Titre: Alice & June

Auteur: m0rphine

Raiting: M

Disclaimer: Les noms et la trame de base appartiennent au groupe Indochine. Pour le reste, je suis seule responsable =)

Partie 1: Alice au Pays des Cauchemars

Chapitre 9: Vibrator

La main d'Alice courait sur les touches. Sautait de l'une, vers l'autre. Lentement. Caressait, frappait, aimait, parfois. Ses yeux clairs suivaient les notes sur le grand cahier blanc. Sans se presser. Laissaient naître la musique, dans l'air léger les sons du piano à queue. Le tic-tac de l'horloge faisait un métronome absurde. Tout dans l'atmosphère respirait la naïveté. Accoudée à l'instrument, elle voyait June, sa June mollement tourner les pages. Une par une. En souriant. June souriait. La musique tournoyait, encore et encore. La bouche de son amie s'ouvrit, arrogante. Des lèvres roses elle vit sortir les notes claires. Et comme elle plaquait les accords, la tête blonde dodelinait doucement. Tic, tac, disait la grande horloge. Et June chantait ces mots qui n'avaient pas de sens, ces syllabes, comme une cantate superbe. Elle avait appuyé son visage sur ses mains, elle était belle, belle à en mourir. Alice ne pouvait plus détacher ses yeux de ces traits-là. Elle ne pourrait plus jamais détacher ses yeux de ces traits-là.

« Pourquoi t'arrêtes-tu…? »

Elle n'avait pas cessé de sourire. Alice, elle, avait cessé de jouer, et ne s'en était même pas rendu compte. Comme devant un mirage, elle tendit ses bras vers elle. Elle prit doucement sa tête entre ses mains, puis rapprocha la sienne, pour l'embrasser. Les lèvres de June. Toujours aussi belles. Elle chantait encore. Elle chantait si bien. Elle ne se tut que pour honorer cette offrande, l'oiseau superbe. Puis elle recommença. Comprenant le message, Alice se rassit, et laissa à nouveau, sur le clavier, courir ses doigts fragiles. Tout le piano tremblait sous la musique. Toute la pièce vibrait sous l'union des deux cœurs. Tic, tac, disait encore la grande horloge. Tout allait bien. Tout allait tellement bien. Et June de sa voix d'or le disait avec des mots absurdes. Mais parfaits.

Et elle se laissa glisser lentement le long du piano, posa sa tête contre le bois. Ses yeux noirs étaient grands ouverts - Ce n'étaient plus là des miroirs, plutôt des abîmes, merveilleux. Ils portaient de l'amour - Cela leur allait bien. Au bout de quelques minutes, elle tendit la main vers Alice. Elle s'en saisit. Une fois encore, elle avait cessé de jouer, sans s'en rendre presque compte. Les lèvres, encore. June descendit du piano, noua ses bras autour de son corps. L'étreinte était puissante. « Alice », qu'elle murmura doucement, contre sa gorge. Et ce fut un tremblement incroyable qui remonta son échine, du cœur à la mémoire, toute l'étendue de son amour.

C'était là qu'avait eu lieu la Nuit du Lapin Blanc. Il y avait encore un peu de sang sur le pied du piano, celui-là sur lequel son nez s'était brisé. Elle ne pourrait jamais l'oublier - Et pourtant, quand June l'allongea sur le sol, à cet endroit précis, elle n'opposa aucune résistance, et ne ressentit aucune répulsion. Tout allait bien. La bouche qui parcourut son corps, son sein, sa chair et son ventre n'était pas amère. Elle était douce à n'en plus pouvoir, elle la rendait folle. Elle plaqua ses mains contre la tête de l'Oiseau, plongea ses doigts dans l'épaisse blondeur. Quand June atteignit l'Endroit, Alice poussa un rugissement incroyable, qui résonna dans le piano, comme au premier jour - encore. Un sursaut, elle la rabattit contre le sol, à son tour la caressa, à son tour l'embrassa. June s'était tue, pourtant il lui semblait que dans ses gémissements elle chantait encore. Et sur sa chair blanche, June faisait mine de jouer, tandis qu'elle suivait, amoureuse, les cicatrices multipliées.

Tout allait bien. Tout allait tellement bien.

