CHAPITRE 9 : Les Gardiens
[Prophétesse] Je devais faire le vide dans ma tête et puiser au plus profond de moi.
Dommage que je n'avais pas à proximité un peu de ces vapeurs que j'avais inhalé dans le domaine des Oods, ça m'aurait été bien utile et aurait facilité ma traversée. Mais je devrais faire sans.
Je m'étais assise au centre des ruines Klamath, là où les vibrations étaient les plus fortes. Cet endroit était encore imprégné de la violence qu'il avait connu, des échos résonnaient depuis des siècles, comme s'ils cherchaient une issue inlassablement, mais il n'existait aucune échappatoire. Cela semblait se répéter indéfiniment, dans une boucle infernale de destruction.
[Doctor] La prophétesse inspira profondément, elle nous lança un dernier regard, chargé d'émotions, sachant qu'elle ne parviendrait peut-être pas à revenir, sachant ce qu'il adviendrait d'elle alors… elle serait plongée dans une sorte de coma, piégée de l'autre côté, peut-être à l'époque des Klamath revivant sans cesse leur génocide ou peut-être ailleurs… en un lieu plus terrifiant encore... Mais on ne devait pas perdre espoir, tout était possible, tout pouvait arriver. Un grand Capitaine m'avait un jour dit qu'il ne fallait jamais douter de rien, jamais. Et il avait raison. Tous ces événements que j'ai vécus en sont la preuve, alors pourquoi cette fois-ci serait-ce différent. Qui plus est trois Seigneurs du Temps réunis ! Oh oui tout est possible ! Oui nous pouvons réaliser l'impensable.
Ses paupières se refermèrent et elle entra en méditation. Le Maitre et moi nous tenions à proximité, prêt à agir si nécessaire, et veillant sur elle en attendant.
[Master] Je ne pouvais me résoudre à ne pas m'en faire, l'inquiétude planait autour de moi. En fin de compte, même si je l'avais toujours nié et toujours évincé, ces deux êtres m'étaient chers. Ils avaient été présents dans les moments les plus importants, sans eux… et bien peut-être n'en serais-je pas là aujourd'hui. Le cycle naturel de l'existence, on en revient toujours à l'essentiel, toujours aux origines.
Je fixai cette jeune femme aux cheveux de nacre assise sur le sol fané de cette planète, qui mobilisait toutes ses ressources pour entreprendre un voyage insensé, elle semblait étrangement intemporelle, on aurait dit une statue figée semblable à celle de Bouddha. J'espérais qu'elle ne reste pas figée, piégée, pour l'éternité.
[Prophétesse] J'avais atteint le point où je ne ressentais plus rien venant de l'extérieur, ni le souffle du vent glacé me tailladant le visage et balayant mes cheveux, ni le sol maculé sur lequel je m'étais installée. Plus rien. Le vide absolu… De ce côté-ci en tout cas. Car à l'intérieur de moi je peinais à travers les méandres de mon esprit, cherchant à accéder à la partie secrète, mystique, recélant l'épicentre de mon pouvoir, ce don si particulier qui transcendait l'espace temps.
J'ignore combien de temps réel il me fallut pour y parvenir mais cela me parut durer une éternité. Lorsqu'enfin je trouvai la source, je reconnus mon Tardis se dressant dans le vide. J'ouvris la porte et fut immédiatement emporté par un tourbillon, le Vortex du Temps. Ce fut affreusement étourdissant. Ma tête ! J'ai cru l'espace d'un instant que j'allais perdre pied, être déroutée et m'égarer ainsi dans ce tourbillon de plus en plus violent, de plus en plus électrisant, jusqu'à ce que je me disloque.
Heureusement cela finit par se stopper soudainement et lorsque je repris pleinement conscience j'observai le monde d'une manière différente. Ce monde lui-même était différent. Je n'étais plus moi, ou plutôt j'étais toujours moi mais dans un autre corps, projetée dans un autre temps. Je me trouvais vraisemblablement dans une sorte de temple païen, assise en tailleur sur des cousins de satin colorés. De l'encens boisé se diffusait tandis que des bougies se consumaient. Je pouvais tout ressentir comme si je me tenais physiquement là, mes sens étaient en éveil. Différentes statues se dressaient en rangée de chaque côté, sculptées dans une sorte de roche ressemblant à du marbre. Je me trouvais sur Thanatos, des siècles auparavant. Ce temple était le lieu de culte des Klamath et ces statues leurs anciens dieux, avec à leurs pieds une coupole de pétales. Une offrande peut-être. Ce temple ne paraissait pas être une bâtisse très élaborée mais plutôt un modeste sanctuaire. Il n'y avait ni porte, ni fenêtre, un rideau bleuté face à moi ondulait légèrement sous l'effet d'une brise acidulée. Puis un homme pénétra dans ce sanctuaire, je le reconnus aussitôt : Nashoba, évidemment en meilleur état que lors de notre rencontre.
