Chapitre 9 : 17h50

Sylvie était sortie prendre l'air dans le jardin de l'hôpital. Elle s'était posée sur un banc, regardant inlassablement dans le vide avec les yeux humides et rouges, les larmes roulant sans discontinuer sur les joues. Elle ne pouvait pas croire qu'une chose pareille venait d'arriver. Pas maintenant, pas aujourd'hui. Pas Kelly. Son Kelly. Pourquoi avait-il eu un accident ? Est-ce qu'il l'avait provoqué ? Est-ce qu'il lui avait menti ? À elle ? Alors qu'ils s'étaient promis de ne jamais se mentir ? Elle ne savait pas trop quoi penser sur le moment, envahie par cette tristesse soudaine. Très vite, Gabby la rejoignit, s'asseyant à côté d'elle et la prenant dans ses bras.

« Sylvie... Je suis sincèrement désolée... »

C'était sincère, même si au fond d'elle, elle était quelque peu soulagée : Matt devait recevoir un cœur dans les délais et pourrait vivre à ses côtés jusqu'à la fin de leur vie. Mais ce moment de deuil contrastait avec ce soulagement intérieur.

« Gabby... Je sais que tu es désolée, vraiment... Mais tu devrais être soulagée non ? Matt va recevoir le cœur de celui que j'aime ! Tu devrais être la plus heureuse femme du monde ! », lança-t-elle en rompant l'étreinte.

Brett était à présent à la fois triste, et en colère. Triste de perdre l'être aimé, en colère de voir Gabby essayer de lui remonter le moral alors qu'elle faisait tous les bénéfices de cette mort injuste. Elle soupira, baissant la tête.

« Tu as raison, je devrais être heureuse. Mais Kelly était mon ami, et c'était un frère pour Matt. Je n'arrive pas à croire qu'il ait fait ça pour le sauver... », avoua-t-elle.

« Pourquoi il a fait ça ? Il... Il y a une mois on s'est disputé. J-je... Je voulais qu'il aille voir Matt et... Et il s'est mis en colère, criant qu'il se sentait coupable de ne rien pouvoir faire ».

Les pleurs de Sylvie redoublèrent d'intensité. Gabby ne savait absolument pas quoi répondre en réalité. Elle était aussi désemparée que sa meilleure amie. Incapables de prononcer un seul mot, elles ne dirent rien, continuant à être dans les bras l'un de l'autre. Environ cinq minutes plus tard, Sharon vint à leur rencontre.

« Sylvie, Gabby. Je suis sincèrement désolée pour la perte que vous subissez ».

Se redressant, elles essuyèrent toutes les deux les larmes coulant sur leurs joues respectives.

« Vous venez ici pour me convaincre de donner à Matt le cœur de Kelly ? »

« Je ne suis pas là que pour cela. Je suis là pour vous expliquer son choix ».

Brett ouvrit ses yeux, les plongeant dans le regard de Sharon, perdue et perplexe.

« Lorsque Kelly a été mis au courant de la situation que traversait Matt, il a demandé immédiatement au docteur Rhodes de réaliser un test de compatibilité. Et quelques jours plus tard, nous avons reçu les résultats : il était compatible à 87%, ce qui est assez pour réaliser une greffe cardiaque ».

Elle laissa le temps aux deux femmes devant elle de digérer la nouvelle avant de continuer.

« Depuis ce moment, Kelly a tout mis en place pour que si nous échouions à trouver un cœur pour Matt dans les délais, il puisse lui donner le sien. Il a fallu qu'il signe des documents, qu'il écrive un testament, ses volontés. Il a même autorisé le prélèvement de tout organe intact pour que d'autres personnes puissent bénéficier de son hypothétique sacrifice. Il a tout organisé ».

Malgré le fait d'avoir essuyé les larmes, elles continuaient de couler sur les joues de Brett et Dawson. C'était plus forte qu'elles. Savoir que Kelly avait fait tout cela sans leur en parler les choquait terriblement et profondément.

« Pourquoi il ne nous a rien dit ? »

« Il ne voulait pas vous préparer à cette éventualité. Il ne pouvait pas vous regarder dans les yeux et vous dire que si on ne trouvait pas un cœur pour Matt, il allait sacrifier sa vie pour lui en fournir un. Il ne voulait pas vous causer plus de stress alors que vous portez l'enfant de Matt », expliqua-t-elle en parlant directement à Gabby. « Et il ne voulait pas vous donner l'opportunité de douter sa décision. Car il savait que vous alliez faire votre maximum pour le dissuader de faire une chose pareille », développa-t-elle en regardant Sylvie. « Il ne voulait pas vous infliger une telle douleur, et il ne voulait pas s'infliger cela non plus ».

