D'acier trempé

« A ma sublime et merveilleuse épouse, Hermione. »

Ron leva son verre de façon si enthousiaste que la moitié du liquide coula à l'extérieur.

« Qui surveille mes arrières depuis trente ans.

— Il faut bien que quelqu'un le fasse, Ronnichou. Parce que tu pourrais pas trouver ton cul si on te faisait un plan ! cria George. »

Tous les enfants se mirent à hurler :

« Tonton Ronnichou ! Tonton Ronnichou ! »

Ils faisaient le tour de la table en tapant dans leurs mains, George en tête. Ce n'était pas la première fois que je me demandais s'il grandirait un jour. Et la réponse que je me faisais à moi-même était toujours un retentissant « non ». En temps normal, Ron aurait réagi à ces taquineries en éructant de rage, mais rien ne pouvait faire de l'ombre à sa bonne humeur ce soir. Il se joignit même à eux en utilisant la salière comme bâton de chef d'orchestre.

C'était le parfait moment pour aller m'occuper de la vaisselle. Avec un peu de chance, tout le monde serait trop occupé par la fête pour remarquer que j'avais quitté la table. Les gens s'attendaient à ce que je sois submergée de joie devant l'incroyable promotion de Ron et donner l'impression que c'était le cas était épuisant. Une migraine abominable faisait battre le sang derrière mes yeux, si bien que même cligner des cils était une torture. Avec ma concentration à son nadir, je doutais d'être capable de lancer ne serait-ce qu'un Accio produit vaisselle, mais je ne pouvais pas rester à table une seconde de plus.

Si je ne m'attendais pas à ce que Ron – dont la joie intense quant à sa promotion était encore plus grande que quand il avait reçu l'Ordre de Merlin, Première Classe – réfléchisse deux fois au fait que j'avais revu et corrigé le manuel sur les conflits d'intérêt en poussant le comité à licencier un homme pour que je puisse le remplacer par mon mari, je m'attendais à ce que dans notre entourage, quelqu'un dise quelque chose sur le fait que j'avais compromis mon intégrité.

J'attendis en vain. Pas un mot.

Je ne pensais pas qu'il était humainement possible de pleurer de joie plusieurs heures de suite, mais Molly me prouva que j'avais tort. Elle avait trempé quatre mouchoirs et avait besoin d'un cinquième. Arthur me récompensa du plus tendre des sourires et me serra dans sa bras avec un « ma chère, si chère Hermione » à l'oreille. Le reste de la famille était tout aussi extatique, et apparemment, personne n'avait le moindre scrupule.

« Besoin d'aide ? » demanda Harry en faisant léviter un tas d'assiettes pour le déposer dans l'évier rempli d'eau.

Ce n'était pas comme si je pouvais lui répondre non, hein ?

Un faible « merci » fut tout ce que je parvins à produire.

« Hermione, ça va ?

— Mal à la tête. Le bruit. »

Je fis un signe de tête en direction de la table.

« Oui, c'est un peu beaucoup. »

Il jeta un Sortilège de Silence.

« George est complètement fou ce soir, hein ? Des fois, je me dis qu'il fait deux fois plus le débile pour compenser pour Fred. »

Il posa le bout de sa baguette sur mon front.

« Ça va mieux ?

— Oui, beaucoup, mentis-je. Ça n'a pas l'air de déranger Angelina. Harry ?

— Hmmmm ? »

J'aime vraiment Harry Potter. Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi je n'étais pas tombée amoureuse de lui, plutôt que de Ron. Harry est quelqu'un de beaucoup plus gentil. Un des mystères de l'existence. Mais quelque part, je trouvais la personnalité directe et le sens de l'humour de Ron beaucoup plus attirants. Ce qui est plutôt une bonne chose vu que Harry m'a toujours vue comme la sœur qu'il n'avait pas, et que je l'ai toujours vu comme le frère que je n'avais pas.

« Est-ce que tu penses… »

Je baissai la tête et commençai à frotter une casserole comme une folle.

« Est-ce que tu penses que les gens vont penser que j'ai fait virer Jenkins pour servir à Ron ? »

Harry posa les assiettes qu'il tenait.

