Chapitre 9

Je me suis dit « Quelle infortune ! »

Debout contre un mur, bras croisés, Xigbar observait de son œil valide le comportement de Luxord. Il allait devoir prochainement passer un long moment au Manoir Oblivion en sa compagnie, et il espérait que la présence du blond, qu'il estimait assez indépendant, lui permettrait de pouvoir faire ses propres recherches de son côté.

Le numéro 2 était un homme de terrain, quelqu'un qui avait toujours ses propres ambitions et dont les plans différaient des missions qu'on lui assignait. Parfois, rarement, ses idées rejoignaient celles de quelqu'un d'extérieur à son entourage, et il s'y associait. C'était ainsi qu'il avait rejoint Xehanort, une dizaine d'années plus tôt. L'Archer était un marginal qui ne trouvait d'intérêt qu'aux choses pouvant lui être utiles par la suite, ou susceptibles d'attiser sa curiosité.

Le bruit d'un Couloir Obscur qui s'ouvrait le tira de ses pensées, et il s'écarta prestement de la trajectoire des trois compères du Manoir Oblivion, s'attendant déjà à voir Axel hors de ses gonds, de même que Saïx, et Demyx fuyant le combat en rampant au ras du sol.

Il prévoyait de les voir arriver en piteux état, mais certainement pas à l'article de la mort, et le choc fut si grand qu'il en oublia de se moquer.

- Où est Vexen ?! aboya Axel en ployant sous le poids des deux hommes inconscients accrochés à lui.

Le corps de Demyx glissa dans un bruit sourd sur le sol où il s'étala dans une position improbable, mais au moins le roux avait-il réussi à le ramener du manoir sans en oublier un morceau dans les ténèbres.

Axel gardait toujours le Devin Lunaire sur son dos, malgré l'effort que cela lui demandait et son bras qui le faisait souffrir, et sa patience n'était plus qu'un vague souvenir.

- Restez pas plantés là, allez le chercher ! hurla la Rafale de Flammes Dansantes sans oser faire un pas de peur de s'effondrer à son tour.

- Vexen est en mission, articula lentement Luxord en fixant les trois membres à peine en vie et couverts de sang.

Le ton qu'il avait employé avait un arrière-goût fataliste et sonnait telle une condamnation à mort prononcée à l'encontre des numéros 7 et 9. Le numéro 8 ne tarderait pas à suivre, étant donné la façon dont son corps tout entier venait de se mettre à trembler.

Le silence dans la salle était pesant, et tous les regards étaient rivés sur les trois revenants. Même Larxene, enfin rétablie, ne pipait mot, et tous savaient que même si le Savant Glacial avait été présent, il n'aurait jamais pu soigner trois personnes aussi gravement blessées, sans compter que l'absence d'une infirmerie à l'Illusiocitadelle ne facilitait pas la mise en place de procédures de guérison.

Zexion fut le seul à prendre une initiative. Il se leva d'un bond et passa le bras de Demyx par-dessus ses épaules pour le transporter, grimaçant en entendant le bras du blond se remettre en place dans son articulation. Il fit attention à ne pas enfoncer un peu plus les résidus de verre dans la peau de la Mélopée Nocturne, et indiqua à Lexaeus d'aider les deux autres. Xaldin suivit naturellement et prépara des matelas de fortune dans une pièce peu éloignée, en alignant trois et recouvrant quasiment toute la surface de l'ancienne chambre de Roxas.

Le numéro 6 déposa le musicien évanoui sur le premier matelas tandis que Lexaeus aidait Axel à allonger Saïx sur le lit, le roux ne réalisant même pas dans quelle pièce ils se trouvaient. Le second de Xemnas était de loin celui qui nécessitait d'être pris en charge le plus tôt, mais les deux autres n'étaient pas en reste, et quelques secondes après s'être délesté de son fardeau, le numéro 8 céda à l'obscurité et tomba, inanimé, sur le matelas restant. Il ne dut sa survie qu'aux réflexes du numéro 5 qui évitèrent à son crâne de heurter le coin de la table de chevet.


Lorsqu'il ouvrit les yeux, Saïx était dans sa chambre. Les derniers souvenirs qu'il était en mesure de se remémorer étaient les Sans-Cœurs du Manoir Oblivion, et une voix brisant le silence. En revanche, il ne parvenait pas à savoir ce qu'elle disait, ni à qui elle appartenait.

