Bonjour à tous ! Voici donc le dernier mouvement de cette deuxième partie, avec le sombre Junsu ^^ C'est un peu la fin (presque, en fait, vraiment pas loin) de deux ou trois mois d'expérience totale, puisque tout était très flou au départ, sauf ma volonté de mettre des mots sur la musique. Tout n'a pas toujours été facile, et je me dois de remercier celles qui m'ont fait arriver ici, la grande Pikanox qui est la guide de ma plume (ton soutien est un don sacré du ciel, comme tout ce qui te constitue 33) ainsi que ma chère RedOcean, qui m'a énormément appris et donné, et fait vivre de ses réactions cette petite fic... Merkiiii à vous deux vous êtes des anges !
Merci à tous ceux qui me lisent !
Je voudrais dédier ceci (même si c'est peu) au Maître qui guide mes doigts hésitants sur ce monde que j'honore. ^^
Et sur ce... Enjoy it ! ***
4ème Mouvement
Je me souviens d'une aube aux côtés de Yoochun. Le vent de l'orage nocturne tombé, entre les bruissements de nos corps en éveil, le petit piano recueillait les vestiges légers de nos cauchemars sous nos doigts fiévreux. Nos mains, facétieuses, liaient ente nous les restes d'une fusion trop fugace. Il me savait emporté, toujours précipité. Il avait senti, sous mon jeu, le chaos qui me poursuivait parfois, qu'il partageait souvent.
Le chaos des cœurs écorchés.
Je me souviens de cette aube, il avait arrêté de jouer, ses yeux dans la lumière neuve semblaient rire de nos fragilités. Il avait soupiré.
« Regarde, Junsu. » De ses doigts qui ne tremblaient jamais, il montrait l'infini des touches noires. Et moi, impatient et hâtif, je cherchais en elles sans rien trouver. « Lorsque les opposés se retrouvent, perdent-ils leurs éclats ? » Inquiet, insatisfait, j'avais laissé mon regard sombre errer. Juste quelques secondes, juste le temps de comprendre.
L'aube se levait et ses reflets imprévisibles vacillaient. Le jour naissant entrait en silence dans la pièce. Une grande partition trônait devant nous, que nous n'avions même pas cherchés à lire. Etranges lueurs de la vie : sur les touches d'ébènes, les reflets pâles de la partition semblaient se fondre. Au cœur de ce monde sombre, les éclats blancs demeuraient, entrecoupés de notes à peine lisibles. Blanc au cœur du noir. Noir au cœur du blanc. Tout perdait son sens.
Entre ce qui est ombre et illusion, entre ce qui est perpétuel et éphémère, entre nos croyances et nos doutes. Où se raccrocher pour trouver les vérités ? Longtemps j'ai cru échapper aux égarements, poursuivant pourtant un rêve vain. Interminablement j'ai voulu repousser l'impossible, âme errante qui refuse de se retrouver. En fermant doucement la porte de ma demeure d'enfance, laissant derrière moi un frère soulagé et une mère allégée, je me suis senti comme ces touches noires sous les lueurs de l'aube : imprégné de cette lumière blanche discrète, transformé, cependant encore moi-même.
Depuis que j'ai repoussé mon père, depuis que j'ai rendu sa voix au ciel, le rendant muet, j'ai dû guider mes mains maladroites pour trouver le chemin de mon cœur. Elles qui ignoraient tout de lui ! Elles qui fouillaient l'ailleurs, je les renvoyais sans pitié, acharné, vers mon intérieur inexploré. Sans cesse j'ai cherché à relier mon âme vierge à mes doigts, sans cesse j'ai cru désespérer face à cette musique vide de tout intérêt. Que mettre en elle ? Je lui enlevais celui qui m'avait emmené en ses secrets ! Tour à tour traître et inconnu, je la forçais à recueillir les déluges de mes faiblesses…
Pourquoi les musiciens jouent-ils ? Parce qu'ils sont blessés, parce qu'ils fuient ce monde pour d'autres, parce que c'est ce qu'il leur manque pour être complets ?
