Zenophys serra la bandoulière de son sac. Elle leva le bras, pour toquer à la grande porte en chêne, mais avant même d'exécuter ledit geste, celle-ci s'ouvrit sur le grand sorcier de Brooklyn :
- Zenophys Blodeuwedd ! Nous n'attendions plus que toi !
Le sorcier enlaça la psychanalyste qui, surprise, se laissa faire, les yeux écarquillés comme des soucoupes. Magnus Bane l'invita à entrer, la forçant presque du plat de la main à avancer. La jeune femme pénétra dans l'appartement. Alec Lightwood s'y trouvait, accoudé prés du bar. Comme à son habitude, le shadowhunter lui offrit un sourire discret, mais franc et sincère.
- Oh ! lâcha Zenophys. Je ne fais jamais de séances avec des couples, commença-t-elle à s'excuser.
Alec recracha la moitié du contenu de son verre et se mit à rougir, alors que Zenophys se tortillait toujours maladroitement sur ses talons. Magnus passa devant elle, une petite moue amusée sur le visage :
- Ce n'est pas encore d'actualité ma chère ! Je t'ai fait venir pour une toute autre raison ! lui apprit-il.
Le sorcier guida la brune jusqu'à une petite pièce, non sans intimer un « chut » à Alec, qui avait haussé ses sourcils et murmurer un faible « Comment ça « Pas encore d'actualité » ?! ». Zenophys s'accrochait toujours à son sac, et curieusement, elle passa sa tête dans l'encadrement de la porte avant d'entrer franchement dans ce qui semblait être un petit salon, vide de toute âme. Elle passa sa main dans ses longs cheveux châtains, qu'elle n'avait pas eu le temps d'attacher le matin-même et qui cascadaient en de larges boucles souples. Elle plissa son top de la main et observa les alentours.
- Madzie ! Tu n'as rien à craindre. Zenophys est une amie !
Le sorcier s'approcha d'un grand canapé en velours rouge et s'accroupit pour jeter un œil à ce qui pouvait bien se trouver en-dessous. Il se releva.
- Elle est un peu timide, expliqua-t-il à la psychanalyste. Elle doit se cacher.
- Sans nul doute, soupira Zenophys en contenant un petit rire. Quel est son problème ?
- Terreurs nocturnes que je n'arrive pas à calmer, même avec mes potions, chuchota Magnus. Cette petite a déjà bien trop souffert et je veux que ses songes soient plus paisibles que la vie qui l'attend.
- Sortez de la pièce. Je devrais pouvoir m'en sortir.
Le regard du sorcier se durcit et ses lèvres s'amincirent. Il finit par s'éloigner, fermant la porte derrière lui, non sans avoir jeté un dernier coup d'œil. Il faisait confiance à Zenophys Blodeuwedd, c'était même pour cette raison qu'il l'avait demandé de venir chez lui le plus vite possible… Mais cette petite… Cette petite lui était chère. Zenophys le rassura d'un sourire. Elle fit quelques pas dans la pièce, posa son sac et s'installa dans le canapé en admirant le style baroque du salon.
- Moi aussi je fais des cauchemars.
Les rideaux imprimés d'un motif représentant des colibris s'agitèrent. Zenophys se mit à sourire, avant de vite déchanter en apercevant un gros chat, sortir de sa cachette et se poser sur ses genoux en ronronnant. Elle commença à le caresser distraitement, faisant semblant de s'adresser à lui.
- Parfois, j'ai même peur de fermer les yeux. Je retarde le moment ou je vais devoir aller me coucher.
Le chat soupirait de bonheur se roule en boule. Zenophys tenta d'épousseter les poils de ce dernier sur son jean, sans grand succès.
- Quand on dort, on ne contrôle plus rien, c'est normal d'avoir peur. Quand tu es réveillée, tu peux choisir d'ignorer ce qui t'effraies... Je n'en parle pas à beaucoup de gens tu sais. Seules mes sœurs sont au courant, je crois.
Un bruissement se fît entendre, tout prés d'elle, faisant même voler quelques mèches de ses cheveux. Zenophys se retourna. Une petite fille se trouvait derrière elle, avec deux couettes sur la tête et un foulard noué autour du cou. Ses yeux noirs la regardaient avec attention et pourtant, ses lèvres fines ne bougeaient pas. Madzie était au moins sortie de sa cachette.
- J'ai peur de reprendre les armes. C'est pour ça que je ne suis plus une shadowhunter.
