Après une interminable nuit sans rêves, Jiyong fut surpris de voir, par l'une des fenêtres, encore embrumé par le sommeil, des silhouettes lointaines marcher le long de la route de terre. C'était un couple, un homme et une femme promenant leur enfant. Il ne fallut pas longtemps à Jiyong pour se réveiller complètement et se plaquer contre le mur transparent en tapant du poing.

« Hé, vous ! Par ici ! Au secours ! Je suis enfermé ! Appelez la police ! Je suis là ! Là ! Au secours !»

Pendant une dizaine de minutes, il s'époumona ainsi alors que la famille, ses trois membres grands comme des allumettes dans son champ de vision, continuait tranquillement leur chemin. Quand sa voix se brisa, il tambourina contre l'épaisse paroi encore et encore jusqu'à ce qu'ils disparaissent complètement de son champ de vision. Alors, la joue pressée contre le verre, il glissa lentement jusqu'au sol, tremblant d'épuisement, la gorge et les mains en feu. De l'entrée, il entendit toussoter poliment.

« Non, pas encore toi… » Grommela-t-il sans se retourner en reconnaissant la voix de Bones.

« Nos voisins reçoivent leur fille et sa petite famille ce week-end. Je savais que cette occasion te ferait bondir, oppa. Alors j'ai préparé le nécessaire.

Et en effet, elle avait apporté un plateau avec de la pommade, un service à thé et un petit pot de miel.

-Quelle intention délicate, ironisa Jiyong en s'adossant à la paroi.

-Ne sois pas si grognon, dit-elle en accrochant le plateau aux crochets.

Alors qu'elle le sécurisait comme d'habitude, prête à le transférer dans la cage, Jiyong l'arrêta d'un geste de sa main endolorie.

-J'ai un doute. Qu'est-ce qui me dit que vous avez pas mis un truc dedans, aujourd'hui ?

A ces mots, la maîtresse de maison leva les yeux au ciel et, avec un petit soupir, s'agenouilla devant le plateau puis, cérémonieusement, versa le thé dans une des deux tasses avant de la retirer du plateau.

-Je veux juste boire mon thé avec toi.

Assise sur le côté, les mains recroquevillées dans les manches de son pull pour se protéger de la chaleur de la tasse, elle l'amena à ses lèvres, souffla à la surface du liquide brûlant puis en but une gorgée.

-Tu vois, oppa ? Il n'y a rien à craindre. Il est délicieux.

Alors qu'il déglutissait avec difficulté, Jiyong regarda le plateau descendre jusqu'à lui. Assis sur son lit, il l'imita, versa du thé dans sa tasse et en but une gorgée avant de grimacer.

-T'as tort. Il est infect.

-Evidemment, il est un peu fort. J'ai pris celui à vertu médicinale, se justifia Bones, vexée.

En sentant le breuvage chaud passer dans sa gorge, Jiyong sentit effectivement la douleur de sa gorge s'atténuer. Et si ce n'était cet arrière-goût amer, la saveur restait agréable. Petit à petit, la colère de Jiyong s'envola quelque peu avec la douleur. Bones, elle, buvait comme une vieille femme, à petites gorgées lentes. Elle non plus ne semblait pas apprécier le goût de la boisson. Lorsqu'il l'entendit rire légèrement, il se rendit soudain compte que son regard avait dérivé pour la énième fois vers le petit tableau.

-Décidément, tu ne la quittes plus, ma petite toile ! Mais c'est vrai que, coincé entre ces posters, maintenant que tous les autres tableaux ont disparu, j'ai l'impression de la redécouvrir. C'est une copie d'un vrai tableau qui s'appelle Ulysse et Calypso, une scène de l'Odyssée. Tu sais ce que c'est, l'Odyssée ?

-Vaguement.

Etrangement serein, Jiyong aimait le tour que prenait la conversation. Lui qui, autrefois, aurait saisi son portable en attendant que ce genre d'explications se termine, demeura cette fois-ci attentif. Tout était bon pour éviter l'ennui mortel dans lequel on l'avait plongé.

