Chapitre 9
PDV Astrid
Je me réveillai en sursaut, le sang glacé. D'où provenait ce cri? Peut-être un yack. Un drôle de yack tout de même, je n'en avais jamais entendu comme celui-ci.
On aurait plutôt dit celui d'une personne.
Je pensai immédiatement à Stoïck. Le chef devait probablement avoir mis la main sur ce gros balourd de Mastok. Mais jamais il n'aurait osé le blesser à ce point. Enfin, je pense…
Je me levai, tressai mes cheveux et sortis de chez moi.
Même si mes parents dormaient encore paisiblement, d'autres Hooligans étaient dehors, la mine endormie. Certains baillaient mécontents de ne pas pouvoir pioncer tranquillement, d'autres vérifiaient que les dragons ne s'étaient pas retournés contre un pauvre ivrogne. Mais la lividité des visages ne pouvait cacher la même question qui me serrait les boyaux : était-ce un cri humain ?
Je devais aller voir Harold, et vérifier si son père allait bien.
oOo
PDV Stoïck
"Qu'est-ce que c'était ?"
Nous levâmes les yeux de notre lait de yack.
"On dira qu'ça vient du haut du village, souffla Gueulfort."
Je me levai en sursaut. Qui osait défier l'une des règles d'or du village? Aucune violence menant à une blessure grave n'est tolérée entre Hooligans. A moins que le jeune Bjarni ait encore joué avec les couteaux de sa mère.
"Je vais voir ce qu'il se passe là-haut, dis-je en poussant la porte de bois.
-J'viens aussi. J'sais pas toi mais maint'nant j'ai les chocottes d'rester tout seul."
Des torches tenues par les autres villageois éclairaient les rues. La moitié du village devait être dehors.
"Tu l'sais toi ? Demanda une femme à son amie.
-Rien du tout, répondit l'autre, mais y'a le voisin qui pense que ça vient de chez les Haddock. Il ose pas entrer, c'est la première fois qu'il a peur."
A la maison ?
Harold.
Je me mis à courir sans réfléchir, me heurtant aux vikings déboussolés par la situation.
"Poussez-vous !"
Je courrais à en perdre haleine, faisant tomber mon casque au passage.
Le trajet me semblait durer une éternité, même si la forge n'était qu'à quelques pâtés de maison au sud. Tout le monde m'observait, me suivait, ne sachant pas quoi faire, tout comme moi.
Je passai enfin la porte d'entrée et me dirigea vers les escaliers.
"Harold ! Harold !"
Pourquoi ne répondait-il pas ?
Je continuai ma course à travers le long couloir, puis me jetai au sol après avoir cogné la porte.
oOo
PDV Astrid
En arrivant devant chez les Haddock, les visages étaient tournés vers la maison. Tout le monde était là, sans rien dire, attendant quelque chose, on ne saurait dire quoi.
"Tu ferais mieux de rester dehors petite, quoi qu'il se passe là dedans, dit un villageois en me barrant la route.
-J'ai besoin de savoir ce qu'il se passe ! Dis-je en repoussant son bras."
Il soupira bruyamment puis me laissa continuer mon ascension.
En rentrant dans la maison, tout semblait froid, éteint. Le feu ne crépitait pas. Le plancher ne craquait pas. Tout était trop silencieux. La boule au creux de mon ventre se serrait au fur et à mesure que je montais l'escalier. Les scénarios toujours plus insensés qui se bousculaient dans mon crâne m'empêchait d'aller plus vite.
J'entendis alors des sanglots, provenant de la chambre du fond, celle d'Harold. Mon estomac commença à balancer de droite à gauche et l'odeur pestilentielle ne faisait qu'accroître mon envie de vomir. J'avançai encore de quelques pas, jusqu'à ce que mon cœur fasse un bond en découvrant la scène morbide.
La couverture était maculée de sang, tout comme la hache jetée au pied du lit.
Harold était étendu par terre. Il gémissait, tremblait de tout son corps. Son torse était pris de convulsions telles que je n'en avais jamais vu. On aurait dit que Hel le possédait. Des mèches brunes collaient à son front en sueur tandis que de la salive coulait le long de sa joue. Je descendis mon regard horrifié jusqu'à voir la plus grosse tâche de sang qui entourait sa jambe gauche. Des lambeaux de chairs pendaient un peu plus bas que le genoux, laissant place à… un vide. Les larmes me montèrent aux yeux. On pouvait voir le plancher rouge en dessous de son genoux ! J'aperçus alors sous la couverture un pied nu dépasser de l'étoffe verte, quelques centimètres plus loin que sa jambe. C'en était trop pour moi. Je sentis mon estomac remonter, et vomis tout son contenu, ainsi que des morceaux de mon cœur brisé.