En se redressant dans son lit, l'homme aux cheveux bleus s'aperçut qu'il n'était pas seul dans la pièce, et il éprouva une certaine gêne à se trouver en position de faiblesse face au Supérieur qui le dévisageait, inexpressif. Il ne savait pas combien de temps il avait passé à dormir, mais pour que Xemnas se fût déplacé en personne, il devait s'être écoulé un long moment.

Naturellement, Axel n'était pas là.

- Tu as bien failli ne jamais te réveiller, lui indiqua le Simili en désignant d'un geste le bac rempli de bandages ensanglantés dans un coin de la pièce. Vexen a eu du mal à trouver des potions suffisamment puissantes.

Pas encore prêt à répondre, Saïx baissa le regard sur ses mains, les yeux plissés dans un air contrarié. Il était à la fois honteux d'être revenu dans cet état, et encore plus de s'être attendu à voir Axel en ouvrant les paupières. Néanmoins, il se demandait ce que pouvait bien faire ce dernier, et surtout s'il était encore en vie…

- Suis-je le seul... commença-t-il avant d'être interrompu.

- Tous les autres sont rétablis, le coupa Xemnas en sachant très bien de quoi parlait le Devin Lunaire. Tous les cinq.

Saïx releva la tête vers son chef si brusquement qu'il en eu des vertiges, mais il ne détourna pas les yeux, une lueur d'incompréhension au fond de ses yeux dorés. Peu importait le nombre de fois qu'il recomptait, Larxene, Marluxia, Axel et Demyx ne faisaient toujours que quatre.

- Cinq ? énonça-t-il alors qu'un sourire calculateur fendait le visage de celui à la peau mate.

Le Supérieur choisit de ne pas lui expliquer, préférant qu'il découvrît la situation par lui-même. Il lui fit signe de se lever, lui offrant de s'appuyer sur son bras pour quelques pas, jusqu'à ce qu'il fût plus stable. Tous deux avancèrent donc jusqu'à la Zone Grise où régnait un incroyable brouhaha, comme si les membres fêtaient quelque chose. Bien entendu, l'idée qu'on fêtât son rétablissement n'effleura même pas le numéro 7, et à juste titre.

Ce ne fût que lorsqu'il fut capable de marcher seul qu'il se décida à révéler sa présence aux autres. Il ne parvint cependant pas à ouvrir la bouche, tétanisé, et une vague sensation de courant électrique parcourut son corps tout entier.

Le cinquième membre était de retour, et l'histoire se répétait à nouveau.

Un bras autour des épaules de Roxas, Axel lança une blague moqueuse qui fit rire l'assistance, ne remarquant même pas que quelqu'un se tenait dans l'embrasure de la porte. La foule était rassemblée autour de la Clé du Destin, ne cessant de lui poser des questions et de le taquiner, quasiment comme une grande famille. Même les plus froids membres comme Marluxia et Larxene lui jetaient des regards en coin, curieux, voire impressionnés, et Zexion s'intéressait à son récit.

Une main se posa sur l'épaule de Saïx qui ne bougea pas, et il sentit le souffle de Xemnas dans son cou lorsqu'il prit la parole.

- On dirait qu'il t'a oublié, chuchota-t-il à son oreille sur un ton qui blessa encore plus le Devin Lunaire.

Presque condescendant.

Le visage fermé et éteint, Saïx recula dans l'ombre sans adresser un regard à qui que ce fût.

- Il n'est pas non plus venu te voir, continua le manipulateur de sa voix hypnotique sans pourtant le suivre.

L'autre n'eut pas la force de répliquer, et il n'en eut d'ailleurs aucune envie. Il s'en était douté : Axel avait passé ses jours à la recherche de Roxas, évidemment, et ces liens qui commençaient à se renouer timidement se brisaient une nouvelle fois avec force, comme une corde de guitare trop tendue.

Ils étaient désormais bien trop abîmés pour être réparés, le point de non-retour avait été dépassé depuis longtemps. C'en était trop. Il ne changerait plus d'avis.

Saïx n'avait pas de cœur pour souffrir… Et si par pur hasard il en avait réellement eu un un jour, celui-ci ne serait plus en état de battre à nouveau. Jamais.

