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Bon, un an pour ce nouveau chapitre… On va dire que c'est toujours mieux que quatre ?
C'est difficile de continuer à écrire quand on travaille, mais j'essaie petit à petit de me trouver un rythme.
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Résumé des épisodes précédents :
Parce qu'ils sont forcés de collaborer dans le cadre d'une colonie de vacances, et pour ménager les nerfs de Remus, Sirius et Severus concluent un cessez-le-feu.
Au premier jour, cela semble fonctionner.
Au second jour, ça va encore, sauf que Sirius réalise que Remus a des sentiments troubles pour Severus, et ça ne lui plaît pas du tout.
Au troisième jour, Sirius tente de faire la tête à Remus pour le forcer à s'éloigner de Severus. Manque de bol, ça a l'effet inverse.
Au quatrième jour, Sirius séduit Remus, qui est son amant occasionnel, pour le détourner de Severus. Cela fonctionne nettement mieux. Au point qu'ils s'envoient en l'air dans la bibliothèque.
Au cinquième jour, Sirius est de vachement meilleure humeur et commence à se dire qu'il est peut-être amoureux de Remus.
Au sixième jour, Sirius tente de se déclarer à Remus, mais celui-ci lui répond qu'il confond amour et jalousie. Sirius réagit mal et accumule de la colère qu'il dirige vers Severus.
Au septième jour, Sirius en veut à tout le monde : à Severus d'en avoir compris trop sur son compte, et à Remus de le traiter comme un irresponsable fini. Après être passé pas si loin de décharger ses nerfs sur Severus à coups de poings, il semble trouver un autre exutoire à ses émotions en vrac lorsqu'il s'enferme avec Severus dans le lupanar qu'est la bibliothèque, à la nuit tombée.
Enfants mis en avant dans ce chapitre :
Cassiopeia Aubrey : jeune fille coquette de 12 ans, assez mortifiée de n'être qu'avec des plus jeunes à la colo, et qui n'a d'yeux que pour William.
William Greenwood : garçon rêveur de 11 ans, de nature placide mais un peu solitaire, ne traînant guère qu'avec Cassiopeia.
Achenar Lestrange : fils de Rabastan Lestrange (donc le neveu de Bellatrix). Déjà un petit dur du haut de ses 12 ans.
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Jour 8
Bigmouth Strikes Again
La respiration est rapide, la peau frémit, le corps se tord. Dans la touffeur de la nuit, toute pièce de vêtement est en trop. Les mains fébriles serrent le tissu, le repoussent sans douceur. Les lèvres s'entrouvrent sur un gémissement sourd. Celui de Remus, juste avant qu'il se réveille en sursaut.
Un rêve. Ce n'était qu'un rêve.
Clignant des yeux dans l'obscurité, le loup-garou retrouva peu à peu ses esprits. Il avait rejeté ses draps et son pyjama était complètement débraillé. Et pas seulement débraillé.
C'est pas vrai, songea-t-il. À mon âge.
Il jeta un coup d'œil au lit voisin, aux rideaux tirés. Pas un bruit. Severus dormait toujours comme une tombe. Le premier matin où Remus s'était réveillé le premier, il s'était demandé presque sérieusement s'il était mort. Il espérait en tout cas qu'il avait le sommeil profond, sans quoi à l'heure qu'il était, son silence était probablement dû au choc.
À mon âge, se répéta-t-il, honteux. Tout de même.
Il se leva et fit le nécessaire avant de retourner à son lit, las et encore troublé. Il tourna la tête vers le lit de Sirius, toujours vide. Mon pauvre Sirius…
Remus se rendormit en pensant à la forme recroquevillée de son ami, seul près du feu de camp, perdu dans ses cauchemars sans fin.
°o°o°o°
La pluie battait sur les vitres, sur les toits des maisons, sur les restes fumants du feu de camp. L'eau, brûlante et délicieuse, inondait les cheveux de Sirius, dévalait les contours anguleux de son visage, enveloppait son corps comme un cocon de bien-être. Il ferma le robinet de la douche et s'ébroua.
Au-dehors, un orage tonnait dans le lointain. L'excès de chaleur avait fini par amonceler de gros nuages noirs au-dessus du campement et il était difficile de dire si le jour s'était vraiment levé. Voilà qui allait donner au déménagement une atmosphère des plus dramatiques.
Sortant tout fumant de la cabine de douche, il attrapa sa serviette et se frotta les cheveux. Du coin de l'œil, il remarqua le reflet de son corps nu dans le miroir au-dessus des lavabos et, étrangement, son reflet lui sembla avoir envie d'être regardé.
Cela faisait longtemps que Sirius n'avait pas eu à disposition l'un de ces miroirs enchantés si typiques des lieux où la magie était la plus dense, ni d'ailleurs qu'il s'était vraiment attardé à s'observer dans un miroir normal. Pourtant, il remarqua que ce matin, quelque chose était différent. Son double semblait détendu – non, détendu n'était pas le mot – il semblait sensuel. Les yeux brillants, les paupières lourdes, il se mordait un coin de sourire en promenant une main sur son torse agréablement proportionné, aux muscles secs et aux poils bien répartis. Ses doigts descendirent jusqu'à venir chatouiller les os saillants des hanches, griffer paresseusement son ventre dur et, plus bas…
Sirius eut un petit rire choqué, en jetant la serviette contre le miroir.
« Il n'y a pas de contrôle parental sur ces trucs, ma parole ! »
°o°o°o°
Au petit matin, debout devant son placard alors que Remus dormait encore, Severus considérait la demi-douzaine de livres qu'il avait emportés dans ses bagages et qui n'étaient pas des traités sur les potions ni des glossaires de botanique.
Sans être un grand lecteur, Severus lisait avec régularité, et parfois même avec un certain plaisir, des œuvres qui élargissaient un peu les limites de son univers par ailleurs tellement clos. Plus qu'un divertissement, c'était un défi intellectuel qu'il recherchait dans la lecture, et il attaquait toujours un ouvrage l'esprit acéré, prêt à en découdre, en prenant tout son temps mais en ne laissant rien lui échapper. Il notait dans de petits carnets tout ce qu'il apprenait au cours de ses batailles de papier et édifiait ainsi les chroniques de sa grande guerre de l'esprit sur l'imprimé.
La lecture était ainsi un adversaire exigeant, qui requérait une grande partie de ses facultés mentales. Or, Severus n'aimait rien tant que de n'être plus qu'un intellect bouillonnant. S'il avait pu se débarrasser de tout le reste, il l'aurait fait sans y regarder à deux fois. Son corps et ses émotions ne lui inspiraient que du mépris, mais l'esprit ? L'esprit était une machine qui ne cessait de l'émerveiller. Face à un problème insoluble, l'esprit se créait un refuge pour lui-même. Comment aurait-il survécu à la mort de Lily sans cette mécanique subtile ? Au fil des années et des tourments, il était devenu assez fort pour élever des murs autour de chaque plaisanterie du destin. Il isolait soigneusement les éléments nauséabonds pétris d'émotions incontrôlables et destructrices. Son esprit restait propre, précis, imperturbable. Pur. Se laisser affecter par tout et n'importe quoi ne menait qu'à l'idiotie et la folie : Sirius Black en était la preuve vivante.
Aujourd'hui, Severus avait besoin de se purifier l'esprit. Grand besoin. Certaines choses s'étaient produites, qui ne méritaient pas qu'il pense à elles. Aujourd'hui serait une journée comme toutes les autres dans cet asile de fous. Et pour y veiller, Severus fit porter son choix sur son Waterloo littéraire personnel, une lecture particulièrement ambitieuse qui lui avait été recommandée par feu le professeur Burbage.
Du temps où ils étaient encore collègues, Charity Burbage, passionnée par sa matière, avait plus d'une fois tenté de transmettre à Severus son amour inconditionnel de la culture moldue. Elle éprouvait une tendresse particulière pour les récits souvent absurdes que les moldus inventaient sur les sorciers, et tout un pan de sa vaste bibliothèque spécialisée était dédié à ce seul sujet. C'est ainsi que Severus fit la rencontre d'un roman moldu du XIXe siècle en français dans le texte s'intéressant au satanisme, et devint le plus grand admirateur d'un auteur au charabia sublime et incompréhensible.
Il caressa la couverture de cuir patiné. L'édition que lui avait prêtée le professeur Burbage était d'origine et probablement de grande valeur, mais il n'avait jamais eu l'occasion de la lui rendre. Il eut une brève pensée pour sa collègue et sa triste fin dans l'estomac de Nagini. Finir digérée par un serpent géant, voilà bien une fin médiocre que Severus ne lui enviait guère.
Quoi qu'il en soit, là où elle se trouvait aujourd'hui, le livre ne pouvait plus lui manquer, songea-t-il en refermant son placard.
°o°o°o°
Après les désastres de la veille, une indescriptible appréhension s'était logée au creux du ventre de Remus. Il se sentait vieux, nul et seul, et surtout nul. Il n'avait pas su gérer les émotions de Sirius, s'était montré intrusif avec Severus, n'avait pas pu consoler un pauvre gosse brisé par la mort de son père. Il ne servait à rien et cette colo était un échec. Peut-être devaient-ils tout laisser tomber dès maintenant, peut-être que c'était ainsi qu'ils causeraient le moins de dégâts. Ils avaient tenu une semaine, c'était déjà bien.
Il trouva Severus assis sur le rebord de la baignoire où, déjà habillé de pied en cap, il était plongé dans un livre relié aux pages jaunies. Son expression était celle d'une concentration absolue.
« Bonjour, Severus », soupira le vieux loup en s'affalant près de lui.
Cette proximité soudaine tira le professeur de sa lecture avec un air perplexe et son buste maigre se mit à pencher inconsciemment dans la direction opposée.
« Lupin. Tu respires la joie de vivre, ce matin.
– Ne m'en parle pas… »
Remus prit sa tête entre ses mains et se frotta le visage, avant d'essayer de déchiffrer le titre du livre d'un regard fatigué.
« Qu'est-ce que tu lis ?
– Là-bas, de Huysmans.
– C'est en quelle langue ?
– En français.
– Tu lis le français ? s'étonna Remus. Même Sirius ne lit pas le français.
– Cela n'a rien de sorcier, si je puis dire, mais je me suis toujours cassé les dents sur cet auteur. Son vocabulaire est trop riche. Je dois parfois relire certaines phrases plusieurs fois pour en déduire le sens. C'est idéal. »
Remus plissa les yeux en essayant de comprendre par quel raisonnement spécieux il en arrivait à cette conclusion.
