Bonjour à tous !
Bien à l'heure cette fois-ci, voilà le chapitre 9 :') Dans ce chapitre, on s'intéresse à la famille ! William retrouve ses parents, pour le meilleur et pour le pire. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais personnellement j'aime assez le peu qu'on apprend sur la famille Dunbar dans le DA. Du coup j'avais vraiment envie de la mettre en scène. Bref, premier chapitre des vacances de Pâques.
Bonne lecture !
Chapitre 9 :
Les Cicatrices du Verre
La fin du trajet s'est déroulée sans rien de notable. Mis à part peut-être le fait que mon train n'ait pas eu de retard. J'étais toujours anxieux à l'idée de la confrontation avec mes parents, même si d'avoir pu m'expliquer avec Lucie m'a changé les idées pendant un certain temps. Mais quand je les ai retrouvés sur le quai de la gare je me suis juste jeté dans leur bras, et ils se sont comportés comme si de rien n'était. Je me demande s'ils considèrent que l'incident est clos ou s'ils se doutent que ce n'est pas quelque chose d'anodin et qu'ils veulent prendre le temps l'aborder…
En tout cas me voici enfin à Marseille. Mon oncle a un appartement ici, mais plutôt que de se marcher dessus pendant deux semaines mes parents ont préféré louer une maison. Ils l'ont choisie dans le huitième arrondissement de la ville. On vient d'arriver devant en bavassant les politesses d'usage : c'était bien les cours ? Tu sais ce que font tes amis pour les vacances ? Beaucoup de boulot ? Et vous, le travail ? Ça s'est bien passé ? etc. C'est marrant comme, même dans la famille, les discussions restent toujours incroyablement conventionnelles. On se demande toujours les mêmes choses, et on y donne rarement des réponses différentes…
Enfin bref, on vient donc d'arriver devant la maison. On dirait un de ces dessins d'habitation provençale qu'on trouve dans les boutiques de souvenirs et les aires d'autoroutes dans le sud. Il faut passer un portillon en bois pour pourvoir la voir, des haies la camouflent un peu de la rue. Puis un court chemin avance jusqu'au porche, avec la porte d'entrée surmontée par un balcon au premier étage. D'ailleurs c'est cool, à en juger par l'orientation il doit donner sur la mer. Pour en revenir à la maison, elle a des murs en crépi blancs et des volets bleus, et est mitoyenne à celle d'à côté. Elle n'est pas très grande. L'entrée donne sur un petit hall où s'ouvrent trois portes : la salle de bain et les deux chambres. Et c'est avec soulagement que je peux enfin laisser tomber mon sac sans ménagement sur le sol de la mienne, qui est vraiment petite ne contient qu'un lit aux couvertures à grosses fleurs bleues complètement démodées et une imposante armoire en bois sombre. Il n'y a pas vraiment de jardin, ma fenêtre – à barreaux – donne quasiment directement sur l'une des haies qui bordent le terrain, ce qui coupe la majeure partie de la lumière naturelle. Enfin tant pis, cette chambre n'est pas prévu pour autre chose que dormir, il n'y a même pas de bureau.
J'hésite à défaire mon sac tout de suite. D'un côté ça m'éviterais d'avoir à rejoindre immédiatement mes parents, qui sont montés m'attendre à l'étage, mais en même temps d'habitude j'ai tellement la flemme de ranger mes affaires que je laisse tout dans ma valise et pioche ce dont j'ai besoin au moment où j'en ai besoin, à l'aveugle. Ce qui n'est pas forcément une bonne idée puisque je perds du temps à chaque fois et qu'en plus je suis obligé de tout ressortir à la fin des vacances pour pouvoir tout reranger correctement sinon ma valise ne ferme pas… Mais décidément non, j'aurais l'air trop suspect, trop enclin à éviter de rester avec eux. Ou alors je me fais des films et ils n'y prêteraient pas du tout attention ? Pfff,il faudrait que j'arrête de me faire des nœuds au cerveau, parti comme je suis je risque la surchauffe. Bon, allez, je monte directement.