-L'Odyssée est l'histoire d'Ulysse, un grand guerrier qui a traversé les mers pendant dix ans avant de retrouver son royaume, Ithaque, où l'attendait sa famille. Il est passé par plein d'îles inconnues et a affronté tout un tas d'épreuves sans jamais perdre le cap de retrouver son île à lui. Il a fait face aux sirènes, aux démons mangeurs d'hommes, il est descendu plus bas que terre, dans le domaine des morts où les esprits gardiens l'ont encouragé à revenir à la surface et de continuer de se battre…

Avec un rictus, Jiyong songea à son propre parcours. Lui aussi, il en avait connu des sirènes et des mangeurs d'hommes. Lui aussi, après sa chute, avait franchi le royaume des morts avant qu'il ne se relève et reprenne sa course à nouveau...

-La scène du tableau, c'est le chapitre où Ulysse, après trois ans de bataille et après avoir perdu toute son armée, se retrouve sur l'île de Calypso. C'est la femme à droite qui le regarde pleurer. Elle est amoureuse de lui et, même si elle sait qu'il ne l'aime pas, elle refuse de le laisser partir et lui offre même son cadeau le plus précieux : l'immortalité. Puisqu'à ses yeux, il est déjà un dieu, son seul souhait est qu'il vive pour toujours avec elle, dit-elle à voix plus basse.

-Comme vous ?

A la question de GD, Bones, dont le regard était devenu étrangement vague, se tut. Elle pencha soudain dangereusement vers l'avant, avant d'appuyer la paume de sa main contre la paroi pour se stabiliser, non sans continuer de tanguer. Jiyong lui-même sentit la tête lui tourner un peu alors que des gouttes de sueur se formaient sur ses tempes. En s'appuyant d'une épaule contre un mur, il sentit les vertiges se calmer un peu.

-Est-ce qu'Ulysse a fini par rentrer chez lui ? demanda Jiyong, tâchant de se concentrer.

-Oui, mais après un long séjour chez Calypso.

-Combien de temps ?

-Sept ans, répondit Bones d'une voix posée.

Alors que sa tête balançait, transpirant elle aussi à grosses gouttes, elle s'allongea par terre en posant sa tête sur un coude, ce qui surprit le jeune homme, lui qui était peu habitué à ce que la doyenne prenne une pose si négligée.

-Et comment Ulysse est rentré chez lui ?

-La question est plutôt par qui, dit Bones en bâillant. C'est Athéna, sa marraine gardienne, qui l'en a sorti en alertant les autres dieux. Alors Zeus, le roi des dieux, a envoyé son messager pour lui ordonner de relâcher Ulysse et elle l'a laissé partir. C'est bête...

La tête de Bones glissa soudain de sa main et percuta le sol. En la voyant ainsi allongée, inerte, Jiyong se releva, mais la pièce se mit soudain à tourner et il tituba, forcé de s'appuyer des mains contre le mur. En donnant au passage un coup de pied dans sa tasse vide, il comprit ce qui était en train de se passer. En parlant, Jiyong réalisa aussi qu'il avait du mal à articuler.

-Qu'est-ce que tu m-m'as refilé, espèce de v-vieille folle ?

-…S'il l'avait laissée faire, continua Bones alors qu'elle avait fermé les yeux et qu'elle aussi bafouillait, ils s-seraient tous les deux des dieux. En buvant la-la même potion qu'elle, il aurait disparu jeune mais serait devenu immortel comme elle, au moins dans les consciences. C'est là que se trouve le c-cœur de toute son histoire : le retour-r ou non du héros au p-pays des hommes… Et ça, ça, ça n'a dépendu que d'une seule marraine, u-une seul de ces déesses qui a eu pitié de lui et a fait plier toutes les autres.

Luttant de toutes ses forces, Jiyong s'efforça de rester debout et se dirigea instinctivement vers le trou d'air qu'il voyait maintenant à travers un brouillard épais.

-Et toi, murmura une voix endormie, est-ce que tu t'es trouvé une marraine, G-Dragon ? »

Avant même qu'il n'ait pu faire trois pas, le monde autour de lui s'assombrit et il se sentit tomber, avant que son visage ne percute le sol de plein fouet.