La main sombre de la fillette se posa sur l'épaule dénudé de Zenophys, où se trouvait sa rune angélique, son Enkeli.
- Je suis toujours une Nephilim, mais je ne suis plus une shadowhunter. L'un ne veut pas dire l'autre, tu sais.
Madzie haussa les épaules, visiblement peu convaincue. Zenophys esquissa un sourire.
- Si je te dis pourquoi j'ai peur de reprendre les armes, est-ce que tu me diras ce qui t'effraies toi ?
- Tu as peur de mourir ? demanda la voix fluette de Madzie.
Zenophys sursauta, surprise, avant de se reprendre. Elle prit le temps de réflechir. Non, Zenophys n'avait pas peur de mourir. Les Nephilims n'avaient jamais peur de mourir…
- Non. J'ai peur que les gens que j'aime, meurt.
- Mais ça ne dépend pas de toi, souleva la fillette d'une voix innocente.
- Tu as raison. Mais quand on aime quelqu'un, on le protège. Et quand on échoue… Ils nous incombent d'en assumer les conséquences.
Zenophys utilisait peut-être un vocabulaire trop compliqué pour Madzie. Pourtant, cette dernière trottina jusqu'au canapé, et s'assit à côté de la jeune femme, caressant à son tour le chat. Zenophys soupira. Cette sorcière était beaucoup trop douée pour son âge. La magie semblait être happée tout autour d'elle…
- Et toi alors ? Pourquoi tu ne dors pas bien ?
La petite fille ne répondit pas, son silence assourdissant bourdonnant jusqu'aux oreilles de Zenophys.
- Mon travail c'est de soigner les problèmes des gens. Je peux peut-être t'aider.
Madzie fît « non » de la tête.
- Je peux essayer.
Madzie respira calmement. Peut-être que cette adulte pouvait réellement l'aider ?
- Les gens se servent de moi.
Zenophys avait brièvement entendu l'histoire de la petite Madzie, cette jeune enfant, élevée par une femme monstrueuse, manipulée par Valentin… Elle n'était qu'une enfant, et pourtant, on s'était servi d'elle comme d'un jouet.
- Pas tous, Madzie. Clary t'as toujours dit la vérité. Magnus a pris soin de toi, et Alec t'apprécie beaucoup. Tu n'es pas une marionnette.
- Je n'aime pas les marionnettes.
- Je ne les aime pas beaucoup non plus.
Madzie continuait à caresser le chat sans accorder un seul regard à la psychanalyste.
- Tu es très puissante malgré ton âge.
- Je sais. Et les gens le savent aussi.
- Les gens ne sont pas tous comme Valentin.
Se servir d'une enfant comme ça… Lui faire croire tout un tas de mensonge, c'était abject.
- Pourtant, tout le monde me dit quoi faire. Même Magnus.
« Concentre toi sur ta magie Madzie », « Fait attention Madzie », « Ne mange pas ça Madzie », « Va te coucher Madzie »… La fillette avait obéi toute sa vie aux adultes sans jamais remettre leurs paroles en question. Aujourd'hui qu'elle savait à quel point ils étaient menteurs, elle ne savait plus qui croire, quoi faire. Les écouter ? Leur obéir ?
- Mais tu es aussi une enfant. C'est normal qu'on veuille prendre soin de toi.
- Et si on se servait encore de moi ?
C'était bien plus qu'une question. C'était une crainte, une crainte d'enfant. Madzie avait peur de l'abandon, mais plus encore, d'être manipulée. Zenophys savait que les enfants devaient apprendre à se méfier, à se montrer prudent, mais sans exagération bien sûr. Car le risque plus tard, c'était bien évidemment de se faire abuser, tromper, exploiter. Cet excès de confiance, au manque de réalisme, générait le plus souvent de lourdes déceptions. C'était ce qui était arrivé à la petite Madzie. Elle se sentait désormais dans un environnement hostile, et elle restait sur ses gardes en permanence. Quoi de plus normal ?
- Les personnes qui t'aiment prendront toujours les décisions qui leur semblent être les meilleures pour toi. Peut-être qu'ils se tromperont, mais jamais ils ne te feront du mal ou du tort volontairement.
- Comment je fais la différence entre les gens qui veulent mon bien et les gens qui ne veulent pas mon bien ?
Zenophys se concentra sur ses caresses sur le chat. C'était une question qu'elle se posait toujours. A qui faire confiance ?
- Tu apprendras avec le temps.
- Mais je veux savoir maintenant.
