, je vous jure, pleurait la vieille dame, terrorisée. Je ne les ai jamais vus. »

Une nouvelle gifle accueillit sa réponse, et encore une autre quand elle protesta.

Un grondement sauvage résonna dans ma gorge. J'allais exploser ces ordures et ils y réfléchiraient à deux fois avant de s'en prendre à une petite vieille. Meven me ceintura juste avant que je ne me jette à leur gorge.

« Arrête tes idioties, Dal Salan. On remonte et on file par les toits.

-Je ne vais pas les laisser maltraiter une pauvre femme sans rien faire.

-Ca ne servirait qu'à nous faire repérer et à confirmer qu'elle nous a aidés. Je te rappelle qu'ils sont en légère supériorité numérique. »

Le profond sentiment d'injustice que je ressentais ne pouvait rien contre la froide logique du pirate. Je le laissai m'entraîner jusqu'à la chambre avec une boule d'impuissance et de rage dans le cœur, en m'efforçant d'ignorer les gémissements terrifiées de la gérante derrière nous. En quelques mouvements précis, Meven ouvrit la fenêtre et se glissa par l'ouverture, puis me tendit la main pour m'aider. Je l'ignorais royalement. J'avais crapahuté sur plus de toits avec mes frères et ma sœur que je ne saurai m'en rappeler et je le suivis habilement sur le faîte des maisons de pêcheurs jusqu'à une gouttière que nous utilisâmes pour descendre dans une cour de maison déserte.

« C'est raté pour la sieste, remarquai-je sombrement.

-Alors on passe directement à la suite du plan. On trouve un tapis et on dégage. »

Restait à trouver un véhicule. Nous patientions dans une ruelle quand un beau tapis, certainement récemment brodé vint se poser devant une taverne à une cinquantaine de mètres de nous. Un homme bedonnant en sortit, bloqua le tapis à l'aide d'un badge de sécurité et entra dans l'établissement. Meven réagit immédiatement. Un air froid durcit ses traits, il tira un poignard de sa botte, le dissimula sous son manteau et se dirigea à la suite de l'inconnu. Je l'arrêtai tout de suite.

« Attend, tu t'apprêtes à faire quoi, là, exactement.

-Je vais nous procurer un véhicule, grinça-t-il en tentant de me contourner.

-Garde tes méthodes d'assassin pour tes aventures en solo, lui ordonnai-je. Je me charge du véhicule.

-Et tu vas t'y prendre comment ? Lui demander gentiment son badge ?

-Je viens d'une famille de voleurs. J'en fais mon affaire. »

Et avant qu'il n'ait eu le temps de protester, je me glissai à la suite de l'homme dans la taverne. Le voyageur avait commandé une bière, et s'était installé à une petite table où il contemplait, désœuvré, les va-et-vients de la foule dans la grande salle. D'un sort discret, je fis repousser mes cheveux en un carré bouclé, étirai ma silhouette, brouillai un peu les traits de mon visage et changeait la couleur de mes pupilles. Puis j'ôtai le surcot sans forme du pirate et me dirigeait vers le bar pour commander un tzinpaf. Quand je fus servie, je m'écartai du bar surpeuplé et fis mine de chercher un endroit où me poser dans la salle avant de porter mon choix sur la table du voyageur.

« Bonjour, je peux m'asseoir ici ? demandai-je simplement.

-Je vous en prie, fit l'homme en m'indiquant une chaise en face de lui.

J'acceptai le siège qu'il me proposait et lui adressai un sourire fatigué.

-Merci. Le voyage a été long, j'avais vraiment besoin d'une pause.

Il hocha la tête, comprenant bien ma fatigue.

-Je voyage beaucoup pour mon travail, et j'aime particulièrement cet endroit. La bière y est bonne, et le cadre plutôt chaleureux.

-Où allez-vous ? demandai-je sur le ton de la conversation.