Quand le plaisir fut passé, le désir assouvi, Alice posa sa tête sur le ventre de June. Elle flattait doucement son front, caressait la chevelure trop sombre. Distraite. Dans les nuages légers, dans les brumes de sa mémoire, elle se dit que cela lui avait manqué, que les mains maigres de son amie étaient bien les seules capable de lui faire ressentir ce genre de choses. Elle se dit qu'elles étaient définitivement liées. Parce qu'à l'instant de l'orgasme, elles avaient crié leur amour. Elles regardaient fixement le plafond. Il s'y dessinait des formes étranges, un peu floues, de leurs cerveaux fatigués, de leur passion flamboyante. Des arbres. Des fleurs. Des papillons. Le jardin étrange de ses rêves passés - Elle le reconnut dans un sourire, mais n'éprouva aucune surprise, dans son brouillard. Ce jardin étrange, peut-être était-ce le paradis. L'Eden. Et si June était Eve, alors elle serait Adam.

« - June? »

Leurs mains étaient liées. June chantait encore.

« - Oui?

- June, on ne se séparera plus? »

C'était un jardin immense. L'herbe était très verte, parfaite - A l'horizon, elle distinguait quelques maisons. Mais elles semblaient minuscules. Exactement au centre se tenait un chêne immense, comme dans ses dessins d'enfants, les feuilles rares et les branches bizarrement tordues - Et deux balançoires. Un chemin trop droit menait à la plus proche maison, celle qui diffusait d'une haute cheminée de longs volutes de fumée. Au bord du sentier, Alice distinguait quelques arbres, isolés, un peu trop droits pour être vrais. Des cyprès, probablement. Il y avait deux ou trois buissons, également, des bruissons avec des fleurs colorées, colorées et démesurées, à la forme absurde - Des papillons. Un bien réel courait planait également - Elle le voyait, elle le sentait faire le tour de l'arbre, taquiner l'air et les nuages étirés. Il était le seul être vivant aux alentours. Le sourire s'étira. Tout dans ce jardin lui signifiait qu'il lui appartenait, à elle, Alice, et à June.

Elle se jura que la maison, cette maison d'où s'échappait la fumée, serait un jour ou l'autre la leur.

« - On ne se séparera plus.

- A la vie, à la mort?

- A la mort. »

Il y eut un silence. Différent des autres, celui-ci était pesant. Ce n'était pas l'un de ces silences comme June les entretenait, superbe et profond. Non. Le sourire d'Alice s'effaça - De là où elle se trouvait, elle ne pouvait voir le visage de June, mais en un instant elle fut certaine qu'elle, elle n'avait pas cessé de paraître heureuse. Elle battit des paupières. Le jardin, sur le plafond, s'en était allé. Encore une fois. « A la mort », avait dit son amie. Elle avait presque oublié la raison de son départ.

« - Quoi que je fasse, tu ne renonceras pas à… t'en aller… c'est ça, June? »

Elle ne répondit pas. Mais elle entendit le doux bruissement de sa chevelure, et elle comprit qu'elle avait acquiescé. La réponse était, de toutes manières, évidentes. Elle n'aurait pu être autrement. Alice se releva un peu, jusqu'à déposer à nouveau sa tête entre ses seins. Elle ne pouvait se tromper, de là - Les cicatrices étaient de plus en plus nombreuses. Il n'y avait même pas à les compter. L'évidence.

« - June, dis-moi… »

Elle avait recommencé à chanter. Ou plutôt à fredonner. Et comme ce son superbe l'enveloppait, Alice leva sa main jusqu'aux mamelons de l'autre, retraça du bout de l'index les cercles qui l'entouraient. Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Tant que ça? June tremblait un peu.

« - Si je voulais venir avec toi, tu me laisserais faire? »

A nouveau, elle la sentit acquiescer. Quelque chose dans le cœur d'Alice se réchauffa, avec une sorte de violence absurde. Jamais, se dit-elle, elle n'avait été aussi heureuse. Jamais elle ne s'était sentie si bien. Pourtant, elle connaissait les enjeux. Elle connaissait, elle, fille meurtrie, fille violée, le prix d'une vie, et comment elle était si vite gâchée. Et du bout du doigt, elle suivait encore les lignes. Huit. Neuf. Dix. Onze. Et puis elle ne les compta plus. Elles ne parlèrent plus.

Mais quelque chose dans son ventre savait que c'était celle-là. La promesse qu'elles n'avaient pas encore scellée.