Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Un très grand merci à tous ceux et celles qui auront suivi cette histoire jusqu'au bout!


CHAPITRE IX

Les trois jours n'avaient pas été longs ; après neuf mois de réelle séparation, trois jours semblaient ridicules. Au contraire, ils avaient passé à une allure incroyable.

À Tokyo, Hiroshi travaillait dur pour rattraper les années perdues. Bien sûr les mois passés en Angleterre lui avaient assoupli les doigts mais il fallait s'accrocher pour suivre son ami qui, lui, outre ses pitreries et son manque d'esprit, maîtrisait parfaitement sa voix et s'était même amélioré au synthétiseur. Il partait tôt le matin, répétait, se rendait au café où il travaillait et rentrait. Là il attendait que son petit ami regagne sa chambre d'hôtel et l'appelle.

À Fukui, Suguru aussi répétait sans relâche la journée. Le soir, il retournait vite dans sa chambre retrouver la voix chaude de son petit ami et lui parlait jusqu'à ce qu'il s'endorme. Le pianiste endura difficilement cette séparation mais il eut comme un déclic : Hiroshi comptait vraiment à ses yeux et il lui manquait cruellement. Jamais Shinichi ne lui avait autant manqué lorsqu'ils avaient été ensemble. Cette place vide à ses côtés l'attristait et malgré l'honneur de participer au festival, il languissait son retour à la capitale.

Le trajet du retour aussi lui parut interminable. À défaut de réussir a se concentrer sur le paysage qui défilait derrière la vitre, il écoutait distraitement ses voisins. Un lycéen baratinait une étudiante assez maladroitement, provoquant chez la jeune fille quelques fous rires. Il n'arrivait même pas à se concentrer sur le souvenir du festival qui venait d'avoir lieu. Il joua un moment avec la bague en argent à son pouce. Hiroshi la lui avait offerte le jour de son départ en Angleterre et depuis elle ne l'avait plus quitté.

Comme s'il était toujours avec moi… songea-t-il.

Son coeur bondit dans sa poitrine en voyant la grande silhouette de Nakano. Il lui avait répété que ce n'était pas nécessaire qu'il se déplace, qu'il prendrait un taxi, son petit ami était quand même là. Il accéléra le pas et se jeta dans ses bras.

« Vous m'avez tant manqué !

- Eh ! Tu n'es parti que trois jours.

- Comment ? Je ne vous ai pas manqué ? s'offusqua le pianiste en s'écartant.

- Bien sûr que si tu m'as manqué ! Mais nous avons survécu à neuf mois alors trois j… »

La phrase mourut dans un long baiser de retrouvailles.

« On va se séparer plus souvent si tu es aussi fougueux au retour. »

Mais Fujisaki n'apprécia pas la plaisanterie et lui donna un petit coup de poing dans le ventre.

« Dans vos rêves, Hiroshi. Mais rentrons, je n'ai pas dîné. J'espère que vous m'avez attendu et préparé un bon repas !

- Mais bien sûr… Ça te dit qu'on prenne à emporter et qu'on mange sous la couette ? »

Ils partirent l'un contre l'autre et prirent leur bento dans le restaurant en bas de chez eux.

« Tu sais, il s'en est passé des choses depuis trois jours. Avant-hier, j'ai dîné avec Velouria et tu ne devineras jamais avec qui elle sort.

- Votre frère, évidemment. »

Hiroshi perdit un peu son sourire.

« Ne faites pas cette tête. Qui résisterait aux Nakano ?

- Tout de même tu m'enlèves ma surprise.

- C'est une surprise que vous voulez ? Parce que… je peux être très surprenant… Mais racontez-moi votre audition.

- Et bien, je n'en sais rien à vrai dire. Monsieur Seguchi nous a écoutés mais n'a rien laissé paraître d'un quelconque intérêt. Il nous a accordé trente minutes. Nous avons joué dix puis il nous a interrompus. Il nous a posés quelques questions. Pourquoi Shuichi souhaitait-il terminer sa carrière solo ? Comme j'ai arrêté médecine vraiment dans la dernière ligne, est-ce que je n'allais pas faire pareil ? Puis il est parti. »

Suguru préféra ne rien dire car justement, ne rien dire, ne rien laisser paraître était le propre de leur famille et cette impassibilité n'était pas forcement signe de désintérêt. C'était juste un mur entre le monde et eux, et ce mur commençait à s'effriter chez le jeune garçon.

Lui aussi raconta en détail ses représentations. Malgré un départ plus que chaotique tout s'était très bien déroulé. Il avait rencontré de grands musiciens mais n'avait pas été impressionné outre mesure.