Xemnas tendit la main vers lui, soulignant que dans une autre vie il avait lui aussi connu la trahison de ses amis, un détail qu'il n'avait jamais partagé avec personne. Le Devin Lunaire détourna les yeux. Une violente douleur lui compressa la poitrine et les Ténèbres s'emparèrent de lui.

Une voix résonna une dernière fois dans son esprit, inconnue et pourtant étrangement familière.

« Je prends le relais, maintenant, tu n'as plus à t'occuper de rien. »


Axel grimaça violemment en se relevant, réveillé en sursaut par la voix de Saïx. Il se redressa dans la pénombre en se demandant où il se trouvait. Durant une fraction de secondes, il se crut parti en vacances avec Isa et sa famille, pensant que toutes ces années en tant que Simili n'avaient été qu'un affreux cauchemar.

Une faible respiration à sa droite lui fit tourner la tête, le ramenant à la réalité, et il aperçut une masse de cheveux blonds trempés de sueur. Demyx semblait souffrir bien plus que lui.

Le manieur de chakrams aperçut un éclat brillant et tira prudemment un bout de verre de la couche du musicien. Ses propres blessures l'élançaient mais en serrant les dents, il réussissait à passer outre. Au prix de nombreux efforts, il se mit à genoux et s'appuya contre le rebord du lit pour voir si tout allait bien pour Saïx. Ce dernier avait l'air de faire un cauchemar et il marmonnait des paroles inintelligibles dans son sommeil agité, secoué de spasmes qui rouvraient ses plaies.

Le numéro 8 tendit le bras pour l'apaiser, mais il se ravisa vite en étouffant une exclamation de douleur, maintenant son bras bandé. Saïx appela Xemnas dans ses rêves puis s'immobilisa d'un coup, et cette scène fit à Axel l'effet d'un pieu dans le cœur. Il recula pour retourner s'allonger, mais ne put se résoudre à abandonner son ancien ami qui continuait de souffrir.

Certes, ils s'étaient éloignés, peut-être même que Saïx préférait la compagnie du Supérieur, mais il n'avait aucun droit de le laisser dans cet état sans rien faire.

Le roux se traîna jusqu'au bureau où reposaient des serviettes et une bassine d'eau froide, gardant un œil fermé – il avait gonflé durant la nuit et lui donnait un air effrayant. Il imprégna deux linges qu'il disposa ensuite sur le front de la Mélopée Nocturne et du Devin Lunaire. Épuisé, il retourna ensuite s'allonger sur son propre matelas et fut aussitôt submergé par le sommeil.

Il se réveilla plusieurs heures plus tard, et resta un long moment dans la même position, perdu dans ses pensées. Ses yeux s'acclimatèrent à l'obscurité et il retourna vers le bureau pour changer les serviettes qu'il avait posées sur le visage de ses deux colocataires. Une photo sur le mur attira son attention et il la décrocha presque avec révérence. Son regard se porta sur le reste de la chambre, et il réalisa de laquelle il s'agissait, avant de dériver sur le lit de Roxas, occupé cette fois par Saïx. Un parallèle entre les deux se fit dans son esprit, et il le repoussa loin, déjà assez éprouvé comme ça.

Au mur, l'horloge indiquait qu'il était encore tôt dans la matinée. Saïx recommençait à bouger, mais rien de bien violent. Demyx, lui, gémissait dans son sommeil et Axel soupira en ôtant à nouveau un bout de verre, ceux-ci semblant s'extirper de sa peau par eux-mêmes. Il remarqua alors une potion posée à côté du blessé et en déduisit que c'était grâce à celle-ci – décidément, Vexen et Zexion concoctaient de plus en plus de remèdes différents.

Une heure plus tard, le numéro 6 vint justement s'assurer que tous ses patients étaient bien en vie. Son regard croisa celui du pyromane et il fronça les sourcils.

- Tu devrais te reposer, le gronda le plus jeune en posant ce qu'il avait apporté avec lui sur le bureau.

Il sentit que toute l'attention d'Axel était posée sur lui, mais feignit de l'ignorer en se penchant vers Demyx.

- La pommade fonctionne, nota-t-il, une pointe de soulagement dans la voix. Vexen va revenir dans la matinée, Xaldin est parti à sa recherche, ajouta-t-il. Vous devriez tous survivre.

Ses yeux clairs se portèrent vers Saïx et une ride d'inquiétude se dessina entre ses sourcils. Il n'alla cependant pas plus loin dans l'expression de ses pensées, et reporta son attention sur Axel.