Je reviens, tout entier empli de noirs et de blancs, seulement fourbu de constater que les réponses me restent refusées. Je reviens, il ne reste que l'espoir. Cela fait quelques mois que j'ai cru approcher le bonheur, l'accrocher. Le temps passe et me nargue, chuchote à mon oreille les mots de la fin. Je reviens parce que Yoochun est venu à moi, parce qu'une dernière fois je vais pouvoir assister au spectacle inoubliable de ses mains.
Guérison vaine, qui ne connait pas de fin. À trop regarder à mes pieds, de peur de trébucher, j'ai cessé de regarder l'horizon. À présent je le brave, comment empêcher mes chutes, mon corps qui peine à se relever ? J'avance, tout entier mélange de deux couleurs. J'aurais voulu que tout devienne limpide, que mon père en partant soulève ce voile qui me pèse et m'aveugle. Ce voile de questions vaines et blessées que son départ a provoqué.
Rien n'est si simple, n'est-ce pas ? Berlin est encore calme, déjà trop bruyante. Ce soir, la salle sera pleine, immense et brûlante. Je n'aurais rien à lui offrir ! Les voix effacées, je sais que mon chant restera aussi insignifiant que ce cœur qui pulse. Cette âme qui se consume d'une vie qu'elle ne parvient pas à comprendre.
J'ai peur déjà, je sens mes mains trembler, tout au bout de mes bras. Fiévreux et déséquilibré, je me jette dans l'escalier, en tentant d'oublier ce vertige qui me reprend souvent.
La peur du vide.
Je suffoque. Il faut que je cesse de baisser les yeux sur mon âme, au risque d'y tomber. Comme un puits profond dont l'eau stagnante terrifierait. Je gravis les escaliers. Frappe trois coups à la porte, trois coups tremblants de mes mains fragiles. Il ne reste qu'à attendre que la porte s'ouvre enfin, qu'une dernière fois le temps s'arrête à deux. Juste briser encore les chaines du temps, oublier ces obstacles que je ne sais pas franchir.
Les lèvres de Yoochun m'accueillent, empressées. J'ai craint un instant d'avoir perdu ce qui l'attirait, il est là pourtant. Ses mains trop sûres qui courent sur mon dos, ses yeux qui se jettent dans le gouffre de mon regard, son souffle qui délivre l'odeur de cette vie qu'il consume. Il est là pourtant, plus lumineux que jamais, presque éblouissant le recoin de ses yeux sourit et ses boucles dansent. Il murmure avec chaleur :
- J'ai cru que Berlin devrait se passer de toi.
Je me blottis dans son cou, là où les boucles s'évanouissent sur la chair blanche.
- Qu'est-ce que j'ai fait, Yoochun ? Qu'est-ce que tu m'as fait faire ?
Il rit encore, je ne l'ai jamais vu ainsi. Cette sauvagerie indomptable s'est faite plus discrète, comme si chaque réponse était une onde de douceur dont il se nourrissait.
- Tu as fait ce qu'il fallait. Tu es déjà différent : il n'y a plus que toi dans ces yeux, Junsu. Et ils me semblent plus profonds encore que d'habitude.
Je lui souris. Il a retrouvé son père sans doute, et sa mère, lorsque j'ai dû les perdre tous deux. Il a pu prendre le temps d'oublier. Puisque les rancunes s'évadent, puisque les plaies cicatrisent, puisque c'est l'espoir qui nous fait vivre :
- Tu es beau, Yoochun. Tu n'as jamais été plus beau qu'aujourd'hui.
- Toi non plus. Tu es devenu fragile, Junsu. Laisse-moi tenter de te rencontrer à nouveau.
Je murmure, comme ces paroles dont on a peur et qu'on préfère livrer au silence :
- Je ne sais plus qui je suis…
Sa voix grave en moi la mélodie légère de sa guérison :
- Tu apprendras.
Il m'embrasse à nouveau. Nous sommes chacun trop ancien et trop neuf, comme si tout était à redécouvrir. Il a compris mes doutes, mes gestes maladroits. Il a senti que je ne me faisais plus confiance et que je me refusais. Il sait qu'il ne reste qu'un pas, laisse alors nos corps danser pour cette musique qui ne demande rien.