À la gauche de la porte d'entrée un petit escalier prend l'angle droit du mur et monte à l'étage. Il débouche dans une pièce spacieuse qui fait office de salon/salle à manger, avec une immense fenêtre qui s'ouvre face à la mer, et à la terrasse que j'ai vu d'en bas. Contre le garde-corps en bois de l'escalier est appuyé un canapé en tissu bleu terne, séparé de la télé par une table basse, en bois également. Encore à gauche une table entourée de quatre chaises est collée au mur et recouverte d'une nappe en plastique bleue sur laquelle nagent de gros poissons jaune. Entre cette table et la télé se trouve une porte qui mène probablement à la petite terrasse. Et au fond de la pièce le mur est ouvert sur la cuisine, américaine donc, assez petite, au mobilier intégré du même bleu que le canapé et au carrelage blanc ébréché. Dans l'ensemble la déco est assez vieillotte. On a même droit à l'éternelle poster des types de fleurs de la région accroché sur le mur de l'escalier, mais on se sent tout de suite en vacances dans une maison pareille, c'est beaucoup trop éloigné du quotidien…
Mes parents sont assis sur le canapé. Maman a ouvert un livre, A Thousand Splendid Suns et papa a allumé la télé. Je m'installe à côté de lui et regarde distraitement l'écran, qui affiche une émission de sport quelconque. Je n'ai rien de spécial à faire de toute façon, et je doute que Christophe ait déjà eu le temps de me scanner les cours, alors autant attendre. Et passer du temps avec mes parents. C'est ce que j'aurais fait si je n'étais pas en train de stresser à mort à propos de la discussion qu'on va bien finir pas avoir. Mais si je veux les rassurer, étant donné que je ne peux décidément pas leur raconter toute la vérité, il faut que j'agisse aussi normalement que possible.
« William… »
Mon dieu, ça y est, mon père se lance. J'espère que je serai crédible dans mes explications…
« Nous avons prévenu Philip que tu arrivais aujourd'hui et il nous a invités à diner chez lui. Ça te convient ? »
C'est de ça qu'il me parle ? Du diner chez mon oncle ? Pas de ma conduite bizarroïde ? Mince, je dois avoir l'air complètement abruti à cause de la surprise…
« Oui bien sûr, ça me fait plaisir de le voir, je réponds en souriant. Il faut qu'on y aille à quelle heure ?
- Il nous a invité à 19h30, donc il faudrait qu'on parte vers 19h10 je pense.
- Ok, cool ! »
J'adore mon oncle. Quand j'étais au collège il m'emmenait sur ses chantiers pendant les vacances et m'expliquait des tas de choses sur le travail dans le domaine de la construction. Avec lui j'ai vu un tunnelier en fonctionnement, j'ai assisté à la déconstruction de tours HLM (oui parce qu'on dit déconstruction, pas démolition), j'ai participé au coulage d'un plancher en béton armé, et je sais même comment désamorcer un détonateur. Et puis avec un peu de chance il ne sait rien des derniers évènements. Non pas que mes parents en sachent grand-chose non plus. Mais il n'est peut-être pas au courant que tous ceux qui m'ont côtoyé m'ont trouvé vraiment étrange pendant les deux derniers mois. Après tout, mes parents ne s'en sont rendus compte qu'en venant me voir il y a une semaine, et ils n'avaient pas de raison particulière pour lui en parler.
D'ailleurs, pourquoi est-ce qu'ils ne m'en parlent pas à moi ? Ma mère lit et mon père regarde la télé. Comme si rien ne s'était produit la semaine dernière, comme s'ils n'avaient pas assuré au proviseur que la personne qui se tenait devant eux et était la copie conforme de leur fils n'était en réalité qu'un imposteur. Alors pourquoi est-ce qu'ils ne m'en parlent pas ? Ils attendent que j'en parle moi ? Ils ne veulent pas me mettre la pression ? Ironie étant donné l'état dans lequel je suis actuellement… Peut-être qu'ils ne veulent pas en parler tout de suite, qu'ils préfèrent me remettre dans un environnement familial chaleureux avant de commencer à me parler de mes troubles du comportement. Ou peut-être qu'ils ont décidé que ça ne valait pas la peine d'en parler vu que je suis redevenu parfaitement normal. Qu'est-ce que j'avais dit déjà ? Arrêter de me faire des nœuds au cerveau ? C'est fou comme je suis incapable de suivre mes propres conseils…
« James, Emilie ! Comment ça va depuis le temps ? »
Mon oncle accueille mes parents avec effusion, fidèle à lui-même. Je ne l'ai quasiment jamais vu autrement que jovial et plein d'entrain, au point que ça semble parfois un peu forcé. D'ailleurs ça doit parfois l'être.