« Après tout, si moi aussi j'y étais c'est que je les valais ! »

Hiroshi sourit. Il aimait l'assurance, qui parfois flirtait avec l'orgueil, de son petit ami et sa timidité pour des sujets plus personnels. Lui qui d'ailleurs désirait une surprise en eut quand même une.

« J'ai envie de mon dessert ! » glapit simplement Suguru en se levant et en lui prenant la main.

Il le guida jusqu'à leur chambre et grimpa sur le lit.

« Vous n'avez plus faim, Hiroshi ? »

Cette fois, point d'incendie ni de coups de fil inopportun. Dans l'intimité de leur chambre ils se découvrirent enfin.

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« Il a dit oui, Hiro ! Il a dit oui, IL A DIT OUI !! »

Hiroshi écarta son téléphone mobile de son oreille avec une petite grimace ; les hurlements hystériques de Shuichi lui avaient à coup sûr endommagé le tympan. Sans lui laisser le temps de rien dire, sans même reprendre haleine, le jeune chanteur poursuivit :

« C'est génial Hiro, on a enfin réalisé notre rêve, Bad Luck va devenir une réalité ! Tu te rends compte ? Après tout ce temps. »

Non, le jeune homme n'avait pas réalisé. Deux jours s'étaient écoulés depuis leur audition et au cours de ces deux jours il s'était refusé à s'accorder tout espoir. Sa déception n'en aurait été que trop cruelle… Il avait même blindé son cœur dans l'éventualité d'une réponse négative. Les paroles de son meilleur ami firent lentement chemin dans sa compréhension, et ce n'est qu'alors qu'il prit conscience de ce que cela signifiait réellement : un contrat chez N-G, la plus prestigieuse maison de disques japonaise, le début d'une carrière dans la musique, la véritable naissance de Bad Luck, leur rêve d'adolescents ; l'accomplissement de ce qu'il avait cru n'être qu'une chimère. Étourdi, il s'adossa à son casier, dans le petit vestiaire du café où il travaillait. Une émotion telle le submergeait qu'il ne trouvait rien à dire, hébété.

« Hiro ! Tu es toujours là ? Pourquoi tu dis rien ? Ça te fait pas plaisir on dirait ! protesta Shuichi d'un ton chagrin.

- Non, je suis là, Shu. C'est… c'est magnifique… » balbutia Hiroshi, la gorge nouée. Il avala sa salive et prit une profonde inspiration. « C'est génial ! C'est génial et c'est grâce à toi ! Ce soir, tu n'as qu'à passer à la maison et on va faire la fête ! Il faut arroser ça dignement, partner ! Oh, c'est la fin de ma pause, je dois y retourner. Ça marche pour ce soir ? À plus tard, alors ! »

Le jour même, le jeune homme donna son préavis de démission. Il obtint même de partir deux heures plus tôt et fila sans attendre retrouver Suguru qui répétait à l'appartement, n'ayant pas de leçon à dispenser ce soir-là. Absorbé dans l'interprétation des Estampes, de Debussy, le pianiste n'entendit pas son petit ami rentrer et il tressaillit violemment quand celui-ci, entré à pas de loup dans l'ancienne chambre, l'enlaça par derrière et l'attira contre lui.

« Hiroshi ! Vous m'avez fait une de ces peurs ! » protesta-t-il, le cœur battant à tout rompre. Un baiser coupa court à ses récriminations et le jeune homme le fit glisser de son siège pour le mettre debout.

« Shuichi m'a appelé cet après-midi… Ton cousin a dit OK pour Bad Luck. On va signer, Sunshine ! Mon rêve s'est enfin réalisé ! »

Les yeux noisette de Suguru s'arrondirent de surprise. Il avait toujours cru en son petit ami et avait espéré sans en parler une réponse positive de la part de Tohma. Il n'en demeurait pas moins que les règles du show-business étaient incompréhensibles et que ce n'étaient pas toujours les meilleurs qui décrochaient des contrats.

« C'est fantastique, Hiroshi ! Je savais que vous y arriveriez ! Vous allez pouvoir vivre de votre musique et dire définitivement adieu à vos petits boulots minables ! s'exclama-t-il en bondissant au cou de son petit ami pour l'embrasser à pleine bouche.

- Et pour le coup, j'ai très envie de célébrer ça avec toi… »

D'un geste vif, Hiroshi souleva le pianiste de terre et le prit dans ses bras pour l'emporter dans la chambre. Quelques instants plus tard, soupirs et gémissements avaient remplacé les délicats accords des Estampes et quand tout fut terminé, un silence comblé retomba sur l'appartement. Dans le calme revenu, Ikkyoku s'étira paresseusement.