« Est-ce que c'est le cas ? »

Je relevai vivement la tête.

« Non !

— Alors, dit-il lentement, ne t'inquiète pas pour ça. Tout le monde sait que Jenkins était un espèce de troll raciste. Ce n'était qu'une question de temps avant qu'il se fasse foutre dehors. Et je pense que Ron fera du bon boulot. Et puis, ça lui donne une possibilité de sortir de mon ombre, hein ? »

Ron avait joyeusement suivi Harry durant la formation d'Auror, bataillé comme un fou pour réussir l'examen, et avait gagné ses promotions à la sueur de son front. Même si j'aimais à penser que la plupart des gens le considéraient comme une personne à part entière, je ne pouvais ignorer que ses traits de personnalité les moins reluisants émanaient en réalité d'un complexe d'infériorité. Je savais que Harry ne considérait pas Ron comme son « faire-valoir », et je ne le voyais pas non plus comme « M. Granger », mais est-ce que lui se voyait ainsi ?

« Tu n'es pas… Ça ne te pose pas de problème qu'il ait accepté le poste ?

— Tu blagues ? gloussa-t-il. Des places dans les loges pour tous les matchs, sans compter les meilleurs sièges possibles pour la Coupe du Monde. Tu as loupé une tache. C'est toujours sale, ça. Ici.

— Saleté, grondai-je. »

Je pris néanmoins l'assiette pour la laver et la rincer à nouveau. Harry Potter pouvait obtenir des places dans les loges en claquant des doigts. Mais le fait est qu'il ne claquerait jamais des doigts.

« Tiens. C'est propre. Je ne veux juste pas que les gens…

— Hermione. »

Sa voix avait ce ton patient de tu piques une crise pour rien.

« Jenkins méritait d'être viré. Tu penses vraiment que le Ministre donnerait ce boulot à Ron par pure gentillesse, du fond du cœur ? »

Il ajouta dans un murmure théâtral :

« Je ne pense pas qu'il ait un cœur, pour tout dire. »

Il sourit largement en voyant mon regard noir.

« Je blague. Enfin, il fallait bien quelqu'un pour remplacer Jenkins, et qui pouvait mieux faire ça que le type qui dirige la Ligue de Quidditch du Ministère ? Ca fait un sacré bond, mais Ron s'est gagné le respect des propriétaires de l'équipe quand il a dirigé ce comité ministériel. Les investisseurs et les joueurs l'apprécient. S'il est appuyé par les équipes de Quidditch – et je sais que ce sera le cas – alors les autres sports suivront. Ce n'est pas si tiré par les cheveux. »

Il posa la main sur mon épaule.

« Je ne sais pas ce que tu as dit au Ministre, mais c'est un grand garçon. Personne ne va penser que tu lui as forcé la main. Je suis mortellement curieux, cela dit. Comment tu t'y es prise pour coiffer Malefoy au piquet ? Le connaissant, il avait déjà un candidat dans les starting-blocks. »

Oh, Harry. Tu n'imagines pas à quel point tu as raison.

Et voilà que j'eus une autre épiphanie.
Malefoy n'avait pas parlé au Ministre pour me faire plaisir. Quel gros tas de conneries ! Malefoy voulait Ron à ce poste parce que ça coupait tout risque de compétition. Ron n'avait aucune chance de devenir Ministre. Pas tant que la terre serait ronde.

« Motus et bouche cousue. »

Mon mal de tête était devenu gérable. Je lançai trois sorts, et cinq secondes plus tard la cuisine était immaculée.

« On y va. On dirait que Molly est sur le point de couper le gâteau. Le préféré de Ron. Du chocolat, du chocolat, et, mon Dieu, encore du chocolat. Tu es sûr que ça ne te pose pas de problème ?

— Oui. Et en plus... »

Il me donna un petit coup de coude.

« Il aurait dû avoir une augmentation s'il était resté, et ça m'aurait fichu dedans pour le budget de cette année. »

oOo

« Une équipe de vingt personnes, et une secrétaire. »

J'étouffai un bâillement. Bien qu'il était minuit passé, Ron continuait à babiller sur comment il allait changer ceci, gérer cela, réorganiser ceci, éliminer cela. Je ne pouvais pas me rappeler la dernière fois que je l'avais entendu si enthousiaste. Est-ce qu'il avait été malheureux en tant qu'Auror ? Avec toujours la conscience que peu importait le mal qu'il se donnait, il ne serait jamais que le deuxième. Pour toujours.