Lorsqu'il se penche au-dessus de moi, ses boucles capturent l'obscurité et la ramène à moi. Il n'y a plus que lui, et moi, les mouvements lents et retenus de nos corps. Je me laisse doucement enivrer par son souffle rauque, ses yeux mêmes sont devenus éblouissants et plongent en moi. Je me refuse à pleurer, m'oblige à oublier. Mon père m'a guidé partout, au plus loin dans la musique. Mais sous les mains de Yoochun, au creux de l'harmonie de nos corps, avait-il sa place ?
Nous vivions côte à côte, aveuglés, dans le seul espoir de pouvoir guérir de cette solitude maladive, de puiser en l'autre la moitié de ce qu'il nous manquait. D'apprendre à vivre ici, parmi les hommes. De comprendre comment vivre là-bas, dans la musique.
Les lumières capturées, les chemins parcourus, mon âme nouvelle bat simplement pour ce que Yoochun est devenu. Elle convoitait ce qu'il était, à présent elle se nourrit de ce qu'il possède.
J'ai appris seul à aimer. Le lien qui nous unis est devenu chaque jour plus fort, plus nécessaire, nous pensions qu'il était devenu notre seul remède. Mais Yoochun, apaisé et lumineux, est encore près de moi à enlacer mon obscurité ! Et alors que le désir s'empare de moi en vagues brûlantes, alors que l'appel de sa peau se fait violent, je respire la réalité qui nous lie. Nous voulions guérir, pour la paix, et la musique. Pour vivre en ce monde. Mais peut-être aussi, si simplement, pour pouvoir rester côte à côte sans pourtant se gêner. Blessés, nous n'y parvenions pas. Guéris, enfin maîtres de nos vies, me laissera-t-il une place ? Juste quelques touches, quelques octaves. Juste la moitié de son monde, une partie de son passé et présent. Quelques grammes d'avenir. Me laissera-t-il effleurer encore, sans presque le faire exprès, ses mains audacieuses en pleine course ?
Yoochun, étranger à ces questions qui me traversent et me minent, passe ses doigts sur mes yeux, m'oblige à les fermer :
- Je vais finir par m'y noyer.
Je pleure. Les sanglots d'un désir que je ne cherche plus à comprendre. Même les yeux fermés, sa lumière demeure, jusque dans son souffle. Non plus celui d'un mourant, de celui qui peine à soupirer, mais celui qui respire la vie elle-même, quitte à s'étouffer. Ses mains, ses cheveux parcourent mon corps et les questions s'effacent sous leurs chemins. Je fais de même, attisé, révolté, je le retrouve et le rencontre. Les yeux fermés, je revois cette salle obscure, mon dos sur le piano tiède, le ballet de nos souffles. Les yeux fermés, j'ose me souvenir de n'avoir été que moi-même, pris en étau entre la puissance de ces corps. Je tremble, ses mains chuchotent à nouveau. Connaissent-elles mon corps aussi bien que ce clavier de noirs et de blancs ? Ses mains susurrent, me réapprennent à me connaître. Se moquent de mes faiblesses.
Entre deux respirations, Yoochun me guide vers mon propre corps et ses vérités simples, vers ce qui devient évident, entre les éclats de lumières et d'ombres. J'ouvre les yeux de surprise. Je rapproche son corps, au plus près, et je fixe sur les dessins de son oreille, absolue :
- Merci.
Et ses mains sans frémir tracent sur moi une mélodie qui me ressemble, simple et attisée. Comme ces frontières qu'il repousse, pour se perdre de bonheur. Comme nos corps qui s'égarent et naufragent.
Une naïve et puissante mélodie de vie.
La brume glacée qui enserre Berlin se lève enfin, ne demeurent que les volutes qui s'échappent encore, discrètes, du souffle de Yoochun. Par la porte du fond, par les couloirs sombres qui mènent aux loges, nous laissons traîner nos pas. Il ne cesse de sourire. L'angoisse rampe autour de moi, m'étouffe, comme cet air glacial qui pèse sur toute la ville et nous poursuit. A travers deux rideaux sombres, j'aperçois l'immensité de la salle. Sous les projecteurs, cette marée humaine se transforme, perds ses contours : esquisse de visages, fresque de sombre et de pâle. Mais ici, vide et en attente, elle rit de mes terreurs et m'offre à voir ses vérités. Nous sommes en Allemagne, pour notre dernier concert, je vais laisser danser mes doigts pour des milliers d'oreilles. Des doigts qui ne savent même plus où puiser !
