Le Royaume Caché : Atalante
Chapitre 9 : Des retrouvailles, quelques bavardages et un Orang-Outang
« – C'est pour ça que vous nous en avez parlé d'abord à nous, j'imagine ?
– Oook.
– Et pas au Conseil de l'Université ?
– Oook ?
– Une idée sur l'identité du voleur ?
Le bibliothécaire haussa les épaules, un mouvement décidément expressif pour un corps qui n'était guère plus qu'un sac entre deux omoplates.
– Bah, c'est déjà ça. Tenez-moi au courant si d'autres faits bizarres se produisent, vous voulez bien ? Vimaire leva la tête vers les empilements d'étagères. Plus bizarre que d'habitude, j'entends.
– Oook.
– Merci. C'est un plaisir de tomber sur un citoyen qui estime de son devoir d'aider le Guet.
Le bibliothécaire lui donna une banane. »
Terry Pratchett, Au Guet ! huitième livre des Annales du Disque-Monde
– Est-ce que je vous sers quelque chose ?
Kat leva des yeux encore emplis de larmes sur la femme penchée au-dessus du zinc.
– Un whisky. Sec, répondit-elle d'une voix mal assurée.
La barmaid acquiesça silencieusement, sortit avec dextérité un verre et une bouteille du bar et la servit. Il n'y avait pas grand monde à cette heure-ci de la soirée. Quelques alfs étaient attablés ici et là, un géant sirotait une drôle de boisson à l'odeur nauséabonde, assis tant bien que mal dans un coin, et sur la scène un air sirupeux s'échappait des lèvres écarlates d'une vieille Banshie aux traits fatigués. Rien de très excitant, pourtant il se dégageait de ce petit café-musique perdu dans la ville souterraine une ambiance sereine, reposante, dans laquelle Kat s'était immergée avec plaisir. De toute façon, cela lui paraîtrait toujours plus respirable que l'air lourd de la surface. Lourd d'hypocrisie, de lâcheté et de commérages. Elle essuya vivement les larmes qui s'étaient écoulées lors du petit sermon de Ray, se maudissant de cet instant de faiblesse, et porta le verre à ses lèvres teintées de bordeaux. Puis elle leva les yeux sur la jeune femme accoudée devant elle, derrière le bar.
– Vous m'avez sans doute reconnue… commença-t-elle d'un ton froid, agacée par l'attitude patiente, réservée, de la femme.
Celle-ci acquiesça. Sans un mot. Kat reprit une gorgée et esquissa une moue méprisante.
– Vous devez vous demander ce que la future reine fiche ici…
La brune hocha la tête, un sourire mutin creusant un peu plus les deux fossettes qui ornaient ses joues.
– Ici, on ne pose pas de question. Les gens font ce qu'ils veulent.
Kat haussa un sourcil – celui qui était percé, en fait.
– Plutôt cool, comme endroit. Je crois que je ne suis jamais descendue aussi bas dans le sous-sol du Royaume. Vous êtes de quelle race ?
Son interlocutrice s'était mise à essuyer d'une main nonchalante les verres qui gisaient de l'autre côté du comptoir. Elle leva ses yeux bruns sur la future Reine Noire et retint un gloussement.
– Merci ! Je suis humaine, de pure souche. Je m'appelle Lilly. C'est mon père, Harry, qui tient ce café avec Jane, la fille qui vient de resservir le géant, là-bas – Kat tourna la tête et vit une jeune fille pâle et menue qui exécutait chacun de ses mouvements avec une grâce hors du commun. Jane est silfine.
A ces mots, Kat émit une exclamation.
– Une silfine ? Pourquoi n'est-elle pas avec les autres, à la surface ?
– Une histoire compliquée, répliqua Lilly en secouant la tête.
Un verre atterrit bruyamment sur l'étagère du bar. Elle enchaîna :
– Mais il n'y a pas de honte à vivre ici, vous savez ! Personnellement, je m'y trouve très bien !
Encore une gorgée. Le whisky se répandait en une vague de chaleur dans chacune des veines de la jeune fille. Elle se sentait mieux. Beaucoup mieux.
– Il n'y fait pas trop sombre ? demanda-t-elle finalement, curieuse. Moi, la lumière me manquerait…
Cette fois-ci, un rire franc, sonore, s'échappa de la gorge de Lilly.
– Effectivement, vous n'êtes pas souvent venue dans les bas-fonds, vous ! La plupart des habitants des bas-fonds vivent sur les bords de la falaise…notre appartement, à Harry et à moi, donne directement sur le Nord, et Jane possède une petite maison accrochée à un mur de roche. Les gens de la surface pensent que la falaise sur laquelle est construit le Royaume n'est qu'un à-pic rocheux totalement inhabitable, mais c'est faux ! Croyez-moi, c'est le lieu le plus merveilleux du Royaume… ajouta-t-elle en lançant un clin d'œil à Kat.