Cela fit probablement sortir Stoïck de sa transe.
"Mon fils ! Gothi ! Aller chercher Gothi ! Mais que s'est il passé Harold ? Que s'est il passé ?"
Il pleurait à chaudes larmes. Personne n'avait jamais dû le voir dans cet état. Moi non plus d'ailleurs, car je me laissais aller comme lui. Les yeux rouges et piquants, la lèvre tremblotante, les cordes vocales nouées, toute cette part d'humanité que j'avais tenté de réprimer pour ne pas souffrir.
Gothi fit son entrée, presque instantanément, comme si elle attendait depuis quelques minutes d'être conviée à ce triste tableau.
Je sentis des bras se refermer autour de moi.
"Ne me touchez pas ! Je ne veux pas partir ! Je ne veux pas ! Laissez-moi !"
Mais ils étaient bien trop forts et me soulevèrent du sol malgré mes coups. Je me débattis dans tous les sens, en vain.
Je me sentais mal. Si j'avais pourtant vu bon nombre de sangs différents au cours de ma vie, je n'avais jamais assisté à ceci. Et ces bras qui me tenaient encore en me faisant sortir de la maison ! Des coups de pieds, des coups de poings, de tête, rien n'y fit. Je voulais crier et me réveiller dans mon lit pour me rassurer, me dire que cette merde n'était qu'un cauchemar, qu'Harold irait bien. En plus d'être déboussolée et triste, la colère m'envahit brutalement. Il fallait trouver ce meurtrier au plus vite et le punir pour avoir osé faire ça. Il… Il fallait qu'il souffre ! Comme nous, par Odin ! L'emprise se resserra autour de ma taille et je sentis mes forces m'abandonner. Il m'était impossible de lutter.
oOo
PDV Stoïck
Harold dormait depuis plus d'une heure maintenant. Il s'était calmé et parvenait à respirer normalement. Je me retrouvais assis sur une chaise pour veiller sur lui. Il était hors de question que je le laisse seul à présent au cas où le fou aurait voulu revenir frapper. Je ne pouvais pas avoir perdu sa mère, et maintenant lui…
Gothi apparut derrière la porte et me fit signe de la rejoindre. Je me redressai et jetai un regard oblique à mon petit garçon avant de la rejoindre dans le couloir.
"Alors ? Il va s'en sortir ? Demandai-je au bord du malaise.
-Harold ne va pas mourir, me délivra l'aînée. Mais il a perdu beaucoup de sang. Du repos. C'est ce qu'il lui faut."
Je la remerciai d'un signe de tête et me redirigeai vers la chambre. Il fallait que…
"Gothi?"
Elle fit volte-face, et me lança un regard trop plein de réponses.
"Et sa jambe ?"
La vieille femme baissa les yeux et descendit les escaliers.
Je l'entendis dans un murmure.
"Le jeune viking ne remarchera jamais sur deux jambes."
oOo
« Papa ?»
Je me réveillai en sursaut.
«Papa tu vas bien ?»
Harold était penché au dessus de mon lit, le regard inquiet, et me dévisageait.
«Fils ?»
C'était bien lui, là, devant moi, debout, sur deux jambes.
«Ça va? J'ai cru que tu pleurais en dormant.
-Oh mon fils !»
Je le pris contre moi en soupirant de soulagement. Quel foutu rêve ! Mon cœur avait failli s'arrêter à plusieurs reprises. Je sanglotais, oui, de joie.
«sEuh.. Papa tu peux.. tu peux me lâcher s'te plait.. j'étouffe…
-Ah oui désolé, souris-je en desserrant mon étreinte. Mais j'ai tellement eu peur tu sais. Je rêvais que l'on te coupait la jambe sauvagement et que tu étais là, par terre, en train d'agoniser dans ton sang.
-Ouais je vois le genre, rigola t-il, mais je sais qu'il ne m'arrivera jamais rien tant que tu seras près de moi, et que tu m'accepteras tel que je suis.
-Crois moi mon garçon, je t'accepte entièrement et il n'y a pas de père plus fier de son fils que moi.»
Ses fossettes se creusèrent et tandis qu'il me regardait, je pouvais voir ses yeux briller.
Un bruit étouffé par le bois monta alors du rez de chaussée.
«Qui est-ce ? Demandai-je en descendant les dernières marches.
-Mastok. Ouvre moi mon ami. On doit causer sur ce contrat de malheur.»
Je vis Harold remuer derrière moi et pris le temps de me masser le crâne avant d'ouvrir. Fallait-il qu'il vienne encore me prendre la tête? Je n'avais qu'une envie : prendre ce foutu bout de papier, le mettre au feu puis casser la gueule aux Jorgenson et ce vieux chnok de Mildiou.
