Chapitre 9 : La bizarrerie de Clarke

Le magasin. Après avoir dégluti le peu de salive que j'avais dans la bouche, je tirais un peu sur mon bonnet pour bien l'enfoncer et jetais un coup d'œil à Clayton qui me fixait avec désespoir derrière les portes vitrées. Qu'est-ce que j'aurais aimé être un chien pour avoir le droit de rester dehors avec lui en cet instant. J'avais horreur des magasins plus imposants car il y avait toujours du monde et du monde était synonyme de gens susceptibles de t'adresser la parole avant de te regarder avec des yeux ronds dès que tu leur faisais comprendre que tu ne pouvais pas parler. Les pires, c'était ceux qui faisaient toute une histoire parce qu'ils devaient fouiller dans leur sac pour trouver leurs lunettes de lecture avant d'être capable de lire ce qui était griffonné sur le carnet. J'en avais des frissons rien que d'y penser. Ce n'était pas pour rien que j'allais toujours dans la petite épicerie près du pont où je pouvais faire mes courses tranquillement. Seulement, Clarke avait décrété qu'elle ne voulait pas s'approcher de Ark Bridge et m'avait plus ou moins forcée à lui indiquer la direction d'une autre boutique. Alors qu'elle n'avait jusqu'ici pas eu l'air particulièrement perturbée par sa vaine tentative de suicide, elle s'était soudainement montrée un brin paniquée. J'avais arrêté d'essayer de comprendre. Cette fille était bizarre, fin de l'histoire. Venant de moi, c'était l'hôpital qui se foutait de la charité, mais qu'importe. Comme si elle avait compris mon trouble – ou qu'elle venait simplement de se rendre compte que je ne suivais pas –, la blonde revient sur ses pas et m'attrapa la main pour me tirer vers le rayon le plus proche. Ce n'était pas désagréable. Avoir la main de Clarke serrée fermement autour de la mienne. Juste au moment où cette pensée me traversa l'esprit, elle la lâcha en marmonnant quelques excuses et fit mine de s'intéresser à un produit pris au hasard. Comment je le savais ? Sérieusement, qui pouvait attraper un paquet de sucre pour ensuite lire consciencieusement les ingrédients ? Encore une bizarrerie de Clarke qui commençait à devenir curieusement attachante. Elle fit la moue et reposa le paquet, visiblement pas satisfaite et continua son avancée dans l'allée en balançant son panier. Je la suivais de pas trop loin, louchant sans vraiment le vouloir sur sa main libre. Non ! Je n'allais pas lui attraper la main juste parce que le contact avait été agréable, mais surtout rassurant. Je n'avais pas trois ans et il était hors de question que je montre ma faiblesse à une fille que je ne connaissais pas depuis vingt-quatre heures. Pas que je ne l'avais pas déjà fait un certain nombre de fois en moins de vingt-quatre heures justement... Mais ce n'était pas une raison ! J'avais une pelle à la main, pourtant rien ne m'obligeait à creuser ma tombe. J'en étais à cette réflexion parfaitement stupide – qui disait ça ? – lorsque je me rendis compte que Clarke était désormais plus loin à choisir du lait. Sans trop réfléchir, je tirais sa manche et lui fis non de la tête.

« Je croyais qu'il n'y en avait plus ? »

Cela allait encore nécessiter des explications... Je récupérais mon portable, que je n'avais miraculeusement pas oublié cette fois, et tapais un message avant de lui donner. Ces conversations n'étaient vraiment pas pratiques.

« Tu m'en as acheté ce matin en promenant Clay ? »

Son étonnement était vexant. C'était prévenant, la chose à faire quand on avait une invitée non ? Bon d'accord, ce n'était pas le genre de détails dont je m'occupais habituellement, mais quand même. Un lueur bizarre passa dans ses yeux et elle étira un demi-sourire à la limite du rire contenu. Elle l'avait pensé ! J'étais certaine qu'elle avait pensé que c'était mignon. Plutôt que de me rendre mon téléphone, je la vis s'en servir et attendis anxieusement. Qu'est-ce qu'elle fichait encore ? Il y eut une sonnerie, juste un ping venant de la poche de sa veste, et elle me rendit mon portable.