« Comment ?! glapit soudain Suguru, faisant sursauter la chatte. Monsieur Shindo va arriver ?! »

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Comme avant l'audition, Hiroshi avait repris le chemin du grand immeuble de N-G Productions ; mais à présent il y travaillait, en compagnie de Shuichi, les compositions du premier album de Bad Luck. Son meilleur ami tenait pour l'instant secret l'arrêt de sa carrière solo et consacrait toute son énergie à faire de chacune de leurs mélodies des hits en puissance. Travailler avec son ami d'enfance lui donnait des ailes et la perspective de concrétiser enfin un rêve de toujours décuplait sa fougue. Sitôt que leur premier single serait fin prêt, l'aventure Bad Luck pourrait débuter et à eux les sommets de la gloire internationale !

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« C'est vrai ? Nakano a signé chez N-G ?

- Oui, il joue dans un groupe. Son partenaire est un dénommé Shindo, un ahuri aux cheveux roses. Ce type est une calamité mais c'est en grande partie grâce à lui qu'Hiroshi a réalisé son rêve alors je ne peux rien dire, tu comprends ? »

Suguru accompagna ces paroles d'une moue agacée qui provoqua le rire de Shinichi, assis en face de lui dans un petit café de Kyoto que le jeune pianiste avait toujours affectionné. Déjà un mois que son petit ami avait apposé sa signature, d'une main rendue un peu tremblante par l'émotion, sur le contrat qui le liait désormais à N-G Productions. Trente jours passés à répéter sans relâche mais quand il rentrait le soir, nulle lassitude ne se lisait au fond des yeux gris d'Hiroshi. En aurait-il été de même s'il était devenu chirurgien ? Certainement pas.

« Tu viens d'habiller ce pauvre Shindo pour l'hiver, fit remarquer Shinichi en remuant lentement sa cuillère dans son café. Quel est son tort à celui-là ? Il serre de trop près ton Nakano ?

- Mais non ! C'est juste que c'est un idiot congénital ! protesta Suguru en rougissant. Si tu le connaissais, tu comprendrais tout de suite !

- Je te fais marcher, rit le violoniste. Il y a des sujets sur lesquels tu pars vraiment au quart de tour. »

Suguru but une petite gorgée de son café et résolut de changer de sujet. Il savait qu'il était jaloux, pas la peine de se l'entendre dire.

« Et Yusuke, comment va-t-il ? Il s'est installé à Osaka ?

- Oui, la semaine dernière. Je l'ai aidé à emménager. C'est encore trop tôt pour envisager d'habiter ensemble mais au moins on se verra plus régulièrement. »

C'est par le plus pur hasard que Shinichi avait fait la rencontre de Yusuke Shimoda, le garçon qui était devenu son petit ami. À l'occasion d'un déplacement en train à Tokyo, il s'était tout bêtement trouvé être son voisin de siège. Ayant aperçu son étui à violon, le jeune homme s'était lui-même déclaré musicien, étudiant le cor au Collège de musique Kutanichi, à Tokyo. Le courant était remarquablement bien passé entre eux et ils avaient discuté tout au long du trajet. Arrivés à destination ils avaient échangé leurs coordonnées, s'étaient revus quelques jours plus tard… et depuis filaient le parfait amour.

« N'empêche, il faut qu'il soit sacrément doué pour avoir été aussi facilement admis à l'Université Sowai en cours d'année, constata le pianiste.

- Eh, je ne sors jamais qu'avec des gens extrêmement brillants », déclara Shinichi avec un petit sourire en plongeant un carré de chocolat noir dans son café.

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Parti le matin pour Kyoto, Suguru était rentré le soir même à Tokyo après une visite au directeur de l'école de musique où il avait enseigné, qui partait à la retraite et fêtait son départ. Le hasard avait voulu que Shinichi soit en déplacement sur Kyoto et ils s'étaient donnés rendez-vous dans un petit café pour échanger des nouvelles. Quand le pianiste regagna son appartement, Hiroshi avait préparé le repas et l'attendait.

« Bonsoir, mon amour. Je pensais que tu rentrerais un peu plus tôt mais ça m'aura laissé le temps de cuisiner, l'accueillit le jeune homme en l'embrassant dans le cou.

- C'est très gentil à vous, je meurs de faim ! J'ai profité de ce déplacement pour rendre visite à ma famille, et j'ai aussi vu Shinichi. Il vous souhaite les meilleures choses pour votre carrière.

- Tu sais… Si j'ai pris la décision de tout remettre en question et de quitter le Japon c'est en partie à cause de ce qu'il m'a dit ce jour désastreux où je t'ai si mal parlé. Que nous étions chacun responsable de nos choix, et il avait raison.

- Oui, mais votre talent et votre passion on fait tout le reste. Qu'avez-vous donc préparé de bon à manger ? »

Le repas achevé, Suguru déclara que son aller-retour l'avait fatigué et qu'il n'avait pas envie de veiller tard.