J'inspirai profondément avant de rentrer dans un nouveau conflit, puis ouvris la porte.
«Stoïck.
-Mastok.»
Nous restâmes ainsi pendant une bonne minute avant que le visiteur ne rompe le silence.
«Tu ne me fais pas entrer?
-Je n'ai pas oublié ce que j'ai dit la dernière fois, dis-je grave.
-Écoute justement c'est pour ça que je suis venu te voir. Même si tu m'en penses sûrement capable comme tout le monde ici, je ne veux pas tourner le dos à mes amis, même en sachant que mon fils va me détester pendant quelques temps. Et puis, qui voudrait se mettre à mal avec le chef ?»
Je restais stoïque.
«Je plaisantais, grimaça le Jorgenson. C'est important pour moi. Assez pour que je ravale ma fierté et que je vienne te voir. D'autant plus que si je donne mon accord, le contrat sera annulé.
-Qu'est-ce qui me dis que je peux te croire Mastok, que tu ne me tends pas un nouveau piège ?
-Techniquement, je ne t'ai jamais tendu de piège. Mais le fait est que tu peux me croire, tout simplement parce que j'annule ce contrat ici et maintenant en échange de ton amitié. On passe l'éponge sur tout ça.»
Il me tendit la main. Cela paraissait trop beau pour être vrai. Mastok ? Avec des remords ?
En même temps ce bon vieux viking ne faisait pas de déclaration pour n'importe quoi et comme il l'avait dit lui-même, sa fierté était l'une des choses les plus importantes à ses yeux.
Je pris sa main dans la mienne en la serrant généreusement.
«Merci pour ta confiance Stoïck. Je te revaudrai ça.
-Ce que tu as fait aujourd'hui est amplement suffisant.
-Bon et bien, je te laisse car il faut encore que j'aille canaliser les humeurs d'un jeune viking à la maison.»
Il me salua de son casque une dernière fois avant de s'éloigner l'air apaisé.
Je me retournai et vis Harold assis en bas de l'escalier, le sourire aux lèvres.
«Papa, commença-t-il,…»
"Papa..."
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PDV Stoïck
"Papa…"
Une douleur aiguë s'alluma sur le haut de mon crâne. J'ouvris les yeux mais Gothi ne me trouva sûrement pas assez rapide et redonna un coup de bâton sur ma tête.
"Aïe!
-Jeune viking malade réveillé et toi qui dort !"
Je me retrouvais alors dans la chambre étroite, sur la petite chaise inconfortable, avec l'odeur de sang séché qui embaumait l'atmosphère.
Et Harold, allongé sur ce lit les yeux à moitié ouverts.
"Oui fiston, je suis désolé. Comment tu te sens ?
-En vie.
-Ne t'inquiète pas, le rassurai-je, tout ira bien."
Il bomba légèrement le torse avant de se recoucher en lâchant un petit «Ouch...».
"Je suis au courant pour ma jambe, articula-t-il encore sous l'influence du sommeil. Je sens qu'il n'y a plus rien, que c'est vide. L'air me picote le moignon.
-Nous trouverons une solution."
Son regard s'affaissa, et le seule indice prouvant qu'il ne dormait pas fut le battement de ses doigts sur la couverture. Que dire d'autre à un gamin venant de perdre sa jambe ? Qu'on peut être infirme et heureux ? Qu'on peut être infirme et un homme ? Qu'on peut être infirme et vivant ? Je pensai alors à Gueulfort qui malgré sa jambe de bois continuait de forger et de rire avec nous.
"A propos de celui qui a fait ça…
-Ne t'en préoccupes pas pour l'instant, le coupai-je. Je vais demander un groupe de volontaires pour dénicher ce fou et où qu'il soit sur l'île, nous le trouverons. Maintenant, repose-toi et dors.
-Je sais qui a fait ça."
Je redressai la tête vers lui et une colère naissante m'envahit.
"Qui est-ce?
-Ce… ce n'est pas un inconnu. Je ne l'ai jamais réellement porter dans mon cœur mais malgré tout, je ne le pensais pas capable de…
-Son nom.
-Rustik."
Je me levai d'un bond prêt à exploser.
"Lui !"
Je pris ma hache, me dirigeai vers la porte, mais l'aînée me barra le passage avec son bâton.
"Contenance, Stoïck.
-On ne peux plus me parler de contenance après avoir voulu tuer mon fils unique."
Elle leva les yeux au ciel, mais je passai outre sa remarque et sortis de la maison en trombe.
oOo
PDV Astrid
Je poussai la porte de la chambre et découvrit l'adolescent sur un lit en bois.
"Harold."
L'intéressé tourna la tête dans ma direction.
"Heureusement que j'avais demandé à Gothi de ne pas laisser tout le monde monter, dit-il en esquissant un sourire.