-Je descends jusqu'à Formia, mais je ferai une étape à Travia demain soir je pense. Et vous ?

-Je me dirige vers Servia, répondis-je sans donner plus de détails.

Et mue d'une soudaine inspiration, j'ajoutai en lui tendant la main :

-Au fait, je m'appelle Loïse. Et vous ?

-Theobald Hilderand. Enchanté.

-De même.

L'homme finit par me faire remarquer.

-Vous êtes bien jeune pour voyager seule.

-Je suis très indépendante. Vous savez ce que c'est la jeunesse, on a toujours envie de découvrir le monde.

-Ne m'en parlez pas, soupira l'homme.

-Vous avez des enfants?

-Oui, deux filles et un garçon. Le dernier a eu cinq ans le mois dernier.

La conversation prenait exactement le tour que je voulais. Je me laissai attendrir.

-Comme c'est mignon. Ce n'est pas trop dur de les laisser à la maison et de partir comme vous le faites.

-Un petit peu, mais je les appelle régulièrement. Et puis je garde toujours une photo d'eux avec moi, me confia l'homme.

Rien de bien original là-dedans. Mes parents aussi gardaient chacun une photo de la fratrie infernale sur eux, tout comme la plupart des pères et des mères sur cette planète.

-Je peux les voir, demandai-je un peu hésitante.

L'homme, avec un sourire ravi, tira son portefeuille de sa poche et en sortit trois photos sur lesquelles d'adorables frimousses tiraient des grimaces très réussies. Je me rembrunis fugacement en songeant que si j'avais laissé Meven faire, ces trois-là seraient sans doute déjà orphelins de père. Surtout, ne pas oublier que mon allié provisoire était un tueur. Je saisis une des images, fronçai les sourcils et demandai :

-Où a été prise cette photo ? Le décor me semble familier.

Théobald s'empara de la photo pour l'examiner à son tour. Je profitai de son inattention pour faufiler ma main vers son portefeuille, et subtiliser discrètement le badge du tapis volant. Je ne doutais pas un instant que n'importe quel être un peu attentif aurait surpris mon geste maladroit mais de toute évidence mon voyageur était un homme paisible et un peu naïf.

Raison de plus pour épargner sa vie, songeai-je en empochant le petit objet.

-Je crois que c'était à CityVille, m'informa l'homme quand il eut identifié la ville derrière ses enfants.

-Alors je dois me tromper, conclus-je avec un sourire, parce que je n'ai jamais mis les pieds à CityVille.

D'un trait, je finis mon tzinpaf et pris congé de mon interlocuteur.

-Il faut que je file, la route est encore longue jusqu'à ma prochaine étape. Je vous souhaite une bonne route Théobald, et prenez garde aux mauvaises rencontres. Que votre magie illumine.

-Et qu'elle éclaire le monde, me salua l'homme. Faites attention à vous, Loïse. »

Mais déjà, j'avais quitté l'auberge.

Meven m'attendait sous un porche, caché dans l'ombre.

« Un groupe de mercenaires vient de traverser le bourg en direction de la forêt. Tu as le badge ?

-Le voilà, répondis-je en me dirigeant vers le tapis.

-Passe le moi, je prends le contrôle. Et remets ton surcot, on va surement recroiser des mercenaires en route » ordonna-t-il en me rattrapant.

Nous décidâmes d'un commun accord de ne pas nous attarder dans le bourg, et Meven nous conduisit à la sortie du village en s'efforçant d'adopter une allure mesurée. Des mercenaires en tout point identiques à ceux qui nous avaient contrôlés à l'entrée s'avancèrent vers nous.

« Où est-ce que vous allez, comme ça, demanda le plus grand d'entre eux.

-Nous reprenons la route pour Travia, expliqua Meven. Il y a un problème ?

-Aucun problème. Montrez-nous vos accréditations et vous pouvez partir.

Je me tendis. Les accréditations. On n'avait pas prévu ce coup-là.

