Quelques temps après la nomination d'Oscar en tant que colonel de la Garde Royale, un incident éclata : un duel avec le duc de Germain. La reine Marie-Antoinette n'eut d'autre solution que de consigner Oscar à demeure pour un mois.
Le jeune colonel en profita pour visiter leur domaine de Normandie, en compagnie d'André. Elle découvrit que la misère sévissait également sur les terres des Jarjayes. C'est presque découragée qu'elle revint à Versailles. Heureusement, André savait toujours comment lui remonter le moral.
- Viens avec moi, je vais te montrer un endroit que j'ai découvert récemment, dit doucement André après une dispute entre Oscar et son père.
- Pourquoi pas ? avait-elle fini par accepter.
La jeune militaire fut conduite par sa compagne d'armes dans une petite clairière, nichée au cœur de la forêt. Les eaux calmes d'un étang sauvage scintillaient, reflétant les lumières qui s'accrochaient aux branches des arbres. Ce tableau champêtre, oublié de la folie des hommes, était apaisant. Tout simplement et naturellement apaisant…
- C'est magnifique, murmura Oscar, émerveillée.
Elles revinrent régulièrement dans cet endroit ignoré de tous, qui était devenu leur petit « paradis secret ». Paradis aquatique très apprécié en ce jour d'été particulièrement écrasant de chaleur.
Il n'avait pas fallu longtemps à Oscar pour plonger dans cette eau tentatrice. La militaire se laissa porter avec délice, sentant sa peau se contracter sous l'effet de la chair de poule. Au bout de quelques minutes, habituée à la fraîcheur de l'onde, elle apprécia ce bain à sa juste valeur.
Le hasard voulut que, ce jour-là, le lieutenant de Girodelle se retrouvât aux abords de cet étang perdu. Il avait d'abord entendu des rires et des bruits d'eau. Etonné, il avait mis pied à terre et s'était prudemment avancé.
Tétanisé ! Il était resté tétanisé devant le spectacle qui s'offrait à sa vue.
Une jeune fille se baignait, ses cheveux d'or jouant avec les reflets des vaguelettes. Charmé par la scène, Girodelle s'apprêtait néanmoins à manifester sa présence, lorsqu'un éclat de voix lui révéla l'identité de la baigneuse.
Sidéré mais intéressé, il se tapit alors à l'abri des feuillages. Il se reprochait ce voyeurisme dégradant, mais ne parvenait pas à regretter son attitude, et encore moins à en changer !
- André ! appelait la baigneuse en s'approchant de la berge.
Le cœur battant, les mains tremblantes et une expression hagarde sur le visage, Victor de Girodelle devenait sourd et aveugle à tout ce qui n'était pas cette naïade. Il voyait émerger un dos de neige, une taille d'une finesse exquise. Cette vision dégageait une sensualité qui troubla le jeune homme au plus haut point.
- André ! appela une nouvelle fois la naïade en levant ses bras tels des roseaux pour essorer sa chevelure.
- Oui ! répondit une autre voix.
Une silhouette approchait. Victor hoqueta de surprise, au risque de trahir sa présence. Le domestique n'allait tout de même pas… !
André arriva dans son champ de vision, se dirigeant tranquillement, le sourire aux lèvres, vers la naïade. Celle-ci n'était nullement effarouchée de se présenter ainsi à demi-nue devant son valet, alors qu'elle était d'une pudeur conférant à la pruderie dans l'enceinte de la caserne.
Nul soldat n'aurait pu croire que leur colonel était une femme. Lui-même ne l'avait appris qu'à l'occasion de leur duel pour la place de capitaine, et sous le sceau royal du secret.
« Oscar… Est-ce à ce manant que vous réservez les précieux trésors de votre féminité ? » se demanda-t-il douloureusement.
Le lieutenant serra les poings et contracta ses mâchoires. Son regard se posa alors sur le domestique, l'étudiant comme il ne l'avait jamais fait. En fait, c'est comme s'il le voyait pour la première fois. Malgré des qualités humaines indéniables, Victor de Girodelle n'avait pas pour habitude de porter une attention soutenue aux petites gens…
Il devait s'avouer que celui-ci ne manquait pas de charme avec ses boucles brunes et ses lèvres bien dessinées. Il avait des yeux verts, se rappela-t-il. Une beauté certaine…
Il tiqua. La finesse des traits l'intrigua. La silhouette, quoique plus charpentée que celle d'Oscar, restait indéniablement fuselée. La peau était légèrement plus mate que celle de la naïade, d'une blancheur d'albâtre, mais le grain en restait délicat.