Celle-ci dénicha de sa parka noire un paquet de cigarettes et se fourra l'une d'entre elles entre les lèvres. Elle qui avait appris à se méfier de tout et de tous, elle qui s'était forgée autour de son cœur une armure impénétrable, rempart farouche contre les multiples agressions dont elle était chaque jour victime, se sentait soudainement comme mise à nu par le regard pénétrant de cette vive jeune femme à l'enthousiasme communicatif.
Et elle adorait ça.
– Plutôt sympa, comme endroit… ça s'appelle comment, vous dites ?
Jane se tourna vers le militaire qui avait posé la question et sourit.
– Merci ! Le « Café d'En Bas » est en quelque sorte notre enfant, à Harry et à moi. Il n'y a personne pour l'instant, c'est trop tôt, mais le soir, croyez-moi, il affiche complet ! Du moins, j'espère que c'est toujours le cas…
Jack s'installa sans ménagement sur l'un des tabourets du bar et le reste du groupe l'imita. Il était encore trop tôt pour partir en quête d'une chambre libre et, ne sachant que faire de leur soirée, les membres du SG-1 avaient décidé de suivre la petite Jane dans ses anciennes tâches quotidiennes. Ils avaient tout de même retrouvé Teal'c dans le hall, suivi de près par son guide un peu trop empressé à se faire bien voir des deux reines. Jane l'avait gentiment renvoyé chez sa mère, ce à quoi Teal'c la remercia avec un enthousiasme qu'il affichait d'habitude très peu. Cela avait particulièrement fait rire le colonel O'Neill.
– Alors, nous attendons Kat et Lilly, c'est ça ? questionna le major Carter.
– Oui, acquiesça la silfine avec un hochement de tête qui fit voler ses courtes boucles blondes. Kat a dit qu'elle jouerait ce soir. Je vous sers quelque chose ?
Daniel, de son habituelle prévenance, voulut protester, arguant sur le handicap de Jane, mais celle-ci ne lui en laissa pas le temps et se saisit avec dextérité de plusieurs verres. Il afficha une mine ébahie qui fit rire Sam et se décida pour un gin. A cet instant une joyeuse compagnie fit irruption, composé principalement de jeunes filles et d'un bonhomme jovial au rire tonitruant.
– Hey ! Grande sœur ! s'écria l'homme, je te croyais déjà partie !
Jane leva la tête, la mine réjouie. Elle semblait au comble de la joie.
– Harry !
Elle s'élança dans la salle et se jeta dans les bras de son ami qui la souleva dans les airs avec légèreté. Le groupe s'était arrêté devant cette effusion de gaîté. Les membres du SG-1 y reconnurent Kat, Lilly, la jeune fille qu'ils avaient croisée à leur arrivée au Château et une grande jeune fille brune, très pâle, les yeux rougis par les larmes. Une longue tresse dégringolait le long de son dos jusque la moitié de ses cuisses. Tous quatre reconnurent en elle la fameuse Beve, celle qui avait perdu son mari et son enfant dans des circonstances si tragiques.
Enfin, Harry reposa sur le sol la petite fée et le groupe se dirigea vers SG-1. Kat s'avança pour présenter Beve ainsi que Buffy, qui n'avait pas vraiment eu l'honneur de faire leur connaissance, et tous s'installèrent tant bien que mal, qui devant, qui derrière le bar. La discussion s'engagea, et dévia rapidement sur Atalante et son tragique destin.
– Atalante n'a pas été toujours un ange, fit remarquer sombrement Jane, ce qui étonna toute l'assemblée. Mais je pense que son repentir était sincère, et elle a largement payé pour ses fautes.
Daniel acquiesça d'un air entendu.
– Aujourd'hui je me souviens d'elle, quand j'étais petit. Elle semblait toujours infiniment triste…
– Un peu comme moi ce soir, quoi, lança doucement Beve, qui jusque là n'avait pas dit un mot.
Tous se retournèrent vers elle. Buffy prit la parole.
– Allons, toi… c'est différent ! Tu viens de traverser un épisode difficile… c'est normal aussi…
Beve sourit et enchérit :
– Je crois que je peux comprendre la tristesse d'Atalante. Je pense… je pense qu'elle n'est pas causée, comme vous semblez le croire, par son statut de Proscrite dans le Royaume. Il s'agit… de toute autre chose.
Elle se tut, intimidée par tous les regards qui s'étaient braqués sur elle.
– Il s'agit de quoi, selon toi ? demanda Kat, la plus impatiente de tous.
Beve laissa couler son regard sur le côté, faisant mine d'ignorer la question de sa Reine-Sœur. Les mots qui suivirent semblèrent tomber du fond de son esprit.