Quand il ouvrit de nouveau les yeux, la première chose qu'il remarqua était que ses mains étaient couvertes de chaussettes, attachées à ses poignets par des bandes si serrées qu'il ne pouvait pas même déplier ses doigts et formaient des boules de tissus comme celles des marionnettes. Ensuite, il n'était plus dans la même tenue. Il était maintenant en costume de scène noir et or, le tout dernier qu'il avait porté. Et son cou le grattait. En portant ses poings à son col, il rencontra un obstacle en fibres épaisses qui, il en blêmit, faisait tout le tour de sa gorge. Il le fit tourner machinalement avec ses gants et tomba sur le fermoir qui était enroulé par plusieurs couches de bande adhésive. Il sentit également la raison de sa démangeaison : deux extrémités rondes métalliques soudées à la bande étaient pressées contre ses veines. Frénétiquement, il tenta de tirer dessus, de les retourner, baissa le menton pour tenter de ronger le collier mais à chaque fois, les pointes se collaient de nouveau contre sa peau comme la lame d'un poignard. Toutes les filles étaient présentes de l'autre côté de la cage, y compris Kate qui évita son regard. Lorsqu'il avança vers elles, prêt à crier, il fut soudain traversé d'éclairs de la tête aux pieds et tomba à genoux au beau milieu de la serre. Encore surpris, des fourmillements le picotaient encore à l'endroit où les piques de fer, encore chauds, s'appuyaient sur sa peau. Il essuya le filet de salive qui avait jailli de ses dents serrées sous le choc. Lorsque son regard croisa celui de leur chef, celle-ci lui sourit en agitant une petite télécommande.

« J'adore la technologie. »

Lorsque Mme Park entendit la sonnerie familière de sa boîte mail, son sang ne fit qu'un tour. Le nom de la deuxième kidnappeuse sur les cinq venait d'être identifié. Après Kang, la petite délinquante sur laquelle Mme Park avait déjà ses soupçons, c'état Mme Kyung-Soon, une femme au foyer divorcée de 46 ans souffrant de déficit mental. Elle contacta son homologue japonais et lui envoya les coordonnées de la femme. Si seulement elle n'avait pas à faire ça au compte-goutte… Quand bien même la Corée avait le meilleur débit internet au monde, ça restait encore trop long pour ses nerfs ! Alors qu'elle répondait aux questions du policier japonais dans un anglais approximatif, la porte de son bureau s'ouvrit sur un de ses collègues qui la regarda, blême. Sans un mot, il la conduisit devant l'écran géant où étaient constamment diffusées les infos. C'était une nouvelle exclusive : G-Dragon était retenu prisonnier au Japon et tous les reporters s'y étaient précipités en quelques heures à peine. A présent, on passait en boucle des extraits du journal tokyoïte qui annonçait officiellement le début des recherches dans tout le pays.

«Qui a balancé à la presse ? Qui ? s'écria Mme Park face à la foule bourdonnante de policiers stupéfaits. Vous êtes complètement cons ou quoi ? Ça vous a pas suffi la première fois ?

Les agents stupéfaits, se regardèrent entre eux. Personne ne répondit. Furieuse, Mme Park se retira dans son bureau et claqua la porte derrière elle. Pourquoi fallait-il que les gens soient aussi incompétents au moment où elle était si proche du but ? Alors qu'elle composait le numéro des autorités japonaises, le téléphone se mit à sonner. C'était Jet. Quand elle décrocha, tous deux restèrent d'abord silencieux.

« J'imagine que vous avez déjà regardé la chaîne d'infos, finit par répondre piteusement l'homme.

-J'aurais du me douter que ce serait vous, dit-elle d'un ton glacial. C'est YG qui a contacté la presse, pas vrai ?

-Je n'avais pas le choix. Il allait annuler tous mes autres contrats. C'est mon patron, je prends soin de mes parents ! Sans ma carrière, je suis cuit !

-Cherchez-vous toutes les excuses que vous voulez. Durant notre première rencontre, vous avez joué les durs à cuire mais quand vous êtes sous pression, vous craquez comme un œuf.

-Faites-moi la morale autant que vous voulez. YG n'a pas apprécié votre façon de lui parler, la dernière fois. Il applique son pouvoir où il peut et c'est sur moi que ça tombe. Les actions ont des conséquences, vous savez. Si seulement vous aviez fait preuve de plus de…

-Personne ne me dit ce que je dois faire !

Il y eut un autre silence entre eux deux. Durant ce bref moment de gêne, la colère montante de Mme Park retomba.

-Et c'est seulement pour faire votre mea culpa que vous m'avez appelée ?