« Romilda Vane. Tu te rappelles d'elle, hein ? Elle était à Poudlard. A Gryffondor, mais quelques années de moins que nous. »

Voilà qui me réveilla.

« Dur d'oublier, sincèrement, reniflai-je. Cette histoire stupide avec Harry et les chocolats. Tu as eu de la chance de ne pas en mourir.

— Oui, bon, ce n'était pas la faute des chocolats. Salopard de Malefoy. Enfin bref, elle s'est mariée avec cet idiot de Terry Boot, et alors qu'elle était enceinte de leur deuxième, il la largue pour se mettre avec Theodore Nott.

— Vraiment ? Il est gay ? Comment tu as appris tout ça ?

— La journée est longue et elle parle vite. Dis-moi que tu blagues. On a toujours su que Boot était une tapette flamboyante. Pas que ça me pose de problème parce que, tu sais bien, Charlie, mais…

— « On », tu veux dire toi et Harry ?

— Mmh, oui. Mais on avait raison. Enfin donc, elle est retournée vivre chez sa mère, qui l'aide avec les gamins. Elle a été la secrétaire de Jenkins pendant quelques années. Il essayait de lui pincer les fesses chaque fois qu'il était à moins d'un mètre d'elle, donc je pense que tant que je ne laisse pas mes mains se balader, ça va bien marcher. »

J'avalai ma salive et puis je passai ma main dans ses cheveux.

« Je suis tellement heureuse pour toi. »

oOo

Ron avait maintenant des horaires qui rivalisaient avec les miens, mais il adorait ça. En conséquence de quoi mes grands plans pour qu'on fasse un truc ensemble une nuit par semaine durent définitivement être abandonnés. Mais j'insistai pour qu'on aille prendre le thé le samedi dans ce salon de thé abominablement cher qui venait d'ouvrir dans l'Allée de Traverse. Ron aurait vendu sa mère pour une part de gâteau au citron. Tandis que je grignotais mes biscuits (à deux Gallions) et que je regardais Ron dévorer sa pâtisserie (à six Gallions) jusqu'à la dernière miette, il parlait avec bonne humeur de son travail, et du bordel que Jenkins avait laissé derrière lui, et de la galère qu'il allait devoir affronter pour réparer les relations avec les Américains.

Apparemment, Jenkins cachait nettement moins ses préjugés que ce que le Ministère ne l'avait su. Plus j'en entendais, plus j'étais convaincue que Malefoy savait que Jenkins était un boulet de canon, et que la seule chose qu'il avait eu à peser était de savoir comment son renvoi pourrait lui profiter, pas de savoir si il fallait le renvoyer. M'utiliser était une évidence, ce qui avait dû l'empêcher de dormir c'était de savoir comment exactement manipuler tout ça. Est-ce qu'il soutenait le Ministre actuel, ou est-ce qu'il se rangeait du côté de McLaggen, le leader montant de l'opposition dont l'image était nettement meilleure que la sienne – c'est-à-dire qu'il n'avait pas rejoint l'Ordre tardivement, et que son père n'était pas un Mangemort tristement connu. Cela dit, Malefoy ne se rangerait jamais aux ordres d'un couillon arrogant comme McLaggen. Après avoir manœuvré pour se débarrasser de Jenkins, Malefoy aurait passé tout son temps à chercher une opportunité de jeter McLaggen aux loups, afin d'avoir le champ libre pour lui. Il était clair que Malefoy avait choisi de soutenir le Ministre actuel parce que ça voulait dire qu'il n'aurait pas à supporter des déjeuners interminables avec ce fanfaron de Cormac qui commencerait ses vantardises à l'entrée pour les finir au café.

Malheureusement pour McLaggen, le Ministre n'était plus tout jeune, et sa femme souffrait d'une de ces maladies dégénératives qui ne se finissent jamais bien. Je prévoyais qu'il ne se représenterait qu'une seule fois. Malefoy aussi, à l'évidence. Si le Ministre avait eu une femme en bonne santé, je n'aurais pas donné cher du soutien de Malefoy.