- Junsu.
Il me regarde. Dans ces yeux qui se font méfiants, je devine qu'il est tendu. Que même cette fumée qu'il aime à respirer ne lui apporte pas la paix.
Les loges sont spacieuses et tristes, il n'y a qu'un petit piano pour les rendre vivantes. Je me sens vide, presque invisible. Il n'y a que ce reflet au fond de ses yeux noirs qui m'assure de ma présence. Le silence est lourd, comme nos cœurs, je chuchote pour les faire taire :
- Que donnes-tu quand tu joues ?
Il sourit, presque tendrement. Je ne l'ai jamais vu ainsi.
- Je ne donne rien, je prends.
Je me souviens comme il aime la musique, comme il se nourrit de tout ce qu'elle possède.
- Tu parles pourtant de toi à ceux qui t'écoutent.
- Je parle à la musique.
Je soupire, lâche prise. Il n'y a personne en ce monde qui trouvera les réponses pour moi.
- Yoochun.
Son doigt sur mes lèvres arrête l'incessante litanie de mes peurs.
- Tais-toi. Tu as les réponses, laisse les venir à toi.
Les coups légers à la porte me font frémir comme autrefois. Nos destins de musiciens y sont liés, nos vies où les portes s'ouvrent et se ferment sans cesse ! Mon frère et ma mère me rendent visite alors que le soleil fuit le monde derrière la fenêtre. Dans le crépuscule, le sourire de Junho retient la chaleur. Je fonds dans son étreinte, comme pour y puiser une moitié de force qu'il me manquerait encore. Nous étions deux à l'origine, je me retrouve seul. Vulnérable. J'ai tout quitté ce soir, il ne reste plus que moi dans ce corps trop maigre, dans cette âme fêlée. Il ne reste plus qu'un moi à reconstruire. Aurais-je la force ? L'absent n'est nulle part ailleurs que dans nos souvenirs trop lourds. La nuit qui tombe n'apporte rien de plus qu'une brise légère. À présent la porte des morts ne s'ouvrira plus sous mes doigts. Qu'avons-nous fait ! L'angoisse m'arrache de la réalité, les doigts rêches de ma mère, sur mes joues creuses, tentent de la retenir encore.
- Junho.
- Junsu.
- Pourquoi venir aujourd'hui ?
Son souffle s'empare de mon front, y fait danser mes mèches d'ébènes. Comme les vents brûlants d'été.
- Je voulais juste vous entendre, tous les deux.
- Je n'ai rien à faire entendre, Junho !
- Tu ne te souviens pas ? Si j'ai parié, ce n'est pas parce que je voulais gagner.
Ma joue accueille de nouveau son doigt, qui y trace sa sincérité :
- Si j'ai parié, c'est parce que je voulais que tu te battes.
- Contre quoi, Junho, et contre qui ?
- Peu importe. Contre ce qui t'empêche d'avancer.
Il me serre contre lui, si simplement. Comme dans les temps oubliés de l'enfance, quand nos peurs communes nous faisaient croire qu'un seul corps pour deux serait plus puissant.
Il embrasse mon front, le pli de mon œil. Seulement alors il murmure :
- Tes yeux brûlent de musique.