– Nephir… je sais ce que tu penses d'elle, Kat… Nephir est une folle destructrice. Elle ne mérite pas de vivre. D'ailleurs, tu as raison. Elle a… elle a tué tout ce que j'aimais. Et moi j'ai tué son père. Suis-je folle pour autant ? Atalante a été l'un d'eux, autrefois, elle a côtoyé Alderick, et Nephir, et Esteban. Elle a vu de ses propres yeux la métamorphose de Nephir… mais Nephir n'est pas folle… non, elle n'est pas folle… C'est la Pierre qui est responsable de tous ça, de toutes ces douleurs, de tous ces drames. Et Atalante est triste parce qu'elle sait cela, et qu'elle s'en veut de n'avoir rien fait à l'époque où elle le pouvait encore… à l'époque où Nephir lui faisait confiance. L'Avaleur de Mémoire… c'est lui le responsable de tout. Atalante le sait. Elle en porte la croix.
Une nouvelle fois, Beve se tut. Les autres attendirent quelques temps, persuadés qu'elle allait reprendre. Finalement, ce fut Teal'c, de sa voix grave et posée, qui parla.
– Vous semblez avoir beaucoup souffert, mademoiselle. Pas seulement à cause de votre deuil. Vous semblez souffrir depuis longtemps, pour des raisons qui doivent échapper à tout votre entourage.
Beve posa ses grands yeux vert sombre sur lui et voulut répondre, mais un imprévu l'en empêcha. Un énorme orang-outang venait de faire son apparition dans le café. Apercevant Buffy au bar, il s'était approché d'elle et tirait fermement sur l'un des pans de son manteau en émettant de petits cris vaguement interrogateurs. La première à le voir fut le major, qui sursauta devant cette étrange intrusion. Buffy se retourna, et, à la vue du singe, arbora un sourire.
– Tiens ! Je te connais toi !
– Oook ! émit l'orang-outang d'un air entendu.
Le colonel O'Neill s'exclama :
– Mais c'est un…
– Anthropoïde ! intervint Beve brusquement. En voyant les mines abasourdies de SG-1, elle s'empressa d'expliquer : le bibliothécaire déteste qu'on l'appelle comme vous vous apprêtiez à le faire. Il préfère qu'on utilise le terme d' « anthropoïde »… et croyez-moi, il ne vaut mieux pas le contrarier !
Elle se tourna vers l'orang-outang avec un sourire :
– Bienvenue ! Vous êtes ici depuis quand ?
– Oook… répondit le concerné en tournant son faciès vers elle.
Au plus grand étonnement de tous, Beve acquiesça comme si elle avait compris. Jack lança à Sam un regard éloquent – ils sont tous fous, ici…
– Vous devez sûrement chercher Giles, enchaîna Buffy avec un sourire d'excuse. Je suis désolée, il n'est pas venu avec moi…
– Oook eeek ? interrogea tristement le « bibliothécaire ».
Beve lui répondit par un sourire amical.
– Mais peut-être qu'une pinte de bière vous consolerait de ne pas pouvoir discuter sortilèges et magie noire avec votre grand ami ?
– Oook !
Tandis que l'orang-outang s'installait sur l'une des chaises du bar, Lilly crut bon de donner quelques explications à nos amis :
– Le bibliothécaire était en réalité un mage autrefois… Suite à une déflagration de magie dans la bibliothèque dont il s'occupait, il s'est transformé en… anthropoïde, et depuis il préfère conserver cette forme, même si nous lui avons souvent proposé de redevenir humain. Peut-être que cette condition n'est pas si mal, après tout, allez savoir… en tout cas, il n'habite pas le Royaume, mais il aime y venir régulièrement. Dernièrement il s'était même lié d'amitié avec monsieur Giles, un ami de Buffy.
– D'accord… hasarda dubitativement Daniel, comme pour se convaincre que tout cela n'était pas une plaisanterie.
Teal'c haussa un sourcil, mais ne parut pas autrement perturbé. Jack lui lança un regard suppliant, prêt à tout instant à s'évader de cet asile de fous. Sam, soucieuse de la santé mentale de son colonel, crut bon de dévier la conversation sur autre chose. Elle se tourna vers Buffy.
– Et vous ? Qu'est-ce que vous faites dans la vie ? s'enquit-elle avec un grand sourire.
– Oh, moi ? Je chasse les vampires… répondit Buffy le plus innocemment du monde.
Tous crurent à cet instant que Jack O'Neill allait tomber en syncope.
A suivre…
Rebonjour à tous ! Ça faisait longtemps, hein ? J
Désolée pour la dernière touche comique, je n'ai pas eu m'en empêcher. Je crois que je vous dois quelques explications par rapport à ce « bibliothécaire » qui arrive comme un cheveu sur la soupe… en fait, j'ai écrit cet épisode pour mon Isy, ça faisait longtemps que j'y pensais… le bibliothécaire est un personnage des Annales du disque-monde de Terry Pratchett, et, avec la Mort, je pense que c'est notre personnage préféré (quoique le Bagage et Rincevent ne viennent pas très loin derrière…). Donc voilà, si vous voulez en savoir un peu plus sur le Bibliothécaire, sa fixation sur le terme d' « anthropoïde », son amour de la bière et son langage très… particulier, lisez Terry Pratchett, c'est vraiment hilarant ! fin de la pub
Et, s'il vous plaît, envoyez-moi des reviews ! sigh