-Non. Je voulais aussi savoir ce que vous comptiez faire maintenant…

-Savoir à quel degré vous avez foiré, vous voulez dire ?

-…Oui.

A l'extérieur, par la porte ouverte de son bureau, Mme Park se rendit compte que toute son équipe jetait discrètement quelques coups d'œil vers elle. Ils l'avaient sans doute entendu crier à nouveau. Captant chaque membre de son équipe du regard, le combiné toujours à l'oreille, elle soupira.

-On maintient le cap. On en est à deux sur cinq coupables, on ne peut pas s'arrêter en si bon chemin. On leur demande de renforcer la sécurité des ports et des aéroports. On fait passer chaque ville au peigne fin. Et on attend. Peut-être que ce n'est pas une si mauvaise chose. Maintenant, les choses vont s'accélérer à vitesse grand V. »

« Danse ! »

Alors que la musique démarrait de nouveau, Jiyong sentit les volts traverser son cou comme un collier d'épines et il s'exécuta. Ses bourreaux le regardaient, hilares, en se passant la télécommande à tour de rôle.

« Danse ! »

Alors qu'il était en sueur, Jiyong reprit aussitôt lorsqu'il sentit soudain un coup plus fort que les autres, comme si le tonnerre de trois ciels lui traversait la colonne vertébrale.

« Perdu ! Y'avait pas de musique ! »

Heart, la plus petite, riait tellement fort qu'elle se tenait les côtes, accompagnée de Nerves et son rire tonitruant.

« Oppa, t'es tellement adorable avec ton costume et tes chiffons blancs sur les mains ! On dirait Doraemon ! »

« Chante, maintenant ! »

Alors que Brain, à qui on venait de passer le jouet, avait le pouce pressé sur le bouton, le corps traversé de brûlures, en nage, Jiyong s'assit par terre et releva la tête.

Ce n'était pas un hymne, ce n'était pas un cri de rage. Le titre qui lui vint à l'esprit était une ballade qu'il avait dédiée à une amie d'enfance. Ce n'était même pas une chanson qui était apparue dans le moindre hit-parade. Probablement lui seul et une poignée de fans connaissaient l'existence de cette chanson. Elle avait été glissée dans un de ses premiers albums entre deux singles à succès, comme une invitée discrète qui ne souhaite pas déranger. La mélodie était douce et peu entraînante, les paroles maladroites, mais la voix était là, avec toute la certitude du gamin qui répète sa déclaration dans sa chambre, puis dans un studio, mais se dégonfle toujours quand vient le temps de la vraie confession. Il ne se souvenait même pas de son visage, juste la peur et la fascination qu'elle lui inspirait. C'était la toute première. Où était passée cette amie, maintenant ? Que pensait-elle de lui alors qu'elle le voyait tous les jours à la télé, cet ado timide superstar qui l'avait embrassée maladroitement un soir devant sa porte en la raccompagnant chez elle? A ce moment, qui qu'elle soit, Jiyong aurait tout donné pour qu'elle soit là, avec lui. Il aurait tout donné pour ne jamais être passé devant une caméra. Même s'il ne se souvenait même plus de son visage, c'était ses yeux à elle qu'il voulait.

La petite télécommande noire, d'habitude dressée comme le dard d'un scorpion vers lui, reposait maintenant tranquillement sur le sol aux pieds des folles. Celles-ci s'étaient pelotonné les unes contre les autres. La blonde, Brain, un sourire aux lèvres et des étoiles dans les yeux, avait détourné pour la première fois le regard de lui et l'appareil. Jiyong en prit note et se dit que ce lui serait sans doute utile plus tard.

Brain retint un grognement. Comme convenu, c'était à elle que revenait la noble tâche de nettoyer les commodités de Monsieur. Armée d'un seau en plastique et d'une brosse, elle entra dans le salon, s'arrêta devant l'étroite porte de verre puis s'avança vers le plateau à cordes de G-Dragon. Lorsque Jiyong entendit un lourd cliquetis métallique, vit le plateau s'élever dans les airs puis descendre dans la cage, il se rapprocha et jeta un œil à ce qu'on venait de lui transférer : une paire de menottes en fer.