« Oh, tu veux dire, pour t'occuper pendant le déménagement ?
– Mmh ? Euh. Oui. Bien sûr. Le… déménagement.
– Honnêtement Severus, je me demande si on ne devrait pas annuler.
– Plaît-il ?
– Je suis découragé. Je crois que nous fonçons droit dans un mur.
– Ah.
– Je ne sais pas comment nous allons pouvoir continuer après ce qui s'est passé hier.
– Hier ?
– Entre Sirius et toi. »
Severus haussa un sourcil.
°o°o°o°
Sirius se rendit dans la maison des petits et trouva Ulysses assis dans son lit avec de grands yeux inquiets. Pasiphae était éveillée également et, le nez dans son doudou, suçait son pouce anxieusement. Sirius parla à voix basse pour ne pas réveiller les deux autres, encore endormis.
« Comment ça va ici ? Pas trop peur de l'orage ? »
Du haut de son lit en hauteur, Pasiphae hocha la tête. Ulysses était livide. Sirius prit la fillette dans ses bras et vint s'asseoir près du petit garçon, qui se réfugia immédiatement contre son t-shirt humide.
« Ne vous en faites pas, ce n'est que de l'orage, c'est normal.
– Ça va durer longtemps ? demanda le garçonnet d'une toute petite voix.
– Sans doute un peu. C'est parce qu'il a fait très chaud et que pour compenser, il doit pleuvoir beaucoup. Mais le bruit qu'on entend, il vient de loin d'ici, donc tu n'as pas à avoir peur.
– Comment tu chais ? fit Pasiphae sans retirer son pouce de sa bouche.
– Parce que le bruit des éclairs arrive longtemps après leur lumière. Ça veut dire qu'ils sont tellement loin qu'on les voit avant de les entendre. »
Bien que ne saisissant pas vraiment le fond de cette logique, les enfants croyaient manifestement Sirius sur parole.
« Je réveille les autres et je vous emmène à la douche ? proposa Sirius.
– Ouiiii ! s'exclama alors Pasiphae, qui descendit de ses genoux et sauta sur le lit de Lilian. Debout ! Debout ! On va à la douche ! »
Au-dessus du lit d'Ulysses, Wendy s'éveilla en bâillant et se frotta les yeux.
« C'est aujourd'hui qu'on déménage Sirius ?
– Oui ma grande, c'est aujourd'hui. »
°o°o°o°
Remus était lancé et Severus ne savait pas comment l'arrêter. Il regardait son livre comme un objet contondant, vaguement tenté de s'en servir.
« Comprends-moi bien Severus. Je sais que ce n'est pas de ta faute. Je ne t'accuse de rien du tout. J'ai bien vu que cela venait de lui. Et je sais que s'il était capable de se contrôler un peu mieux, nous n'en serions pas là. Mais c'est Sirius… On ne peut pas le changer. Or, c'est à lui que nous devons cette colo et je pense sincèrement que cela le détruirait si nous l'éjections du projet… »
Severus dut toucher l'épaule de Remus pour réussir à en placer une.
« Je ne suis vraiment pas sûr de te suivre, Lupin. »
L'autre releva la tête d'un air surpris. Bon sang qu'il était proche.
« Eh bien, je… Je supposais que tu devais en avoir par-dessus la tête, après tout ce qui s'est passé ces derniers jours. Toutes vos disputes, toutes ses provocations…
– Oh. Ça.
– Moi, ça me donne l'impression qu'à tout moment une bombe pourrait exploser.
– C'est une bonne manière de décrire Sirius, oui.
– Je suis dans un état de nerfs impossible. Ça ne peut pas continuer. Tu n'es pas d'accord avec moi ? »
Severus fit un signe d'indifférence.
« En ce qui me concerne, cela ne m'atteint pas vraiment. On peut supposer qu'après la journée d'hier, il se sera un peu calmé.
– Tu crois vraiment ?
– Tu le connais mieux que moi, je n'ai pas la science infuse. Pourquoi ne pas aller lui parler pour évaluer la situation ?
– Oui… Oui, tu as raison. Merci. »
Visiblement songeur, Remus ne fit pourtant pas mine de se lever. Severus se sentait oppressé. Le faisait-il exprès ?
« Severus ?
– Mmh ?
– Je suis désolé pour hier. Pour… la discussion sur Lily. Je n'avais pas à me mêler de ce qui ne me regardait pas. »
Sur un soupir, Severus referma son livre et se mit debout. Alors qu'il allait sortir, il lança :
« Cesse donc de t'excuser constamment, Lupin. »
°o°o°o°
Les enfants piaillaient sous la douche. Sirius n'en croyait pas ses oreilles.
« Comment ça, est-ce qu'on ne devrait pas tout arrêter ?!
– C'est une vraie question, Sirius… Est-ce que ta relation avec Severus n'est pas en train de devenir trop problématique ?
– Pas plus qu'elle ne l'a toujours été, enfin !
– Mais pourtant, tu as bien vu ce qu'il s'est passé hier ! Est-ce que je suis le seul à voir qu'on a dépassé les limites de l'acceptable ?
– C'est Snape qui t'a fait une réflexion à ce sujet ?
– Non, non, pas du tout.
– Alors qu'est-ce qui te chiffonne ? »
L'air décontenancé, Remus se passa une main dans les cheveux, geste inhabituel qui lui laissa une drôle de crête sur le dessus du crâne. Sirius se retint de le recoiffer, chose qu'il aurait faite sans même y penser il y avait encore quelques jours. Cela suffit à l'attrister un peu.
« Je ne vous comprends vraiment pas, tous les deux, avoua son ami.
– Il n'y a rien à comprendre, Moony. Je le déteste, il me déteste. Nous avons finalement une relation très stable. »
Remus eut l'air de se demander si on n'était pas en train de se payer sa tête.
« Donc, en fait, je suis le seul à penser qu'il y a un problème ?
– Il faut croire.
– D'accord. Bien. Alors oublions cela. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. »
Sirius allait ajouter quelque chose, quand il se retourna brusquement. Dehors, des enfants venaient de se mettre à hurler.
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Cassiopeia était moins sentimentale qu'elle n'en avait l'air. Certes, ayant toujours été jolie, elle avait déjà eu de nombreux amoureux au cours de sa vie d'enfant. Oui, depuis ses onze ans, elle dévorait un à un les romans de la collection Sentiment magique. Et effectivement, ces derniers temps, elle passait souvent ce qui lui semblait des heures (mais n'était qu'une vingtaine de minutes) étendue sur son lit à se languir à la pensée de l'homme qui lui ravirait le cœur. Pour autant, elle ne croyait nullement en l'amour. Ce n'était qu'un divertissement, un jeu, qui appartenait à toute la série des « on dirait que ».
En ce début de matinée orageux, elle profitait de s'être réveillée avant les autres pour relire pour la énième fois son roman préféré, L'Envol de l'Abraxan, la magnifique histoire d'une jeune et belle éleveuse de chevaux ailés et d'un sombre mais séduisant sorcier hors-la-loi qui se cachait dans le troupeau de la demoiselle en empruntant la forme d'un cheval.
"Edwina fit volte-face, ses longues boucles brunes tourbillonnant au gré du vent autour de son visage. Il lui avait semblé qu'un homme se tenait au milieu des chevaux, grand et beau dans le tumulte, les yeux vert sombre, comme deux océans en pleine tempête…"
La jeune fille soupira rêveusement. Les grands yeux bleu lagon de William la hantaient à présent.
William était le premier garçon qu'elle rencontrait qui pouvait incarner le prince charmant avec une telle perfection : grand mais élancé, beau mais masculin, contemplatif mais plein d'humour, amical mais réservé, il était tout ce qu'une jeune fille pouvait espérer chez un prétendant. Elle l'avait très vite élu pour jouer à ses rêves d'amour pur et épique, et il ne manquait guère plus que quelques péripéties pour parfaire son fantasme…
Elle fut brusquement tirée de sa rêverie en entendant des hurlements de terreur provenant de l'extérieur, dans un coup de tonnerre théâtral.
Ses deux compagnes de chambrée, Judy et Eleanor, se réveillèrent en sursaut et sautèrent hors de leur lit pour s'élancer à l'extérieur. Cassiopeia alla à la fenêtre et cru voir à travers un rideau de pluie les filles de la maison d'à côté sortir avec précipitation : la mini-Barbie, la grosse moche et les jumelles flippantes. Les deux premières étaient dans tous leurs états et pleuraient à chaudes larmes, tandis que les sœurs tenaient dans leurs mains ce qui ressemblait à des morceaux de bois mous qui se tortillaient. La jeune fille n'eut que le temps de se demander ce dont il s'agissait, avant de sentir quelque chose de vivant lui caresser le pied, et de découvrir trois serpents qui ondulaient sur le sol de sa propre chambre.
Bondissant sur son lit, elle poussa un cri admirablement strident. Contrairement aux apparences, elle n'avait pas une peur irrationnelle des serpents, mais c'était ce que les demoiselles en détresse faisaient dans ce genre de situations. Malheureusement, ce ne fut pas son beau William, mais ce ballot d'Achenar qui vint à son secours.
Dégoulinant d'eau, le garçon entra en trombe dans la maison, se jeta sur les serpents, les attrapa par la queue avec une rapidité fulgurante et les frappa enfin de toutes ses forces contre le sol. Les reptiles retombèrent morts dans le poing d'Achenar, qui les brandit dans la direction de sa demoiselle en détresse en disant :
« Aie pas peur, Cassie. Y sont crevés, tu risques pus rien. »
Cette fois positivement dégoûtée, Cassiopeia cria de plus belle, poings et paupières serrés. Ce fut alors au tour de William de faire son entrée, beau et grand et merveilleux. Il avait eu la présence d'esprit de passer une cape par-dessus son pyjama avant de sortir sous la pluie et à cet instant, dans une bourrasque imaginaire, il était l'incarnation même de tous les héros de tous les livres de la collection Sentiment magique. La jeune fille fut sérieusement tentée de défaillir.
Après s'être assuré d'un coup d'œil que son amie n'était pas véritablement en train de mourir, William regarda les cadavres de serpents entre les doigts d'Achenar avec une compassion émouvante.
« Oh, quel dommage. Ce n'étaient que des couleuvres, elles ne t'auraient pas fait de mal, Cassie. »
Dans un élan, Cassiopeia se cacha derrière lui et laissa échapper un sanglot quelque peu déshydraté.
« J'les jette dehors ? fit piteusement Achenar.
– Va-t'en ! Je te hais !