Kelly avait en réalité tout compris : il savait que Sylvie allait essayer de le convaincre de ne pas donner sa vie pour Matt et de rester à ses côtés. Et il savait aussi que cette nouvelle pouvait causer encore plus de stress à Gabby et pouvait conduire à la perte du bébé. Il avait tout prévu d en deux mois à peine. Et Brett savait que s'il avait tout planifié, alors elle devait elle aussi aller jusqu'au bout et autoriser la greffe. Car c'était ce qu'il avait voulu dès le départ.

« Est-ce que... Est-ce que je peux le voir ? »

Sharon commença à acquiescer avant de se raviser.

« Bien sûr. Venez avec moi ».

Toutes trois se levèrent pour rentrer à nouveau dans les urgences de l'hôpital. La directrice de l'hôpital les emmena dans la salle de trauma deux, celui où se trouvait Kelly. Sharon ouvrit la porte puis le rideau, exposant aux yeux de tous ce spectacle inimaginable. Sylvie passa sa main droite sur sa bouche, retenant un énième sanglot tout en s'approchant.

« Oh mon Dieu », laissa échapper Gabby.

Le visage de Kelly était souillé par le sang malgré les efforts des infirmières pour le nettoyer, un tube venait obstruer sa bouche et sa gorge pour permettre à une machine de respirer pour lui. Il y avait aussi des fils attachés à son front et reliés à un électroencéphalogramme mesurant son activité cérébrale, son torse meurtri était exposé et trois autres fils étaient posés sur sa poitrine pour mesurer son rythme cardiaque, un tensiomètre entourait son bras droit et une multitude d'intraveineuses venaient se rejoindre sur son bras afin de le maintenir en vie. La scène était très dur à supporter, que ce soit pour Gabby comme pour Sylvie, et encore plus pour cette dernière. Elle passa alors sa main libre dans les cheveux de celui qu'elle aimait plus que tout, ne retenant plus ce sanglot. Elle versa quelques larmes, respirant profondément.

« Et... Et vous êtes surs qu'il est... Enfin, je veux dire... »

Le docteur Rhodes étant venu auprès de Sharon et Gabby comprit ce que Sylvie voulait savoir sans qu'elle puisse finir sa phrase.

« Il n'a aucun réflexe, ni de réaction à la douleur », commença-t-il à expliquer. « Et le scanner ainsi que l'EEG ne montrent aucune activité cérébrale. Kelly... Kelly est bel et bien cérébralement mort ».

Sylvie ferma les yeux et laissa les larmes tomber à pic. Kelly n'allait jamais lui revenir. Pendant plus d'un mois, il avait tout préparé dans l'éventualité de ce moment. Brett comprit qu'il fallait maintenant aller jusqu'au bout. Pour Kelly, pour celui qu'elle aimait. Parce que si elle n'acceptait pas, Gabby allait vivre avec cela toute sa vie. Elle allait vivre dans le désespoir de ne plus avoir l'être aimé avec elle pour élever leurs deux enfants. Et elle-même allait vivre dans le remord de n'avoir pas continué le combat de Kelly. Elle était décidé. Elle prit une grande inspiration et tourna la tête vers la sortie, faisant face aux regards de tous.

« Faites-le. Kelly a fait cela pour sauver Matt. Alors sauvez-le. Et n'échouez pas ».

« Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour ne pas échouer. Pour Matt. Et pour Kelly ».

Brett secoua très légèrement sa tête de haut en bas tout en pleurant, passant sa main une toute dernière fois dans les cheveux de Kelly. Elle se pencha afin d'embrasser l'homme qu'elle aimait, celui qui venait de sacrifier toute sa vie future avec elle pour permettre à Matt de continuer la sienne auprès de Gabby et de sa fille Eliza, mais également auprès de ce futur enfant dont il ne connaissait pas encore l'existence.

« Il faut faire vite. Dans quelques dizaines de minutes, on ne pourra plus faire cette opération, et je pense que Kelly n'aurait jamais accepté cela ».

Sylvie laissa échapper un petit rire, continuant de pleurer.

« Ouai, il ne nous pardonnerait pas », confirma-t-elle.

Elle regarda le lit dans lequel reposait son amour s'éloigner, prenant la direction du bloc opératoire. Très vite, celui de Matt suivit, allant dans cette même pièce lugubre afin de réaliser la greffe. À dix-huit heures, la greffe ne pourrait plus avoir lieu, et il était déjà dix-sept heures.