-Vous êtes habilités aux contrôles d'identités ? s'enquit Meven. Puis-je voir l'arrêté royal qui vous autorise à nous contrôler?

-Ne joue pas au plus malin, le bouseux, cracha le second mercenaire, un petit nerveux avec une tête de rat. Montre-nous ton accréditation.

-La voilà, fit Meven en tendant le poignet.

Il ouvrit son poing, et sa magie jaillit de sa paume en un jet d'un rouge vif qui frappa les deux mercenaires en pleine tête, puis se répandit comme une brume sanglante autour de nous pour aller frapper les passants qui nous entouraient :

-Par l'Amnesus, qu'on nous oublie, nous ne sommes jamais passés par ici », lança le pirate sobrement.

Les hommes autour de nous se figèrent. Le puissant sortilège s'enroula autour de leurs cous, s'engouffra dans leurs yeux écarquillés et disparut sans laisser de trace, les laissant ébahis et perplexes. Quand ils reprirent conscience, nous étions déjà loin.

Un silence fatigué s'était installé sur le tapis volant, que je rompis, trop curieuse.
« Je ne savais pas que tu étais aussi puissant, fis-je remarquer.

Il fallait être un sortcelier d'un bon niveau pour pratiquer des sorts de manipulations mentales sur une dizaine de personnes, comme Meven venait de le faire.

Le pirate, comme à son habitude, ne répondit pas.
-Tu n'as pas de familier, m'étonnai-je encore.

C'était une question qui me tracassait particulièrement. À dix-sept ans, je n'avais toujours pas rencontré le mien, ce qui était plutôt tardif, et Meven devait bien avoir trois ou quatre ans de plus que moi.
Un bref éclair que je ne pus interpréter traversa ses yeux noirs, et une ombre fugitive passa sur son visage.

-J'en ai eu un, il y a longtemps...

Je devinai sans peine la disparition sous-entendue et fut envahie d'une profonde compassion, ainsi que d'une grande gêne d'avoir ravivé un souvenir sans doute douloureux. Je savais que les liens qui unissaient les sortceliers à leur familier étaient uniques, puissants et absolus. Perdre son familier, c'était perdre une partie de soi, voir son âme déchirée en deux et subir pour toujours l'absence insupportable de cette âme sœur. Certains y perdaient la raison, d'autres y laissaient la vie. Quelle que soit mon inimitié envers cet homme, je ne pouvais ignorer la souffrance que représentait la perte de son familier.

-Je suis désolée Meven, murmurai-je doucement. Je n'avais pas l'intention de te blesser.

-C'est moi qui l'ai tué, répondit-il sans détourner le regard de la voie aérienne.
-QUOI ?!
Effarée, je le regardai sans chercher à masquer l'horreur que m'inspirait sa révélation. Il aurait pu envisager de se couper un bras que la décision m'aurait parue plus sensée.

-Mais...mais pourquoi?
-Parce que mon père me l'a demandé.
-Mais ça n'a pas de sens.

On ne demandait pas à son enfant de mutiler son âme. Et quand bien même on le lui demandait, celui-ci n'obéissait pas.

-Bien sûr que si. Quel meilleur moyen de s'assurer de la loyauté et de la force d'un homme que de lui demander de sacrifier son familier et de se voir obéi? »

Une fierté farouche brillait dans ses yeux et sa voix, et je me sentis prise d'un vertige quand je réalisai à quel point il était différent de tout ce que je connaissais.

Pour la première fois depuis que je l'avais rencontré, j'essayais de le comprendre. Etait-ce la perte de son familier qui l'avait rendu tel qu'il était, un tueur froid et incapable d'empathie ? Sans doute la mutilation de son âme avait-elle définitivement privé le pirate de la capacité de se projeter vers les autres. Mais pour faire ce geste terrible, il fallait déjà qu'il ait été à moitié fou. Ou alors, comme me l'avait fait remarquer Soren, entièrement dévoué à son père. Le fait qu'il se soit jeté sur lui pour le protéger des éclats de bois, dans le repaire, en était une preuve édifiante.