– Mais…
– Sors d'ici tout de suite ! »
Décontenancé, Achenar tourna les talons à contrecœur, claquant la porte derrière lui. Enfin seule avec son amoureux, Cassiopeia se pendit à son cou.
« Tu m'as sauvée, déclara-t-elle avec adoration.
– Hein ? Mais non, c'est Achenar qui…
– Ce garçon est très mal élevé, dit-elle d'un air sévère. Il est entré sans frapper alors que j'étais en chemise de nuit et a jeté les pauvres couleuvres contre le mur. Il a un sérieux problème avec la violence !
– Je… Je crois qu'il pensait bien faire, tu sais…
– Ça n'excuse pas les mauvaises manières, protesta Cassiopeia, puis avant qu'il ne puisse rétorquer quoi que ce soit, elle gémit : Oh, William ! J'ai eu si peur ! Serre-moi dans tes bras… »
William obéit gauchement, mais au bout de quelques secondes il la repoussa doucement en bredouillant :
« Je crois que tu as vraiment vexé Achenar. Je vais voir comment il va, d'accord ?
– Ne me laisse pas ! implora-t-elle en le retenant par la main.
– Bon, ben viens, alors.
– Mais il pleut dehors ! » répondit la jeune fille en désignant ses longs cheveux lisses d'un air catastrophé.
Avec une patience d'ange, le garçon décrocha sa cape et l'en recouvrit, comme seul un vrai gentleman aurait pu le faire. Ils sortirent de la maison main dans la main, sous la pluie tiède et enchanteresse. Le cœur de Cassiopeia battait très fort. Ils rejoignirent sous la maison un petit groupe de réfugiés.
« Oh les amoureux-euh ! » cria l'un des enfants en les voyant.
William lâcha aussitôt sa main, l'air gêné. Loin de s'en offusquer, Cassiopeia apprécia au contraire sa courtoisie : il ne voulait pas porter atteinte à sa réputation. À l'écart du groupe, l'infâme Achenar leur jeta un regard meurtrier et la jeune fille ressentit un frisson d'horreur délicieux. William s'avançait déjà vers lui, complètement inconscient du danger. Elle sut immédiatement ce qui allait se passer, mais elle ne dit pas un mot, ne fit pas un geste. Exaltée, elle regarda son héros entrer dans la caverne du dragon.
« Ça va Achenar ? » demanda-t-il à la bête.
La scène se déroula comme au ralenti. Le visage du monstre se contracta de rage et il banda ses muscles en rugissant.
« J'vais t'crever ! »
Rapide et puissant comme un fauve, l'adolescent se jeta avec férocité sur un William éberlué, le renversant au sol.
Cassiopeia aurait pu mourir de bonheur. Elle qui voulait des rebondissements scénaristiques, voilà qu'en l'espace de cinq minutes elle se faisait secourir de ce qui aurait pu être un grand danger, et deux hommes se battaient pour son amour !
Le combat fut extrêmement bref. En un clin d'œil, Achenar cloua son ennemi au sol et s'assit sur lui. Dans sa gracieuse non-violence, William leva les bras pour protéger son visage et cria : « Arrête ! Qu'est-ce qui te… » Avant qu'il n'ait pu dire « prend ? », son adversaire réussit à le frapper en plein sur le nez.
La jeune fille aurait juré avoir entendu un craquement. Le sang se mit à couler abondamment du nez de William, qui, interloqué, porta la main à ses lèvres et observa ses doigts entachés de rouge sans comprendre. Quelques larmes roulèrent le long de ses joues, qu'il ne sembla pouvoir expliquer davantage. Touchée, Cassiopeia poussa brutalement l'affreux loin de son amoureux et aida William à se relever.
« Tu es une brute », lança-t-elle froidement à Achenar.
Pouvant difficilement la contredire dans ces circonstances, le garçon se contenta de regarder la jeune fille sans un mot.
« Écartez-vous », ordonna Sirius qui venait de transplaner sur la scène du drame.
Remus n'était pas loin derrière et Severus ressortait d'une maison de garçons un peu plus loin. Les trois moniteurs s'étaient empressés de faire le tour des maisons afin de s'assurer qu'aucun autre serpent n'était rentré et avaient ainsi manqué la bagarre.
« Achenar a cogné William, crut bon d'expliquer Cassiopeia.
– J'avais deviné », dit Sirius.
Il était en colère comme aucun enfant du campement ne l'avait vu auparavant.
« Remus, conduis William à l'infirmerie, tu veux ?
– Tu ne veux pas plutôt que je m'occupe d'Achenar ?
– Non. »
Remus ne sembla pas enchanté par cet arrangement, mais s'exécuta néanmoins. Sirius ordonna à Severus d'emmener tous les enfants à la bibliothèque, qu'ils y restent jusqu'à nouvel ordre tant qu'ils n'avaient pas inspecté les autres pièces, et Cassiopeia ne sut donc rien de ce qui se passa ensuite. Mais justice allait être rendue, et c'était l'essentiel. Le comportement d'Achenar était inadmissible. Il était tout à fait inconvenant de la part d'un homme de se battre pour une demoiselle sans l'avoir préalablement courtisée.
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Remus n'était pas très rassuré de savoir Achenar Lestrange seul avec Sirius, mais il savait que c'était ridicule. Jamais Sirius ne ferait de mal à un enfant. N'est-ce pas ?
La Porte qui reliait l'infirmerie du camp à celle de Poudlard existait, entre autres, pour permettre à Mme Pomfrey de prendre le relais en cas de problème grave. Néanmoins, un nez cassé rentrait encore largement dans les compétences médicomagiques de Remus.
« Eh bien mon grand, il ne t'a pas arrangé. Laisse-moi nettoyer tout ce sang et je m'occupe de réparer ton nez. »
William ne dit pas un mot. Il ne pleurait plus. Cela ne lui ressemblait pas d'être aussi renfermé.
« Tu veux me dire pourquoi Achenar s'en est pris à toi comme ça ? »
Le jeune garçon releva la tête à la mention de son agresseur.
« Est-ce que Sirius va lui faire du mal ?
– J'espère que non, répondit Remus avant de se reprendre : Je veux dire, non. Punir la violence par la violence n'est pas exactement notre credo, et puis il n'en a pas le droit.
– Parce que c'est pas la faute d'Achenar.
– Comment ça ?
– C'était un accident.
– Tu veux dire qu'il est tombé le poing en avant sur ton visage ? demande Remus, dubitatif.
– Non ! C'était de ma faute. Je lui ai fait mal sans le faire exprès.
– Oui, eh bien, c'est toute la différence entre lui et toi : il t'a fait mal en le faisant exprès. »
William prit l'air buté.
« Mais il est pas méchant.
– Je n'ai pas dit cela, mais il a eu tort de te frapper… Bon, j'ai arrêté le saignement, mais il va falloir que tu restes bien immobile le temps que je te répare le nez. »
Remus leva sa baguette, mais William fit non de la tête et posa une main sur son poignet.
« Je veux le garder comme ça.
– Pardon ?
– Laisse. C'est bon. »
Remus fronça les sourcils.
« Non, William, ton nez est cassé. Ça va te faire très mal et ça risque de se voir après que ce sera guéri.
– C'est bien. C'est très bien. Je veux que ça se voie.
– Qu'est-ce que tu racontes ? Tu trouves ça cool d'avoir une blessure de guerre ? Parce que laisse-moi te dire…
– S'il te plaît, Remus, s'il te plaît, supplia le garçon. Si tu fais tout disparaître d'un coup de baguette magique, ce sera comme si rien ne s'était passé. »
Remus n'était pas sûr de comprendre, et encore moins sûr de devoir écouter l'avis d'un enfant de onze ans quand il s'agissait de sa santé physique.
« Mais ça va te faire mal, protesta-t-il faiblement.
– C'est pas grave. C'est la vie. »
Il se leva et quitta l'infirmerie sous le regard d'un Remus légèrement désemparé.
°o°o°o°
Quand tout le monde fut parti, Sirius se tourna vers Achenar et le regarda dans les yeux, peut-être pour la première fois depuis le début de la colo. Le garçon soutint ce regard avec autant de stupidité que de cran.
« Une semaine, quand même, dit finalement Sirius.
– Hein ?
– Il aura fallu une semaine au rejeton Lestrange pour tabasser quelqu'un. Tout le monde s'y attendait, naturellement, mais tu as mis le temps.
– Y m'a cherché, répondit le garçon farouchement.
– Ben voyons. »
À son ton sarcastique, Achenar se rembrunit, avec une expression que Sirius connaissait par cœur. L'expression de celui à qui on n'a jamais laissé le bénéfice du doute.
« Tu sais que je hais ta famille, n'est-ce pas, lâcha Sirius.
– J'sais qu'ma tante est pas passée loin d'vous zigouiller pour de bon », répliqua le garçon d'un ton provocateur.
Sirius ressentit, malgré lui, la douleur des souvenirs accompagnée d'un fond de colère et dut faire l'effort, pour lui tout sauf naturel, de les refouler au fond de son esprit pour répondre d'une voix qu'il espérait encore ferme.
« C'est vrai. Mais ça aurait tout aussi bien pu être l'inverse, pour être honnête. Le problème venait davantage du fait que ton père et ta tante comptaient parmi les sorciers les plus dangereux du pays.
– Pasque c'était les hommes de main de Vous-Savez-Qui, compléta Achenar d'un air fat.
– Et tu trouves ça marrant ? » rétorqua Sirius sèchement.
Le rictus du garçon vacilla.
« Ils ont effectivement combattu pour Voldemort. Ils se sont tenus aux côtés de l'homme qui a renoncé à son humanité pour devenir le plus puissant. L'homme qui a causé deux guerres terribles. L'homme qui a fait de tous les enfants de ce campement des orphelins. Toi y compris. »
Le regard d'Achenar commençait à partir sur les côtés, mais il restait silencieux. Sirius en rajouta une couche.
« Tu sais que je connais un garçon, pas beaucoup plus vieux que toi, dont les parents sont devenus fous parce qu'ils ont été torturés par des membres de ta famille ? Tu as entendu parler des Londubat, dis-moi ?
– C'pas ma faute, marmonna Achenar.
– Ah non ? Tu n'es pas un Lestrange, peut-être ?
– Si, mais…
– Mais quoi ?
– J'tais même pas né quand mon père il a fait tout ça.
– Peut-être, mais ça n'efface pas les horreurs qu'il a commises, observa durement Sirius.
– Mais c'est pas ma faute !
– Tu crois vraiment pouvoir t'en sortir dans la vie en n'assumant aucune faute ?