« Es-tu prête pour la cérémonie ma fille ? Le patriarche t'attend pour honorer la venue de nos dieux. »
« Je suis prête Père. »
[Master] Des heures s'étaient écoulées depuis que Satinka s'était plongée dans sa transe. La nuit était tombée mais nous demeurions ici, à attendre son retour.
« Comment crois-tu que ça se passe pour elle ? »
[Doctor] « Elle semble aller bien, pour le moment. Attendons la suite. »
A dire vrai je m'inquiétais toujours, même si elle parvenait à s'extirper de cette connexion, qui sait quelles séquelles il lui resterait.
[Prophétesse] Nous traversâmes la cité des Klamath, resplendissante, emplie de vie et de lumières. A l'opposé de ce qu'elle fut par la suite, elle vivait là ses derniers instants de joie et de quiétude, sans se douter de ce qu'elle allait subir. Je croisais ces gens, passais à côté d'eux, longeais leur bâtisses, et dans le même temps je revoyais ces ruines, ces gens affolés mourant les uns après les autres.
Nous arrivâmes finalement à destination, le temple enseveli où était enfermée cette entité. J'avais mémorisé le chemin depuis la ville et je m'apercevais maintenant que je n'étais pas une simple visiteuse de passage, je pouvais également accéder en partie à l'esprit de Kishi, certains souvenirs, certaines connaissances. Ainsi je découvris la vallée de Masca, à quelques kilomètres de là, surplombant toute la plaine, recouverte d'éclats argentés.
Ce temple séculaire se dressait fièrement, encore intact bien que marqué par de fines fissures courant le long de ses parois, signes du Temps s'écoulant sans clémence. Il était vraiment magnifique, d'une architecture sans pareil. Je ne saurais le décrire fidèlement dans toute sa splendeur au risque de l'enfermer dans des mots fades qui ternirait tout cet ouvrage. Quoi qu'il en soit il appartenait indéniablement à un peuple très avancé, rien à voir avec les bâtiments des Klamath aperçus plus tôt. Même la roche semblait provenir d'un royaume fantasmagorique.
Un petit groupe était attroupé aux portes de l'édifice, la tête humblement baissée. Lorsque nous parvînmes à leur niveau, l'un d'eux, vêtu d'une longue toge indigo bordé de liserés dorés qui le faisait sortir du lot, s'avança à notre rencontre. A en juger par ces apparats singuliers, il devait être le chef des Klamath, le doyen apparemment, sa longue barbe blanche et sa chevelure grisonnante en attestaient. C'était courant dans ce genre de tribu, auxquelles les Klamath semblaient appartenir, que l'ancien du clan soit le chef, le sage qui préside à toute cérémonie.
Ce corps dans lequel je me trouvais éprouvait une grande fébrilité mêlée de fierté, Kishi était honorée de cette place particulière qu'elle occupait au sein de son clan et de la tâche qui lui était confiée, chaque jour, de guider son peuple au travers des pièges du Destin. Mais d'un autre côté, elle se sentait terriblement seule, terriblement différente, son rôle était important mais elle, en tant que personne, n'avait droit à aucuns ravissements, les gens détournaient le regard en sa présence, seuls le Patriarche et les Initiés lui adressaient la parole sans crainte ni préjugés, ils l'avaient pour ainsi dire quasiment élevée, son don étant apparu très tôt, aux alentours de 10 ans, elle en avait aujourd'hui 19. Sa mère était morte en couches et son père s'était senti dépassé par ces étranges visions dont sa fille était la proie, il l'avait alors confiée au Patriarche, sachant que c'était ainsi que le voulait la tradition, elle était une Elue. Le Patriarche connaissait une espérance de vie plus longue que les autres Klamath, c'était d'ailleurs l'une des particularités qui faisait qu'il soit le Patriarche, il avait déjà vécu de nombreuses décennies et avait déjà guidée d'autres Elues avant Kishi. Mais elle n'avait jamais goûté aux joies simples de la vie, elle menait une existence de recluse, telle une lépreuse. Elle n'avait aucun ami et ne pouvait prendre part aux actes les plus anodins, tout son quotidien était réglementé, une prison doré en somme. Je comprenais mieux maintenant pourquoi elle s'était laissée séduire par le Néant, il lui avait suffi de lui offrir ce dont elle manquait terriblement, de combler ce vide qui l'attristait.