-Mais je ne suis pas tout le monde ! Et puis j'ai profité qu'elle s'agrippe au dos de ton père en lui donnant des coups de pieds pour entrer. Il avait vraiment l'air énervé.
-Hum… ouais je sais.
-Sinon, comment tu vas ?… Excuse-moi, continuai-je précipitamment, je me doute que c'est pas la grande forme mais…
-T'inquiète pas. Je me sens mieux qu'hier si tu veux tout savoir."
Pendant qu'il parlait, je ne pus m'empêcher de regarder ses jambes ou du moins la bosse qu'il y aurait du avoir à l'emplacement exact de la jambe gauche. Je me sentais mal d'être debout à lui parler, alors que lui ne pouvait même pas croiser ses pieds. Je jetai un regard furtif à mon bas du corps, et cela ne lui échappa pas.
"Si tu te demandes si perdre une jambe fait mal, la réponse est un peu. On ressent surtout la douleur sur le coup, puis elle s'estompe et finit par se loger seulement dans le moignon. Ce qui est le plus douloureux c'est de voir ce trou béant et se demander quand est-ce qu'on pourra, si on peut, reprendre une vie la plus normale possible.
-Ne dis pas de sottises, bien sûr que tu le peux ! Regarde tous les vikings qui ont accompli de grandes choses alors qu'ils étaient infirmes."
Il se mordit la lèvre inférieure et je me rendis compte au bout de dix secondes seulement que j'étais vraiment nulle pour réconforter les gens.
"Désolé je…
-Tu as raison je suis infirme maintenant.
-Il faut que je m'habitue...
-Moi aussi. Au fait, où est Krokmou ?
-Ne t'inquiète pas, dis-je en montrant la porte d'un geste de main, il est en bas dehors. Je lui ai donné du poisson mais il n'a voulu manger que la moitié de sa portion. Il semble vraiment triste à cause de ton absence.
-Tu pourrais aller le chercher s'il te plaît ?
-Désolé Harold mais Gothi a formellement interdit qu'il monte. Personne ne sait comment il va réagir et elle veut que tu restes au repos. D'ailleurs, je voulais t'en parler. J'ai trouvé un nom pour ma dragonne et j'aimerais que tu me dises ce que tu en penses. J'ai choisi Tempête.
-C'est sup..."
Soudain, le son de la grande corne de brume résonna dans tout le village. Harold arqua un sourcil inquisiteur et je ne pus lui proposer pour toute réponse qu'un haussement d'épaules.
Je me dépêchai d'ouvrir la fenêtre voilée par des rideaux effilochés, qui donnait une place de village pleine. Tout le monde regardait le rocher surélevé sur lequel trônait Stoïck, empoignant férocement le cou de Rustik.
"Que tout le monde entende ce que j'ai à dire ! Hurla le chef. Ce scélérat est officiellement banni de Beurk pour avoir tenté de tuer mon fils, le futur chef de ce village ! Héritier ou non, la violence envers un autre Hooligan est l'un des pires crimes. C'est pour cela que cet assassin prendra la mer demain matin avec un sac de provisions tout au plus !"
Des huées s'élevèrent de la foule, ainsi que des exclamations telles que Criminel ! Assassin ! Traître !
Je me retournai ahurie vers Harold qui, la mâchoire serrée, avait un regard noir.
Voilà ! (5 mois plus tard…)
Pour apporter de petites précisions ou rafraîchir la mémoire à certains :
- Gothi est l'aînée du village, et porte le statut de guérisseuse
- « On aurait dit que Hel le possédait. » Hel est la gardienne du royaume des morts dans la mythologie scandinave
- Mastok est le père de Rustik
Sinon, j'ai vu dans plusieurs fanfic que les auteurs posaient des questions à leurs lecteurs sur le chapitre/avis sur la suite. Je trouve ça vraiment cool de savoir ce que vous pensez de l'histoire ou de la suite donc voici un petit questionnaire :
1 - Comment trouvez-vous le personnage de Rustik ? Trop violent ? Lâche ? Ou peut-être même manipulé, qui sait ? ^^
2 - Astrid a-t-elle perdu de son caractère ? Trop fleur bleue ? Ou juste un peu attendrie par Harold ?
3 – Comment pensez vous que l'exil va se passer ? Spitlout va-t-il faire une crise ?
4 – Est-ce qu'Harold pardonnera, même intérieurement, à Rustik ? Comment va-t-il surmonter les premières étapes de sa nouvelle vie ?
5 – Que pensez-vous que Krokmou a fait pendant une nuit sans son cavalier ? X)
Voilà je n'ai pas trop d'inspiration mais j'espère que vous réponses en déborderont !
A la revoyure,
Unefeerique :)