– Mais merde ! s'exclama Achenar avec fureur. J'suis pas mon père ! Tout le monde y pense que j'vais d'venir comme lui, mais en vrai j'l'ai pas connu et j'm'en fous de lui, il a abandonné ma mère et c'est qu'un sale con et j'le déteste ! »
Sirius se détendit visiblement. Il sentit un grand soulagement l'envahir. Il y avait encore de l'espoir pour ce gamin.
« Est-ce que ça te met en colère que ce que les gens pensent de toi à cause de ton père ? »
Fronçant les sourcils, Achenar se rétracta un peu.
« Vous essayez d'me piéger ou quoi ?
– Bien sûr que non. Je suis là pour t'aider.
– Mais vous dites que vous détestez ma famille…
– Et j'essaie de te démontrer que tu n'es pas défini par ton nom ! », répliqua Sirius en se penchant vers lui pour l'attraper par les épaules avec un regard intense.
Le garçon sembla légèrement effrayé par cette réaction passionnée, mais Sirius n'en tint pas compte.
« Les Lestrange ont mauvaise réputation ? Fais en sorte que ça change, bon sang ! Je sais très bien ce que c'est quand tout le monde s'attend à te voir mal tourner parce que tu es le fils de tes parents. Mais tu ne voudrais quand même pas leur faire ce plaisir ? Tu prétends ne pas être ton père, alors prouve-le, au lieu d'aller cogner un garçon inoffensif comme William ! »
Sirius dévisagea Achenar pour tenter de voir s'il comprenait l'importance de ce qu'il était en train de lui dire. Rien n'était moins sûr, mais au moins, il lui avait fait une certaine impression. Il soupira et relâcha le garçon.
« Pour ta punition, tu présenteras publiquement tes excuses à William au petit-déjeuner, et tu régleras calmement ton problème avec lui pendant le déménagement du campement tout à l'heure. Je ne veux plus jamais voir de violence entre vous. Je ne serai pas aussi clément la prochaine fois. »
°o°o°o°
« J'ai faim !
– Je veux faire pipi !
– Moi caca !
– Hihihi, pipicaca ! »
Se demandant comment il avait pu se faire arnaquer à ce point sur la répartition des gamins, Severus prit une pile de livres au hasard et les distribua aux enfants assis un peu partout dans la bibliothèque.
« Lisez », ordonna-t-il.
Impressionné (ou terrifié) par sa fermeté, tout le monde obéit sans discuter, sauf Wendy et Pasiphae. Cette dernière leva la main.
« Quoi ? fit Severus d'un ton coupant.
– On sait pas lire nous, dit Pasiphae.
– Comment ça, vous ne savez pas lire ? Vous êtes donc idiotes ?
– On a que cinq ans ! protesta Pasiphae.
– Quatr' ! dit Wendy en montrant tous ses doigts.
– Je ne vois pas en quoi c'est une excuse. Je savais lire à trois ans et demi. Et regardez, Ulysses… »
Severus s'interrompit, remarquant que le garçonnet tenait son livre à l'envers.
« Mh. Bon. »
Il poussa un soupir résigné et chercha des yeux quelqu'un portant des lunettes.
« Toi, dit-il à Judy. Lis-leur quelque chose.
– On peut mettre une muzik ? gazouilla Wendy.
– Non.
– Pourquoi non ?
– … Je ne sais pas comment on fait, maugréa Severus.
– Moi je sais ! intervint Minerva.
– Tant mieux pour toi, Hermione Granger. Ne vous ai-je pas dit de vous taire ? Lisez en silence. »
Outrée, Minerva se jura de tout raconter à Sirius au petit-déjeuner. Et de lui demander ce que voulait dire "Hermione Granger". Judy leva la main.
« Quoi encore ?
– Comment est-ce que je peux faire la lecture en silence ?
– Trouve une solution », rétorqua Severus avec une certaine mauvaise foi.
Tandis que l'enfant lisait à voix basse, il s'appuya contre le bord de la fenêtre et regarda Sirius parler à Achenar au-dehors. Il n'avait pas l'air d'être parti pour l'écorcher vivant. Tant pis, songea Severus. Puis il arrêta de regarder Sirius car son esprit partait dangereusement à la dérive. Il tira son livre de sa poche et tourna le dos à la fenêtre.
°o°o°o°
Les excuses qu'Achenar présenta debout à la table du petit-déjeuner furent rudimentaires, mais étant donné son talent pour l'expression orale, personne ne lui en tint rigueur, et surtout pas William qui souriait sous le tubercule rougeâtre qui était désormais son nez.
« Moony, tu fais la pire infirmière que j'aie jamais vue ! glissa Sirius à son ami au milieu des discussions animées des enfants.
– Il n'a pas voulu que je le soigne !
– Il fallait le forcer !
– On ne peut pas aider les gens malgré eux.
– On peut quand ils ont onze ans, Moony.
– Je me dis que quand il aura trop mal, il changera d'avis de lui-même.
– En attendant, ce pauvre garçon est défiguré !
– Eh bien, peut-être que ça sera l'occasion pour Achenar de réfléchir aux conséquences de ses actes. Tu ne lui as vraiment donné aucune autre punition ?
– Je préfère lui laisser une chance de faire la paix avec William. »
Peu enthousiaste, Remus fit une moue.
« William est beaucoup trop gentil pour son bien, je ne suis pas sûr que les pousser l'un vers l'autre soit la meilleure des idées.
– Ça ne m'étonne pas vraiment de toi…
– Et pourquoi ? s'offusqua Remus.
– Oh, rien. Tu te rappelles ce que ta mère a pu dire en apprenant que tu étais ami avec un Black ?
– C'est complètement différent ! Tu ne m'avais jamais cassé le nez ! »
Sirius roula les yeux.
« Je t'ai torturé pendant des semaines quand tu as commencé à copiner avec James. Je répandais des rumeurs sur ton compte, je cachais des mots de menaces tes affaires, je faisais exploser toutes tes potions… »
Remus fut soudain bouche bée.
« Quoi ? C'est de ta faute si j'ai été traumatisé des potions pour le restant de mes jours ?
– Hein ? Mmh ? fit Sirius en reposant d'un air très naturel la cuillère de marmelade dans son verre de jus d'orange. Ah. Haha ! J'étais persuadé que tu le savais… »
Le loup-garou fronça les sourcils avec perplexité.
« Mais enfin, pourquoi faisais-tu tout cela ?
– Parce que j'avais peur de perdre James ! C'était mon seul ami à Gryffondor et tout le monde m'évitait comme la peste dans la Maison à cause de ma famille ! »
Une incrédulité amusée se peignit alors sur le visage du loup-garou.
« Tu craignais qu'il me préfère à toi ?
– Oui, je sais, aujourd'hui ça semble idiot… Mais notre amitié démarrait tout juste, je ne pouvais pas savoir l'époque ce qu'elle deviendrait. »
Songeur, Remus finit par hocher la tête dans un soupir.
« D'accord… Laissons-leur une chance. Après tout, William semble apprécier Achenar, et c'est bien le seul. »
Satisfait qu'ils en arrivent à la même conclusion, Sirius revint à son petit-déjeuner avec plus d'entrain. En portant sa tasse de café à ses lèvres, Remus commenta avec un petit sourire :
« Tu étais tellement serpentard à onze ans…
– Oh, tais-toi. »
°o°o°o°
Pendant ce temps, Severus observait les enfants d'un regard attentif. On n'avait trouvé aucun autre serpent dans le campement que ceux découverts dans les deux maisons des filles. Si aucun indice n'avait permis d'identifier les coupables, le choix des victimes laissait à penser qu'il s'agissait sans doute de garçons pas très futés, et Severus avait sa petite idée quant à leur identité. Malheureusement, ses collègues avaient décrété unilatéralement qu'on ne pouvait pas condamner sans preuve tangible et il était strictement impossible de remporter ce débat là contre Sirius Black. Après un petit sermon général, le programme de la journée était donc revenu sur ses rails sans autre perturbation.
C'était le jour du déménagement. Les maisons à pattes de poule allaient se mettre en marche pour les emmener jusqu'au lieu du nouveau campement, qui se trouvait hors de la forêt, à proximité d'un lac. Le voyage allait prendre une bonne partie de la journée, et les enfants étaient tenus de se répartir dans les maisons et de ne pas en bouger jusqu'à nouvel ordre, devant s'occuper avec le stock de livres et de jeux de société disponible.
Ainsi, tout le monde put choisir ses compagnons de voyage, à l'exception de William et Achenar que Sirius comptait forcer à se lier d'amitié en les isolant pendant plusieurs heures dans une seule pièce (Severus prévoyait au moins un mort), et de Cassiopeia, qui voulait être avec William mais fut envoyée avec Minerva et Bettina. Seuls, les tout-petits, en raison de leur âge, allaient rester dans la bibliothèque sous la surveillance permanente d'au moins un moniteur.
« Je peux m'occuper d'eux, puisqu'ils me connaissent bien, proposa Remus. Vous pouvez vous charger de la surveillance des autres maisons pendant le trajet ?
– Nous n'avons pas vraiment besoin d'être deux pour ça, fit remarquer Sirius. Il suffit que l'un de nous fasse une ronde de temps en temps. Autant conjuguer nos forces avec les petits, ils sont vite un peu fatigants. »
Sur le moment, Severus ressentit un certain soulagement, mais Remus enchaîna :
« Tu as raison. Alors je surveille les maisons et vous deux, vous vous occupez des petits. »
Jamais contrariant quand on en avait besoin, Sirius donna son accord en haussant les épaules. Severus n'eut plus qu'à hocher la tête sans un mot.
°o°o°o°
Vers neuf heures, les maisons s'ébranlèrent et commencèrent leur voyage vers le lac en file indienne. La pluie n'en finissait toujours pas de tomber, au point que le sol se changeait peu à peu en mare de boue. Tout le monde était donc assez content de rester à l'intérieur, même si les secousses des bâtisses en mouvement n'étaient pas pour plaire à ceux qui n'avaient pas le pied marin.
« Ouuuuuuuooooooooaaaaaaaahhhhhhh ! » criaient en chœur les jumelles Rose et Violet, qui faisaient mine de tomber d'une paroi à l'autre de leur petite maison chaque fois qu'elle tanguait à gauche ou à droite, tout en riant aux éclats.
Leur amie Judy était, quant à elle, blottie dans les bras d'Eleanor qui lui caressait les cheveux.
« Tu devrais peut-être plutôt te mettre à la fenêtre et respirer l'air frais… suggérait celle-ci.