La porte se referme, leur présence demeure pourtant, jusqu'aux sons qui empliront l'espace pour eux, ce soir. Je cours alors dans les couloirs sombres, jusqu'à respirer l'air froid de la nuit. Jusqu'à sourire de mon souffle qui se fait pâle lui-aussi, comme une trace de l'amour étrange qui m'a conduit ici. Mon regard s'empare du ciel, enfin, je respire la paix pour qu'elle grave dans mon cœur la mélodie de son passage. Les graviers qui crissent m'annoncent l'arrivée de Yoochun, qui recouvre l'emprise de la nuit par la blancheur immaculée de ses respirations. Identique et différent. Il est revenu autre de sa quête, mais rien n'a pourtant changé. Et moi, éternel second, me nourrit de sa présence sans jamais l'égaler… Le clair de Lune naissant accueille notre silence. Monde de noirs et de blancs, du prologue de nos vies à leur épilogue, maître de toutes nos sensations. La musique est partout, dans chaque harmonie de ce monde. Nos regards se croisent et se chuchotent. L'heure avance, la cigarette lentement se consume, l'épilogue rampe vers nous. C'est déjà la fin de notre histoire, le début de tant d'autres. Nos regards se font rieurs, ils demandent à voix basse : épilogue ou apogée ? La musique est partout, dans l'harmonie de notre échange. Yoochun tend sa main, à peine éclairée par la lune trop pleine, j'y glisse la mienne, à peine cachée par l'obscurité trop épaisse. Il est l'heure de rejoindre ce monde, pour qu'une fois encore nous arrêtions le temps. Une dernière fois.
Je m'empare sans un mot de mon costume noir. Celui de Yoochun traîne sur une chaise, rien n'a changé depuis notre rencontre : les mots deviennent inutiles quand la musique appelle. Sur le petit clavier il laisse ses doigts courir un moment, remplir le silence trop vaste de ces loges immenses. Je les observe.
Plumes d'ivoires en liberté.
Je ne parviens pas à remettre sur moi cette obscurité qui fût le berceau de la voix des morts. Je veux quitter celui que j'ai été, et qu'il m'est interdit à présent de rester. Dans un élan de panique je pose ma main tremblante sur la sienne, en pleine vitesse. Le son se meurt, et mon ventre se tord d'un incompréhensible manque.
- Yoochun.
Il a compris, ou deviné. La paix qui l'habite est un baume à nos deux âmes, et sans un mot il me tend son costume. Blanc.
- Tu te souviens ?
Je murmure en réponse :
- Ombres ou illusions ?
- Illusions. Rien de ce monde n'est vraiment noir, ni blanc. La musique en est l'union.
Ma voix se meurt, inutile. Je passe un à un les vêtements dont la blancheur m'oppresse encore, le miroir me renvoie celui que je n'ai jamais été : lumineux. Je tente d'oublier la neige, et son ironie glacée, ne persiste plus que l'infini des sons sur le corps dévoilé du piano. Dans nos reflets légers, je le regarde s'entourer de noir, chercher la réponse de mes yeux. L'obscurité n'éteint rien à sa lumière. Au contraire. Elle l'entoure et la ravive, leur danse se fait hypnotique. Entouré de nuit, elle devient intense. Je me glisse dans ses bras alors que trois coups légers sont frappés à notre porte.
« Vingt minutes, messieurs. »
Il s'assoit d'un seul mouvement, pose sa main gauche sur le clavier. M'attire près de lui. Ses doigts cherchent, caressent les touches, s'emparent des graves. Plumes d'ivoires en suspension.
J'entends la nuit, sa profondeur et son mystère. La beauté de cette obscurité qui lui faisait si peur. Je vibre avec lui, me laisse troubler, emporter ! Et puisqu'il faut une Lune pour que les nuits soient belles, puisqu'il faut que je sois cette lumière… Mes doigts m'échappent et chantent.
Nos deux corps, l'un contre l'autre. Nos deux mains seulement, peu importe alors à qui elles appartiennent.
Jamais le clair de Lune n'a été si beau.
« Quinze minutes, messieurs. »
Yoochun s'empare du piano, laisse ses mains voler en liberté. J'admire, comme un dernier sursaut, cette confiance et cette aisance. Yoochun trébuchait, aux côtés des vivants. Il n'y avait que la musique qui le faisait se tenir droit, qui recueillait les secrets de son âme et les cauchemars de son esprit. Jamais il n'avait pu jusqu'alors comprendre ce monde, jamais ne s'était-il livré à quelqu'un d'autre qu'à ces mélodies qu'il faisait naître. Et aujourd'hui ? Son pas hésitant promène sa timidité parmi les hommes, ses doigts cherchent toujours les frontières les plus lointaines du monde des sons. Seulement, sa peur est devenue curiosité. La musique, lieu des rêves les plus fous, des expériences les plus insensées, est devenu un monde de paix. Les hommes, alors, sont à explorer ! Sauvage, il est devenu serein. Sa lumière est de celle qui paraît douce, son souffle est de celui qui effleure. Je regarde cet homme, de toutes mes forces, comme pour graver en moi ce qu'il était et ce qu'il est devenu, comme pour me prouver que la guérison, infime et timide, existe pourtant.
