Debout devant le goban, Chaos serra les poings à s'en faire blanchir les phalanges
- « Bon sang … » jura-t-il entre ses dents
Il observait le jeu qui se déroulait depuis si longtemps, qu'il avait perdu le compte des heures. Et, chaque fois, il parvenait à la même conclusion : Rien ne semblait avoir varié depuis la partie qu'avait jouée Némésis et les Moires.
Alors pourquoi avait-il cette inquiétude sourde ?
Il se détourna avec colère du goban pour se diriger vers son trône.
A l'instar des 6 autres piliers, Chaos n'était pas sans ignorer que chacun des éléments qui composait le tableau avait une signification. Et, si la vue qu'offrait la partie était d'une beauté à couper le souffle, la symbolique et la place de chaque élément allait bien au-delà d'un simple souhait esthétique.
Il inspira une nouvelle fois et saisit la coupe de nectar qu'il avait abandonnée plus tôt avant de s'asseoir sur son trône.
Il devait y avoir quelque chose qui avait bougé.
Il bloqua sa respiration quelques secondes pour calmer les battements de son cœur, et recommença à étudier la géographie du jeu depuis son siège.
De l'endroit d'où il se tenait, Chaos percevait l'intégralité de la sphère brumeuse qui entourait le plateau, mais il ne s'attarda pas à l'étudier.
Contrairement aux dieux humains, il savait que cette brume représentait le territoire de Néant, la force Neutre, indéfinissable et illimitée. Aussi, toute représentation du territoire de ce pilier de tous les possibles ne pouvait posséder ni début, ni fin.
- « Si quelque chose a changé cela ne peut concerner que le qipan en lui-même » analysa-t-il à haute voix
Il s'avança au bord de son siège et fronça les sourcils pour mieux percevoir les lignes du qipan[1]
Le plateau au-dessus duquel se jouait la partie était constitué d'une immense structure rectangulaire de 4,24 m de large sur 4,54 m de long qui laissait apparaître trois niveaux superposés.
Le premier niveau, en unobtainuim[2] d'un blanc immaculé, représentait le territoire de Gaïa, la déesse primordiale à l'origine de tous les concrets.
Le second niveau, représentait le territoire d'Eros.
Traversant le cœur du territoire de Gaïa, il était symbolisé par une sphère, d'environ 1,75m de rayon d'un blanc immaculé dans sa partie supérieure, et d'un noir capable d'absorber toute la lumière de la vie, dans sa partie inférieure.
De l'union de ces deux piliers jaillissait l'énergie créatrice. C'est cette énergie qui donnait naissance au troisième niveau.
Ce dernier était composé de longues lignes sombres qui s'entrecroisaient pour former un damier comportant 19 x 19 lignes[3] chacune des cases mesurant 22 cm de large sur 23 cm de long.
Pendant une fraction de secondes, Chaos se rappela les raisons de ce choix et un sourire mélancolique apparut sur ses lèvres. Il ferma les yeux quelques secondes, et se força à se focaliser de nouveau sur l'étude du plateau.
- « Ce n'est pas le plateau non plus » murmura-t-il pour lui-même une fois encore « chaque élément est à sa place … »
Poursuivant son inspection, il laissa son regard courir le long des lignes sombres du damier. Ces dernières dépassaient les limites du premier niveau pour s'enfoncer à chacune de leurs extrémités au cœur de pierres noires.
Ces pierres symbolisaient son territoire, celui du Chaos de la force destructrice et de la force créatrice.
De nouveau, Chaos se laissa envahir par le souvenir de la manière dont il avait fait germer dans l'esprit d'Arès, le dernier ingrédient permettant à Héphaïstos d'obtenir l'alliage du soril[4] d'Hadès et il ne put réprimer un sourire.
Le jeune dieu s'était-il seulement douté alors que c'était une partie du Chaos primordial qu'il intégrait au katana de son frère ?
« Bien sûr que non… » résonna la voix de Jonas dans sa tête « pas plus qu'ils ne comprennent les lignes de forces du jeu … ou l'enjeu … »
- « Pour l'instant, mon frère… pour l'instant » murmura-t-il doucement « mais combien de temps encore pourrons nous courir le risque qu'ils ne le découvrent ? »
Gaïa frémit et Chaos quitta son siège pour se rapprocher du plateau en penchant la tête sur le côté
- « Ce n'est pas plus la disposition des pierres… j'en suis certain » énonça-t-il en observant trois pierres noires courbées en coin. Quiconque tenterait de déclencher un ko favorable à partir d'ici opterait directement pour un suicide … Que reste-t-il alors ?» interrogea-t-il à haute voix
Il suivit du regard la nouvelle ligne de force qui partait en diagonale depuis le coin d'où il se tenait jusqu'à son terme et un frisson lui parcourut l'échine.
Quoi qu'il fasse, d'où qu'il parte, chaque fois qu'il étudiait les possibilités qui s'offraient au joueur, il se retrouvait toujours à suivre la ligne de force au terme de laquelle se tenaient deux cercles parfait, intriqués l'un dans l'autre composés de 15 pierres blanches mouchetées de noir, et dont le centre était occupé par la pierre noire mouchetée de blanc qu'il avait juré de protéger à n'importe quel prix.
[1] Autre nom du plateau ou goban
[2] Ce néologisme est la traduction de l'anglais unobtainium utilisé en science-fiction pour désigner un métal ou un alliage dont les propriétés sont si exceptionnelles qu'il semble ne pas pouvoir exister. La légende veut que ce terme soit né dans les années 1950 chez les ingénieurs de l'aérospatiale pour désigner un matériau idéal pour de futures machines mais hélas inexistant. Plus tard, semble-t-il, les ingénieurs de Lockheed l'ont repris à leur compte quand ils travaillaient sur le tout nouvel alliage à base de titane destiné à l'avion supersonique SR-71 Blackbird. Capable d'atteindre Mach 3, l'appareil devait supporter des températures très élevées (jusqu'à 500 °C), ainsi que des contraintes mécaniques fortes.
[3] Selon certains chercheurs, le go se serait d'abord joué sur un support de 8 × 8 cases, soit 9 × 9 lignes. Il aurait ensuite évolué vers une taille de 17 × 17 lignes (qui serait la fusion de 4 grilles 9 × 9) et enfin vers la taille de 19 × 19.
[4] Nom de la lame du katana (sabre japonais)