Dans la salle d'opération principale, les infirmières étaient en train de s'activer pour réunir tout le matériel nécessaire et installer Matt afin de commencer l'opération immédiatement après que le cœur de Kelly ait été viabilisé par l'équipe de prélèvement. Dans la seconde salle juste à côté, le deuxième groupe d'infirmières s'activaient également pour réaliser les préparatifs. Tous les médecins allant réaliser l'opération étaient en train de se laver les mains et de s'habiller. En moins de quinze minutes, les salles étaient prêtes, de même que les médecins. Le docteur Hemera, le second chirurgien cardio-thoracique de l'hôpital agrippa alors un scalpel et leva la tête vers l'horloge.

« Heure de l'incision : 17h20 ».

Il commença alors son travail : il cisailla le torse de Kelly, de la base de son cou jusqu'au niveau de son estomac. Il coupa ensuite les muscles de la paroi thoracique afin d'atteindre son sternum. Une fois fait, une infirmière lui passa alors une scie pour trancher l'os en deux et ainsi atteindre le cœur.

« Écarteur ».

Plaçant l'écarteur dans la plaie, le second chirurgien assistant le docteur Hemera tourna la vis servant de manivelle afin d'accéder directement au muscle cardiaque. Le chirurgien continua de découper les dernier muscles le séparant du précieux organe.

« Aspiration s'il vous plaît », demanda-t-il alors à son assistant.

Même si la pièce était climatisée, la tension était palpable parmi l'équipe chirurgicale. Le docteur Hemera sentit quelques gouttes de sueur partir de son front, tout de suite essuyées par une infirmière non loin de là.

« Merci ».

Il vérifia alors le cœur : avant toute greffe, le chirurgien devait déterminer si le cœur était réellement viable, c'est-à-dire pas de lésions apparentes ni de contusions, et contractions normales du cœur. Il plongea ses mains dans la poitrine de Kelly, retournant le cœur et le prenant en main pour vérifier et revérifier. Remarquant que c'était le cas, sans tourner la tête ni la lever, il s'adressa alors à l'équipe coordinatrice, permettant une synchronisation optimale entre l'équipe médicale s'occupant de Kelly et celle qui avait la charge de Matt.

« Prévenez le docteur Rhodes que nous sommes presque prêts. Il peut commencer à opérer de son côté en vue de recevoir le cœur ».

« Tout de suite ».

L'infirmier prit alors le téléphone en main pour prévenir la salle voisine. Après avoir raccroché, il expliqua alors que l'équipe prenant la relève était prête elle aussi à recevoir le greffon.

« Très bien. Alors on continue. Cardioplégie ».

C'était l'une des étapes cruciales du prélèvement : arrêter le muscle cardiaque.

« Et préparez aussi les clampes. Il faudra faire vite et bien », continua-t-il.

Le médecin assistant s'empara de la seringue contenant la forte dose d'ions potassium permettant d'arrêter le cœur. Le docteur Hemera clampa l'aorte afin que l'autre médecin puisse introduire l'aiguille dans la racine aortique sans problème. Il injecta alors le produit pendant le chirurgien en charge de l'opération regarda la pendule. Le rythme cardiaque résonnant dans la pièce s'arrêta subitement, faisant crier le moniteur continuellement.

« Heure de la mort : 17h50 ».

Une infirmière coupa le son du moniteur afin de permettre à l'équipe de continuer l'opération dans le calme malgré la pression sur les épaules. Hemera prit une grande inspiration avant de continuer.

« Clampe ».

Une assistante lui en tendit un qu'il prit rapidement tandis qu'une deuxième assistante en donnait un autre au deuxième médecin.

« Clampez les veines caves, je m'occupe des veines et de l'artère pulmonaires ».

L'assistant, le docteur Manfred, hocha la tête et continua son approche. Il clampa les deux veines caves alors qu'Hemera bloquait les veines pulmonaires, puis l'artère pulmonaire. Ils prirent tous les deux une grande inspiration.

« Ciseaux ».

Une infirmière vint pomper une nouvelle fois la sueur s'agglomérant sur le front des deux médecins alors qu'une autre passa une paire de ciseaux au chirurgien titulaire, Manfred s'occupant de l'aspiration. Il sectionna les veines une par une, jusqu'à pouvoir sortir le cœur du thorax de Kelly. Il posa délicatement le précieux greffon dans le bac de glace porté par l'infirmer de l'équipe de coordination.

« Amenez tout de suite le greffon au docteur Rhodes pendant qu'on prélève les autres organes. Il reste très peu de temps ».

Il acquiesça et sortit immédiatement de la salle d'opération pour entrer dans la seconde. Le docteur Hemera avait raison : il ne restait que cinq minutes.