– Non… Je suis bien là, répondit la fillette d'une toute petite voix.
– Profiteuse », sourit tendrement Eleanor.
Si certaines maisons étaient ainsi occupées par des petits clans bien formés, d'autres avaient regroupé des électrons libres qui avaient alors l'occasion de faire plus ample connaissance.
« Cassiopeia, je peux jouer à te coiffer ? demanda Minerva avec un battement de cils irrésistible.
– Si tu veux, soupira la malheureuse qui ne pensait qu'à son pauvre William, laissé en pâture à la brute.
– Chouette ! Bettina, apporte-moi mes bigoudis ! »
De son côté, Achenar avait accepté de rester seul avec William pour faire profil bas, mais ne semblait pas pour autant ouvert à la discussion.
« Donc voilà ce qu'on va faire. Moi je reste là sur mon lit. Toi tu vas où tu veux mais tu la boucles. Et si tu me fais pas chier je promets de pas démolir ce qui te reste de nez. Pigé ? »
William hésita, mais hocha la tête et se plongea dans un livre. Achenar s'assit sur son lit et entreprit de tailler un morceau de bois à l'aide d'un couteau volé à la table du petit-déjeuner. Et ils n'échangèrent plus un mot pendant un long moment.
°o°o°o°
Quelques longues secondes de silence vinrent peser sur les épaules de Severus et Sirius lorsque leur troisième comparse les abandonna à leur sort. Puis Wendy ouvrit la bouche.
« Pourquoi on s'en va dis ?
– Excellente question, fit Severus. Je me demande bien à quoi cela rime, tout ce chambardement. »
Tandis que Wendy essayait de répéter toutes les syllabes de ce dernier mot dans le bon ordre, Sirius vint s'asseoir au milieu des coussins avec les petits.
« On déménage pour vous emmener dans un nouvel endroit où il y aura plein de nouvelles choses à faire. Vous pourrez vous baigner dans un lac, il y aura des animaux différents à découvrir… Ce sera super, vous verrez. »
L'air très embêté, Ulysses s'approcha de Sirius et lui murmura à l'oreille qu'il ne savait pas nager. Le moniteur s'empressa de le rassurer. C'était tout à fait normal et il y aurait des leçons pour tous les enfants dans son cas. Et même des bouées ! En quelques minutes, Sirius apaisa les craintes des enfants et leur transmit son enthousiasme.
« Qu'en penses-tu, Severus ? » demanda-t-il d'un ton amical.
L'intéressé ne put retenir une grimace agacée.
« Je ne pense pas que mon opinion puisse changer quoi que ce soit au déroulement des événements à ce stade, elle est donc sans importance.
– Severus est d'une humeur charmante, on dirait qu'il a mal dormi cette nuit, fit Sirius aux enfants.
– J'ai très bien dormi, merci.
– Ah ? Moi aussi », lui répondit Sirius avec un grand sourire.
Severus toucha son roman au fond de sa poche. Comme si de rien n'était, Sirius ouvrit un livre illustré qu'il avait ramené exprès.
« Je vous propose de découvrir ensemble ce recueil de contes conseillé par Judy.
– De quoi ça parle ? s'enquit Pasiphae en s'approchant en se traînant sur les genoux, son doudou dans les bras.
– Je ne sais pas encore… »
À quelques pas de là, Wendy prit la main de Severus.
« Viens écouter l'histoire avec moi. »
Il ne put que se plier à cette requête, et prit place sur l'une des toutes petites chaises pour enfants avec un air étonnamment digne, pour un homme dont le fessier était plus proche du sol que de ses genoux.
°o°o°o°
Dans la maison aux volets orange, Judy, Eleanor et les jumelles avaient fini par s'habituer aux secousses et discutaient à présent de l'incident de ce début de matinée. Elles vivaient comme un échec de n'avoir pas réussi à empêcher le Gang des Trois Crétins de mettre leur plan diabolique à exécution, mais Eleanor, comme toujours, sut leur remonter le moral.
Leur objectif, leur dit-elle, était maintenant de procurer à Rose et Violet de quoi finir les poupées vaudou qu'elles avaient fabriquées à l'image de leurs ennemis. Il était donc impératif de prélever des cheveux, des ongles ou du sang – ou même des cils ou des poils de nez, pouffèrent les fillettes – afin que la magie puisse opérer.
« Je vais m'occuper de Richard, décréta Eleanor, parce que ses grands airs m'impressionnent pas du tout.
– Moi c'est comme vous voulez, mais je préférerais Louis que Philip. Philip me fait un peu peur, confia Judy.
– Alors toutes les deux…
– … on s'occupe de Philip », déclarèrent les jumelles avec détermination.
Elles joignirent toutes leurs mains au milieu de leur cercle pour jurer à la vie à la mort, comme de vraies justicières, et c'est à cet instant que Remus apparut près de la porte dans un grand craquement.
« Tout se passe bien mesdemoiselles ?
– Oui Remuuuuuus » lui répondirent en chœur quatre anges rayonnant d'innocence.
Le moniteur sourit automatiquement, charmé et réconforté. La prochaine fois qu'il aurait l'idée stupide d'animer une colo, se dit-il, ce serait une colo de filles. Il n'y avait jamais de problèmes, avec les filles.
Dès qu'il fut reparti, Eleanor reprit :
« Des idées pour les faire saigner ? »
°o°o°o°
Achenar s'ennuyait ferme. Il n'était pas fait pour les jeux en intérieur, il était un homme d'aventure et de grands espaces. Au bout d'une demi-heure, n'y tenant plus, il rompit le silence.
« Mais c'est quoi là, le problème avec ton nez ? Pourquoi il est pas réparé ?
– Ça va, répondit simplement William.
– Comment ça, ça va ? T'as pas mal ? »
William haussa les épaules.
« T'occupes. Ça va passer.
– Mais t'es con ou quoi ?
– C'était ma première bagarre, rougit le garçon. Je veux un souvenir. »
Peu convaincu, Achenar continua de dévisager le nez massacré avec dégoût, et peut-être un peu de fascination morbide.
« T'es taré, mec », conclut-il en recommençant à tailler son bout de bois.
Mec. C'était la première fois qu'Achenar l'appelait autre chose que tapette, et William ne put retenir un discret sourire.
°o°o°o°
À l'issue de sa première ronde, Remus réapparut dans la bibliothèque et vint s'asseoir discrètement près de Severus. Sirius avait captivé son audience avec l'histoire pourtant assez peu conventionnelle d'une princesse qu'une malédiction changeait en homme à la nuit tombée. Le prince venu la sauver de l'enchantement ayant été retardé par un dragon particulièrement coriace, il se trouvait bien embêté, au moment de rompre l'enchantement d'un baiser, de constater que la demoiselle en détresse avait du poil au menton.
Quelque peu réconforté par l'air éberlué de Remus en entendant cette histoire, Severus lui désigna son roman, qu'il lisait discrètement pendant ce temps-là tout en prenant des notes dans un petit carnet.
« Huysmans, voilà un grand écrivain, lui souffla-t-il avec un engouement qu'on lui connaissait peu. Lui, au moins, savait parler des choses telles qu'elles le sont réellement. Ce ne serait pas chez lui qu'on parlerait d'étreinte enflammée, oh non. "Soubresauts charnels", est-ce que cela ne traduit pas à la perfection le ridicule de la chose ? Mieux encore : "l'immondice en émoi". Quel sens de la formule !
– Tu… Tu es en train de lire une scène de fesses ?! » chuchota Remus avec des yeux ronds.
Severus se décomposa légèrement.
« Non, je suis en train de lire un chef-d'œuvre de la littérature classique », se défendit-il.
Sirius leva le nez de son livre de contes.
« Dites donc, les deux pipelettes, quand vous aurez fini vos messes basses nous pourrons peut-être profiter de l'histoire ? »
Repentants, les fautifs se tinrent très droits sur leur toute petite chaise. Mais lorsqu'à la fin du conte, le prince se rendait compte qu'il préférait sa dulcinée en version mâle, Severus ne put s'empêcher de rouler les yeux.
« C'est une obsession, ma parole, marmonna-t-il pour Remus.
– Cette fin ne te plaît pas ?
– Je ne vois simplement pas quel besoin il y a de faire ce genre d'histoires pour les enfants. Un conte, c'est censé être universel. Pas militant.
– C'est juste une histoire d'amour, Severus. Il n'y a pas plus universel. »
Severus grommela en triturant son livre.
« Va dire ça à Huysmans… »
°o°o°o°
« Mais ça gêne pas ta chérie qu't'ais la gueule de traviole ? » lança Achenar, que décidément cette histoire de nez perturbait.
William rougit.
« Tu te trompes sur Cassie et moi.
– J'vois pas ce qu'elle te trouve, fit Achenar en le jaugeant du regard. T'es plus jeune qu'elle en plus, ça le fait pas.
– On est juste amis, insista William. Je pourrais lui parler si tu veux. Elle te connaît pas bien, sinon je suis sûr qu'elle serait ton amie aussi.
– Hé là, j'ai pas besoin de toi pour serrer une meuf, qu'est-ce que t'imagines ?!
– Mais Cassie est spéciale », répondit William d'un air grave.
Revenant à son bout de bois, Achenar médita cette réponse. Il savait bien que Cassiopeia était spéciale. Elle était différente de toutes les autres filles, auxquelles il n'avait absolument pas envie de parler. Les filles étaient stupides et passaient leur temps à vous regarder en chuchotant entre elles et Achenar les détestait. Il détestait aussi Cassiopeia, bien sûr, mais en même temps, il avait envie qu'elle l'apprécie, envie qu'elle l'écoute, envie d'être capable de la faire sourire. Il ne savait pas mettre des mots sur ça. L'explication la plus simple était que cela venait d'elle. Elle était spéciale.
Il regarda William du coin de l'œil. Peut-être qu'il pourrait lui être utile. Mais il était trop tôt pour lui faire confiance.
°o°o°o°
« Il était une fois trois sœurs qui étaient les filles d'un couple de fermiers. L'aînée était ambitieuse et souhaitait épouser un prince, devenir reine et gouverner un pays. La cadette aimait s'amuser et souhaitait vivre à la cour pour courir les bals et les festins. Mais la benjamine, elle, rêvait de voyager, et déclara qu'elle voulait devenir chevalier errant. »
Sous l'insistance de Sirius, Remus lisait à son tour une histoire provenant du livre de contes qu'il avait sélectionné. Il remplissait la tâche avec talent, répondant aux questions des enfants en brodant allègrement autour du récit original.
Il est doué pour raconter les histoires, réalisa Sirius. Comment ne m'en suis-je jamais rendu compte ?