Il savait soudain ce qui le dérangeait toujours chez André. Ce jeune homme était un peu trop… efféminé. Ce faisant, il écarquilla les yeux et décontracta ses mâchoires. Se pourrait-il que… ?
« Ma belle colonelle, lui dévoilez-vous les secrets de votre féminité parce que… vous n'avez rien à craindre ? »
Si André était à ce point efféminé, peut-être avait-il également des attirances particulières… Un homme qui aimait les hommes ! Ce qui expliquerait la confiance d'Oscar à son égard. Pourtant, Victor n'était pas vraiment satisfait de son raisonnement. Il n'arrivait pas à imaginer Oscar abandonnant toute pudeur.
- Allez, viens te baigner ! appela Oscar en replongeant dans l'onde fraîche.
Ce faisant, elle s'était légèrement retournée. Ce qui avait permis au lieutenant de Girodelle d'apercevoir, l'espace d'une seconde, un sein blanc de toute beauté. Cette image lui coupa le souffle. Cela n'avait rien à voir avec les poitrines aguichantes de certaines courtisanes, c'était un petit sein d'une joliesse qui appelait les caresses.
- Oscar, souffla le lieutenant, le ventre crispé par un désir qui s'insinuait dans son corps tout entier.
Il ferma les yeux, gravant chaque détail de cette image volée mais ô combien chérie.
- J'arrive ! entendit-il soudain.
Il releva les paupières, affolé. J'arrive ? André n'allait tout de même pas partager le bain de sa maîtresse ! Il n'avait pas le droit ! Ce n'était qu'un vulgaire domestique ! Et s'il… Et s'il venait à frôler le corps superbe de cette sirène inconsciente ?
Girodelle était à deux doigts de se précipiter vers l'étang, quand il entendit le rire d'Oscar. Un rire clair, confiant, mutin… Décidément ! Voici un aspect de la personnalité de son supérieur dont il ne se serait jamais douté.
Cloué sur place, il s'aperçut brusquement qu'André avait commencé à se dévêtir. Le jeune homme n'avait déjà plus de bas, ni de culotte. Il commençait à enlever sa chemise…
Victor étouffa un juron. Il ne pouvait plus détacher les yeux de la silhouette du domestique. Ce qu'il venait de découvrir sous la chemise, c'était… DES BANDES ! Des bandes autour de son buste, probablement comme celles d'Oscar.
Ses yeux suivirent fiévreusement le déroulement de ces bandes dissimulatrices et il vit… la marque indéniable de la féminité d'André. Malgré tout, son regard suivit les lignes du corps révélé pour trouver la preuve irréfutable : son sexe.
Comme un secret trop lourd à porter et brûlant les yeux, Girodelle ne put en voir davantage. Il s'éloigna doucement, attentif à rester silencieux. Ne pas se faire repérer maintenant !
Son cœur battait à tout rompre, sa bouche était sèche, ses pensées incohérentes. Pour l'instant, il ne souhaitait qu'une chose : s'éloigner discrètement… avant d'avoir envie de se précipiter à l'encontre des deux baigneuses.
Il les imaginait, si semblables et si différentes, dans la vérité de leur nudité, sans faux-semblants, sans mensonge, sans possibilité de se cacher. L'une d'une blancheur de nacre, l'autre d'une blancheur rosée, l'une blonde et l'autre brune, belles à croquer, désirables… Désirables !
S'enfuir ! Vite !
S'enfuir pour ne pas les effrayer.
Il retrouva son cheval, monta en selle et le lança au trot dans cette forêt se refermant sur son secret. Il était revenu à la caserne sans y prendre garde, l'effarement au fond du regard.
Soudain, un sourire étira ses lèvres. Leur secret ! Jamais plus il ne pourrait les regarder de la même manière. Jamais plus Oscar ne serait plus pour lui que le supérieur exigeant et glacé. Maintenant, il savait que, derrière cette apparence, se cachait une jeune femme fougueuse et troublante. Jamais plus il ne serait jaloux de l'attention qu'elle portait à André et qu'André lui portait, comme le reflet d'un miroir.
Victor de Girodelle se rendit dans ses appartements, au château. Il s'assit. Par la fenêtre ouverte, il entendit le bruit d'une fontaine. Il porta la main à son cœur. Des souvenirs y étaient gravés au fer rouge, qui ne le laisseraient que bien peu en paix, il le savait. Une bouture y était plantée, qui deviendrait un magnifique rosier.
- Oscar, ne vous révèlerez-vous jamais à moi comme vous venez de le faire si innocemment, si sensuellement ? murmura-t-il les larmes aux yeux. Vous êtes une femme si belle, si pure, si fragile… Oh Oscar, accepterez-vous un jour de devenir cette femme que vous n'auriez jamais dû cesser d'être ?