« Attends. J'ai une faveur à te demander, l'arrêta Hiroshi

- Une faveur ?

- Oui. Je sais que tu vas trouver ça incongru mais… j'aimerais que nous interprétions la Sonate n° 9 de Beethoven, ce soir.

- Pourquoi cette envie soudaine ? interrogea le pianiste.

- Parce que je me souviens combien c'était intense ce jour-là, et que c'est en jouant ce morceau avec toi que j'ai eu l'impression de vraiment te découvrir pour la première fois. Parce que je t'aime, et qu'à la veille de la sortie du premier single de Bad Luck je veux communier avec toi aussi intensément que ça l'a été cette fois-là. Tu veux bien ?

- Oh… Oui, bien sûr… » répondit Suguru, ému. Lui aussi, ne s'était-il pas juré de ne plus interpréter cette sonate qu'avec Hiroshi ?

Tous deux passèrent dans la salle de musique, et après que le jeune homme ait accordé son violon, Suguru entama le prélude avec assurance. Plus question cette fois de retenir son jeu ; il se livra d'emblée à son partenaire qui le suivit sans hésiter, serein toutefois, apaisé lui aussi par la certitude de la réciprocité de leurs sentiments.

Comme la première fois, le morceau fut intense et passionné mais si leur première exécution avait été fébrile, ombrageuse, aussi nerveuse que peut l'être l'étreinte de deux amants qui se découvrent maladroitement, celle-ci fut posée, puissante mais parfaitement maîtrisée, paisible d'une certaine manière comme l'était leur amour et la confiance mutuelle qu'ils se vouaient à présent.

Les dernières notes s'éteignirent et les deux garçons, sans rien dire, échangèrent un regard éloquent assorti d'un sourire. Dans un instant pareil, les mots étaient parfaitement inutiles.

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« Fermez cette porte, Hiroshi ! Il fait froid !

- Juste un petit instant, mon cœur. Je regarde les étoiles. »

Suguru hésita puis passa une veste et rejoignit son petit ami sur le balcon. Il faisait très froid en ce début du mois de janvier mais le guitariste de Bad Luck ne paraissait pas incommodé outre mesure et fumait paisiblement, accoudé à la grille en fer forgé scintillante de givre.

« Vous allez attraper la mort et qui vous remplacera pour votre concert, samedi prochain ? protesta Suguru pour la forme en venant se blottir frileusement tout contre le grand jeune homme. Maintenant que vous êtes professionnel vous avez des obligations envers votre public. »

Sorti à la mi-décembre, le premier single de Bad Luck avait immédiatement connu un joli succès ; la notoriété de Shuichi n'y était pas étrangère, mais dans le courrier des fans qui arrivait chaque jour à N-G, une partie conséquente était adressée à Hiroshi. Les deux garçons avaient eu une fin de mois chargée et avaient même joué en première partie d'un groupe de pop très populaire le soir de Noël et les trois jours qui avaient suivi. Suguru, de son côté, avait donné un récital le soir du jour de l'an et entre répétitions et émissions promotionnelles de part et d'autre, ils ne s'étaient pas tant vus que cela au cours des quinze jours écoulés.

« Tout est allé si vite… murmura Hiroshi, les yeux levés vers le ciel. Je n'aurais jamais cru que mon rêve se réaliserait un jour.

- Était-ce cela que vous demandiez chaque soir aux étoiles ? questionna le pianiste en posant la tête contre son épaule.

- Non. Je leur demandais si j'aurais le bonheur de te tenir un jour entre mes bras. »

La gorge serrée par l'émotion, Suguru se contenta de sourire et se pressa plus étroitement contre son petit ami qui passa son bras autour de ses épaules et se remit en silence à la contemplation du ciel étoilé au-dessus de leurs têtes.

Oui, Hiroshi avait réalisé son rêve mais l'aventure ne faisait que commencer pour Bad Luck, et le chemin n'était pas sans être semé d'embûches. Le pianiste avait un jour assuré à Hiroshi qu'il mettrait tout en œuvre pour l'aider à réussir dans la musique, et il était temps à présent de mettre sa promesse à exécution. Il avait mûrement réfléchi et savait exactement de quelle manière apporter le petit coup de pouce qui manquait au groupe débutant pour le propulser rapidement au faîte de la gloire. Tohma allait l'aider. Noriko Ukai avait de l'expérience et l'immense notoriété des Nittle Grasper. Elle saurait mettre les Bad Luck en orbite le temps que Suguru maîtrise le synthétiseur, et à partir de là… ils pourraient à leur tour atteindre les étoiles.

FIN