Il tourna la tête et s'aperçut que Severus avait encore le nez dans son bouquin.
« Hey ! chuchota-t-il. C'est pas bientôt fini de faire l'autiste ? »
L'autre ne parut pas l'entendre. Sirius rapprocha sa petite chaise et lui donna une tape sur l'épaule, ce à quoi Severus sursauta si fort qu'il manqua de tomber à la renverse. Il se stabilisa d'un air mécontent.
« Oh, ne fais pas l'offusqué, c'est toi qui es impoli ! chuchota Sirius.
– Black, j'ai mieux à faire que d'écouter un conte pour enfants.
– Oh, arrête de faire comme si tu étais au-dessus de tout, tu veux. Je t'assure que si tu étais capable de t'enthousiasmer pour quelque chose, ta vie serait moins déprimante.
– Je m'enthousiasme, Black. Je m'enthousiasme pour ce livre, que tu m'empêches de lire. »
Avec un sans-gêne assumé, Sirius lui prit le livre des mains et l'étudia sous toutes les coutures.
« C'est un livre en français. Tu ne peux décemment pas être enthousiaste pour ça. C'est une langue aussi absurdement complexe à l'écrit qu'elle est séduisante lorsqu'elle est parlée. »
Et il ajouta dans la langue de Molière :
« Je suis sûr que tu fais semblant de lire pour impressionner Remus. »
Severus posa sur lui un regard creux.
« Je n'ai aucune idée de ce que tu viens de dire. Je n'entends pas un traître de mot de cette langue à l'oral, elle n'est faite que de sons abracadabrants.
– Sérieusement ? Je ne sais pas le lire et tu ne sais pas le parler ? »
Sirius trouvait désopilant que même dans leurs points communs, ils restent aussi radicalement différents.
« Tu crois que ça veut dire qu'à nous deux, nous sommes l'homme idéal ? »
Le visage de Severus exprima un certain scepticisme.
« Depuis quand ne te considères-tu plus comme l'homme idéal à toi tout seul ? »
Cette moquerie rudimentaire effleura quelque chose d'actuellement fragile en Sirius et il tourna un instant les yeux vers Remus.
« J'ai fini par me rendre à cette évidence, répondit-il avec de l'amertume dans la voix.
– Eh bien, tant mieux pour toi. L'humilité n'a encore jamais tué personne. Veux-tu bien me rendre mon livre ? »
Renonçant à le raisonner, Sirius hocha la tête et lui tendit l'ouvrage.
°o°o°o°
En lui passant le livre de Huysmans, l'autre lui effleura délibérément les doigts. Severus releva machinalement les yeux et croisa son regard, qui s'assortissait d'un sourire un peu en coin, mais sans raillerie, plutôt une sorte de complicité presque amicale. C'était une seule seconde, après quoi il se retourna vers Remus. Mais Severus le vit, et se sentit perturbé et agacé.
C'était incroyable. Était-il vraiment à ce point satisfait de la situation ? S'imaginait-il que quoi que ce soit avait changé ? Qu'ils allaient pouvoir miraculeusement arrêter de se haïr ? Dans quel monde est-ce qu'une telle chose pourrait se produire ? Pas celui dans lequel vivait Severus, c'est certain. Mais Sirius semblait à l'aise et joyeux. Pas embarrassé, pas hostile, pas indifférent, pas reconnaissant non plus, mais content. Presque comme s'il avait obtenu quelque chose de Severus qui changeait son statut à ses yeux. Or, Severus n'avait jamais rien donné de tel.
Penché sur son carnet, il griffonna furieusement ses notes de chapitre sans plus relever le nez vers Sirius.
°o°o°o°
Achenar finit par reposer son couteau et son bout de bois et s'approcher de William, qui releva vers lui son nez détruit.
« Est-ce que t'es loyal ? » demanda-t-il de but en blanc.
William hocha la tête sans hésiter.
« Est-ce que t'es prêt à me le prouver ?
– Comment ? Je ferai ce que tu veux.
– Ce que je veux ? T'es sûr ?
– Oui. »
Achenar le toisa un moment. Puis sourit.
°o°o°o°
Ils s'arrêtèrent pour déjeuner à un peu plus de la moitié du chemin, tout le monde ayant grand besoin d'une pause. Les enfants sortirent des maisons en courant, tant la matinée passée enfermés leur avait paru longue, mais avant qu'ils aient eu le temps de s'intéresser au nouveau paysage qui s'offrait à eux, il y eut un coup de tonnerre et la pluie reprit dru. En quelques secondes, tout le monde avait l'impression d'avoir pris un seau d'eau sur la tête et les moniteurs firent rentrer les gamins braillards dans la maison commune pour les sécher dans les douches.
Toutes ces aventures n'avaient pas épargné leur appétit et il y eut une ruée vers le réfectoire à l'annonce du déjeuner. Celui-ci, néanmoins, avait un peu souffert des secousses et des balancements de la maison à pattes de poule durant le trajet. Les pauvres elfes avaient été si bringuebalés qu'ils avaient mélangé les ingrédients de façon imprévue, servant une salade de jambon aux framboises, une quiche aux crevettes et à la crème fouettée, et de la glace à la roquette avec des tomates en coulis. Mais tout le monde avait trop faim pour s'en offusquer, et ce n'était vraiment pas si mauvais.
Après ce surprenant repas, William vint voir Remus et lui demanda de lui réparer son nez. Soulagé, le moniteur le conduisit immédiatement à l'infirmerie.
« Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?
– Achenar me l'a demandé. Il a dit que ça avait l'air de faire trop mal. »
Très heureusement surpris, Remus eut un sourire.
« Alors ça va mieux, entre vous deux ?
– Oui. Je t'avais dit qu'il était pas méchant. »
Il existait chez Remus un fond de morale judéo-chrétienne, le plus souvent mal assumé, qu'il tenait de sa mère. À cet instant, il dansait sur un nuage.
« Je pense que c'est très noble de ta part de donner le bénéfice du doute à quelqu'un qui t'a causé du tort, dit-il avec émotion. Tu l'as aidé d'une façon inestimable en faisant acte d'abnégation et en lui donnant une seconde chance. »
William le regarda d'un air légèrement consterné, mais préféra changer de sujet.
« Je pourrais avoir une potion contre la douleur ? J'ai vraiment mal dans toute la tête maintenant, grimaça-t-il.
– Bien sûr, je te prépare ça tout de suite. Installe-toi si tu veux. »
Remus lui tourna le dos le temps verser la potion dans un verre et d'y ajouter l'ingrédient final qui en activait les propriétés. Il eut peur un bref instant que le verre explose, mais tout avait été soigneusement préparé par Pomfresh et il n'en fut rien. Sirius, tu me le paieras, pensa-t-il en repensant avec un certain dépit à sa révélation du matin.
Il donna sa potion à William et lui arrangea si bien son nez qu'il n'y avait aucun moyen de deviner l'endroit de la cassure. Le garçon eut l'air un peu déçu en se voyant dans la glace.
« Ne t'en fais pas mon grand, tu en auras d'autres, des blessures de guerre », dit gentiment Remus.
William le remercia poliment, puis retourna à sa maison avant que le cortège des maisons ne reprenne sa route. Remus était véritablement heureux de cette conclusion. Si seulement il pouvait se produire un pareil miracle pour Severus et Sirius…
°o°o°o°
Les maisons avaient repris leur marche de gallinacé. Remus était reparti faire sa ronde. Sirius chantait des chansons avec les enfants. Severus avait envie de mourir.
« Severus pourquoi tu chantes paaaaas ? » vint demander Wendy en enlaçant l'une de ses jambes.
– Parce que j'essaie de lire.
– C'est quoi ce que tu liiiiis ?
– Un livre.
– Tu racontes le liiiivre ?
– Non, je ne raconte pas le livre.
– Pourquoiiiiii ?
– Parce queeeee.
– Mais allez dis siteuplé Severuuuuus. »
Ne sachant pas quoi faire à part l'envoyer paître, mais refusant de perdre son sang-froid en présence de Sirius Black, Severus contempla la gamine, qui de façon incompréhensible s'était vautrée au sommet de ses genoux osseux et balançait ses jambes l'une après l'autre dans une gesticulation improbable, apparemment destinée à donner plus d'intensité à sa requête. Il décida alors que le meilleur moyen de s'en débarrasser était de lui répondre.
« Ça parle d'un écrivain qui cherche à comprendre la nature du mal et qui s'intéresse à Gilles de Rais. Tu connais Gilles de Rais ?
– Nooooon, répondit l'enfant avec de grands yeux, anticipant déjà quelque chose d'extraordinaire.
– Gilles de Rais était un mage noir très respecté qui vivait au Moyen Âge et qui, à l'insu de tous, enlevait de petits enfants comme toi pour leur faire subir des choses horribles. Puis il les tuait, les découpait en morceaux et se servait de leurs organes pour des invocations sataniques. »
À présent immobile, la fillette en avait le souffle coupé. Content de son effet, Severus la fit se redresser sur ses petits pieds et se replongea dans son livre. Alors la petite entreprit de lui grimper carrément dessus, demandant fiévreusement :
« Et après, il se passe quoi après ? »
°o°o°o°
Dans la maison qu'il partageait avec Achenar, William déposait son butin sur le lit de son aîné. Trois rouleaux de bandages, deux flacons de potion et, étrangement, une plaque de chocolat.
« C'tait dans l'infirmerie, ça ? s'étonne Achenar.
– C'est peut-être du chocolat spécial ? » suggère William.
Il se tordait les mains dans son dos, prêt à tout pour un regard approbateur. L'autre déchira le papier de la friandise, en détacha un carré et lui ordonna de goûter. Sans hésiter une seconde, William enfourna le chocolat, attentif aux effets de l'aliment sur lui.
« Je crois que c'est juste du chocolat, déclara-t-il finalement. Peut-être que Remus est accro et en cache partout.
– Et ces potions, c'est quoi ?
– J'ai pas eu le temps de regarder mais je crois que c'est écrit dessus.
– Et alors, il faut que je passe tout moi-même ? »
William récupéra le premier flacon, le plus gros, et lut :
« "Grog au firewhisky, pour les grippes carabinées". C'est quoi du firewhisky ?
– T'es vraiment qu'un gamin, fit Achenar en lui prenant la bouteille des mains. C'est pas pour toi. L'autre, maintenant.
– J'arrive pas à lire, c'est pas des lettres normales. On dirait des runes, non ?
– Super, tu veux que j'fasse quoi avec ça ? s'agaça Achenar.
