PARTIE II CHAPITRE 3

Toute la nuit j'ai tourné, retourné, trituré, déformé ce nom et pourtant rien n'y fait, il ne bouge pas : Montbuisson. Une partie de moi souhaite se tromper alors que l'autre espère, désire même que ce soit bien ça. Je vais devenir fol à lier, il me faut la confirmation, elle m'est nécessaire, vitale même.

Avril 1650 (Edward 10 ans)

Je rentre doucement dans la bibliothèque du château de Seich où mon oncle se tient, un ouvrage en main. Il n'y a personne d'autre, je ne sais pas où est Bella et James ne veut pas jouer avec moi. Je m'approche et regarde le titre de l'ouvrage : Pantagruel. Mon oncle lève alors les yeux vers moi et me sourit avant de me demander :

- Que fais-tu là tout seul, Edward ?

- Je ne sais pas où sont mes cousins, mon oncle, et je m'ennuie.

- A ton âge, personne ne s'ennuie, va donc courir dehors avec les chiens.

- Je préfèrerais lire, mon oncle.

Il se lève alors et se dirige vers une étagère, il cherche un livre vraisemblablement. Il trouve au bout de quelques instants et me tend le manuscrit : Yvain ou le chevalier au Lion, de Chrétien de Troyes.

- C'est un roman de chevalerie, je pense que cela va te plaire.

- Merci beaucoup, mon oncle.

- Au moins j'aurais contribué à l'éducation de Lord Masen.

A ce moment là, la porte s'ouvre laissant apparaître Bella, vêtue d'une jolie robe bleu ciel pleine de terre sur la jupe. Elle est encore allée courir dehors malgré l'interdiction qu'elle a et a certainement chuté.

- Père, pourquoi avez-vous appelé Edward « Lord Masen » ?

- Parce que c'est le nom qu'il portera quand il sera plus grand, Isabelle.

- Mais il s'appelle Cullen Mountbatten.

- Oui, mais comme il est le fils cadet, il s'appellera Masen à la place de Mountbatten, James qui gardera ce nom.

- Théobald, il est le cadet et pourtant il s'appelle comme Alméric. Réplique Bella septique.

- Aujourd'hui, mais quand il aura quinze ans, il sera le comte de Montbuisson, il ne portera plus le nom Vermon.

Je regarde ma cousine, attendri par ces réflexions de petite fille de sept ans, elle semble réfléchir intensément quelques instants sous les yeux de son père. Mon oncle adore sa fille, elle est son joyau, il lui passe tout, d'ailleurs heureusement que Bella n'est pas une enfant capricieuse. Son regard se met à pétiller, elle vient d'avoir une idée :

- Et bien si tout le monde change de nom, quand je serai grande, je veux m'appeler Masen, comme Edward.

- Mon Isabelle, ça ne marche pas comme ça ! Rit le marquis.

- Pourquoi pas ! Répond-elle déterminée. Ca te dirait Edward, que je m'appelle comme toi ?

Je ne crois pas qu'elle comprend ce que cela implique réellement, ce qu'il faudrait que nous fassions pour qu'elle ait le même nom que moi, mais si je dois épouser quelqu'un j'aimerai bien que ce soit Bella. Je suis sûr qu'on s'entendra bien toute notre vie, j'aime beaucoup ma cousine, elle est amusante et n'est jamais à cours d'idée. J'aime la prendre dans mes bras pour la consoler quand elle se fait mal, quand elle me murmure à l'oreille une bêtise qu'elle souhaiterait faire avec moi et aussi quand elle m'embrasse sur la joue parce que je suis triste. C'est donc avec un grand sourire que je lui donne mon approbation :

- Oui, si tu veux, tu seras lady Masen !

- Vous voyez Père, quand je serai grande, je porterai le même nom qu'Edward et je serai lady Masen. Mais pourquoi Lady et pas Madame ?

