Chapitre IX
Et si le temps d'une seconde, le temps s'arrêtait, pourrait-elle se plonger dans ce regard, celui qui la pétrifiait et l'hypnotisait à la fois ? Pouvait-elle se noyer dans la lueur de ses yeux, dans ce sentiment d'inquiétude qui la submergeait, mêlé à celui de la découvrir un peu plus. Arracher le paraitre, faire tomber les masques. Voler les émotions de cette poupée de porcelaine. Etait-ce seulement possible.
Il avait suffit d'une lettre, d'une question, puis d'une vague. Et si tout cela n'était qu'un jeu, alors ce soir, elle avait perdue la manche.
La pression que ressentait la jeune fille aux cheveux cyans à son bras, avait l'air décuplée par rapport à ce qu'elle devait réellement être. Son cœur semblait avoir accéléré suite à la secousse récemment ressenti. La peur ? Ou peut-être était-ce le regard brulant du capitaine qui la mettait dans cet état. C'était comme si elle ne pouvait plus se détacher de ce regard qui la faisait presque trembler. Avait-elle rêvé ce changement d'attitude, avait-elle rêvé cet éclair soudain dans ses yeux ? Son visage aussi impassible que d'habitude semblait cette fois-ci la perturber plus qu'autre chose. Etait-ce vraiment humain, de paraitre si naturellement détaché de toute émotion, ou était-ce le résultat de plusieurs années d'entrainement et de mise en application.
C'était ce regard, c'était ce visage, qui laissait toujours Miku douter de ce que ses propres yeux voyaient. Elle se demandait même parfois s'ils ne lui jouaient pas des tours. C'était ce regard, qui la privait du moindre geste. La pression sur son bras se fit plus ferme alors que le Capitaine saisit son épaule de sa main libre.
« - N'as-tu jamais souhaitée vivre une vie un peu plus normale ? souffla la jeune fille peu sûre d'elle.
- Une vie normale ? J'ai la vie que n'importe qui pourrait souhaitée avoir, Miku… Une vie où je peux faire ce que je veux, quand je le veux… chuchota alors le capitaine. »
Ces quelques mots résonnaient dans la tête de la plus jeune, captivée par le regard de son ainée. Son corps entier tremblait sous les doigts du Capitaine qui semblaient resserrer leur étreinte près de son cou. Il lui était impossible de bouger, impossible de se débattre, si encore c'est ce qu'elle avait souhaité.
« - Je vais là où je décide d'aller… souffla la rose à l'oreille de la plus jeune. Aucune limite ne se dresse jamais devant moi sans que je ne puisse la franchir… »
Miku sentit ses joues s'empourprer, incapable de réagir, incapable de lui répondre. Incapable de lui résister. Ses jambes, faibles, trouvaient difficulté à soutenir le poids de son corps, si bien qu'il lui fallait s'accrocher à la chemise du Capitaine pour pouvoir tenir debout. Elle pouvait la sentir sourire à son oreille, sans même la regarder. Elle pouvait discerner la forme de ses lèvres, finement relevées, se poser délicatement sur sa peau brulante. Sentir son corps frémir sous son souffle chaud. Et ce parfum, celui là même qui l'avait déjà enivré une première fois lorsque sa conscience l'avait quittée. Tous ses sens étaient en éveil sous les mains de la rose. L'une glissa de son cou à sa joue, délicatement, du bout des doigts, tandis que l'autre accrochait sa chemise blanche déjà froissée vers sa ceinture. La tête de la fille aux cheveux cyan se mit doucement à tourner. Comme la dernière fois, alors qu'elle n'avait pas touché son verre. C'était la Capitaine qui la mettait dans cet état. Qui lui procurait cette sensation indescriptible de légèreté, de perte de tout contrôle d'elle-même.
Luka pouvait la sentir faible et resserrer ses mains si fines sur ses vêtements qui l'empêchaient de s'écrouler. Elle descendit lentement les siennes, le long de son corps si frêle avant de la saisir par les hanches et de l'asseoir sur la table de bois, froissant la vieille carte de papier au passage. Elle fut étonnée de ne pas la voir se débattre alors qu'elle la touchait, de la voir se laisser si facilement faire. Car même si elle pouvait se montrer plus cruelle que quiconque, elle n'aurait pas pu à cet instant même, la forcer à quoique ce soit. Luka redécouvrait cette agréable sensation de sentir quelqu'un se serré à elle, tellement différente de ce qu'elle avait pu ressentir auparavant. Elle redécouvrait le contact d'une peau à la fois brulante et chaleureuse, de la douceur effleurée du bout des doigts.
Le capitaine remonta sa main le long de la joue de la plus jeune, avant de plonger son regard dans le sien. Impossible de décrire ce qu'elle pouvait y voir, sinon percevoir l'âme de sa captive disparaitre comme noyée dans un océan de brume. Un océan qu'elle avait elle-même créée. Lentement, elle se rapprocha. Lentement, elle posa ses fines lèvres entre-ouvertes sur celles de sa cadette. Lentement, elle les referma, les pressant tendrement, une première fois, parcourue par une demi-seconde d'hésitation.