Comme pour me convaincre que l'espoir n'est pas un mensonge.
« Dix minutes, messieurs. »
Il se lève, me cède sa place d'un sourire tranquille. M'embrasse. Notre lien passionnel s'est fait plus léger aussi, une fusion qui ne laisse place qu'à la tendresse. Je devine, au fond de ses yeux, que jamais plus il ne sera capable de gifler. La violence, la sienne et celle du monde, sont devenues dérisoires. L'éclat de ce regard le hurle. Parce que tout ce qu'il haïssait a changé de visage, parce que son malaise ne pouvait rien changer au monde, parce que les mensonges n'existent que là où il y a des vérités. Je m'assois, maudis mes mains tremblantes, et ce cœur qui pulse de mal-être. Je n'ai jamais haï autre chose que la mort. Cette âme impulsive, incomprise, s'empare de tout et chuchote sans cesse son malheur. Je joue. Cette âme qui voulait vivre, juste s'animer et briller, juste le temps d'un morceau ! Mes doigts sur le clavier tracent des volutes indescriptibles.
Le temps d'une mélodie, le tempo d'une vie.
Ce cœur qui ne demandait qu'à battre au rythme d'un chant d'avenir.
Ces doigts qui ne souhaitaient que transformer ce qui pulse en moi, pour qu'ainsi tout soit relié. Entre le sourire du piano qui s'offre et l'audace d'une jeunesse ardente, entre l'ombre et la lumière, entre la musique et les mots.
Rien de tout cela n'est un combat. Il n'existe que des unions. J'ai voulu me battre contre la mort, quitte à l'apprivoiser, j'ai perdu de sens mes propres vérités.
« Cinq minutes, messieurs. »
Mes doigts se figent. Déjà ? Je me retourne, surprends quelques larmes au fond des yeux de Yoochun. Sa voix pulse de chaleur et d'une note que je ne connais pas :
- C'est magnifique, Junsu. Pourquoi n'avoir jamais dit ça ?
- Je ne savais pas…
Il rit, j'aurais pu jouer ce rire en quelques notes, puissantes et précieuses, légers morceaux de bonheur trop peu entrevus.
- Nous ne savions rien.
Je me glisse près de lui. Il fait nuit à présent, seule la petite lampe, près du miroir, m'offre à voir les contours de son visage. Son sourire. Ses mains trop sages, dans mon dos, calment et apaisent mes tremblements. Le temps ne se rattrape pas, il rappelle sans cesse que tout a une fin. Comme les plus beaux concertos que le monde eût donné. Comme cette étreinte dont je vais devoir me défaire, pour avancer, tenter de me découvrir. Mais le temps, entre deux mesures mornes, sait offrir des instants simples d'harmonies. Yoochun, près de mon oreille, laisse un surprenant contretemps égrener les secondes.
- Je t'aime.
Sans doute me sent-il frémir, sans doute entend-il mon souffle qui se saccade avec l'émotion. Il y a mille et une façons d'aimer, mon père a su me l'apprendre.
Et celle-ci… ?