Zenophys lui adressa un sourire :
- C'est à toi de décider à qui accorder ta confiance. Qui la mérite et qui ne la mérite pas…
- Iris ne la méritait pas. Valentin non plus.
- Est-ce que tu penses que Magnus et Alec la mérite ? l'interrogea Zenophys.
Madzie se mit à réfléchir. Elle vivait chez le grand sorcier de Brooklyn pour le moment, mais elle savait que c'était temporaire. Pourtant, elle savait que Magnus tenait à elle. Le soir, au moment du coucher, il lui lisait toujours une histoire. Alec, lui, il ouvrait régulièrement la porte de sa petite chambre et passait sa tête dans la pièce, pour s'assurer qu'elle dormait bien. Quand elle se réveillait en hurlant, les deux hommes étaient à ses côtés. Le midi, quand Alec cuisinait des légumes et qu'elle refusait de les manger, Magnus les faisait disparaître en un tour de main avec un clin d'œil complice.
- Oui, murmura-t-elle.
- Est-ce que tu serais prête à me faire confiance également ?
Madzie mordilla sa lèvre inférieure. Si Magnus l'avait fait venir, c'était sûrement parce qu'elle était douée dans son métier qui consistait à soigner les problèmes des gens… Madzie hésita. Elle ne connaissait pas l'adulte en face d'elle, pourtant, elle lui avait très vite confier ce qui n'allait pas. Elle n'avait pas oser le faire avec Magnus, de peur de le décevoir : il se mettait tellement de pression pour que tout soit parfait autour de Madzie… Elle n'avait pas voulu l'embêter avec ses problèmes.
- Oui, répondit-il enfin.
Zenophys savoura cette première victoire. La petite fille allait devoir réapprendre à faire confiance. Ça serait certainement un long processus…
- Tu veux bien me dire ce qu'il y a dans tes cauchemars ?
- Je peux te montrer.
Une sphère apparue devant la patiente et la psychanalyste. Dans celle-ci, on y voyait une réplique parfaite de Madzie, toute seule et plongée dans le noir. Une petite fille qui cherchait partout une sortie, une échappatoire, une issue. Des mains se tendaient vers elle, mais quand elle s'apprêtait à les saisir, elles disparaissaient pour ne jamais revenir.
- Magnus va me confier à l'une de ses amies, confia-t-elle.
- Tu ne veux pas y aller ?
- Non.
Elle voulait rester avec le sorcier. Elle se sentait en sécurité ici, avec lui.
- Magnus est très occupé, et il sait qu'il ne pourra pas t'accorder toute l'attention et tout l'amour dont tu as besoin. Je suis certaine qu'il prend la meilleure décision pour toi Madzie et que cette amie saura parfaitement prendre soin de toi…
Peut-être que Zenophys avait raison. Peut-être qu'elle devait faire confiance en Magnus et de ce fait, accorder une chance à Catarina, la femme à laquelle elle allait être confiée.
- Tu veux que je te montre autre chose ?
Zenophys hocha la tête, heureuse de constater que l'enfant avait baissé définitivement la garde. Les prunelles de la petite sorcière se mirent à briller et sans avoir cessé de toucher la main de la psychanalyste, elle fît un geste de son bras libre, et fît apparaître un nouvel orbe devant la jeune-femme. Elle y plongea son regard et son cœur se serra dans sa poitrine, étouffant les battements de son cœur. Elle toucha la sphère du bout des doigts, sans trop oser.
- Amaris, murmura-t-elle.
Elle avait oublié à quel point son frère était grand et fort. Son visage dans l'orbe magique était souriant. Il y avait même ses petites fossettes au coin de ses joues… Celles que tous les Blodeuwedd avaient. Il était habillé de noir, ses épais cheveux bruns cachés sous une capuche, ses dagues dans les mains. Zenophys sursauta en entendant sa voix. Cette dernière vibra, caressant chaque parcelle de sa peau. « Prend soin de ma sœur ». Cinq mots, adressés à un autre homme encapuchonné, presque aussi grand qu'Amaris. Ils s'adressèrent un clin d'œil et ouvrirent d'un seul coup de pieds une grande porte. Mais avant d'y entrer, Amaris retint son interlocuteur, en l'attrapant vigoureusement par le bras « Promet le moi ». En guise de réponse, il souleva son t-shirt, dévoilant ses abdos fermes sur lesquels étaient tracées une multitude de runes. Il désigna l'une d'entre elle. La rune des parabatais.