Des gestes qui semblaient si familiers sur une personne étrangère. Depuis quand n'avait-ce pas été ainsi. Depuis quand Luka n'avait-elle pas touché quelqu'un dans un autre but que celui de détruire ? Ses lèvres caressaient celles de la jeune fille assise, les pressant d'abord timidement, puis de plus en plus fermement. Elle sentait bien cette once de peur et de réticence s'atténuer dans les gestes de sa cadette, forcée de se laisser aller à cette envie irrépressible de répondre à ce premier baiser avec elle.
« … Luka… »
Qu'était-ce à l'instant ? Pourquoi maintenant ? Son nom prononcé silencieusement dans un soupir oublié.
Ses yeux bleus et ses cheveux dorés.
C'était comme si son esprit avait été happé par sa mémoire afin de lui imposer cette image du passé.
Son corps, sa peau, si blanche… et innocente… Ses mains qui l'effleuraient, ce souffle sur sa poitrine. Maladroites. Envolée…
Un rappel à l'ordre qui lui ôtait toute émotion. Des paroles prononcées qu'il ne fallait oublier.
Le capitaine se stoppa net, comme si un vent glacial avait soufflé du plus profond d'elle pour venir recouvrir tout son corps. Figée, et incapable du moindre geste. Ses mains agrippant encore fermement sa captive. Elle fit un geste de recul, puis un pas, libérant la plus jeune de cette étrange étreinte, la laissant déstabilisée, et presque apeurée. La rose saisit brusquement son verre encore plein dont la gorgée et celles qui suivirent avaient pour but de noyer ses pensées non désirées.
« - Tu peux disposer… »
Etait-il seulement possible, pensait Miku, de pouvoir changer de masque aussi rapidement, de jongler entre lave et glace en une demi seconde. Comme si le peu d'émotions discernées n'avaient finalement qu'été le fruit de son imagination, ébranlée depuis son arrivée sur le navire. Elle avait de nouveau face à elle, cette poupée de porcelaine, dont le regard, glacial, semblait aussi vide que remplit d'amers secrets. Il était hors de question d'avoir peur, hors de question de fuir comme un animal prisonnier à qui l'on ordonne de se terrer. Et même si elle ne comprenait pas vraiment ce qu'il venait de se passer, même si son corps tout entier pouvait trembler, elle ne laisserait pas l'hiver l'emprisonner.
« - Va-t'en, Miku ! répétait le capitaine. »
Sans réfléchir, la plus jeune saisit la chemise de son ainée, assez fort pour la froisser. Sans oser la regarder dans les yeux, elle serrait les dents, énervée par l'incompréhension que celle-ci lui procurait. C'était assez.
« - Je ne suis pas un jouet. »
Peut-être était-elle contrariée, pour une raison encore inconnue, ou alors en colère d'être traitée comme un objet sans aucune conscience, sans aucun sentiment, mais elle libéra la pièce de tissu blanc, et s'en alla, sans même lui accorder un dernier regard.
A cet instant, Miku aurait rêvé de la jeter à la mer, qu'elle observait depuis la poupe du navire, les vagues se brisant contre la coque du navire, ne laissant derrière elles qu'une écume éphémère. Ephémère… comme ce soupçon de gentillesse qu'elle avait cru apercevoir sur le visage de la rose. Et puis pourquoi pensait-elle encore à elle, d'ailleurs ? Ce n'était qu'un tyran, qui méritait parfaitement le titre qu'on lui accordait.
« - Idiote… »
Ce soir là, elle rêvait de la terre… Elle rêvait de chez elle, de sa demeure, grande, et vide, dont le silence lui-même résonnait à travers les pièces. Cet homme se présentant chez elle un matin, cet air hautain. Ses parents qui lui serraient la main, souriant, pactisant. Elle se rappelait ses mains attraper sa taille, son visage s'approcher, son cœur s'emballer, tétanisée… Et puis tout s'estompa…
…
Cette chaleur, cette odeur…
…
Miku se réveilla brusquement, le soleil se levant à peine, se rendant compte qu'elle s'était assoupie le long du bastingage arrière du bâtiment. Elle regarda autour d'elle, mais ne vit personne, elle pouvait à peine distinguer le barreur caché par l'artimon. L'air se faisait frais à cette heure-ci, mais étrangement, elle ne sentait pas la brise sur son corps. Celui-ci était recouvert d'une fine couverture, pourtant chaude, dégageant une odeur particulière qui ne lui était pas inconnue. La jeune fille se releva, constatant que la mer était calme aujourd'hui, avant de se retourner pour apercevoir la blonde qui secondait ce navire et une possible tempête à l'horizon. Décidemment, son regard se faisait aussi froid que celui de sa supérieure, dédaigneux. La blonde s'approcha, les talons claquant contre le sol de bois grinçant.
« - Reste à l'écart du capitaine, elle n'a pas besoin de quelqu'un comme toi entre ses pattes, souffla Lily, mécontente, dont le regard était jeté sur la couverture.
- Si tu as peur de perdre de son intérêt, alors rassure-toi, je n'ai aucune affection pour les pirates. Vous n'êtes que des barbares cruels et sans pitié, je n'ai que du mépris pour les personnes comme vous… répondit la plus jeune particulièrement agacée. »
Miku détourna la tête et se figea, entrainant alors le même comportement de la blonde qui se retourna. Aucunes des deux ne semblaient avoir remarquées le capitaine, venu relever le barreur, dont le regard se faisait plus sombre que le ciel par une nuit de tempête.