« William ! Il faut que tu arrêtes de grandir, je ne supporterais pas que tu me dépasses ! »
Il m'ébouriffe les cheveux en laissant échapper un énorme rire que je rejoins de bon cœur en faisant mine de m'échapper.
« Tant pis pour toi, tonton, bientôt tu devras me regarder d'en bas ! »
Il nous fait entrer et nous installe sur un canapé en tissus noir. Mon oncle habite seul dans un appartement assez petit au dernier étage, le septième, d'un immeuble relativement ancien à en voir la façade plutôt baroque et le large escalier en pierre. Lorsqu'on entre chez lui on se retrouve dans un tout petit hall qui débouche sans séparation dans la pièce principale : une grande salle avec un coin salon constitué du canapé sur lequel nous sommes, d'un fauteuil assorti et de deux tabourets cylindriques blancs, qui entourent une grande télévision écran plat dernier cri, à la droite de laquelle une étagère supporte toute une bibliothèque de films et jeux vidéo. Un peu à gauche de ce salon se trouve la table, pour quatre personnes seulement, déjà mise, puis vient la cuisine, américaine encore, séparée du reste uniquement par un plan de travail sous forme de bar au revêtement noir mat. En face de la table, un escalier monte jusqu'à une mezzanine ouverte sur laquelle se trouve un lit deux places, pour faire office de chambre d'amis. Sous cet escalier on peut voir une étagère couverte de livres. Enfin, tout de suite à gauche de la porte d'entrée prend place la porte de la salle de bain, et en face, tout à droite de l'appartement, la porte de la chambre à coucher. Dernier étage oblige, l'appartement est directement sous le toit et le plafond est incliné depuis le bord de la mezzanine jusqu'à 50cm du sol derrière la télévision. Une poutre en bois apparente le soutien et sépare le coin salon de la table. Je m'y cogne la tête depuis que je suis assez grand pour l'atteindre… Les murs ont la teinte la plus bateau qui soit, cette couleur qui désigne à peu toutes les couleurs qu'on ne sait pas définir : taupe. Enfin, taupe clair.
Vu la taille du logement, on comprend pourquoi mes parents ont toujours préféré en prendre un pour nous à chaque fois que nous sommes venus, même s'ils pourraient dormir en haut et moi me caser sur le canapé. Mon oncle n'est pas spécialement pauvre. Il pourrait parfaitement se payer un appart' plus grand, avec une chambre d'amis correct, mais il répète qu'il n'en voit pas l'utilité vu qu'il vit seul, et qu'il préfère n'avoir à s'occuper que d'une petite surface. Ce que je trouve parfaitement censé, mais mes parents pensent que ce n'est qu'une excuse qu'il leur a présentée pour qu'ils cessent de s'inquiéter.
Ici aussi il y a une table basse entre le canapé et la télé. Mon oncle y a posé les biscuits apéritifs habituels, chipster et autres curves, ainsi que quelques bouteilles d'alcool. Mais il y a aussi autre chose sur la table. Une photo. De lui plus jeune avec une femme aux longs cheveux blonds et un petit garçon blond également. Elle ne devrait pas être ici. Il ne laisse jamais cette photo sortie quand on vient le voir.
Il a suivi mon regard, on dirait. Je l'ai senti se crisper. Il s'est levé, a pris la photo et est allé la ranger dans sa chambre avant de revenir comme si de rien était. Mes parents n'ont pas relevé. Pas plus que moi. On sait tous à quel point le sujet est douloureux pour lui. Il fait tout son possible pour le cacher, mais c'est évident qu'il ne s'est pas remis de ce qui s'est passé, et qu'il ne s'en remettra peut-être jamais vraiment en plein.