« Il est l'heure, messieurs. »
La salle chuchote et murmure son attente. Même le rideau, sur la scène, frémit d'impatience. Mes mains, mes jambes tremblent d'incertitude et d'hésitation. Je n'ai qu'à fermer les yeux pour que les notes de ce concerto m'envahissent les doigts, l'esprit, l'âme tout entière. Je n'ai qu'à soupirer pour m'entendre jouer, sentir ces notes noires se décoller de leur berceau blanc pour se fondre dans le silence. Nous avions répétés sans relâche, pour ce dernier concert. Mais mon père était encore là ! Je l'abandonne pour l'épilogue, m'en détache pour me sentir neuf. Et Seul. Nous sommes à deux enjambées de la lumière. Le petit orchestre à corde de Berlin s'installe et se prépare, renvoie la lumière de leurs longs archets qui découpent le temps. Le violoncelle fredonne de sa voix grave, deux violons égrènent la plainte d'une note pincée, surprise. Yoochun dévore des yeux se spectacle, je le savoure des oreilles. Cherche à suivre le son lorsqu'il s'échappe, lorsqu'il se faufile entre chaque grain de peau de notre public. Je le sais, je le sens, j'ai déjà changé. Ce bonheur sourd de sentir la musique s'accrocher à ma peau, me réclamer, m'appeler. Il semble devenu plus fort. Irrésistible. Elle me cherche, doucement, elle demeure près de moi alors que j'y suis seul.
Les premiers sièges, les premiers visages, capturent un peu de cette lumière qui nous est donnée. Au travers du jeu des couleurs, de ces yeux avides et déjà brillants, deux croissants de lune me fixent avec espoir. Un espoir sans nom.
Me fixent ? Je saisis la main de Yoochun, la presse avec une douceur que je m'ignorais. Et lorsqu'il se penche, couvre un instant son visage de ces boucles indomptables, je confie à son oreille une mélodie qui me donne envie de pleurer :
- Yoochun. Au premier rang.
- Qu'est-ce qui t'arrives ?
Au son de sa voix, à la chaleur de sa main et de son souffle, et même à l'éclat de ses yeux, je devine que la vérité possède sa place, à présent. Et pour la première fois. Je la fait naître de ces cordes qui sommeillent en moi :
- Il y a ton père.
Il se redresse, lentement, sans aucune violence. L'orchestre installé, le silence a établi ses éphémères quartiers. Il nous attend. Toute cette salle nous attend. Alors nous nous avançons, faisons naître les légers crépitements, comme les feux lorsqu'ils se réveillent. Je me retourne vers lui, à demi-inquiet, en attente. Son regard a parcouru lentement le premier rang, et termine sa course, s'immobilise. Dans les yeux lumineux de Yoochun, la haine s'est consumée, peut-être évadée. Dans leur éclat se fixe la première joie de se sentir écouté, la reconnaissance légère, l'amour tardif et trop discret. Et ses lèvres frémissent. Entre le père, et le fils, se joue le temps du souvenir. Un recommencement, ou un pardon. Entre eux se tisse un sourire simple.
Simple et pur, comme celui qui nous fait face, de noirs et de blancs. Tu l'as compris aussi, Yoochun ? Il est temps de reprendre, de se redécouvrir, de laisser derrière nous nos craintes, nos rancunes, nos attentes piétinées. Temps de comprendre le monde avec nos propres âmes. Tu souris, Yoochun, tu souris à ton passé et à tout ce qui t'a blessé ! Spontané, enflammé, j'en fais de même, vers la vie de cette salle et l'ensemble de ces cœurs qui pulsent à m'écouter. Nous croyions cela impossible. Regarde-nous, à présent. Nous sourions de toute notre âme, prêts à donner, à recevoir, à partager.
Enfin.
Prêts à jouer.
Une voix de femme, claire et chaude, annonce cette première partie pendant que Yoochun me regarde, les yeux embués. Deux pianos à queue se font face, semblant se mélanger, se frôler. Immenses, puissants, intenses. Un noir, et un blanc. La musique dans nos yeux dépasse les mots. Choisir sera si simple ! L'espoir nous a été rendu. D'un seul mouvement, nous nous asseyons.
Moi, au cœur des noirs dans mon costume blanc. Lui, lumineux au cœur de la lumière, le costume noir se jouant de sa présence. Nous sommes tout entier maîtres de deux couleurs. Un silence léger, et la jeune violoniste conclue en souriant, d'un geste ample de son bras fin :
- Messieurs Kim Junsu et Park Yoochun, et sous leurs doigts, le concerto pour deux pianos BWV 1060 de Jean-Sébastien Bach. Accompagnés par l'orchestre à corde de Berlin.