Pendant que les docteurs Hemera et Manfred s'occupait de prélever le cœur de Kelly, le docteur Rhodes préparait mentalement son équipe.

« Nous n'aurons le droit qu'à un seul essai ici, et il faudra aussi faire vite afin de ne pas dépasser les dix-huit heures. Après cette heure, il ne sera pas possible de greffer ce cœur sur Matt et il ne sera plus viable. Il faut qu'on puisse le préparer pour recevoir le greffon dans les plus brefs délais et réparer ce qui peut l'être avant d'installer le nouveau cœur. Allez. On s'y met tout de suite ».

Il frappa dans ses mains pour encourager son équipe et les mettre au travail. L'avantage principal était que Matt était déjà sous circulation extra-corporelle, et de ce fait l'opération allait sans doute se terminer plus tôt qu'à l'accoutumée. Chacun se mit en place afin de commencer l'opération. Le téléphone sonna et l'une des infirmière de l'équipe de coordination décrocha.

« Le docteur Hemera a presque fini et dit que vous pouvez commencer l'opération de votre côté ».

« Très bien ».

Elle raccrocha alors que Connor prit une grande inspiration et tendit sa main.

« Scalpel sil vous plaît ».

Une fois en main, il regarda lui aussi l'horloge pour annoncer l'heure.

« Heure de l'incision : 17h37 ».

Il fit également une grande incision partant de la base du cou jusqu'à l'estomac, découpant les muscles périphériques. Ensuite il prit la scie pour couper le sternum en deux, écarter les deux parties de sa cage thoracique et ainsi atteindre le cœur inactif de Matt.

« Clampe s'il vous plaît ».

Il s'empara de celui qu'on lui tendait, et son assistant fit de même. Will avait insister à faire l'opération avec le docteur Rhodes afin de l'assister. Ayant été formé en chirurgie traumatologique, il connaissait déjà une partie de la procédure et il pouvait donc être d'une grande aide pour Connor. Lui aussi prit un clampe en main, attendant les instructions de Connor.

« Docteur Halstead, vous allez clamper les veines caves en aval des canules du bypass, le plus délicatement possible ».

Il acquiesça enfonçant sa main dans le thorax de Matt pour réaliser le clampage des deux veines. Une fois fait, Connor clampa l'artère pulmonaire.

« Encore des clampes », ordonna Connor. « Et une aspiration ».

Prenant un nouveau clampe en main, Will attendit que l'infirmier assistant finisse l'aspiration pour continuer.

« Maintenant vous allez clamper les deux veines pulmonaires de votre côté pendant de je fais les deux du mien ».

Une infirmière vint éponger le front des deux chirurgiens pour leur permettre de continuer l'opération. Will continua en restant le plus calme possible malgré son cœur qui battait à cent à l'heure dans sa poitrine. Il avait les mains moites, se demandant comment Connor pouvait garder son sang froid dans une situation pareille. Il prit une grande inspiration et passa à nouveau sa main dans la plaie afin de clamper les deux veines tandis que Connor réalisait la même chose de son côté.

« Un dernier clampe ».

Connor le prit en main et clampa la dernière veine : l'aorte.

« Pression sanguine en baisse à 8/5 », annonça alors une infirmière.

« J'augmente la vitesse de rotation des pompes régulatrices », informa l'assistant en charge de veiller au bon fonctionnement de la circulation extra-corporelle.

Il augmenta alors le débit de régulation afin d'augmenter la pression sanguine de Matt.

« La pression remonte. 10/7 ».

Une vague silencieuse de soulagement traversa la salle climatisée.

« Les constantes sont stables », rassura l'infirmière, permettant aux deux médecins de continuer la procédure.

« Ciseaux s'il vous plaît ».

Deux infirmières préparèrent les ciseaux, les tendant à chacun des deux collègues et amis.

« Vous allez maintenant couper en aval des clampes ».

Will fit ce que Connor demandait, s'occupant d'abord des deux veines caves puis des deux veines pulmonaires de son côté pendant qu'il faisait de même près de lui. Ensuite, le docteur Rhodes sectionna l'aorte et l'artère pulmonaire afin que le docteur Halstead puisse prendre le cœur de Matt sans sa main et le sortir de sa poitrine.

« Heure de prélèvement : 17h56 ».

Connor se tourna alors vers la porte qui venait de s'ouvrir. C'était le cœur de Kelly qui venait d'arriver. L'infirmier arriva auprès de Connor afin qu'il puisse prendre le cœur de Kelly en main. Il le positionna alors dans la poitrine de Matt de sorte que le fond de l'oreillette gauche qu'il avait laissé soit positionné devant l'entrée de celui du greffon.

« Docteur ? Il est dix-huit heures ».

