12.
A l'Antenne du SIGiP, le Général des Divisions Sectorielles avait rédigé son habituel rapport trimestriel avant de l'enregistrer et de le faire suivre.
Il profitait du calme de son bureau, loin de toute agitation – même seulement visible au travers des parois de verre de sa pièce habituelle – les appels entrants interceptés par la Centrale et compilés dans l'attente qu'il les prenne – quand Shale Elumaire s'annonça et entra à son invitation.
- Accepterez-vous mon offre à déjeuner, cette fois ?
- Oui, j'ai réservé mon temps de pause midi pour vous.
- Je ne sais pas ce qui m'horripile le plus chez vous, Aldéran : votre autosatisfaction personnelle, votre arrogance naturelle ou votre langue au goût de citron qui tient de l'acide quand vous balancez ce genre de propos avec un sourire bien trop charmeur que pour être honnête ! ?
- Je vous ai gardé ma pause déjeuner, ça ne vous suffit pas ?
- Si, mais vous savez aussi bien que moi que bien que pairs, nous ne serons jamais proches, certainement pas amis, et il y aura toujours entre nous le meurtre d'un être que je respectais par-dessus tout.
- Je sais très bien que vous ne me le pardonnerez jamais, Shale. Mais, devrez-vous me le balancer à la face à chaque entrevue ?
Au restaurant réservé aux officiers du SIGiP, des pavés de viande saignante avaient été servis, avec de fraîches crudités fortement assaisonnées, et accompagnées de grosses frites aux herbes aromatiques.
Shale trancha vigoureusement dans son énorme steak, ramassa de la sauce, piqua des oignons frits et enfourna la portion de sa fourchette.
- Je ne le ferai plus que cette fois. Au fil des années, croyez-moi ou non, Aldéran, j'ai appris, par la force des choses j'en conviens, à respecter le Militaire et même l'homme… Mais, lors de cette affaire des Seigneurs, puis des Rois, vous saviez pertinemment pourquoi nous vous avions choisi, pourquoi les étoiles, et que nous avions effectivement l'intention de vous les reprendre à la fin ! ?
- Et vous, Shale, pourquoi avoir été de tant parti pris dans ce jeu ?
- Et vous, Aldéran, pourquoi l'avoir accepté ?
Aldéran trempa une frite dans le pot de mayonnaise pimentée servi à côté de son assiette.
- J'insiste ! reprit la Générale du SIGiP. Pourquoi avoir marché dans cette mission insensée, où justement vous auriez dû perdre la raison au vu des choix barbares que nous vous poussions à prendre ?
Et face à Shale Elumaire, les prunelles bleu marine étincelèrent.
- Depuis toutes ces années, le Général Aym Grendele savait exactement ce que j'étais, grinça Aldéran. Il était votre ami, et il n'a pas hésité un instant à vous manipuler, et vous n'avez absolument rien vu venir, ni réalisé encore à ce jour. Aym l'a fait en parfaite connaissance de cause, en sachant que s'il me lâchait dans la cage aux fauves, je n'allais pas m'en faire le dompteur, mais devenir un plus grand prédateur qu'eux !
- Et vous vous êtes fait plaisir au passage, remarqua Shale. Vous vous êtes laissé dépasser, vous vous laissé emporter, mais avoir l'occasion inespérée et unique de libérer vos plus noirs instincts n'a pu qu'être jouissif. Ca, nous en étions tous conscient, sinon pourquoi remettre des étoiles à quelqu'un d'aussi instable et incontrôlable ?
La Générale fit la grimace.
- Il nous fallait aussi quelqu'un pour remplacer Aym, reprit-elle. Je dirige le SIGiP de façon administrative, nous avions besoin de quelqu'un pour le terrain. Vous continuez de mener les Divisions Sectorielles d'une main de fer, voilà le défi relevé qui fait que, sur cet unique point, je vous fais entière confiance !
- C'est toujours ça. Je m'en contenterai et cela me suffit. Au fait, Générale, vous parliez du monstre que vous m'avez permis de libérer… J'ai comme l'impression qu'il y a actuellement infiniment pire en liberté en ce moment !
- Oui. Quelles sont les premières hypothèses de Madame Thyvask Skendromme ?
- Une bande, c'est indéniable. Ils doivent être obligatoirement plusieurs pour contrôler deux personnes, les mutiler alors qu'elles sont encore vivantes, et le faire en un lieu suffisamment isolé pour que les hurlements n'alertent personne et équipé pour infliger ces blessures barbares.
- Le mouvement des fanas de ténébritude, qui est tellement à la mode, comme pour remplacer les Seigneurs et Rois ?
- Des tarés remplaçant d'autres tarés, c'est le schéma universel et éternel, convint le grand rouquin balafré en faisant un sort à son moelleux au chocolat.
- Comment procédez-vous, Aldéran ? questionna encore Shale Elumaire. Ces mutilateurs sont désormais la priorité des Polices, et donc la vôtre.
- Je fais analyser à mesure les informations que traite mon épouse. Elle a extrait des Archives de nombreux rituels démoniaques et tente de trouver une corrélation avec les sévices infligés aux victimes. Des cycles de sept jours entre chaque boucherie, ce n'est nullement anodin, mais c'est commun à tant de bandes de psychopathes ! Les enquêtes des Inspecteurs des Sections Spéciales des Divisions risquent d'être longues et ardues. Et il n'y a pas la moindre similitude de profil entre les victimes, ce qui complique les investigations car le but est juste de massacrer !
- Je vous souhaite de réussir, fit sincèrement Shale Elumaire.
A sa surprise, Aldéran éclata de rire après avoir vidé sa tasse de café.
- Au minimum une dizaine de monstres comme je l'étais il y a deux ans, j'ai comme l'impression que je redeviens entièrement le gentil et, pour changer, le rempart entre de pires tarés que moi et notre société ?
- Vous avez vraiment une chance insolente, Général Skendromme…
- Je ne l'exprimerais pas vraiment ainsi, mais il y a effectivement de ça… Mais vous avez la seule et importante certitude, Shale : je vais les empêcher de se servir de civils innocents pour jouer à la dissection à vif !
- A vous les moyens sur le terrain, Aldéran, conclut Shale. De mon côté, je vous donnerai toutes les autorisations nécessaires aux Interventions que vous jugerez nécessaires de mettre en place.
- Merci, je ne l'entendais pas autrement. Les situations sont suffisamment complexes sans que nous nous trompions mutuellement… Nous avons dépassé ce stade. Nous avons, chacun à nos places respectives, à assurer notre devoir.
- Comme ça doit vous amuser de balancer des banalités pour m'éviter de continuer à vous pousser dans vos retranchements sur vos différentes prises de position. Mais je ne m'impatiente pas. Vous avez à rendre des comptes et je vais commencer par lire votre dernier rapport ! A un de ces jours, Aldéran.
Ce dernier ne dit plus rien et quitta l'Antenne du SIGiP.
Désert et silencieux, le Grand Cimetière de RadCity était noyé dans l'obscurité, aussi seule la lune éclaira les dalles et portes de caveaux qui s'ouvraient.