« Pourquoi faire ? Demanda le jeune homme avec un sourire narquois. C'est l'heure de nettoyer ma merde. Je le sais, j'ai entendu les filles en parler. T'as peur que j'essaie de te noyer dedans ? Ou tu comptes m'initier à une autre de vos perversités ?

-A toi de choisir, lui dit la blonde d'un ton posé, peu impressionnée par sa répartie, avant d'allumer le micro, comme toujours lorsqu'il s'agissait d'être terrifiante.

Le micro à la main, la petite télécommande dans l'autre, elle la pointa vers le visage de Jiyong comme un pistolet et ordonna d'une voix dure :

-Mets-les. Un bracelet au pied du lit, et un autour de ton poignet.

Jiyong regarda les bracelets argentés, puis montra ses mains solidement confinées dans leurs prisons de tissu avec un regard de chien battu.

-Peux pas.

Il entendit la blonde jurer entre ses dents, loin du micro, avant de le fusiller de nouveau de ses yeux de biche.

-Ok, va te rasseoir sur ton lit, j'arrive. Et pas de conneries, dit-elle en maintenant l'appareil à la hauteur des yeux de la star. Si jamais je te vois bouger ne serait-ce qu'un cil quand je serai dedans, je te court-circuite aussi sec.

Jiyong s'exécuta. Alors que Brain l'avait maintenant quitté des yeux, le petit appareil, lui, demeura pointé vers lui tout le long de la manœuvre de sa maîtresse pour attraper ses outils. Alors qu'elle se tenait devant la porte, Jiyong regarda les tendons sous la peau de ses poignets blancs, crispés sous le poids du seau rempli de nettoyants qui paraissait pourtant peu lourds. La porte s'ouvrit puis se referma en un coup de vent. Pour la première fois, ils étaient maintenant dans le même espace, sans qu'aucune frontière ne les sépare. Sans le quitter des yeux, elle referma à clé le cadenas de sa geôle puis se rapprocha de lui. Lorsqu'elle se pencha pour poser son seau près de la cabine des toilettes, elle maintint le bout de sa langue entre ses dents de perle et laissa échapper une petite expiration. Un souvenir flou revint à l'esprit du chanteur. Il avait déjà vu ce genre de réflexe. Etait-ce chez une fille ? Un enfant ?

-Tu ne m'as toujours pas dit ton histoire, déclara Jiyong à voix haute. Les autres me balancent leur vie en long, en large et en travers à longueur de journée. Mais toi, tu ne dis rien. Qui tu es ?

-Est-ce que tu en as vraiment quelque chose à faire de qui je suis ? Tu crois vraiment que je suis aussi facile à berner ?

-Je ne fais pas semblant. Je veux vraiment savoir qui tu es.

Elle ne répondit rien et se rapprocha du lit. A genoux à ses pieds, tandis que son pouce reposait sur le bouton de la manette, elle attacha le premier bracelet cranté autour du pied du lit. Jiyong fredonna doucement les premières notes de la ballade.

-Arrête de chanter.

-Tu aimes vraiment cette chanson, hein ?

Une fois de plus, elle demeura silencieuse. Lorsque vint le moment d'attacher le second bracelet au poignet de G-Dragon, le lourd bracelet dans une main et la télécommande dans l'autre, la chef se retrouva face à un dilemme. Avec un regard malicieux, lorsqu'elle rapprocha le petit cercle de fer de son poignet, Jiyong recula celui-ci doucement dans son dos. Concentrée à le rattraper, sans qu'elle ne s'en rende compte, la jeune fille se retrouva à entourer la star de son bras et sentit tout à coup ceux du jeune homme l'encercler à son tour et la presser contre lui.

-C'est pour ça que tu as organisé tout ça, pas vrai ? lui souffla-t-il dans l'oreille. Pour qu'on puisse se retrouver tous les deux, toi et moi, avec les pleins pouvoirs. Pour que tu puisses faire de moi ce que tu veux. C'est pour ça que tu as rassemblé tout ce monde, pour ça que tu as investi autant de pognon, fait autant d'efforts... C'est juste pour que ton rêve de perverse devienne réalité.

Le cœur de Jiyong battait fort sous les coups de la peur. Ce qu'il avait tenté était risqué. Mais la jeune fille n'avait toujours pas appuyé sur le bouton. Mieux, elle semblait trembler elle aussi et son souffle s'était raccourci. Retenant un sourire de victoire, il baissa encore la voix et caressa le dos de la blonde de sa main rembourrée.