Mon autre résolution rencontra le même succès. Ron voyageait maintenant énormément, alors coucher ensemble deux fois par semaine n'était pas seulement ambitieux mais carrément impossible. Une fois par semaine, c'était faisable. Gavés de thé et de gâteaux, on Cheminait à la maison et on s'offrait un bon moment, on faisait une petite sieste, et on se levait à temps pour la soirée ciné avec Harry et Ginny. La première fois que j'avais suggéré ça, les yeux lui étaient sortis de la tête, ce qui m'avait fait me sortir horriblement coupable, comme s'il pensait que je n'étais plus intéressée et qu'il faisait simplement avec – ce qui était assez proche de la vérité pour me faire grincer des dents intérieurement.

Si je ne ressentais pas comme un coup à l'estomac chaque fois que sa main dessinait la courbe de mes fesses ou qu'il mettait sa bouche sur mon sein, coucher avec lui était agréable, doux, simple. On se connaissait si bien. Il y avait un point, juste sous ses testicules, si j'y mettais mon pouce et pressais, ça le rendait fou. Un de mes seins est plus sensible que l'autre, et s'il suçote ma peau entre mon cou et mon épaule, je suis au paradis. Il n'y avait plus rien de nouveau qu'on pouvait découvrir chez l'autre, mais on utilisait nos connaissances à notre avantage. Oui, simple et confortable. Et si une petite voix venait me soufflait que ceci étaittellement âge moyen, je l'ignorais. Nous étions d'âge moyen. Chaque samedi après-midi, je restais allongée dans le lit, les joues rougies, apaisée, et j'écoutais la respiration tranquille de Ron qui dormait et je pensais oui, on est reparti sur les rails.

oOo

Malefoy et moi ne retrouvâmes pas notre statu quo. Il m'ignorait. Plus de taquineries dans l'ascenseur, plus de commentaires hautains sur l'état de mes ongles, plus de conseils de beauté, même pas un bouquet de roses avec un mot d'excuses. Rien. J'essayai d'enlever le Monet du mur, et je me retrouvai face à un sort qui me laissa complètement sidérée. Visiblement une variation d'un sort de magie noire ; après cinq heures passées à essayer de le décrocher sans résultats, j'abandonnai. Je décidai de réorganiser mon bureau et de m'asseoir dos au tableau.

Qu'il me traite comme si j'étais invisible ne me posait pas de problème. Par contre, devoir reconnaître en silence que je m'étais gourée était un peu dur à avaler.

Malefoy avait eu raison.
Oh, j'avais toujours eu droit au respect qui m'était dû – après tout, mon intelligence n'était pas à remettre en cause – mais ça c'était différent. Les gens me traitaient avec le respect habituel, mais avec une nuance de « je ne savais pas que tu pouvais faire ça ». Tout d'un coup, j'étais invitée à des réunions. Pas des réunions officielles, plus des rendez-vous informels : à déjeuner, pour le thé dans ce café au coin de la rue, un verre au bar à vins Figglesnout sur le Chemin de Traverse. Là où les gens faisaient leurs petites affaires, leurs trocs et leurs petits business, loin des projecteurs. Ce qui expliquait pourquoi la boîte à lettres de Malefoy était toujours vide, parce que c'était dans ce milieu- qu'il travaillait. Il se reconvertirait plutôt en Poufsouffle que de laisser une trace écrite. Bien que souvent présent à ces rencontres privées impromptues, il ne me parlait jamais directement. Je doute que quiconque ait remarqué qu'il m'ignorait, parce qu'il m'ouvrait les portes et tirait ma chaise pour moi quand on allait au restaurant. Mais les chamailleries et les taquineries avaient disparu. Et il ne croisait jamais mon regard. Pas une seule fois.

Tandis que Ron prouvait à tout le monde que oui, il était en effet la bonne personne pour ce job, mon agacement envers Malefoy ne fit qu'augmenter. Et quand Ron arriva à la maison pour m'annoncer qu'il avait été nommé directeur à titre permanent, j'éclatai en sanglots frustrés. Heureusement, il les interpréta comme des larmes de joie et, bien sûr, s'il n'avait pas été nommé de façon permanente, j'aurais été malheureuse.