- Rendors-toi jusqu'à ce qu'il revienne.

Sur ces mots, il tourna les talons et quitta la pièce, laissant comprendre au numéro 8 qu'il s'agissait plus d'un ordre que d'un conseil. Le roux s'exécuta donc et rouvrit les yeux presqu'aussitôt, du moins le crut-il.

La lumière était désormais allumée, et Demyx geignait alors que Zexion lui appliquait de la pommade et soignait ses blessures. Fort heureusement, le blond n'avait rien de plus grave que ses membres déboîtés et il se remettrait vite.

Axel, lui, ne ressentait plus la douleur, ou presque, et à vrai dire il s'en fichait comme de la couleur du caleçon de Marluxia. Les yeux braqués sur Saïx, il ne pensait à rien d'autre qu'à son état.

- Il est comme ça depuis longtemps ?

La voix de Vexen le tira de sa léthargie et il mit du temps à mettre un sens sur ces mots.

- Depuis que je suis réveillé, on dirait qu'il fait des cauchemars. Aïe ! couina Demyx en se frottant le poignet.

Zexion soupira et continua à lui arracher délicatement des éclats de verre du bras, avant de s'attaquer à son dos qui le découragea presque, criblé de morceaux translucides.

- C'était comme ça vers deux heures, déjà, l'informa le roux. Il s'est calmé quand j'ai mis ça sur lui, mais ça n'a plus l'air de suffire.

- Délire fiévreux, soupira le scientifique en allant rechercher de l'eau qu'il refroidit vite. Et il faut replacer ses côtes avant qu'elles ne se ressoudent ainsi, ajouta-t-il avec un air contrarié.

A ces mots, Axel pâlit. Il regarda ensuite Demyx dont le dos commençait à ressembler plus à un tatouage complexe baigné de sang qu'à de la chair humaine et se rallongea, une main sur le visage. Il avait habituellement le cœur bien accroché, mais là c'était trop pour lui.

Le numéro 8 sursauta quand Vexen s'approcha de lui pour examiner son bras, qu'il recousit sans prendre le temps d'anesthésier la zone, avec une simple aiguille passée à chaud et un fil issu d'une couverture propre de la chambre. Axel expira longuement pour se remettre et appliqua l'onguent que lui tendit Zexion, préférant écouter leurs conseils plutôt que de désobéir.

De toute la journée, personne d'autre que les deux anciens apprentis ne vint les voir, et ils en furent reconnaissants. Demyx ne fut pas autorisé à jouer du sitar pour ne pas déranger un peu plus le sommeil du numéro 7, et Axel passa la journée à discuter avec lui ou à réfléchir, n'ayant pas le droit de sortir de la pièce.

Le soir venu, Vexen revint changer leurs bandages et il demanda l'aide d'Axel pour s'occuper de Saïx. Demyx emporta son matelas et retourna dormir dans sa chambre, supervisé par le Conspirateur Ténébreux qui en vint à lui lire une histoire pour qu'il s'endormît, et resta à le surveiller.

Le numéro 8, lui, resta au chevet de son coéquipier en espérant qu'il se réveillât. Quand Vexen et lui ôtèrent les premiers bandages et Axel eut le souffle coupé devant les nombreuses ecchymoses violacées qui ornaient le torse de Saïx de long en large. Ce dernier serra les dents, délirant encore, son corps tout entier luisant de sueur.

Le manipulateur de feu se chargea de le nettoyer un peu tandis que le scientifique appliquait consciencieusement ses remèdes à même la peau. Il indiqua à son assistant actuel de tenir le blessé le temps qu'il remit en place ses côtes, et un claquement sec qui fit sursauter et paniquer Axel retentit sous ses doigts experts.

Dans son sommeil, l'homme aux cheveux bleus hurla, exprimant la douleur et les sentiments qu'il retenait toujours lorsqu'il était conscient.

… Une minute ? Des sentiments ?... Non, simplement de la douleur, ça ne pouvait rien être de plus. Pas venant d'un Simili… Mais alors comment Axel pouvait-il s'inquiéter ?

Quoi qu'il en fût, pas venant de Saïx.