-Ça m'excite que tu aies ce genre de pensées sur moi. On pourrait en profiter là, tout de suite. Personne pour nous voir, personne pour nous entendre… C'est l'occasion parfaite.

Tandis que sa proie se détendait de plus en plus dans ses bras, alors qu'il glissait ses lèvres vers le creux de son cou, d'un geste sec, il fit voler de son bras la télécommande qui atterrit de l'autre côté de la pièce. Réveillée subitement de sa transe, Brain se releva et piqua un sprint vers l'appareil. Mais c'était sans compter sur les réflexes vifs du jeune homme qui n'eut aucun mal à se débarrasser de sa menotte encore ouverte et rattrapa très vite la blonde. Une fois à sa hauteur, il tomba sur elle et la plaqua au sol alors qu'elle n'était qu'à seulement quelques centimètres du petit carré de plastique noir. S'ensuivit alors une rapide lutte entre les deux adversaires qui roulèrent sur eux-mêmes avant que le garçon ne plaque la blonde au sol de son genou. Il se mit alors à écraser sa gorge de ses poings, incapable de la saisir entièrement sous leur accumulation de tissus, aveuglé par un féroce instinct de survie, jusqu'à ce que la fille sous lui cesse de lutter. Ne pas lâcher, ne pas lâcher… Hébétée, rouge, puis bleue, les yeux écarquillés, la chef émit un râle sous lui et ses mains fines, cramponnées à ses bras comme des griffes, retombèrent mollement en croix de chaque côté de son corps. Epuisé, le corps couvert de sueur froide, Jiyong regarda le visage éteint de la chef et ses lèvres entrouvertes.

Le silence de pierre qui s'ensuivit était glaçant. Son cerveau se mit soudain à réfléchir à toute vitesse. Fébrilement, machinalement, il fouilla chaque poche de sa victime et finit par faire jaillir un petit trousseau de clefs. Il le saisit de ses deux pseudo-moignons, attrapa la télécommande et fonça vers la porte. Mais il s'arrêta au bout d'à peine trois pas et poussa un cri. Devant la porte, à l'intérieur de la cage en verre, Nerves l'attendait, les bras croisés. Il entendit soudain un long gémissement rauque suivi d'une violente quinte de toux derrière lui. Lentement, en tremblant, la jeune fille blonde s'appuya sur ses coudes et se redressa de toute sa hauteur, la tête pendante et un filet de salive la connectant encore au sol. A peine Jiyong eut-il le temps de se retourner qu'il sentit soudain un poing de béton lui rentrer dans les côtes, lui coupant le souffle aussi sec. Ses précieux biens, la télécommande et les clés, siennes depuis seulement quelques secondes, lui furent arrachés brutalement. La télécommande vola de la géante à la blonde et Jiyong fit face à sa victime qui tâchait encore de reprendre son souffle, la gorge violette. Ses yeux brillaient de rage et sa respiration était sifflante comme la pointe d'un couteau contre un tableau. Soudain, Jiyong sentit la force d'un, deux, trois, quatre tonnerres parcourir ses tendres veines et il s'effondra, replié sur lui-même comme un animal blessé. Il sentit à peine les menottes que la géante lui passa aux poignets. Dans son champ de vision, il aperçut le petit tableau Calypso, sur lequel la lumière du plafonnier se reflétait et ne laissait voir que la sorcière, Ulysse ayant complètement disparu du tableau, remplacé par le reflet aveuglant de l'ampoule. Quand Brain s'approcha une fois de plus de lui, dressée au-dessus de lui de toute sa hauteur, sa tête se plaça à la hauteur de la sorcière du tableau et ses mèches brillèrent autour de sa tête comme les rayons d'un soleil de rage. Des larmes tombèrent de ses joues et s'écrasèrent au sol à quelques millimètres de Jiyong.

« Espèce de connard ! Comment tu oses me comparer à elles ? Ces malades mentales ? Ces fillettes pathétiques ? Oser glisser dans ma bouche des mots… des pensées aussi dégueulasses ! Alors que je pense tout le contraire !