Mon oncle se mit à rire franchement face aux déclarations de sa fille qui vexée de ne pas être prise au sérieux, se met à bouder. Mais cela ne l'a pas arrêté pour autant puisqu'elle a demandé à tout le monde de l'appeler Lady Masen. Son manège a duré jusqu'au souper où ma tante exaspérée a exigé qu'elle stoppe ses prétentions et qu'elle ne raconte plus de bêtises. C'est dommage parce que moi, j'aime bien que tout le monde l'appelle Lady Masen.

Mai 1663

Ce souvenir me fait doucement sourire, mes sentiments d'enfant n'ont fait que s'accroitre avec le temps et l'affection est devenue un amour qui ne s'est jamais résorbé. Pourtant il me faut reprendre mes esprits : c'est un détail qui m'importe à ce moment là. Montbuisson est le nom que devrait porter Théobald aujourd'hui. Mais il me faudrait confirmation, je veux être sûr que ma mémoire n'est pas défaillante. De plus colonel à quinze ans, ce serait aberrant ! A moins qu'il ne s'agisse d'un grade honorifique mais tout de même. Quoiqu'au royaume de France les capitaines de dix ans ne sont pas si rares et ne mentionnons pas les abbés de seize ans.

Deux jours, deux jours que je tourne en rond comme un lion en cage, dans ma geôle sans savoir si ce fameux colonel est oui ou non le garçon que j'ai connu autrefois. Je n'ai pas osé en parler à Alice quand elle est revenue converser avec moi hier. Elle m'a d'ailleurs présenté Rosalie qui était intimidée car Emmet m'avait décrit comme quelqu'un d'assez charismatique. Mais derrière les barreaux, je ne vois pas en quoi je pouvais l'impressionner.

Une agitation anormale secoue alors l'ensemble de l'escadron, tout est rangé et nettoyé. Black donne des ordres précis, le lieutenant ne s'est pas montré aujourd'hui. Je triture la médaille regardant tout ce petit monde s'afférer aux tâches données. J'observe le second un peu plus attentivement, le teint basané et ayant une solide carrure, il y a quelque chose en lui qui me gêne, je ne saurai pas expliquer quoi. Sentant certainement mes yeux sur lui, il me lance un regard mauvais, qu'est ce que je lui ai fait ? Après quelques instants, il rentre dans les bâtiments.

Les portes de la casernes s'ouvrent laissant entrer quatre cavaliers, ils descendent en même temps mais de manière conventionnelle, pas comme les Mousquetaires. C'est là que je le vois, à la tête de ces trois hommes, je ne peux pas me tromper : Théobald de Baldy, comte de Montbuisson. En le regardant, le visage de mon oncle se redessine clairement, ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Mes mains sont crispées sur les barreaux de ma grille, j'ai envie de hurler pour qu'il se tourne vers moi. Il est ma seule chance d'avoir de ses nouvelles à elle. Mais d'un autre côté, une honte sans précédent m'envahit, qui suis-je aujourd'hui pour l'apostropher ? Un pirate, un gibier de potence qui va mourir dans quelques jours, de plus son arrivée signe mon arrêt de mort.

A ma surprise, il semble chercher quelque chose ou plutôt quelqu'un et son regard croise le mien. Je lis de la surprise mais aussi une certaine…joie. Il s'avance doucement toujours ses yeux dans les miens. Et d'une voix émue, il me lance :

- Je n'arrive pas à y croire ! Ce n'est pas possible !

- Moi non plus, je dois t'avouer.

- Oui mais moi j'ai comme excuse puisqu'on nous avait annoncé que tu étais mort, Edward.

- Comment ça mort ?

- On a rapporté à ton frère son sceau et ta cape ensanglantée et déchirée.

Voilà pourquoi Laurent l'avait gardé, pour monter cette mascarade… James est encore plus vicieux que je ne le croyais. S'il devait croiser ma route, cette fois je n'hésiterai pas à le tuer sans aucun scrupule. Théobald pose alors une main sur mon épaule et la secoue amicalement, sa réflexion me sort totalement de mes pensées :

- Edward capitaine d'un équipage de pirates ! Et bien mon cher cousin, il va falloir que tu m'expliques comment tu en es arrivé là !

- Et comment je vais également me retrouver à pendre au bout d'une corde.