Mais j'avais l'intuition qu'il y avait autre chose, dans la nature profonde du pirate, qui expliquait cet acte terrible. Il me fallut encore quelques instants pour mettre des mots sur ce que je ressentais.

Meven était un être d'absolu.

Il était de ces hommes qui ne reculent devant rien et sont prêts à tous les sacrifices pour la cause en laquelle ils croient. Il était fait de cette étoffe dont on tire les plus grands héros et les pires criminels, ceux qui ne transigent pas avec leurs choix et ne remettent jamais en cause leur engagement.

Tous avaient en commun cette force de l'âme, cette droiture absolue qui les rendait capables du meilleur comme du pire. Et dans la personnalité du pirate, cruellement sculptée par l'influence de son père, c'était bien le pire qui s'exprimait.

« On va faire une pause, décida Meven après une heure de route, inconscient des profondes réflexions dans lesquelles son aveu m'avait plongée. Le tapis doit être équipé d'un sort de localisation, je vais le désactiver. »

J'acquiesçai à peine, encore trop remuée par ce que j'avais appris sur son familier. Dès qu'il nous arrêta sur une plate-forme d'atterrissage, je sautai avec légèreté du tapis et allait m'enfermer dans les sanitaires de la station pendant que le pirate détaillait les broderies à la recherche du sortilège de localisation. Je pris le temps de nettoyer mon visage, ma nuque et mes bras de la pâte brune que Meven y avait appliqué, avant de faire repousser mes cheveux. Puis je me changeai, et fit apparaître un manteau pour me protéger de l'air frais de la nuit, perdue dans mes pensées.

Les scènes que j'avais vécues avec Meven se répétaient inlassablement dans mon esprit : quand il avait pris la place de Benjy, quand il avait avoué la perte de son familier, la façon dont il m'avait secourue du poison… Tout cela me donnait matière à réfléchir. Je n'arrivais plus à me faire une opinion sur le pirate. J'avais passé trop de temps avec lui pour ignorer à quel point sa personnalité était complexe, froide et impossible à démêler. Où commençait son humanité, lui qui, sous la forme de mon frère, m'avait prise dans ses bras pour me rassurer et m'avait sauvé du poison de pierre. Et où s'arrêtait-elle, cette humanité, lui qui qui avait tué son familier de ses propres mains et était incapable d'éprouver de la compassion pour qui que ce soit. Comment pouvais-je juger cet homme dont je ne savais qu'une chose, c'était que je ne savais rien ?

Je sortis des sanitaires et allai me prendre un thé à la machine de la station, pensive. Meven me rejoignit bientôt.

« Tu t'en es sorti avec le sort ? demandai-je.

-Oui, il est désactivé. Je vais me laver, appelle moi s'il y a un problème, recommanda-t-il en se dirigeant vers les sanitaires. »

Quand il revint, j'avais pris une décision. Que ceux qui voulaient condamner Meven le fassent, je leur laissais bien volontiers cette responsabilité. Pour ma part, je renonçai à comprendre et par là-même, à le juger. Je glissai un crédit-mut dans la machine, lui commandai un café et le rejoignis sur le tapis pour lui donner sa boisson. J'attendis qu'il eût démarré pour me lancer.

« Je n'ai plus envie de me battre. Si on s'en arrêtait là ? Tu me déposes au prochain village, et après chacun sa route, chacun son destin. Tu me laisses rentrer chez moi, je te laisse t'enfuir où bon te semble, et tu m'oublies. On s'est bien tapés dessus, je t'ai sauvé la vie, tu m'as sauvé la vie. On est quittes non ? »

Meven garda son regard sombre fixé sur la voie aérienne. Et en guise de réponse, il se contenta d'activer les sorts de protection du tapis, qui se refermèrent sur nous dans un scintillement lumineux.