Un grand froid s'installa alors : Connor n'avait pas encore commencé à faire les sutures de l'oreillette gauche. C'était l'heure à laquelle il avait été décidé de retirer Matt de la liste, et ne pouvait plus recevoir un cœur viable. Il soupira, fermant les yeux. Il leva alors la tête, ouvrant pleinement ses yeux bleus, regarda toute son équipe. Chacun acquiesça tour à tour. Et ce fut aussi le cas des deux infirmiers de l'équipe de coordination.

« Sélia ? Est-ce que c'est moi, ou l'horloge est en avance de deux minutes ? »

Elle se tourna, regardant l'horloge, puis celle de la salle d'observation vide.

« Vous avez raison docteur Rhodes. Elle est en avance. Je vais rapporter ce problème à la direction à la fin de l'opération », confirma-t-elle.

Chaque personne composant l'équipe connaissait l'histoire de cet homme sur la table d'opération, et il savait aussi ce geste fou qu'avait fait son meilleur ami pour lui sauver la vie. Il connaissait aussi les conséquences que ce ''retard'' avancé pouvait engendrer sur leur carrière si cela venait à s'ébruiter. Mais ils étaient tous déterminés à aller jusqu'au bout.

« Quiconque ne souhaitant pas être impacté par cette décision peut sortir de ce bloc. Ou se taire à jamais ».

Aucun des membres de l'équipe ne bougea d'un pouce. Connor et Will échangèrent un regard tout en souriant.

« Sutures ».

Will prit la poire d'aspiration et les pansements compressifs en main, assisté par une infirmière tandis que Connor prit l'aiguille et le fil.

« Heure de début des sutures : 17h59 », annonça-t-il sans regarder l'horloge.

Il commença alors la suture de l'oreillette gauche, épaulé par Will et une infirmière. Après avoir fini, il commença la suture de l'autre oreillette, et après une dizaine de minutes, ils commencèrent à préparer la suture de l'aorte et de l'artère pulmonaire. Ils découpèrent délicatement une partie des muscles du péricarde pour séparer les deux artères et pour qu'elles soient bien visibles.

« Sutures ».

Connor attaqua la fermeture complète de l'artère pulmonaire, prenant grand soin à ce que les parois artérielles du greffon et celles de Matt se chevauchent pour éviter tout suintement.

« J'ai besoin d'un petit peu d'aspiration », ordonna-t-il à l'infirmière.

Il fallait que la zone soit la plus sèche possible afin de réaliser la procédure dans les plus parfaites conditions. Il continua à suturer avec l'aide de Will, l'infirmière gardant la zone péricardique sèche.

« Une autre suture je vous prie ».

S'emparant d'un nouvelle suture, il demanda à une autre infirmière d'essuyer son front. Le stress, la tension et la fatigue se ressentait dans les muscles de tout le monde, en particulier ceux des deux chirurgiens. Connor s'attaqua donc avec cette nouvelle suture à l'aorte tout en faisant attention à ne pas décrocher malencontreusement les canules de la circulation extra-corporelle, ce qui pouvait causer la mort définitive du patient, et donc de Matt. Environ quinze minutes plus tard, il commença à souffler profondément : la majeure partie de l'opération venait de se dérouler. Connor ordonna à tout le monde un part un de s'étirer, de se détendre et de faire craquer quelques joints afin de dégourdir les muscles endoloris. Après cinq minutes, ils reprirent le travail.

« Purge gazeuse ».

Connor plaça soigneusement la purge au niveau du cœur afin d'aspirer l'air présent dans le greffon. Ils suturèrent alors ensemble la veine cave inférieure puis supérieure. C'était enfin le moment véridique : celui où tous les membres de l'équipe allait savoir si la greffe avait marché ou non. Connor et Will prirent une grande inspiration simultanément.

« On y est ».

« Ouai. On va déclamper tout doucement pour rétablir le flux sanguin. Préparez les palettes internes au cas où ».

« Elles sont juste à côté de vous docteur », assura une infirmière de bloc.

Connor attrapa délicatement le clamp bouchant l'aorte et le retira soigneusement, et firent de même avec les autres clampes. Le nouveau cœur de Matt se remplit alors de sang, les médecins et infirmières présentes retenant leur souffle à ce moment précis. Ayant été refroidi par la glace afin de le conserver le temps du voyage entre les deux salles opératoires, le cœur devait se réchauffer grâce au régulateur thermique de la circulation extra-corporelle pour ainsi reprendre son activité. Ils attendirent quelques minutes, le temps de laisser à ce cœur de retrouver sa température originelle. Un léger cri vint alors envahir la salle : c'était le moniteur cardiaque.