« Ce sera plus facile comme ça. Il suffit de m'envoyer un texto quand tu veux me dire un truc. »

Je ne savais pas si le fait que nous soyons à ce point là sur la même longueur d'onde était inquiétant ou positif. Il ne me fallut qu'une seconde pour dire positif car elle eut un sourire complet cette fois qui faisait naître une petite fossette sur sa joue. Elle reprit ensuite ses courses comme si de rien n'était, son téléphone toujours dans la main comme pour m'inviter à communiquer. Elle n'était pas la première à faire ça bien sûr, mais elle était la première à le faire aussi rapidement et naturellement. Elle n'avait rien remis en question. Elle semblait partir du principe que j'étais comme ça et s'appliquait donc à rendre les choses plus faciles sans les déranger. Baissant les yeux sur l'écran déverrouillé et la nouvelle conversation ouverte, je souris légèrement maintenant qu'elle ne pouvait plus le voir.

« Une pizza de bon matin serait étrange ? »
« Voilà, ça c'est l'esprit. C'est toujours l'heure pour une pizza. »

Clarke avait clamé tout ça depuis le rayon d'à côté, visiblement pas dérangée pour un sou d'élever la voix au milieu du magasin. Elle parlait pour deux, dirions-nous. Étrangement à l'aise maintenant que je savais que je pouvais l'atteindre à tout moment, je me dirigeais sans crainte vers les surgelés pour faire une pile de quatre pizzas différentes. J'ajoutais au-dessus deux pots de glace, ignorant la voix de Costia dans ma tête qui prétextait que je n'aimais pas la glace. Ce n'était ni vrai, ni faux. Je n'étais pas la plus grande fan de glace, mais ça ne voulait pas dire que je ne l'aimais pas contrairement à ce qu'elle avait pensé. Au départ, ça avait principalement été une excuse pour la laisser manger deux glaces sans complexer lors de l'un de nos premiers rendez-vous. Sa voix n'était plus là, mais elle, elle occupait désormais toute ma tête. Je détestais ces instants où je ne pensais qu'aux bons moments et où j'étais presque capable d'oublier ce qu'elle avait fait. D'oublier cette image mentale très claire que j'avais de Costia et Echo sur ces foutus tapis de yoga. Ah non. La voilà qui était revenue. Je grimaçais au moment où Clarke débarquait avec un panier désormais bien rempli ce qui la poussa à jeter un coup d'œil à ses achats.

« Quoi, tu n'aimes pas les chips ? »

Et les bonbons, les cookies, le cake au chocolat, on en parlait pas ? Il ne fallait pas non plus oublier cette monstrueuse bouteille de soda qui devait peser bien lourd au bout de son bras. Quand elle parlait de faire des réserves, elle était bien sérieuse. C'était à se demander comment toute cette nourriture allait pouvoir rentrer dans un si petit corps.

« Si, si. »
« Je sens qu'il y a un truc que tu ne me dis pas. »

Maladroitement, j'équilibrais ma pile sur un seul bras pour avoir une meilleure prise sur mon téléphone. Je commençais tout un pavé à propos de Costia, de Echo et de comment les pensées m'avaient sautés au visage, mais au dernier moment tout ça me sembla ridicule. J'effaçais donc pour ne plus écrire que six lettres qui seraient bien suffisantes pour qu'elle lâche le sujet.

« Costia. »

Si l'idée n'avait pas été complètement débile, j'aurais sûrement accepté qu'elle puisse paraître peinée en cet instant. Le moment ne dura qu'une seconde avant qu'elle ne se mette à sourire à nouveau, empochant son téléphone comme si de rien n'était. Je ne savais pas trop quoi penser de ça et cette fois j'étais bien incapable de mettre ce trouble sur le compte des bizarreries de Clarke. Parce que quand Clarke était bizarre, elle avait ce vrai sourire qui tordait ses lèvres et pas ce rictus forcé qui aurait pu passer pour un vrai sourire si on était pas assez attentif. Depuis hier, Clarke n'avait rien été sinon ouverte d'un point de vue émotionnel. C'était présomptueux de ma part de penser que je l'avais cernée à ce point et, pourtant, c'était mon impression. Clarke ne feignait pas, elle était complète. Jusqu'à ce moment du moins.

« Si tu n'as plus besoin de rien, on a fini. »

Je haussais les épaules et me dirigeais vers la caisse. Ouais, nous en avions fini comme elle l'avait si bien montré par cette soudaine fermeture.