Que Drago Malefoy brûle en enfer pour l'éternité.

Je sais que j'aurais dû accepter la situation telle qu'elle était. Le connard raciste aux Sports Magiques éjecté du Ministère. Mari enchanté par son nouveau boulot. Ministre enchanté par les résultats du mari. Moi-même regardée avec davantage de considération si ce n'est un peu de circonspection.

Pourquoi est-ce que ça me bouffait, et continuait de me bouffer si bien qu'à Noël j'avais perdu 5 kilos, j'étais incapable de le dire.

Et puis Lily eut son bébé.

oOo

Deux jours avant Noël, le hibou de Malefoy arriva avec une note qui disait simplement que Lily était en train d'accoucher à Ste Mangouste. Ron avait juste boutonné son pantalon et je venais d'enfiler mes chaussures quand Harry nous appela par Cheminée. Il venait de recevoir un hibou de Lily et…

« Malefoy t'a battu. On te retrouve là-bas, déclara Ron avec un paquet de bâillements. »

Une fois que Harry se fut déconnecté, Ron se tourna vers moi.

« Je pensais qu'elle accoucherait au Terrier.

— Ta mère pensait qu'elle accoucherait au Terrier, tout comme ta sœur. Pansy et Narcissa pensaient qu'elle accoucherait au Manoir. J'imagine, considérant l'attitude de tout le monde à la répétition du mariage… »

Je lui jetai un regard sévère ; Ron avait été un des pires, jetant des maléfices à tous ceux qui avaient été à Serpentard.

« A l'évidence, ils ont préféré avoir leur bébé sur un terrain neutre. Ils ont plus de bon sens que leurs parents. Merci Merlin. »

Je touchai la fenêtre. Brr. C'était gelé.

« Tu prends les manteaux, tu veux ? »

oOo

Rodrigo Weasley Malefoy naquit la Veille de Noël. Il pesait 4,1 kg, n'avait pas de cheveux, les yeux bleus, et braillait à faire exploser les vitres. Au bout de trois minutes qu'on était tous entassés dans la chambre d'hôpital, son nom avait raccourci en « Rod », et il passait de mains en mains comme une boîte de chocolats. Quand ce fut le tour de Ron, Rod commençait à devenir un peu grognon. On ne pouvait pas franchement lui en vouloir. Entre les divers Weasley, Potter et Malefoy, on était au moins dix dans la toute petite pièce.

Mais Ron avait vraiment la main avec les bébés, en particulier les nouveaux-nés. Il se mit à gagatiser et à raconter toutes sortes de bêtises, comme quoi Rod allait être un très grand sorcier, et qu'il serait un Attrapeur phénoménal vu son, vu ses grands-pères. (Il changea pour le pluriel à la dernière minute. Je ne crois pas que quiconque d'autre remarqua). Que son arrière-grand-mère du côté de sa maman faisait les meilleurs des gâteaux de fées, et que son arrière-grand-mère du côté de son papa avait les plus belles fleurs du monde, et que sa vie allait être géniale avec tous ces gens qui l'aimaient.

C'était pour ça que j'aimais Ron. Parce qu'il se montrait idiot, et qu'il savait parfaitement à quel point il était idiot, et que pourtant c'était la meilleure chose à dire à ce bébé minuscule. Unissant l'équivalent sorcier des Montague et des Capulet, des familles qui n'avaient rien en commun à part une histoire trouble, ses parents, et lui.

Je m'étais tenue dans un coin de la pièce, à écouter les « ooooh » et les « aaaah ». Mon tour allait venir. Je chuchotai à l'oreille de Ron que j'allais appeler ma mère pour lui dire la bonne nouvelle, et je pris la fuite sans attendre sa réponse.

oOo

Presque courbée en deux par le chagrin, je me précipitai en trébuchant dans un couloir, puis un deuxième, essayant désespérément de trouver une pièce vide. J'avais eu des réactions similaires quand Ginny et Harry avaient eu leurs enfants ; je savais que j'avais juste besoin de pleurer un bon coup et de passer à autre chose.