Philip est le frère aîné de mon père, de quatre ans. Il s'est marié quelques années avant son petit frère et a eu un fils peu après, mon cousin, John Dunbar. Je suis né cinq ans après lui. Il paraît qu'on jouait beaucoup ensemble quand on était petits, mais je n'en garde aucun souvenir et je le regrette. Il y a neuf ans, quand j'avais six ans et John onze, mon cousin a disparu. On n'a jamais su ce qu'il s'était passé. Un jour il n'est pas rentré du collège. C'est tout. Est-ce que c'était une fugue, un enlèvement, est-ce qu'il a eu un accident, est-ce qu'on l'a assassiné ? Est-ce qu'il est vivant aujourd'hui ?
Ç'a été une période extrêmement difficile pour ma famille. Mon oncle a fait une dépression, sa femme n'a pas pu supporter de vivre dans les souvenirs de ce qu'ils avaient perdu et elle l'a quitté. Je crois qu'elle vit dans le nord de la France maintenant, mais je n'en suis pas sûr. Mon père a soutenu son frère autant qu'il a pu pour l'aider à remonter la pente tandis que ma mère avait le plus grand mal à réfréner sa paranoïa et à me laisser seul ne serait-ce qu'au portail de l'école.
Le temps s'est écoulé, sans que l'enquête de la police n'avance d'un pouce. John a été déclaré disparu présumé mort et la famille s'est rassemblée pour descendre un cercueil vide dans la terre froide et humide du cimetière. Comme un dernier affront jeté aux visages des parents de John, une injonction à abandonner définitivement tout espoir. La pierre tombale a été gravée, les premières fleurs ont été déposées dessus et tous ceux qui n'étaient pas de la famille proche ont oublié cette « triste histoire » comme ils disaient.
Mon oncle a fini par reprendre pied. Il a vendu la maison familiale pour laquelle ils avaient si durement économisé avec sa femme pour venir vivre dans ce petit appartement de célibataire, il a repris le travail sur les chantiers, et il n'a plus jamais mentionné son fils devant qui que ce soit. Mon père dit que son frère a laissé presque toutes les photos et les objets à son ex-femme, qu'il ne pouvait plus les regarder. La seul trace qu'il garde de John est cette unique photographie d'eux trois souriant à l'objectif, juste avant la disparition. Et il ne la laisse habituellement jamais sortie quand des gens viennent chez lui.
J'ai un peu tenu le rôle de fils de substitution pour lui. Je pense que quand il s'occupait de moi il avait une vision de ce qu'aurait pu être sa vie si les choses s'étaient passées autrement, si tout s'était déroulé normalement. Je ne me suis jamais posé la question de savoir si ça lui faisait du bien ou si au contraire ça l'enfonçait encore plus. Un peu des deux peut-être. Depuis la fin de sa dépression il ne nous a jamais laissé nous inquiéter pour lui et il a mis un point d'honneur à ne jamais laisser voir quand il souffrait. Je crois qu'il s'en voulait de s'être reposé sur son petit frère et qu'il tenait à reprendre le rôle de l'aîné protecteur.
Et c'est seulement maintenant que je réalise à quel point j'ai été irresponsable et égoïste à propos de Lyoko. Qu'est-ce qui se serait passé si Jérémie n'avait pas été capable de générer une réplique pour masquer ma disparition ? Et s'ils n'avaient pas réussi à me ramener ? Comment est-ce que ma famille aurait réussi à se remettre de la perte d'un autre de ses membres ?
« Qu'est-ce que tu en dis William ?
- Hein, quoi ?! »
Mince, je n'ai rien écouté de toute la conversation jusqu'à maintenant. Et j'ai encore fait un bond de trente centimètres quand on s'est adressé à moi…
« T'endors pas déjà, gamin ! Je te disais que lundi je pars visiter la prison que mon entreprise est chargé de transformer en campus d'université. Ça te tente de venir avec moi ?
- Ah, oui, bien sûr ! J'ai toujours adoré bosser sur les chantiers avec toi !
- Alors c'est réglé ! Je passerai te prendre à 7h30, avec les EPI.
- Les EPI ? »
Flûte, c'était quoi déjà, ça ?