– J'ai pas eu le temps de choisir, j'ai pris des trucs au hasard ! s'excusa William.
– Et ça, tu croyais l'utiliser pour quoi ? Jouer à la momie ? » se moqua-t-il en désignant les bandages.
C'était exactement ce qui avait traversé la tête de William, mais à présent il sentait que ce n'était pas la réponse à donner s'il ne voulait pas passer pour un petit garçon idiot.
« Je pensais qu'on pourrait s'en servir comme des cordes ! improvisa-t-il. Ou bien, pour faire une blague à quelqu'un ! »
Achenar considéra leur butin d'un air songeur, puis finit par ranger le tout sous son matelas, à l'exception du chocolat qu'il cacha derrière sa table de nuit.
« Bon, c'est un peu nul mais tu t'en tires pas mal pour une première fois. »
Ce verdict clément fit bondir de joie le cœur de William, qui eut bien du mal à s'empêcher de sourire benoîtement.
« T'es sûr que Remus il a rien vu ?
– Sûr ! Il était dans un délire et tout, il racontait n'importe quoi, tout content parce que je venais me faire soigner.
– OK. J'peux pas encore t'faire confiance, faut que j'te teste plus. Mais t'es loyal, pas vrai ?
– Oui !
– Tu feras tout ce que je te dis ?
– Je le jure !
– Alors crache. »
Achenar fit couler de la salive dans sa paume et son disciple fit de même, puis ils échangèrent une poignée de main. William vivait le jour le plus heureux de toute sa vie.
°o°o°o°
Sirius n'en croyait pas ses yeux. Tous les enfants encerclaient à présent Severus et buvaient chacune de ses paroles d'un air subjugué.
« Et Gilles de Rais il les tuait comment les enfants ?
– Mais je n'en sais rien, moi ! De plein de façons différentes !
– Raconte Severuuuuus !
– Bon, euh… Eh bien, parfois il leur assénait un grand coup de bâton sur la nuque pour leur briser le cou … »
Les enfants poussèrent des exclamations d'horreur enthousiastes. Severus, malgré lui entraîné par son récit, mimait chaque exécution à l'aide de gestes un peu trop précis et expérimentés au goût de Sirius.
« Ou bien il les écartelait, ce qui consiste à tirer sur les bras et les jambes d'une personne jusqu'à ce qu'ils s'arrachent de son corps… »
Cris de douleur hilares dans l'assistance.
« Ou sinon, il leur coupait la tête et les suspendait par les pieds pour recueillir leur sang…
– Et il le buvait ? demanda Pasiphae.
– Oui. »
Remus revint au milieu de hurlements de dégoût ravis.
« Qu'est-ce qui se passe ici ?!
– Snape est en train de changer les enfants en psychopathes.
– Ah bon ?
– Il leur parle de Gilles de Rais.
– Gilles de Rais. Gilles de Rais. Le tueur en série médiéval, ce Gilles de Rais là ?
– Celui-là même.
– Mais il est fou ?
– De toute évidence. Mais les gosses adorent. »
Par déformation professionnelle, Severus précisait machinalement :
« Le sang humain est aussi très utilisé dans les potions en magie noire. On appelle cela la magie du sang, et c'est l'une des plus puissantes qui soient.
– Mais à la fin, Gilles de Rais il se fait attraper ? s'enquit Ulysses avec inquiétude.
– Eh bien, oui, après avoir tué une centaine d'enfants il s'est fait arrêter et on l'a pendu et brûlé en place publique. »
Sidéré, Sirius laissa échapper un éclat de rire au milieu des hourrah.
« Enfin Sirius, il n'y a pas du tout de quoi rire ! s'alarma Remus. Euh, les enfants ? Les enfants, que diriez-vous de mettre de la musique ? »
Tandis que Remus s'occupait de leur changer les idées avec un best of des Smiths, Sirius s'approcha du conteur qui s'était relevé.
« Tu es incroyable, s'amusa-t-il. Tu racontes des histoires d'enfants démembrés à des orphelins de guerre.
– Ce sont eux qui m'ont demandé… Je n'y peux rien si ces gosses sont morbides. »
Sirius haussa les épaules avec un sourire de garnement malicieux.
« Oh tu sais, moi, ça m'est égal. C'est Remus qui s'occupe des petits quand ils ont des cauchemars la nuit ! »
Loin d'être amusé, Severus le regardait fixement en secouant la tête comme s'il refusait d'en croire ses oreilles.
« Bordel, Black.
– Quoi ?
– Fous-moi la paix. »
°o°o°o°
Ils arrivèrent au nouveau campement en milieu d'après-midi. Le beau temps était enfin revenu, et le lac devant lequel les maisons s'étaient disposées en arc de cercle scintillait de façon idyllique. En moins d'une demi-heure, tout le monde ou presque s'ébattait dans l'eau, se délassant du long enfermement qu'avait nécessité le voyage.
Remus hésita à en profiter aussi, mais il laissa ce plaisir à Sirius et opta pour celui de la compagnie de Severus, assis à l'ombre des arbres, son éternel roman entre les mains.
« Alors, ça avance ?
– Je commence à en voir le bout.
– Déjà ?
– J'en avais déjà lu une partie, je n'ai guère de mérite.
– Question de point de vue », sourit Remus.
Ils restèrent silencieux tout un moment, surveillant les enfants, sans que Severus ne fasse mine de reprendre sa lecture.
« On dirait que ça ne s'est pas trop mal passé avec Sirius, aujourd'hui.
– Je suppose que c'est une façon de le voir…
– Je me trompe ? »
Severus soupira et se passa une main sur le visage.
« Disons qu'il pousse ses efforts de paix un peu loin à mon goût. Son hypocrisie ne connaît-elle aucune limite ? »
Remus eut un petit rire.
« Hypocrisie ? Sirius ? Non. On peut l'accuser de beaucoup de choses, mais il est toujours sincère. Très sincère. Trop sincère.
– Personne n'est toujours sincère, grommela Severus.
– Si tu veux, je peux te dresser la liste des emplois qu'il a perdus à cause de cela, et on en reparlera. Honnêtement, je crois que c'est la seule raison pour laquelle il n'a pas fini à Serpentard à Poudlard : cet homme est incapable de faire semblant. »
Severus haussa un sourcil.
« Oh, donc je suis nécessairement un hypocrite ?
– Non, je ne dis pas que c'est ta qualité déterminante, mais tu dois admettre que tu es capable de feindre l'amabilité pour obtenir quelque chose ou éviter des ennuis. Comme tous les gens normaux. Moi le premier. C'est difficile de vivre en société autrement. »
Il y eut un silence. Remus tourna et retourna une phrase dans sa tête, puis se décida à parler.
« Tu n'es pas obligé de me croire, mais je t'apprécie sincèrement, Severus. Je ne suis pas hypocrite sur ce point-là. »
Le professeur de potions eut un sourire moqueur.
« Oh, je le sais, Lupin. »
Remus sentit ses joues s'empourprer.
« Comment ça ?
– J'ai fini par comprendre quel genre d'homme tu es.
– Quoi, quel genre d'homme je suis ?
– Tu es un masochiste.
– Pardon ?!
– C'est l'évidence. Il suffit de voir ce qui te sert de meilleur ami pour s'en rendre compte. »
Remus ne put retenir un rire un peu coupable.
« Ce n'est pas vrai…
– C'est la seule explication.
– Pour t'apprécier il faut être masochiste ? »
Severus eut une hésitation et son sourire s'affadit.
« Je me moque qu'on m'apprécie ou non, Lupin. Je n'offre en retour ni gratitude, ni confiance, ni estime. Encore moins de l'amitié. Dès lors, quel intérêt ? »
Remus fit la grimace tandis qu'un rayon de soleil lui arrivait dans les yeux.
« Je pense qu'on apprécie les gens pour ce qu'ils sont, pas pour obtenir quelque chose d'eux. »
Severus posa sur lui son regard d'un noir sans fond.
« Alors pourquoi me le dis-tu ? »
°o°o°o°
L'insomnie était revenue, comme au premier jour. Severus croyait devenir fou. Ne pas réfléchir était une tâche finalement assez facile en journée, mais au cœur de la nuit, que lui restait-il pour distraire son esprit ? Se lever et sortir était exclu s'il ne voulait pas tomber sur la personne qu'il était déterminé à éviter. Alors, malgré lui, il laissait ses pensées vagabonder et retomber inévitablement sur la source de son embarras.
Au cours de sa pénible existence, Severus avait accepté au moins deux vérités importantes sur lui-même qui le distinguaient de la masse de ses soi-disant pairs.
La première, essentielle, était qu'il était repoussant. Certes, il en existait probablement d'encore plus laids que lui, et après tout on ne demandait pas aux hommes d'être beaux, mais cela ne tenait pas seulement à son physique ingrat. Il portait en lui un tel mépris de l'humanité que tous ceux sur qui il posait le regard se sentaient indésirables et, inconsciemment, se protégeaient en le rejetant de tout leur être. Parce que les autres avaient besoin d'être acceptés, estimés, aimés. Ils n'avaient pas appris, comme Severus, à vivre en autarcie avec eux-mêmes, à s'évaluer selon leur propre échelle de valeurs, et il lui était difficile de comprendre comment on pouvait vivre en se laissant ainsi constamment redéfinir par le regard d'autrui. Il n'était d'ailleurs pas rare d'observer que la haine qu'on lui vouait était proportionnelle au manque d'estime personnelle de l'individu concerné. Sirius Black en était, notamment, un parfait exemple.