« Fibrillation ventriculaire », annonça l'infirmière en charge du moniteur.

« Très bien. Palettes et chargez à cinq joules ».

Il prit les palettes tandis qu'une infirmière réglait la dose souhaitée par Connor.

« Chargés ».

« On dégage ».

Chacun s'écarta de la table d'opération, le docteur Rhodes insérant les palettes dans la plaie pour atteindre le cœur, et enfin les activa. Un bip, puis deux, et enfin une flopée enveloppèrent la salle et vinrent aux oreilles de tous.

« Rythme cardiaque stable à 120, pression sanguine à 10/6 », informa l'infirmière en souriant.

Connor retira les palettes, soulagé. Il lança un regard à Will qui acquiesça. Ils avaient réussi. Il fallait maintenant laisser quelques minutes d'adaptation à ce nouveau cœur. Après quinze minutes et une discussion avec le spécialiste en charge de la circulation extra-corporelle, il avait été décidé de diminuer étape par étape la dépendance à celle-ci. Progressivement, les chirurgiens rétablirent complètement la circulation sanguine et laissèrent le cœur faire son travail pleinement. C'était une réussite totale.

« Bien ! On place les drains thoraciques, les fils du pacemaker externe et on referme ».

Le pacemaker était capital durant les premiers jours au cas où le rythme cardiaque soit trop lent. Le cœur devait alors être stimulé pour reprendre une activité plus forte et rapide et ainsi éviter les accidents. Environ trente minutes plus tard, les fils et les drains étant posés, Connor ordonna la fermeture du thorax. Il réalisa une par une les six boucles de fil d'acier permettant de recoller les demi-sternum ensemble et leur reconsolidation pendant les deux mois suivants l'opération. Lorsque tout danger possible et imaginable fut écarté, il leva la tête et sourit.

« Je te laisse refermer ? Je vais parler à Gabby et Sylvie pour leur dire la nouvelle ».

« Pas de problème », assura Will en hochant la tête.

Connor sortit de la salle d'opération, enlevant ses gants, son masque, puis sa charlotte et sa blouse, prenant ensuite la direction de la salle d'attente.


Un long moment d'angoisse. Voilà ce qu'était en train de traverser Gabby en compagnie de Sylvie. Elle se levait, tournait en rond dans cette pièce blanche et vide, caressant son ventre inlassablement, se rasseyait pour se reposer un long, et recommençait. Encore et encore. Sharon arriva environ une demi-heure plus tard pour tenter de rassurer les deux femmes et de répondre aux questions auxquelles elle était en mesure de répondre.

« Il faut qu'on m'explique ce qui va se passer. Exactement », demanda alors Sylvie, rompant le silence pesant.

« Vous voulez connaître toutes les étapes de l'opération ? Ou les grandes lignes ? »

« Je veux savoir comment l'homme que j'aime va mourir », dit-elle fermement.

« Et bien... Le docteur Hemera va ouvrir son thorax pour accéder au cœur. Il va ensuite injecter une solution chargée d'ions potassium pour arrêter son cœur ».

« C'est rapide ? »

« Après l'injection du produit c'est instantané ».

Cela rassurait quelque peu Brett. De savoir que cela allait être rapide.

« Et ensuite ? »

« Ensuite, il va clamper les vaisseaux sanguins et les sectionner. Son cœur sera ensuite plongé dans de la glace le temps que Matt puisse le recevoir ».

« Et... Cela dure combien de temps ? »

« La première partie ne dure pas longtemps, environ une heure, tout au plus. Ensuite greffer ce nouveau cœur sera une tâche beaucoup plus difficile. Mais étant donné que Matt était déjà sous circulation extra-corporelle, l'opération devrait durer moins longtemps ».

« Vous ne m'avez pas dit combien de temps ».

Sharon regardait attentivement les deux femmes. Sylvie était assise, tentant de rester calme et impassible malgré la situation, et Gabby se levait et se rasseyait sans cesse, soupirant longuement à chaque fois.

« Si tout se passe de façon optimale, un peu plus de trois heures ».

« Donc encore plus de deux heures à attendre... », marmonna alors Sylvie.

La peur que tout aille mal, que tout dérape, que le cœur de Kelly ne soit pas assez fort pour supporter le transfert. Tout cela arrivait en même temps dans la tête de Gabby. Sharon se doutait de ce qu'elle pensait, de nombreuses greffes ayant eu lieu ici, dans son hôpital.

« Si cela peut vous rassurer sur les questions que vous vous posez, nous avons testé la fiabilité du cœur de Kelly il y a un mois environ. Et il était en parfaite santé, c'était un cœur parfait pour Matt. Il s'est entraîné dur pour pouvoir le donner dans les meilleures conditions possibles ».