« Ben alors William, t'as même oublié ça ? Équipement de Protection Individuelle, le casque, le gilet et les chaussures de sécurité !
- Depuis quand tu mets un casque toi ? je détourne le reproche, avec un sourire en coin.
- Silence, gamin ! Si les patrons apprennent que je ne suis pas les consignes de sécurité je risque gros. Et la visite se fait avec le maître d'ouvrage, faut pas faire de vagues ! En plus, si ta charmante maman entend que tu ne mets pas ton casque je risque encore plus ! répond mon oncle en riant.
- Ça c'est bien vrai. Si tu me casses mon bébé Philip, je te le ferais payer bien plus cher que tout ce que ton maître d'ouvrage pourrait faire ! ajoute ma mère sur le même ton. »
Et le repas commence, dans la jovialité, comme toujours chez mon oncle. Et le fait qu'il soit un excellent cuisinier n'enlève rien à la réussite des diners qu'il organise !
« Tu nous as fait tes fameuses Bruschetta ! Tu n'aurais pas dû ! »
Mon oncle éclate de rire à cette réflexion de ma mère.
« Je sais bien que tu es désespérée par la grâce dont on fait tous preuve en mangeant mon plat fétiche, mais c'est là qu'est tout son intérêt, ma chère ! »
Ses Bruschetta se présentent sous la forme de grandes tranches de pain un peu grillées sur lesquelles sont déposés des morceaux de tomates recouverts d'huile d'olive, et assaisonnés au persil. Et c'est assez difficile de les manger proprement. Il faut forcément mordre dans le pain, ce qui a pour conséquence de faire tomber les tomates et couler l'huile. Mon oncle nous a raconté que depuis qu'il les a fait découvrir à un de ses amis, celui-ci en commande pour tout le monde à chaque diner d'affaire, histoire de détendre l'atmosphère. Il faut croire que ça marche. En tout cas en famille on se marre !
« Tu ne nous ménages pas, Philip !
- Allons, ma chère Emilie, ne m'en veux pas, tu es toujours aussi splendide, même avec un filet d'huile d'olive qui roule sur ton charmant menton ! »
Ma mère s'essuie en catastrophe avec sa serviette tandis que je pouffe de rire…et vois, impuissant un morceau de tomate se faire la malle de la tranche que j'ai en main.
« Et puis tu ne me haïras pas longtemps, j'ai le devis que vous m'avez demandé. Regardez donc ça, le temps que je dresse le prochain plat.
- J'y vais, je propose en me levant.
- Les papiers sont sur mon bureau, mon Willi.
- Bien reçu, capitaine ! »
Je laisse derrière moi mes parents qui se disputent une tomate égarée et entre dans la chambre de mon oncle. Le bureau est directement en face de la porte. Et résume parfaitement l'état général de la pièce : le foutoir absolu. Je suppose que tant que le reste de l'appartement est en ordre il estime qu'il peut bien se laisser aller dans la seule pièce à l'abri des regards. Le lit, à côté du bureau, est défait, et les draps trainent par terre. L'armoire, à gauche de la porte, est ouverte et semble vomir son trop plein de vêtements sur le sol. D'ailleurs, pour ceux qui défendent farouchement leur place à l'intérieur, il semble bien qu'aucun ne soit plié. Un paquet de tabac à rouler se déverse sur la table de chevet. Les volets ne sont qu'à moitié ouverts et donnent l'impression qu'ils n'attendent qu'un choc minime pour se refermer violemment. Et bien entendu le bureau croule sous les papiers divers, dans des piles plus ou moins droites plutôt instables. Je suppose que le devis que je dois chercher est posé sur le dessus. Sinon je n'ai aucune chance de le trouver….
Je m'approche et survole ce qui est écrit sur les papiers visibles. Ah, gagné, un devis pour une cuisine. Enfin, je suppose que c'est le bon. Mais il n'est pas tout-à-fait sur le dessus.
La photo est posée, retournée, en haut de la pile.
Je la prends.
Mon oncle, sa femme, et John. Ils ont l'air…tellement normaux.
Évidemment, quand mon cousin a disparu j'étais trop jeune pour véritablement comprendre ce qui était en train de se produire, mais en grandissant j'ai fini par apprendre les choses, au compte-goutte, et par comprendre ce que je savais déjà.