La seconde vérité était que Severus ne possédait pas de connexion intime avec son propre corps. Durant sa scolarité à Poudlard, il avait pu constater que le dessous de la ceinture confinait à l'obsession chez les garçons de son dortoir. Incapable de comprendre ce qu'ils pouvaient bien trouver de si enthousiasmant à entretenir le plaisir futile et prévisible de leurs parties intimes, il avait dans un premier temps écouté leurs conversations avec beaucoup de dégoût, avant de s'isoler tout à fait. Philosophe, il avait supposé que tomber amoureux très jeune lui avait épargné cet âge bête où l'on s'émerveille inlassablement de voir un morceau de chair inesthétique se lever tout seul en l'air, comme s'il s'agissait du plus formidable des tours de magie. Bien sûr, même pour lui, la nouveauté avait eu quelque chose de divertissant au début, mais il en avait vite fait le tour. Severus préférait de loin s'émerveiller de tout ce qu'était Lily Evans et c'était une source de joies bien moins monotones. Il avait cru un temps qu'ils pourraient se marier et qu'alors toutes ces histoires de morceaux de chair trouveraient enfin un sens, mais prendre la mesure de sa propre laideur lui avait fait douter de ce rêve, puis tout s'était enchaîné de la pire des façons et, quoi qu'il ait pu tenter d'expérimenter à l'époque où la vie les avait séparés, la mort de la seule femme qu'il avait jamais aimée avait mis un point final à sa relation avec cette partie de son anatomie. Depuis, il se contentait d'observer le comportement des autres, du même œil circonspect avec lequel il s'informait sur le mode de reproduction des gastéropodes. Il peinait à comprendre comment certaines personnes se laissaient emporter par leur désir en dépit du bon sens, comme si c'était plus fort qu'elles. Par quelle improbable suite de circonstances accidentelles deux corps pouvaient-ils mettre en œuvre la mécanique complexe de l'accouplement sans que l'esprit ait mille occasions d'intervenir pour tout arrêter avant qu'il ne soit trop tard ? Et comment en arrivait-on à mettre en jeu son mariage, ou son travail, ou quoi que ce soit d'important, pour un motif aussi vain et fugace que la luxure ? Et bon sang, comment pouvait-on trouver qu'une colonie de vacances pour orphelins de guerre était un lieu propice aux ébats de ce genre ? De toute évidence, Sirius Black était encore une fois un représentant typique de cette espèce à laquelle Severus n'avait pas l'impression d'appartenir.
Jusqu'à hier soir.
Dans les faits, il n'y avait pas grand-chose à se rappeler. Deux paires de mains s'égarant comme par erreur sur le corps de l'autre, fiévreuses, indépendantes de toute forme de raison. L'autre, un être en peau de nuit, invisible, guère plus qu'une présence incroyablement vivante. Un plaisir brutal. Cela n'avait pas pu durer plus de quelques minutes en tout. Trois fois rien.
On ne pouvait nier qu'il y avait une sorte d'ironie savoureuse à ce que les deux grandes vérités de Severus fussent ébranlées par nul autre que Sirius Black. Mais, quoique grand amateur d'ironie devant l'éternel, Severus n'était pas homme à se laisser dépouiller de ses convictions si facilement. A fortiori par Sirius Black. Il ne comprenait pas ce qui avait pu se produire, mais il avait au moins la certitude que cela ne se reproduirait pas.
°o°o°o°
Sirius était éveillé lorsque Severus arriva près du feu de camp. Il n'avait pas encore fait son nid sur ce terrain nouveau, humide des pluies de la journée. Il craignait de devoir dormir en intérieur à nouveau. Ne pas dormir ne résolvait pas vraiment le problème, mais au moins il profitait de la nuit à la belle étoile et des reflets de lumière dansant à la surface du lac.
« Je croyais que tu voulais être tranquille, marmonna-t-il lorsque Severus prit place devant le feu.
– J'ai besoin d'air. »
Sirius étudia le visage de l'homme à la lueur des flammes. Il semblait particulièrement las et ne le regardait pas. En fait, il ne l'avait pas regardé ni ne lui avait adressé la parole depuis leur arrivée au nouveau campement. Sirius était vexé comme un pou.
« Je ne comprends pas pourquoi tu m'en veux, lâcha-t-il après un long silence.
– Je ne vois pas ce que tu veux dire.
– Vraiment ? »
L'autre posa sur lui un regard insondable qui le mit mal à l'aise. Jetant un morceau de bois dans le brasier, il répondit d'un ton bougon :
« Tu m'as quand même un peu envoyé chier. »
Severus leva les yeux au ciel.
« Et en quoi est-ce que cela change de l'ordinaire ?
– Il me semblait qu'on commençait à sortir un peu de l'ordinaire et que c'était pour le mieux. »
Une stupéfaction totale et complètement surjouée se peignit sur le visage de Severus.
« Ah oui ? Il aurait fallu me tenir au courant de ce petit scénario qui se jouait dans ta tête, parce que je n'y étais pas du tout. »
Sirius poussa un soupir de découragement.
« C'est vraiment ce que tu veux ? Répéter indéfiniment les mêmes disputes minables ?
– Donne-moi une bonne raison pour que ça change. »
Sirius avait envie de lui rappeler leur petite interaction nocturne et de lui expliquer qu'il avait toujours, toujours entretenu d'excellentes relations avec ses amants, mais il se retint à temps en se doutant que quoi qu'il arrive, Severus ne considérerait jamais appartenir à cette catégorie de personnes.
« Mais enfin, il faut bien avancer à un moment ou à un autre, non ? On ne va pas rester bloqués à Poudlard toute notre vie !
– Étant donné que nous sommes tous les trois professeurs à la rentrée, je crains que si.
– Tu comprends très bien ce que je veux dire ! Enfin merde, ça n'a aucun sens tout ça ! Le passé c'est le passé ! On approche de la quarantaine, il serait peut-être temps de tourner la page !
– Parce que tu crois qu'il y a une nouvelle page possible pour moi à ce stade ? Qu'est-ce que c'est, l'avenir que tu imagines pour moi ? Je n'ai jamais quitté Poudlard, Black, je n'ai jamais eu autre chose que ça. Je n'ai tenu tout ce temps que pour la vengeance et aujourd'hui, il ne me reste rien. Ma vie entière n'est qu'une longue rivière de purin et tu y es tout sauf étranger. Est-ce que je devrais oublier en claquement de doigts tout ce qui a mal tourné pour moi par ta faute ? »
Une colère outrée s'éleva en Sirius, qui commença à s'emporter.
« TU as une vie de merde ? Tu veux vraiment qu'on compare nos vies et qu'on décide lequel des deux a le plus de chances de s'en tirer ?
– Je ne suis pas responsable de ton emprisonnement, Black !
– Voldemort ne se serait jamais mis en tête de commettre les meurtres dont j'ai été accusé si tu n'avais pas été là !
– Et tu crois que faire Mangemort était mon rêve de gamin ? Est-ce que tu sais comment tu aurais tourné si tu n'avais pas eu tes merveilleux amis, petit Black ?
– Tu veux dire mes merveilleux amis assassinés juste avant mes douze années à Azkaban, puis ma vie de fugitif traqué jour et nuit ? C'est à eux que tu penses ?
– Et tu crois que j'ai eu une meilleure vie qu'à Azkaban, à traîner dans ces cachots moisis la culpabilité de la mort de la seule personne qui ait jamais compté à mes yeux, à me racheter en gâchant mes talents pour enseigner à d'insupportables morveux ignares et à risquer ma peau en jouant les agents doubles ?
– Tu avais au moins la possibilité de faire quelque chose de ta vie, c'était ton choix de la gâcher pour rendre hommage à une morte !
– Et selon vous, c'est beaucoup plus joyeux d'être un loup-garou ?! »
Sirius et Severus se retournèrent d'un bloc. Remus se tenait derrière eux, les mains sur les hanches, l'air fâché, ébouriffé et pas très bien réveillé.
°o°o°o°
Remus n'en croyait pas ses yeux. Que faisaient ces deux imbéciles à se chamailler à une heure pareille ? Ils allaient réveiller les enfants ! Ah ça, il aurait dû se douter qu'une journée entière sans dispute, c'était trop beau pour être vrai ! Après tout, n'était-il pas le seul adulte de cette fichue colo ?
« Vous avez la moindre idée de ce que c'est que d'avoir une maladie qui fait de vous un monstre ? À votre avis, combien il y a eu de pleines lunes depuis la mort de James et Lily ? Plus de deux cents. Devinez combien d'entre elles j'ai passées seul au fond d'une cave à me mutiler pour satisfaire mon besoin de sang ! Et dites, vous croyez que j'en ai retrouvé beaucoup, des amis, après avoir perdu tous ceux que j'avais en l'espace d'une soirée ? Oh, et vous pensez que ça se passe comment au juste, la vie sentimentale d'un sorcier loup-garou gay ? Avec ces trois contraintes, vous pouvez être sûrs que les partenaires abondent ! Quant à avoir une carrière professionnelle, est-il utile de préciser que c'est impossible ? Dès lors qu'on est légalement obligé de mentionner sa qualité de lycanthrope auprès des employeurs sorciers, on ne fait jamais fait très bonne impression aux entretiens d'embauche. Alors je ne gagne peut-être pas à votre petit concours de l'existence la plus pathétique, mais aujourd'hui nous en sommes tous exactement au même point : nulle part. Maintenant, ça suffit, je ne veux plus vous entendre. Allez vous coucher. »
Il tendit un bras autoritaire vers leur maison. Les deux hommes se levèrent et s'y rendirent sans discuter. Quelques minutes plus tard, ils étaient chacun sagement au fond de leur lit respectif. Satisfait et épuisé, Remus retourna avec soulagement dans les bras de Morphée.
°o°o°o°
Les bruits près du lac étaient très différents de ce qu'ils entendaient dans les profondeurs de la forêt. Les clapotis de l'eau remplaçaient le vent dans les feuilles. Les animaux nocturnes étaient plus discrets, plus lointains. Néanmoins, aux oreilles de Severus, le résultat était le même : le silence ici était un vacarme.
Il ne savait pas combien de temps il avait passé à chercher le sommeil lorsqu'il perçut un mouvement près de son lit. Les rideaux bougèrent au passage d'une silhouette sombre. Il se redressa aussitôt, baguette à la main. Dans le noir complet, l'odeur tellement caractéristique de Sirius lui emplit les narines comme un parfum capiteux et réveilla en lui les fantômes de sensations fugaces et déroutantes.
« Bla… »
Les doigts rugueux de l'homme se posèrent sur ses lèvres, puis glissèrent le long de sa gorge, cherchant à tâtons le col de son pyjama. Il s'en saisit fermement pour l'attirer hors du lit. C'était irrésistible, cette façon sans détour d'exprimer le désir, tellement loin des jeux de dupe et des manipulations. C'était fort, entier, sincère. Fantastiquement simple.
Severus se leva comme un somnambule et se laissa entraîner, sans volonté, dans l'obscurité insondable. Il comprit au dernier instant qu'ils entraient dans la salle de bain, ne laissant qu'une porte, un mur fin entre Remus et eux. C'était impossible. Rigoureusement hors de question. Il songea à protester tandis que les boutons de son pyjama sautaient les uns après les autres et que sa peau découverte recevait la caresse rude d'une paume accidentée. Cette idée ne le quitta pas alors qu'une main se glissait dans son pantalon, et pas plus lorsqu'il comprit quelle direction prenait la bouche qui goûtait son torse. Pourtant, les mots ne franchirent jamais ses lèvres.