Une fois de plus, Jiyong sentit ses muscles se rétracter malgré lui et sa peau recommença à le brûler. Lorsque la secousse s'arrêta, chaque seconde de répit qu'il compta lui était une bénédiction.

-Je veux te sauver, moi. Et je veux qu'elles te sauvent, elles aussi. Il faut que tu réalises que tu n'es rien sans nous, que tu as besoin de nous. Pourquoi ça ne veut pas rentrer dans ta tête ? Pourquoi ça met tellement de temps pour que tu t'excuses enfin ? Et pourquoi on doit te forcer pour que tu fasses ce qu'on te dit de faire ? Couché !

Jiyong hurla. Des milliers de lames de rasoir en feu glissaient et l'ouvraient de l'intérieur, du plus profond de ses entrailles jusqu'au bout de ses orteils. Il paniqua en se demandant combien de décharges électriques un homme pouvait supporter avant de finir paralysé. Nerves elle-même hésita, inquiète, sans savoir si elle avait le droit ou non d'intervenir pour empêcher leur chef de le tuer.

-Je pourrais faire tellement pire, tu sais, dit d'une voix sourde la chef quand elle se calma. Tu n'imagines pas le nombre d'armes qui se trouvent à portée de main pour tuer un homme dans n'importe quelle maison de bonne ménagère ! Je pourrais te noyer dans de l'acide de batterie, je pourrais t'ouvrir les veines avec un couteau et te faire des bandages au sel et au vinaigre, je pourrais t'énucléer les yeux avec une cuillère à café et nous les faire manger pour le dessert ! Ou je pourrais inviter les filles à jouer à la marelle sur tes côtes jusqu'à ce que l'une d'elle te perce un poumon ! Elles y seraient prêtes autant que moi. Et tu sais pourquoi ? Parce qu'elles ont peur de moi. Toutes, dit-elle, en se tournant vers Nerves qui baissa les yeux. Alors pour la dernière fois, Kwon Jiyong, n'essaie pas de nous baiser. On est plus fortes que toi à ce jeu-là.

Sur ces mots, elle expulsa un crachat à son visage qui lui atterrit près de l'œil et elle se dirigea vers la porte de la maison de verre d'un pas assuré, satisfaite, aux côtés de Nerves qui gardait toujours les yeux baissés comme un pitbull à qui on a montré le bâton. Mais alors que les deux filles s'apprêtaient à sortir, elles furent surprises d'entendre Jiyong se mettre à ricaner, d'abord faiblement, puis à se retenir franchement d'éclater de rire, le menton enfoncé dans son col. Brain referma la porte et se dirigea de nouveau vers lui.

-Ok, c'est quoi ton problème ? demanda-t-elle sèchement. Tu bluffes ou j'ai fini par te griller le cerveau complètement ?

-Je me marre en pensant à ce qui t'attends. Je vais retenir ce que tu m'as dit, ce que tu m'as fait, dit-il en essuyant le crachat d'un mouvement d'épaule… Ce sera ta petite fierté, tu te diras : « Ouais, j'ai mis à genoux G-Dragon, la plus grande star de Corée. Ouais, je lui ai craché au visage. ». C'est ce que tu te diras du fond de ta petite cellule, pas grande comme celle-là, mais deux fois plus petite, pleine à craquer de putes et de junkies. Je me disais bien que t'étais la plus intelligente des cinq, mais maintenant je me dis aussi que c'est aussi toi qui prendras le plus cher. Alors oui, ça me fait sourire, ton numéro ! Daesung et moi, on a fait des recherches sur les prisons quand il a eu son accident de voiture, et moi avec mon scandale de drogue... On en a trouvé, des articles : l'isolement, les bizutages, le rejet par tous ceux de l'extérieur, même après… La petite pourra s'en sortir à la limite. Mais vous, vous… Ça ne change rien que vous soyez des femmes. Que vous soyez dedans ou dehors, vous allez morfler pour le restant de vos jours.

A la surprise de Jiyong, Brain ne cilla pas. Au contraire, un sourire serein naquit aux coins de ses lèvres.

-Rien de tout ça ne nous arrivera, oppa.

-Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

-Je le sais parce que tu ne porteras pas plainte. Et même si tu le faisais, tous les officiels nieraient qu'on mérite une punition.