M'enfermant dans un placard à balais, je me laissai aller à ma peine, pleurant en silence, si enveloppée dans mon chagrin que je n'entendis même pas la porte s'ouvrir. Tout d'un coup, je me retrouvai dans les bras de quelqu'un. L'espace d'une seconde, je pensai que c'était Ron, et puis je sentis l'odeur fraîche du citrus de son après-rasage. Répétant la scène de ce soir-là sous le kiosque à Poudlard, il me laissa tremper son épaule de ses larmes jusqu'à ce que je m'arrête de moi-même.

« C'est bon, ça va, murmurai-je quelque minutes plus tard. »

Je reculai. Enfin, autant que je le pouvais sans me retrouver empalée sur un balai.

« Lumos. Tiens. »

Il me passa un mouchoir et attendit patiemment pendant que je séchais mes yeux et me mouchais. Je jetai un coup d'œil à son costume.

« Tes elfes de maison vont me haïr.

— N'y pense pas trop. Ils aiment les défis impossibles. Ça va mieux ? »

Je hochai la tête.

« Merci. C'est toujours dur quand… »

J'agitai la main.

« Oui, je m'en doutais, dit-il d'une voix douce. »

Il leva une main pour repousser une mèche de mon front.
Je me laissai aller à cette caresse avant de pouvoir m'en empêcher, et poussai un soupir tremblant. Faisant courir sa main dans mes cheveux, il s'arrêta à ma nuque, son pouce y dessinant des petits cercles paresseux, avant qu'il ramène sa main à son côté.

« Tu m'as manqué, chuchota-t-il. Tu m'en veux toujours ? »

Je secouai la tête.

« Tu avais raison, admis-je. Il est enchanté. Le Ministre est enchanté. Tout le monde est enchanté sauf moi.

— Je ne le suis pas. Enchanté, je veux dire. Plutôt malheureux, pour être honnête. Je suis désolé. Je l'ai vraiment fait pour te faire plaisir. »

Je lui jetai un regard.

« Et pour t'assurer que le prochain directeur du Département des Sports Magiques ne serait pas en position de menacer tes intérêts politiques. Comme c'était le cas de Jenkins. Ron préférerait se jeter du haut de la tour de Gryffondor que de penser à devenir Ministre. »

Il rit ; un rire de gorge, profond.

« Victoire, exulta-t-il. Je t'ai corrompue, toi l'incorruptible. Voilà que tu penses comme une Serpentard.

— Non, pas du tout, protestai-je. C'est juste du bon sens.

— Pourquoi est-ce que c'est du bon sens quand ça sort de ta bouche, et quelque chose de purement diabolique quand ça sort de la mienne ? Je devrais me sentir insulté, se moqua-t-il.

— Pour l'amour de Merlin, soufflai-je. Tu as dit que tu l'avais fait pour moi, mais franchement…

— Non, non. »

Sa main revint se poser sur ma nuque pour la serrer légèrement.

« Je l'ai vraiment fait pour toi.

— Mais tu l'as aussi fait pour toi, soulignai-je.

— Et bien, oui. J'aime quand je peux faire d'une pierre deux coups.

— Tu es incorrigible, protestai-je. »

Je m'attendais à ce qu'il acquiesce – c'est normalement ce qu'il fait quand je l'insulte – mais ce ne fut pas le cas.

« J'ai mal joué mon coup. Il y a très peu de gens au monde que je ne peux pas diriger comme des marionnettes. Je n'aurais jamais dit ça au Ministre si j'avais pensé que tu… Tu es trop maigre. Je ne supporte pas de te voir si… Je suis vraiment désolé. »

Pour une fois, les mots lui manquaient. Je supposai que le voir vulnérable, en train de s'excuser, c'était aussi rare que de posséder un Retourneur de Temps. C'était comme tomber le masque. Réprimant une envie bizarre de prendre son menton dans ma main, je dis avec légèreté :

« On devrait y retourner. Tout le monde va se demander où on est. »

En réalité j'en doutais, car tout le monde continuerait simplement à être gaga du dernier arrivé dans le clan Weasley jusqu'à ce que l'infirmière nous fiche dehors. Mais il semblait soudain indispensable que nous sortions de ce placard, et vite.