Mais revenons à notre situation. Le Patriarche s'était adressé à Kishi.
« Les Dieux Anciens nous font l'honneur de leur présence. Tu es notre Elue tu dois leur rendre hommage à ton tour. »
Les Klamath avaient découvert ce Temple il y a peu et ses Gardiens, qu'ils avaient pris pour des divinités descendues du Ciel. Ils pensaient avoir été choisis et se devaient de répondre aux besoins de leurs Dieux et de veiller à ne pas les offenser.
« Je saurais me montrer digne de leur venue. »
Elle ne pouvait être plus éloignée de la vérité.
Nous entrâmes alors dans le Temple, le Patriarche en tête, suivit de Kishi qui se tenait quasiment à ses côtés, c'est dire l'importance de son statut. Les Initiés, comprenaient les membres du conseil et disciples du Patriarche qui avaient pour tâche de le seconder, se tenaient un peu plus loin derrière et Nashoba fermait la marche.
Nous traversâmes un long corridor, les murs gravés de symboles étranges, descendîmes un escalier en colimaçon puis nous arrivâmes dans une grande salle circulaire où s'érigeaient les 7 Gardiens protégeant l'accès à une seconde pièce confinée par deux grandes portes massives scellée par un mécanisme insolite. Enfin ils n'étaient plus que 4 à demeuraient debout, inertes, toujours en stase. Les millénaires ont dû avoir raison d'eux, on distinguait clairement sous leur apparence de statue leur peau craquelait et entachée par le poids des années, ils n'étaient plus. Les 3 Gardiens restant se tenaient assis en triangle face à la grande porte d'ébène, entrée condamnée menant au cachot du Néant. Le Patriarche s'agenouilla et nous fîmes de même.
« Créateurs, nous venons vous rendre hommage et vous apporter des offrandes »
L'un des disciples déposa plusieurs coupoles entre eux et nous, emplies de diverses choses. Je retrouvais des pétales identiques à ceux vu au sanctuaire Klamath, des fruits qui m'étaient inconnus pour la plupart, et d'autres babioles devant posséder une grande valeur.
Le premier Gardien, celui qui se tenait le plus près de la porte et formait la pointe de cette triade se leva enfin et se retourna pour nous faire face, il s'avança très peu, suffisamment pour dépasser ses deux frères, ces derniers se redressèrent alors à leur tour et se retournèrent sans bouger de leur place. A n'en pas douter, ce gardien était le plus fort des sept.
Ils ressemblaient un peu à l'humain, ils étaient plus grands, à la fois plus minces et plus imposants, leur peau légèrement grisée, des yeux argentées, un crâne un peu plus volumineux -mais ne jurant néanmoins pas avec le reste de leur aspect- et recouverts pas ce qui s'apparentaient à des dreadlocks opalines. Ils étaient très beaux, une aura particulière se dégageait d'eux, on pouvait même apercevoir un halo à peine perceptible les entourait. Leurs membres étaient fins mais robustes, ils portaient d'étranges pièces d'armures qui semblaient être intégrées à leur enveloppe charnelle, elles étaient faites d'un matériau jamais vu, écailleux, lisse, lumineux, épais, dans des tons noir bleuté. Ils étaient également vêtus d'un pagne fait d'une matière plus légère et emmaillée mais ressemblant néanmoins à celle de leur armure. Le Premier Gardien portait un masque fait de ce même matériau, abimé d'une cicatrice traversant l'œil gauche, cadeau d'une rude bataille. Il regarda en direction de Kishi et lui demanda de s'avancer par transmission télépathique. Ce fut assez dérangeant je dois dire, comme si je n'avais pas assez à faire avec l'esprit de Kishi confronté au mien, je devais en plus recevoir cette télépathie qui m'infligea un violent courant électrique. Kishi se releva et fit quelques pas.