- Ça ne t'en préoccupe donc pas, aucun d'entre vous n'en verra jamais la couleur, fais moi confiance. Il est hors de question que cela arrive alors qu'on vient de te retrouver. Maudit soit James et ses mauvaises informations !

Il a toujours été très joyeux étant enfant et il n'a pas perdu son caractère, le fait qu'il blasphème contre mon frère m'amuse. Mais il ne se doute pas à quel point mon aîné est impliqué dans ma disparition. En tout cas, il est plutôt rassurant concernant notre sort, pourtant, il va devoir affronter le lieutenant d'Esplas et je ne pense pas que ce soit une mince affaire. Mais avec lui pour plaider notre cause, c'est un atout certain que nous avions, il est le fils d'un pair du royaume et le frère de… Après un soupir, je me décide enfin à lui poser la question dont j'attends la réponse autant que je la redoute :

- Et comment va-t-elle ?

- De qui parles-tu, Edward ?

- De Bella, bien évidemment !

- De Bella ! Me répond-il surpris. Mais enfin Edward, ne me dis pas que…

- MONTBUISSON !

Tournant tous les deux la tête vers le perron, nous voyons le lieutenant descendre l'air passablement agacé. Théobald fronce les sourcils et me regarde de nouveau avant de me lancer des yeux moqueurs.

- Ce n'est pas croyable ! Soupire-t-il amusé.

- Je crois qu'il est de mauvaise humeur aujourd'hui. Il est resté toute la journée enfermé.

- Ne t'inquiète pas, je le connais suffisamment pour savoir comment le gérer. Il secoue la tête d'un air désespéré avant de conclure. Toujours à râler… Je reviens te voir rapidement.

Il s'éloigne pour rejoindre le lieutenant et lui serre brièvement la main. Aucun geste ni expression ne montre qu'ils sont plus que des connaissances, alors que mon cousin vient de m'affirmer qu'ils se côtoyaient régulièrement. Décidément je n'arrive pas à saisir le comportement de d'Esplas.

Cette nuit, Jasper a été transféré dans ma cellule, apparemment Alice l'a demandé expressément au lieutenant et elle a été appuyée par mon cousin. Cela faisait cinq jours que nous n'avions pas pu discuter librement tous les deux et cela m'avait manqué. Il me fait part de la grande confiance qu'a Alice en le vicomte mais également de l'affection amicale qu'elle lui porte. Dire que cela me surprend serait erroné, elle a toujours eu le don de se lier avec les personnes les plus improbables. C'est d'ailleurs grâce à elle que j'ai rencontré Jasper et que j'ai été enrôlé dans un équipage de pirates. Ce n'est certes pas la carrière dont je rêvais mais les aléas de mon histoire et deux mutineries m'ont permis me prendre les commandes de l'Olympia. Et finalement, durant deux ans, je n'étais peut-être pas heureux mais je m'en rapprochais. Jasper a une confiance aveugle en son épouse et je les admire tous les deux. Quelque part, mon premier maître est reconnaissant envers d'Esplas de ne pas avoir laissé sa femme en proie à la vindicte populaire, elle est plus en sécurité ici que dans son auberge.

De mon côté je partage mes doutes, mes interrogations mais aussi mes ressentis vis-à-vis du lieutenant. Avec son côté philosophe, Jasper m'écoute attentivement mais il reste intimement persuadé que j'ai déjà rencontré cet officier, il ne voit pas d'autre explication. Je lui parle également de l'arrivée de mon cousin et de ce qu'il a affirmé concernant notre sort.

- T'a-t-il donné de ses nouvelles ?

- Je lui en ai demandé mais d'Esplas nous a interrompu. De toutes façons, nous avons énormément de choses à nous raconter.

- Oui mais raisonnablement, il n'y a qu'elle qui qu'intéresse.

Au moins avec Jasper, je n'ai pas à me cacher derrière des faux semblants ou des masques, il sait quelle est ma seule préoccupation, ma seule raison de vivre. Je crois que ce sera tout pour ce soir et que nous allons pouvoir nous assoupir.

Bonne année 2010 à tous!

Cokorico