Pourtant je me souviens du jour de sa disparition. On habitait encore à Marseille avec mes parents. Je jouais dans le salon avec mes voitures miniatures. Ma mère lisait à côté de moi quand le téléphone a sonné, elle s'est levé et m'a souri au passage. Je me suis amusé à faire rouler mes voitures sur sa jambe en répétant des « vroum » en boucle de plus en plus fort pour attirer son attention, quitte à recueillir comme d'habitude un « moins fort, mon chéri » un peu exaspéré mais indulgent. Mais ce jour-là c'est une remontrance sèche et un peu paniquée qu'elle m'a adressé, si bien que je me suis tu tout de suite, surpris. Le téléphone a sonné régulièrement, les jours suivants, et ma mère raccrochait toujours plus livide que la fois précédente. Des policiers sont passés à la maison, mais malgré mes yeux d'enfants émerveillés, l'atmosphère m'angoissait. Ma mère refusait de me laisser seul, je crois que dans tout mon égoïsme enfantin je le lui ai reproché avec colère de me prendre pour un gamin.
Je le regarde, ce cousin avec lequel je jouais, et que je ne reverrai probablement jamais. On se ressemble un peu lui et moi. On a la même forme de visage, les mêmes yeux, le côté paternel de la famille. Mais l'un comme l'autre on a plutôt hérité des cheveux de nos mères, même si les miens sont plus bleutés que verts et qu'il est un peu plus châtain que la sienne.
Je me demande si elle a refait sa vie, si elle a d'autres enfants. Elle ne supportait pas les souvenirs. Est-ce qu'elle a finalement jeté toutes les photos que mon oncle lui a laissées, sauf une comme il l'a fait lui-même ?
Et John ? Est-ce qu'il a eu le temps de se demander ce que deviendrait ses parents ? Est-ce qu'il a eu le temps d'avoir une dernière pensée pour sa mère ?
Où est maman ?
Pas ici. Mais tu la retrouveras bientôt, si tu es sage.
Je veux ma maman !
Ne t'inquiètes pas petit…
MAMAAAAAAAAAAN !
Mais faites le taire, bon sang !
« Mon dieu, William ! Ça va ?! »
Que…quoi ? QU'est-ce que je fiche par terre.
« William !
- Je… Ne t'inquiète pas, maman, tout va bien.
- Mais qu'est-ce qui t'es arrivé, enfin ?
- Je… je ne sais pas, ça doit être la fatigue du voyage, c'est rien je t'assure.
- Rien ? Enfin mon chéri ! Nous étions en train de parler à côté et voilà que nous entendons un grand bruit et que tu es par terre, ne me dis pas que tout va bien !
- Mais je t'assure, je ne sais pas ce qui s'est passé mais je me sens bien. J'ai juste perdu l'équilibre à cause de la fatigue du voyage, c'est tout. »
Il faut que je la calme. Mon père m'a relevé en m'interrogeant du regard, mais je l'ai rassuré en souriant. Seulement ma mère s'accroche à moi comme si j'allais à nouveau m'écrouler, malgré toutes mes tentatives pour lui rendre son sourire. Et le problème c'est que je suis plutôt paniqué moi-même. Qu'est-ce qui vient de se passer, au juste ? J'étais en train de penser à John et j'ai entendu une voix d'enfant. Une voix d'enfant terrifié qui appelait sa mère. Je ne sais même pas vraiment à quel moment j'ai perdu l'équilibre pour tomber au sol… Tomber…
La photo.
Elle est tombée avec moi. Ou peut-être même que je l'ai lâchée avant.
Je lève les yeux vers mon oncle, qui la contemple sans mot dire. Comme s'il avait senti mon regard il tourne les yeux vers moi.
« Je…je suis vraiment… »
Il sourit tristement.
« Ne t'inquiète pas pour ça, gamin, dit-il d'un ton grave qui ne lui correspond absolument pas, l'important c'est que tu ailles bien. »
Au sol gît la dernière trace physique que mon oncle garde de sa famille. Une photo toute simple dans un cadre tout simple dont le verre brisé masque le visage de mon cousin disparu.