« Tu es une étrange enfant, recélant des flux énigmatiques. »
Il avait prononcé cette phrase, cette fois à voix intelligible. Un son métallique rauque et doucereux comme je n'en avais jamais entendu. Kishi, gardant les yeux baissés, répondit humblement.
« Créateur, je suis une Elue. Je vois et ressens des choses que les autres ne peuvent concevoir. »
« Non c'est autre chose que je détecte. » Il s'approcha un peu plus, examinant la jeune fille, humant son effluve, puis il recula.
C'était bien entendu, en partie, ma présence qu'il ressentait. Si seulement je pouvais intervenir ! Lui signifier que j'étais là ! Le prévenir ! Tout pourrait être évité !
Mais je savais que cela était impossible, ce qui est, ce qui fut, ce qui doit être ne peut être remodelé. Tout Seigneurs du Temps le sait pertinemment. Notre race même si elle maîtrise le Temps ne peut aller à l'encontre de cette loi fondamentale. Beaucoup ont pourtant essayé mais ont vite déchanté, rien n'est gratuit et les conséquences d'une telle attitude ne pardonnent jamais.
[Doctor] Elle était demeurée immobile, ses paupières s'agitant comme lors de rêves nocturnes. Et soudainement elle avait eu un spasme violent l'espace de quelques secondes puis tout était redevenu à la normale. J'ignore ce qui avait provoqué cette décharge mais ça l'avait rudement secouée. Néanmoins ce ne devait être rien de grave au vu de son état actuel. Il me tardait de découvrir ce qu'elle avait vu, une expérience riche d'enseignements.
Nous avions tous les trois choisit une existence de renégat, explorant l'univers et s'engageant dans des batailles au péril de notre vie, conscients des risques mais reconnaissants de tout ce que cela nous apportait et contribuait à créer.
Kishi releva un bref instant les yeux pour voir cette divinité, je remarquai alors ce pendentif sphérique que je récupèrerais bien plus tard auprès de Nashoba., autour du cou du Premier Gardien. Il nous lança alors un regard de défi, Kishi rebaissa immédiatement les yeux.
[Prophétesse] Je ressentais chez Kishi une curiosité vraiment prononcée envers ces étranges entités que son peuple estimait être leurs divinités. Elle ne doutait pas des croyances de son clan qu'elle partageait et auxquelles elle avait foi, mais elle avait toujours fait preuve d'un esprit critique.
Son attention finit par se porter sur la porte scellée qui se trouvait derrière leurs Créateurs et elle s'interrogea vivement sur son contenu. Ils semblaient jalousement la protéger comme si elle recelait un pouvoir immense. Son esprit se fixa intensément sur cette massive porte d'ébène. Cette-ci était ornée d'obscures gravures et de symboles ésotériques qu'elle ne comprenait pas. Elle était tellement obnubilée par cette énigme qui l'attirait inexorablement, qu'elle en oublia les personnes autour d'elle et ce pourquoi ils étaient là.
Le Premier Gardien remarqua sa fixation et lui lança un avertissement télépathique des plus sévères, il m'électrocuta encore plus fortement que la fois précédente mais je commençais à m'y habituer. Cela sortit immédiatement Kishi de sa rêverie et elle leva son regard vers le Premier Gardien dont les yeux avaient pris une teinte bordeaux, probablement conséquence de sa colère. Elle fut impressionnée par cette force qui émanait de lui et se sentit toute honteuse et fautive d'avoir ainsi offensé leurs dieux.
« Pardonnez-moi, je vous en prie Créateur ! » avait-elle répondu toute suppliante.
Les yeux du Premier Gardien reprirent leur éclat argenté et son expression s'apaisa quelque peu.
« Ne recommence jamais un tel affront. J'offre à ton peuple protection, connaissances et spiritualité. J'estime donc être suffisamment généreux et ne tolèrerait par conséquent aucune rébellion de votre part, au risque de subir notre courroux. »
Le Patriarche s'avança, l'air tout gêné et peiné.
« Je vous en pris Créateur. Ne lui en tenez pas rigueur, son statut d'Elue ne peut certes pas tout excuser mais ses dons que vous lui avait permis de posséder la rend différente de nous et sujette à certaines déviances de l'esprit. »
Ces mots avaient profondément blessé Kishi et n'ont de ce fait pas arrangé son état et ont participé sans le vouloir à sa déchéance.
Le Premier Gardien leur fit signe de se retirer, cette cérémonie avait assez duré.