« Entraîné ? »

Brett comprit alors quelque chose : tous ces exercices qu'il faisait dans l'appartement et en dehors... Ce n'était pas pour revenir au travail plus tôt, c'était pour assurer à Matt une plus grande chance de s'en sortir. Elle soupira, enterrant sa tête dans ses mains en pleurant.

« Je n'ai rien vu du tout », marmonna-t-elle à nouveau. « Je l'ai vu s'entraîner physiquement très durement, il me disait que c'était pour retourner au travail le plus vite possible, que... Qu'à chaque fois le médecin ne lui donnait pas le feu vert pour y retourner... »

Quelqu'un frappa à la porte et entra dans la salle. Toutes les trois levèrent la tête pour regarder la scène : leur famille, tous les pompiers du 51 étaient là, les visages abattus et les yeux rougis. Quelqu'un les avait mis au courant de ce qui venait d'arriver et ils étaient venus aussitôt.

« On s'est dit que... Que notre place était ici, auprès de vous », lança alors Herrmann, totalement attristé.

Personne ne dit un mot, mais ce silence voulait tout dire. Tristesse, incompréhension. Un par un, les pompiers entrèrent dans la pièce, s'asseyant chacun sur une chaise. Herrmann s'avança vers Gabby pour l'enlacer alors que Joe faisait de même avec Sylvie. Toutes les deux pleuraient sans pouvoir s'arrêter.

« Je suis sincèrement désolé Sylvie... », murmura-t-il dans son oreille.

« Merci Joe », réussit-elle simplement à dire.

« Ce n'était pas un accident, n'est-ce pas ? »

Sylvie rompit l'étreinte qu'elle partageait avec Cruz et secoua sa tête tout en fermant les yeux.

« Il... Il a provoqué l'accident pour... Pour pouvoir donner son cœur à Matt », affirma-t-elle à haute voix.

Un nouveau froid s'installa. Personne ne s'attendait à cela. Sharon leur avait simplement dit que Kelly avait eu un accident de voiture et que son cœur allait être greffé sur Matt, rien de plus.

« Il a fait quoi ? » demanda Otis, dans l'incompréhension la plus totale.

« Il a sacrifié sa vie pour sauver Matt, voilà ce qu'à fait Kelly ! » s'énerva alors Brett. « Il s'est donné la mort pour sauver son frère ! »

Personne ne savait comment réagir face à cette nouvelle.

« Mais... Pourquoi il ne nous a rien dit? »

« Il ne voulait pas que je le dissuade de le faire », expliqua Sylvie plus calmement. « Et il ne voulait pas stresser Gabby. Il savait qu'on allait tous essayer de l'en empêcher alors il n'a rien dit pour éviter cela. Il... Il avait tout préparé dans les moindres détails ».

« Il le savait ? Je veux dire, il savait qu'il pouvait donner son cœur à Casey ? »

« Depuis plus d'un mois », continua Gabby. « Il le savait depuis le début, et il a attendu le dernier moment pour le faire. Il espérait que les médecins puisse trouver un cœur pour Matt sans qu'il ait à donner le sien ».

Sous le choc, tristes et à la fois soulagés, les pompiers ne savaient pas quelles émotions étaient bonnes ou mauvaises.

« C'est une noble décision de la part de Severide », se mit alors à affirmer Herrmann le plus calmement qu'il le pouvait. « On doit respecter son choix et ne pas discuter de cela. Ce qui est fait est fait, et on ne peut pas revenir en arrière. Au moins, son sacrifice ne sera pas vain : Matt verra grandir Eliza et ce nouveau petit bout », dit-il en pointant le ventre de Gabby.

Instinctivement, elle passa sa main dessus. Gabby était enceinte de près de trois mois, et cela commençait à se voir. Eliza n'était pas encore au courant de cette grossesse, car si Matt avait pas pu être sauvé, elle aurait demandé une interruption de grossesse. Elle ne voulait pas élever un nouvel enfant sans Matt, son enfant. Leur enfant. Psychologiquement, elle en était incapable. Quelques nouvelles minutes angoissantes passèrent avant qu'un médecin ne vienne dans la pièce à leur rencontre.

« Vous êtes ici pour Kelly Severide ? »

« Oui ? Je suis... Enfin, j'étais sa compagne ».

« Je sais que les circonstances sont particulières, mais je tenais personnellement à vous informer de la mort officielle et définitive de votre conjoint, il y a de cela quelques minutes. Je suis sincèrement désolé ».