Tout en parlant, Brain se baissa jusqu'à se tenir accroupie près de Jiyong, la tête penchée sur le côté comme si elle regardait un insecte se débattre dans un pot de colle.

-Ton patron, la police, la presse… Personne ne veut croire qu'il y a des fous en liberté dans leur pays. Après tout, la jeunesse du monde entier a les yeux braqués sur nous. Enfin, je devrais dire sur vous, nos stars. Peu importe à quel point l'économie se porte bien : sans vous, personne ne serait même foutu de placer la Corée sur une carte. Vous êtes notre trésor national ! Mais ce pays est tellement petit que les stars ont trop peur de vite se mettre les fans à dos. Les shows, les meetings, les confessions intimes, le fan-service, ah, le fan-service… Il faut nous plaire. Nous sommes le noyau dur de votre fan-base. Si ça ne marche pas à l'international, vous n'avez plus que nous au monde. Et le gouvernement verrait d'un très mauvais œil que ses poulains envoient ses fans, des mineures, en prison. Alors vous, petites allumeuses que vous êtes, vous serrez les dents quand l'une de nous dérape et vos compagnies ferment les yeux. Pas de poursuite, pas de mesure de restriction, pas même une once de menace dans vos petits mots après un de vos démêlés avec nous sur Line... Tu nous appartiens corps et âme, mon con, dit-elle en caressant une de ses mèches de cheveux. C'est pas ta faute, c'est le business, celui dont tu te crois le maître. Tu vois, il n'y a pas que toi qui connaît les clés du système.

A son tour, le visage de Brain s'éclaira d'un grand sourire. A en juger par l'air décomposé de G-Dragon à ses pieds, elle avait de toute évidence fait échec au roi. Mais alors qu'elle se relevait une fois de plus pour partir, celui se débattit pour se redresser, malgré ses menottes aux poignets et ses plaies, et lui fit face, à genoux.

-Tu trouves que c'est marrant, hein ? s'écria-t-il. Tu te crois forte. Vous vous croyez toutes fortes, à me rabaisser comme ça ! Vous voulez me punir d'être supérieur à vous. Mais c'est vous qui vous croyez inférieures à moi ! Moi, j'ai rien demandé! C'est juste que je savais rapper et que j'étais prêt à bosser dur. J'étais prêt à faire avec la crasse qui va avec, aussi : les caméras qui te suivent partout, les nuit de cinq heures, et mêmes les fans qui te provoquent juste pour que tu les frappes et qu'elles portent plainte… Pourquoi vous faites ça ? Pourquoi vous consacrez votre vie à ça ? Pourquoi vous êtes prêtes à me haïr du jour au lendemain si vous vous dites mes fans ? A cause de filles comme vous, je fais plus confiance à personne. J'aurai plus jamais de petite amie. Vous faites déjà assez de mal comme ça à ma famille, à entrer par effraction chez ma mère et ma sœur... Si on vous menace pas, c'est pas par censure. C'est parce qu'on ne veut pas s'abaisser à votre niveau. Putain... On vous défend à l'étranger en disant que nous aimons vous entendre chanter nos refrains dans les concerts. C'est ça, ouais. La vérité, c'est qu'on a honte de vous. Vous êtes le cancer de toutes les fan-bases ! Et je sais que même Dieu n'aura pas pitié de vous, sal…

Il fut soudain interrompu par une violente décharge qui le fit tomber au sol tête la première. Il hurla à la mort, maudit encore, supplia… Lorsque la punition s'arrêta, son cou le brûlait, son cœur battait à la vitesse d'un marteau-piqueur et ses mains s'agitaient par soubresauts malgré lui.

-Tu parlais trop. A partir de maintenant, tu parleras quand on te le demandera. A la prochaine incartade, Nerves est autorisée à te punir comme elle le souhaite. » Dit-elle en glissant la télécommande dans les mains de la géante.

Lorsque Brain prit congé d'eux et qu'ils se retrouvèrent seuls, celle-ci regarda la star d'un air mauvais. Au sol, l'écume aux lèvres, le corps en feu, Jiyong ne détourna pas les yeux d'elle. Il y a une justice dans ce monde. On ne le laisserait pas ainsi supplicié éternellement. S'il ne pouvait pas s'échapper, quelqu'un ou quelque chose interviendrait pour le sauver très bientôt. Pas vrai ?... pas vrai ?