La suite de ce que montrait l'orbe de Madzie, Zenophys la connaissait déjà. C'étaient les scènes macabres qui se déroulaient toutes les nuits dans sa tête. Une symphonie de cris et des armes qui s'entrechoquent, orchestrés par des coups de griffes, des morsures, avec cette odeur de fer et de sang. Elle vit son frère combattre de toute ses forces, elle se vit elle-même, trop concentrée dans son duel contre l'un des loups pour s'apercevoir qu'elle était encerclée. Elle vit Amaris, faire signe à Louis, la désignant des yeux, et elle vit ce dernier, qui sans hésiter une seule seconde, accourir dans sa direction pour la plaquer au sol et l'empêcher d'être la proie des loups qui la guettaient dans son dos.
- Ça suffit. J'en ai assez vu…
- Tu n'as pas échoué à protéger ton frère, murmura Madzie.
La main de Madzie quitta celle de Zenophys, qui se glaça.
- Je t'ai fait de la peine ? demanda l'enfant, attristée.
- Non, ne t'en fait pas.
Pourtant, Zenophys retenait ses larmes. Louis l'avait sauvé. Amaris savait ce qu'il faisait. Il connaissait les risques et il a préféré la protéger elle… Zenophys secoua sa tête de gauche à droite pour y voir plus claire. Il fallait qu'elle se ressaisisse, une fois de plus.
- Ça te dirait que l'on continue à se voir toutes les deux ? proposa Zenophys.
Une seule séance, c'était bien trop peu pour aider cette enfant. Zenphys voulait juste lui enlever ses vilains cauchemars et lui permettre de vivre plus sereinement. Les enfants n'avaient pas à vivre de telles épreuves si jeunes. A cause de sa magie, Madzie serait convoitée toute sa vie. Il était certain que des gens mal attentionnés chercheraient à la duper et à la manipuler, et ça, la fillette l'avait bien compris. Si Zenophys pouvait l'aider d'une quelconque manière, il était de son devoir de le faire.
- Oui, murmura Madzie en guise de réponse.
- Si jamais tu as besoin de parler, tu me fais appeler, d'accord ?
La petite hocha la tête et se leva pour courir à travers la pièce et la quitter à travers la porte qui leur faisait face. Magnus lui, était entré. Zenophys se retourna pour lui faire face :
- Elle ira bien, le rassura-t-elle.
Magnus lui offrit un sourire doux et apaisé :
- Sans aucun doute. Et vous ?
La jeune femme laissa déverser un torrent de larmes sur ses joues, sans pouvoir les retenir plus longtemps :
- Louis me manque tellement…
Elle avait été odieuse avec lui. Alors qu'il l'avait sauvé, sur les ordres de son frère, et sachant pertinemment que la jeune-femme lui en voudrait, il était parti pour lui laisser le temps de faire son deuil. Zenophys aurait détesté son frère si elle avait su comment les choses s'étaient réellement passées, et ça, Louis le savait. Zenophys décida de s'en aller sur ces mots, dans une telle précipitation, que ni Magnus ni Alec ne purent la retenir davantage. Alec se mît à la suivre, mais Magnus l'arrêta.
- Elle a besoin d'être seule.
- Très bien…
Magnus partit rejoindre Madzie, sachant pertinemment ou cette-dernière se trouvait. Il déambula dans les couloirs de son vaste appartement, et entra dans l'une des chambres. La fillette jouait calmement et répétait des mots en français que son compagnon de jeu s'amusait à lui dire. Magnus haussa les sourcils, pressant son patient. Ce n'était pas la première fois qu'il soignait un loup, et quand Lucian Graymark était venu le voir, il n'avait pu refuser d'apporter son aide. La blessure de cet homme était bien plus grave que l'alpha l'avait cru aux premiers abords…
- Tu as tout entendu, j'imagine, soupira le grand sorcier de Brooklyn.
Louis ne put murmure un « oui ». Il aurait dû se sentir plus léger à l'idée que Zenophys connaisse enfin la vérité. Pourtant, il se sentait vide et inquiet. Savoir son ancienne parabatai dans un état aussi vulnérable, savoir qu'elle n'arrivait plus à dormir sans faire de mauvais rêves, et qu'elle avait arrêté de se battre depuis la mort de son frère… Ça lui était absolument insupportable.
- Il est l'heure de changer ton pansement.
Louis se leva, imité par Madzie qui lui intima de se pencher. Louis s'exécuta et Madzie s'approcha pour lui confier un secret :
- C'est ton amoureuse ?
Louis ne put s'empêcher de rire.
- Non, c'est bien plus que ça…