Le feu est éveillé, en moi et autour. Yoochun, en face, me regarde de toute sa lumière. Les concertos pour deux instruments sont un dialogue, un échange, deux voix nouées pour une mélodie qui n'a de sens que grâce à elles. Un concerto est un partage, deux chants qui savent se nourrir l'un de l'autre pour en devenir uniques. Nous savions tout ceci. Pourquoi ce soir, mes mains lancées dans un ballet qui me surprend moi-même, deux éclats de regard semblables et différents, pourquoi notre concerto est-il si inhabituel ? Tout est neuf, tout est changé. Le bout du chemin, le bonheur sans fond de l'espoir. Et mon âme illumine, embrase de musique. Et mes doigts dans leur course semblent devenus sa voix, directe et précise, délicate. La voix de mon âme ! J'y plonge le regard, dans ce puits sans fond où croupis la terreur et les cauchemars, j'y trouve des milliers de nuances inconnues et ignorées, éclipsées.
« Je ne donne rien, je prends. » Il souriait, semblait rire de la question. Mais il est là, en face de moi, son visage rayonne de musique. Et ses paupières frémissent, parfois recouvrent cet éclat. Il fut sauvage, il fut farouche, la méfiance de celui qui n'attendait plus rien de ce monde ! Il n'y avait rien à donner pour ceux qui s'emparaient de sa paix, la réduisant en cendres fumantes et grises. Cependant, ce soir ses paupières se ferment, recouvrent cet éclat qui ressemble à une réponse. Yoochun joue et entre deux respirations il s'offre, il se donne à ce monde et ces cœurs qui s'ouvrent... Tremblant de douleur, instable, il avait tout à prendre en la musique, jusqu'à ses secrets les plus enfouis.
Les pianos ouverts illuminent de sons, de couleurs, et de texture. A ma droite, les cordes frappent, tantôt doucereuses, tantôt décidées. Métaphores filées de la vie que nous offrons à la musique. « Je ne donne rien, je prends. » Comment le croire, à présent ? La musique n'est plus un refuge. Le public n'est plus une masse informe et incomprise. Délivrés ensembles, nous avions cherchés sans relâche à lier et délier, puisque c'est ainsi que l'espoir est permis. Qui sommes-nous alors ? Un cœur qui pulse dans chaque monde, nous devenons ce lien, si simple, entre ces êtres de chairs et de sons. Nos mains se font l'union de ce que voulions à tout prix séparer. Les questions se fondent et s'effacent, derrière l'ivresse : nous sommes musiciens.
Le silence se couvre de nos voix, nos deux seules voix. Nos doigts murmurent et hurlent en même temps, presque à l'unisson. Pourtant, submergé et exalté, il me semble que jamais les mélodies de nos cœurs n'ont été si palpables, réelles, évidentes. Et jamais la musique, en nous et au dehors, ne m'a semblée si vivante. Unique.
Parfaite.
L'harmonie de deux âmes réconciliées.
« Ecoute, d'où tu es, la symphonie de nos vies !
Je ne veux plus comprendre, ni même attendre.
Il est temps pour moi de vivre cette mélodie qui n'appartient qu'à moi.
Ecoute, d'où tu es, le chant mes doigts…
Le vent, parfois, chuchote ta présence aux vivants. Ne dis plus un mot alors, et les yeux fermés comme dans ma douce enfance, écoute simplement et apprends.
Il n'y a qu'ainsi que je pourrais te remercier de cette musique qui grandit en moi.
Adieu, je vivrais avant de te revoir je jouerais avant de devoir me taire.
Les refrains d'une vie que tu as créée se mêleront au vent, juste pour murmurer que je t'aime.
Et que l'oubli ne dure qu'un temps. »
Et la salle, debout, euphorique, presque en transe, se lève. C'est pour moi qu'elle est debout, pour nous. Ni pour nos mal-être, notre rage envers le monde. Mais pour ces sons qui nous habitent et qui, plus encore que la paix, montrent à quel point nous sommes à présent musiciens.
Les frontières n'existent que pour ceux qui craignent de s'envoler.
Nos mains serrées l'une dans l'autres, encore étourdies.
Nos âmes qui pulsent d'un tempo effréné.
Pour deux musiciens qui se sont compris, les frontières n'existent plus.