« Je vais garder ce mouchoir, si ça ne te gêne pas. J'aurais probablement une autre crise de larmes à un moment donné dans la soirée. Je ne suis vraiment pas du genre chouinarde. Je peux compter sur une main les fois où j'ai pleuré ces cinq dernières années, et je pense que la plupart sont arrivées en ta présence.

— J'ai cet effet-là sur les gens. Franchement, je préfère t'avoir en larmes, parce que quand tu ne pleures pas, tu as une certaine tendance à me gifler, me rappela-t-il. »

Je reniflai.

« Tu as cet effet-là sur les gens.

— Mauvaise. Ce n'est pas vrai. Si tu m'avais écouté – et je soupçonne que ce n'est pas le cas – tu saurais que je suis en vérité un dieu de la séduction. La plupart des femmes me trouvent on ne peut plus charmant.

— Je ne suis pas la plupart des femmes, fis-je remarquer. D'où les gifles.

— Non, je dois reconnaître qu'ils n'ont pas suivi le moule quand ils t'ont faite. Et c'est pour ça que je suis fou amoureux de toi. Fou à lier. Eperdu de désir. Dingue de…

— La ferme, espèce d'idiot. »

Je lui donnai une petite tape sur l'épaule.

S'appuyant contre une étagère il me sourit avec ce qu'on ne pouvait qualifier autrement qu'une profonde affection. La coupe parfaite de son costume soulignait son attitude décontractée, et soudain, je l'imaginai dans une tenue de tennis. Sur le point de faire son service. Merlin, il faisait chaud là-dedans.

« Tu joues au tennis ?

— Trois fois par semaine. Mais je vois pas franchement d'où ça sort. Pour en revenir à nos moutons, je crois que tu es la seulefemme en dehors de Pansy qui se soit jamais défoulée sur moi comme ça.

— Cette femme est une sainte, dis-je d'une voix grave.

— Est-ce que tu m'as entendu dire le contraire ? Bon, laisse-moi te débarbouiller un peu. Ton nez et tes yeux sont rouges comme des coquelicots. Une couleur parfaite pour décorer la maison à Noël, mais pas terrible sur le visage de quelqu'un. »

Il agita sa baguette et c'était comme si un seau d'eau froide s'était déversé sur moi.

« C'est mieux. Maintenant, tu retournes avec les gens. Moi je vais me fumer une clope en vitesse. J'ai dit à tout le monde que je sortais fumer ; il vaut mieux que je le fasse et que je revienne en embaumant, comment tu dis déjà ? Eau de Goudron, par Cancérigène ?

— Je croyais que tu avais arrêté. »

Il haussa les épaules et ses lèvres devinrent une ligne fine.

« Ces derniers mois ont été sinistres. Je suis juste humain. Je t'ai déjà dit que j'aimais quand tu es sévère ? Ta bouche fait cette petite moue adorable. Comme si tu avais mangé un citron sucré. Une métaphore stupide mais bizarrement adaptée. »

Il pinça les lèvres.

Très chaud.

Il me fallait de l'air.

« J'arrêterai demain. Je le promets. Et en échange, tu… tu veux bien déjeuner avec moi vendredi prochain ? Mme Chevalier pense que je t'ai tuée, découpée en petits morceaux, et enterrée dans le jardin. Sérieusement, si tu ne te montres pas bientôt, elle finira par appeler les flics. Chaque semaine elle me harcèle : « Où est votre adorable femme ? Est-ce que vous avez été idiot et que vous l'avez trompée ? » et ensuite elle se met à crier en français que les hommes sont des cochons, et comment est-ce que j'ai pu traiter ma jolie femme si mal ? Là, son mari sort de la cuisine et me fusille du regard parce qu'apparemment ma supposée infidélité rouvre d'anciennes blessures qu'il vaut mieux oublier. »

Il s'était mis à parler de plus en plus vite, si bien que je n'arrivais plus à démêler ce qu'il racontait.