Quand Vexen quitta la pièce, Axel s'assit aux pieds du blessé et fixa de longues minutes la marque violacée qui s'étendait sur son visage. Il entreprit ensuite de le débarrasser du sang qui avait coulé sur ses joues, provenant de sa cicatrice rouverte par les monstres, et se surprit à se remémorer un moment de leur enfance. Il se sentait exactement comme ce jour-là…

- Je parie que tu pourras pas rattraper ça ! clama Lea sur un ton de défi en lançant ses frisbees avec force.

Portés par le vent, les deux disques s'envolèrent bien plus haut qu'Isa ne pouvait sauter. L'un des deux atterrit une nouvelle fois dans les carreaux du vieux Picsou, au grand dam des deux adolescents qui déguerpirent en courant.

- T'iras le chercher toi-même ! le prévint Isa en le tirant par le poignet pour l'éloigner du canard qui pestait. Je m'occupe du deuxième, ajouta-t-il en haletant, essoufflé par leur course.

Il regarda la direction dans laquelle était parti le frisbee et lâcha un juron en voyant qu'il s'agissait de celle de la forêt : à tous les coups, il s'était encore bloqué dans un arbre – Lea avait un don pour ça.

Le plus extraverti grogna en regardant derrière lui puis lança un regard suppliant à son ami qui lui adressa un regard noir.

- Non, pas question que je prenne encore pour toi, Lea.

- Les amis ça s'entraide ! rétorqua le roux avec véhémence.

- Et ça ne force pas l'autre à régler ses propres problèmes, contra celui aux cheveux bleus par habitude.

Un léger sourire compatissant étira le coin de sa bouche, et il reprit la parole.

- J'irai nous chercher les glaces moi-même, après ça.

Lea se dérida un peu et commença une série d'étirement pour se préparer à fuir l'avare après avoir récupéré son bien. Il savait que le vieux canard lui ferait la leçon et son discours était tellement rébarbatif qu'il ne pouvait que chercher à l'éviter.

Pendant ce temps, Isa partit en direction des arbres, où il trouva effectivement le frisbee de Lea perché à la cime d'un sapin. Il soupira lourdement et sauta pour atteindre la première grosse branche, déjà plus haute que lui. Son agilité et sa force lui permirent de s'y hisser sans trop de problème, et en arrivant quelques mètres plus haut, le seul dégât qu'il s'était fait était un accro au niveau du genou qu'il se hâterait de dissimuler en rentrant chez lui.

Bientôt, il arriva à une hauteur où les branches supérieures, trop fines, ne supporteraient pas son poids. Il s'appuya néanmoins sur leur base pour se hisser sur la pointe des pieds et parvenir à déloger le disque du bout des doigts. Il allait réussir à l'attraper quand un craquement retentit.

La branche sur laquelle il était quelques secondes plus tôt céda sous son poids, et il attrapa le frisbee tout en essayant de se rattraper aux branches inférieures. Tout ce qu'il récolta fut de nombreuses écorchures dues à l'écorce rugueuse et aux aiguilles de l'arbre. Il crut son calvaire terminé avec sa chute, mais ce fut à ce moment précis qu'il s'aperçut qu'il était tombé au milieu de ronces et d'orties. Les épines des premières étaient enfoncées dans les fibres de ses vêtements et son épiderme, tandis que les secondes faisaient enfler sa peau et pénétrer un peu plus les épines.

- Lea, je te hais ! explosa le jeune homme, des larmes de rage et de douleur perlant aux coins des yeux.

Pile à ce moment, l'intéressé apparut entre deux arbres, les joues rougies par l'effort, et éclata de rire en voyant l'autre.

- Il m'a coursé jusqu'à l'orée du bois ! s'exclama l'insouciant avant de voir l'état de son ami à qui il tendit une main, sourire aux lèvres. Bah alors, Isa, tu te jettes à mes pieds, maintenant ?

L'autre écarta sa main d'un geste sec et se releva seul, déchirant un peu plus ses habits. Il siffla entre ses dents et rendit son jouet au garçon, avant de partir d'un pas lourd.

- Je rentre, déclara Isa d'un ton sans appel.

Lea le suivit, vaguement inquiet en se demandant ce qu'il prenait à son ami. Fort heureusement, il le laissa entrer avec lui et ne lui claqua pas la porte au nez. Il observa Isa aller se chercher une trousse de premier secours dans la salle de bain et s'assit sur le lit tandis que l'autre ôtait sa veste et son t-shirt. Ce fut avec un air horrifié qu'il vit alors dans quel état il se trouvait, couvert d'égratignures.