Brett baissa les yeux avant de les fermer et de laisser couler quelques larmes sur ses joues. C'était fini, Kelly était parti pour toujours.

« Les autres équipes sont là ? » demanda Sharon en parlant des équipes de prélèvement.

« Elles sont toutes là et se relaient ».

Il n'en dit pas plus, prêt à quitter la pièce avant d'être interrompu par Gabby.

« Et Matt ? Mon... Mon mari ? »

« Malheureusement je ne peux rien vous dire car je n'ai pas de nouvelles. Nous avons travaillé avec deux équipes distinctes, la mienne et celle du docteur Rhodes. C'est à lui de vous donner des nouvelles à présent ».

Le docteur Hemera sourit légèrement et quitta la salle dans une ambiance tendue. La tension était palpable alors que Sylvie pleurait à nouveau l'homme qu'elle aimait, réconfortée comme il le pouvait par Cruz. Gabby se levait et se relevait à n'en plus finir, espérant que tout se déroule comme espéré. Lorsqu'il fut environ 20h30, la porte de la salle d'attente s'ouvrit à nouveau, révélant le docteur Rhodes. Il avait fini l'opération, il semblait fatigué, la sueur dégoulinait à flot sur son visage. Personne ne savait si la greffe avait fonctionné. Il avança, approchant une Gabby nerveuse qui s'est levée et qui caressait son ventre. Tous redoutait le pire en voyant que Connor avait une expression relativement grave. Mais en quelques nanosecondes, les traits de son visage changèrent et se détendirent.

« Tout s'est passé comme prévu, le cœur est en parfaite santé, les battements sont forts et réguliers. Comme je le disais, s'est passé comme planifié », assura le Docteur Rhodes.

Un élan de soulagement s'empara très vite de la pièce. Même Gabby s'offrit un mouvement de déstresse intense avant de revenir à la raison.

« Comment va se passer la suite ? »

« Et bien Matt va rester sous sédation pendant encore une journée au minimum, jusqu'à ce qu'on juge son état stationnaire. Ensuite on le réveillera progressivement ».

« Et il aura toujours le... Le respirateur ? »

« Jusqu'à ce qu'il respire sans assistance oui. Cela ne devrait pas durer longtemps, quelques heures après son réveil, une journée tout au plus et ensuite il restera sous oxygène au masque ».

« Et ? »

« Ensuite il restera quelques jours sous haute surveillance dans les soins intensifs, et sera redirigé vers les soins intensifs de cardiologie pour environ un mois si tout se passe bien. Et progressivement il sera envoyé dans un centre de rééducation adapté ».

« Combien de temps avant un retour à la normale ? »

« Je dirai minimum trois à quatre mois, après ça dépend de Matt. Mais si tout se passe comme je l'espère, je dirai cinq mois ».

« Et... Le travail ? »

« Et bien, il a de la chance. Vu qu'il est chef de bataillon je présume qu'il ne va pas beaucoup dans des immeubles en feu ? »

« Non, généralement il dirige et coordonne. C'est rare de le voir dans un immeuble et de courir dans tous les sens », affirma Hermann en rigolant.

« Alors cela facilitera son retour progressif au travail ! Après les cinq mois de convalescence, il devrait pouvoir retourner travailler sans problème à condition qu'il ne force pas trop ».

« Et le traitement ? »

« Nous l'avons commencé dès le début de l'opération afin que son corps n'attaque pas le nouveau cœur. Comme vous devez déjà le savoir, une greffe signifie un traitement à prendre à vie. Il faut encore régler les doses, mais la compatibilité étant forte, ces doses vont être faibles. Nous avons commencé le traitement d'induction qu'il aura pendant les trois prochains jours à base de simulect pour éviter un rejet aigu et de cortidoïdes à forte dose pour créer la base de son traitement antirejet. Ensuite à partir du quatrième jour, il commencera à prendre le véritable traitement : du neoral, du solupred et du myfortic, afin d'empêcher un quelconque rejet. On adaptera les doses en fonction de sa réaction et des effets secondaires.

« Et je peux aller le voir ? Je peux aller voir Matt ? »

« On l'installe dans une chambre en soins intensifs et je demande à une infirmière de venir vous chercher ».

Il sourit légèrement à Gabby, et ensuite tourna la tête vers Brett.

« Je suis sincèrement désolé pour votre perte. Je voulais juste que vous sachiez qu'il n'a pas arrêté de penser à vous pendant que nous mettions tout en place. Il voulait que vous souffriez le moins possible de sa décision ».

Il baissa la tête et s'en alla, laissant les pompiers dans la pièce, partagé entre la tristesse du sacrifice de Kelly, et la joie que ce sacrifice n'ait pas été vain.