« Et je ne peux pas franchement dire que, oui, j'ai été idiot, mais pas de cette façon là, parce que quand tu passes ta vie en naviguant d'une aventure sans signification à l'autre, tu sais très bien quand tu rencontres quelqu'un qui veut dire quelque chose. Qu'être un séducteur, c'est juste un symptôme d'ennui, et que tu continues à séduire parce que tu penses qu'il n'y a rien d'autre que ça, et quand tu découvres qu'il y a autre chose, tu es à la fois reconnaissant et terrifié. »

Je le regardai avec incrédulité.

« Drago. Tu es en train de babiller. Est-ce que je suis censée comprendre quelque chose à ce que tu racontes ? »

Il étouffa un petit rire et s'interrompit.

« Absolument pas. Tu sais que j'aime babiller. Je suis au bord de la crise d'épilepsie, là. Ça doit être le délire causé par le manque de nicotine. En gros, je suis terrifié que Mme Chevalier ne se pointe à l'appart et ne me coupe un doigt avec un énorme tranchoir à viande pour me punir de t'avoir trompée. Donc il faut que tu viennes déjeuner avec moi. »

Il leva les deux mains et écarta les doigts.

« Je ne crois pas que l'amputation ferait très stylé sur moi.

— Je ne pense que Mme Chevalier te pourchasserait pour t'amputer juste parce que tu m'aurais trompée. D'accord, mais pas dans la pièce à l'étage et pas de bague. »

Il plissa les lèvres dans une moue exagérée.

« Juste pour le déjeuner. S'il te plaît. Elle rend si bien à ton doigt. Tu as de belles mains. »

J'ignorai le compliment.

« Le nom. C'est toi, pas vrai ? Est-ce qu'il y a quelqu'un d'autre que moi qui sait que le petit-fils d'Harry Potter porte le nom du pape le plus corrompu de l'histoire ? »

Il sourit largement.

« J'en doute.

— Sale petit con !

— Je marque des points ce soir, pas vrai ? »

Il sourit à nouveau. Le placard était trop petit, et nous prenions trop de place et les derniers mois avaient été trop horribles.

« Esp… espèce d'idiot. »

Je bégayai car j'étais à nouveau au bord des larmes.

« Tu m'as manqué aussi.

— J'en suis heureux, dit-il d'une voix bourrue. Enfin, pas exactement heureux, parce que avoir quelqu'un qui vous manque n'est pas quelque chose de plaisant. Pour tout dire, c'est carrément affreux. J'ai failli balancer un maléfice à Carstairs juste comme ça parce que j'ai été sur les nerfs pendant des semaines, et puis, c'est juste, tu es une chieuse et tu me rends fou. La dernière fois que j'ai vérifié, il respirait toujours et de quel droit est-ce qu'il ose nous torturer de par sa simple présence ? On devrait le foutre sur un iceberg et le faire dévorer par des ours blancs. D'ailleurs, je vais insister pour qu'on mette ça à l'ordre du jour de la prochaine réunion d'équipe. C'est sûr qu'on me donnera un autre Ordre de Merlin pour la suggestion. Et je ne peux pas balancer le maléfice de sa vie à ce pauvre type parce que si je le faisais – et ce serait plus comme un acte de compassion – tu en serais complètement outragée et cet abruti ne mérite certainement pas ta sympathie. J'ai dit chieuse ? Tu es plus que chieuse. Qui est-ce qui mérite ta sympathie ? Moi, parce que franchement, avoir à me débrouiller avec la stupidité de ce mec depuis toutes ces années, c'est certain, va me faire avoir une attaque.

— Tu babilles à nouveau. Une attaque. Vraiment ?

— Oui, en fait, c'est sur le point d'arriver. »

Il porta sa main à son front dans un geste théâtral. Drago Malefoy n'avait rien à envier à Sarah Bernhardt.

Nous étions de retour au statu quo et même un peu plus loin que ça. C'était stupide et fou et absolument inapproprié, mais je tendis le bras et pris sa main dans les deux miennes et la pressai.

« Tu vas devoir être seul pour cette crise médicale, j'en ai peur. Merci d'avoir envoyé un hibou pour Lily. Je te verrai dans la chambre. »

Il hocha la tête.

Je lâchai sa main, ouvris la porte et m'enfuis dans le couloir.