Tout ça était sa faute.

Le roux se leva en tendant la main vers son ami, ne pouvant rester en place, et se ravisa sans décrocher un mot. Il regarda simplement ailleurs le temps que le blessé désinfectât ses coupures et se débarrassât des épines enfoncées dans sa chair, ce qui lui prit un long moment.

Une fois sa tâche accomplie, Isa lança un regard irrité au fautif et haussa un sourcil devant l'étrangeté de la scène. Jusqu'alors, il n'avait jamais vu Lea embarrassé au point de ne pas le regarder en face, et son air coupable était une première.

Appuyé contre le mur près de la porte, ce dernier fixait le sol, les bras fermement croisés sur le torse et un air douloureux plaqué sur le visage. En sentant le regard d'Isa sur lui, il lui porta son attention une fraction de secondes avant de se concentrer de nouveau sur le sol, encore plus sombre.

Pas habitué à le voir ainsi, celui aux cheveux bleus resta campé à sa place, n'osant pas non plus bouger. Finalement, Lea fit le premier geste, lui tournant le dos en direction de la porte.

- Où tu vas ? l'interrogea Isa en le retenant par le bras.

Les yeux de son ami se dirigèrent sur la balafre qui marquait son avant-bras et il déglutit. Lea bafouilla quelques mots que l'autre ne comprit pas, et ce dernier raffermit sa prise en lui sommant de répéter.

- Excuse-moi, Isa, articula celui dont les frisbees avaient provoqué tout ça en le regardant enfin dans les yeux.

Avec un léger sourire en coin, l'interpelé poussa un soupir et se détendit.

- La prochaine fois, essaie de viser un champ de pâquerettes, ça sera plus simple, se moqua-t-il pour montrer que ça n'était pas important pour lui.

Sa colère s'était évanouie comme une ombre à midi. Il passa devant son ami et lui tint la porte pour lui faire signe d'avancer.

Néanmoins, même une glace à la main, Lea resta sombre le reste de la journée, et ce ne fut que parce qu'il l'y obligea qu'il accepta de dormir chez Isa. Exaspéré par son attitude de tête de mule, celui-ci finit par l'attraper par le col pour l'obliger à le regarder droit dans les yeux, un comportement qu'il n'avait jamais eu à adopter jusque-là.

- Crache le morceau, Lea ! ordonna-t-il, excédé.

Celui aux frisbees plissa les yeux et soutint son regard quelques secondes, avant de brusquement passer un bras autour du cou de son ami et l'attirer à lui dans une étreinte, lui soutirant une grimace de douleur.

- La prochaine fois, j'irai le chercher moi-même, jura-t-il sans lâcher l'autre qui s'était raidit.

Isa se remémora les paroles de ses parents qui l'avaient averti quant à la prédisposition naturelle qu'avait le roux à attirer les ennuis, et rejeta aussitôt cette idée. Il laissa faire son meilleur ami durant un laps de temps qu'il jugea correct, avant de s'écarter avec un sourire moqueur.

- Eh, je ne suis pas de ce bord, déclara-t-il, un sourire dans la voix.

Lea piqua un fard et lui lança la première chose qui lui passa à portée de main, son bâton de glace, au visage, en niant cette éventualité en bloc et en se lançant dans un discours sans queue ni tête. Une fois son monologue terminé, tous deux se fixèrent en silence, puis éclatèrent de rire.

Ce jour-là, le roux se jura de faire plus attention aux décisions qu'il prenait, c'était une promesse qu'il se faisait à lui-même, celle de ne plus jamais blesser Isa.

Le regard rivé sur le teint cireux de Saïx, Axel se gifla intérieurement. Il avait rompu son serment tellement de fois…

Le roux se releva pour aller s'asseoir à nouveau, plus près du visage du blessé. À genoux sur son propre matelas, il posa un bras près de la tête de son ancien ami et l'observa un court instant. C'est alors qu'un détail attira son attention.

Entre deux doigts tremblants, il prit une mèche de cheveux bleus, le souffle coupé. Il avait tout d'abord cru qu'il s'agissait d'un rayon de lumière, mais non : le corps qu'occupait autre fois Isa avait complètement changé, et sa crainte était confirmée… Sa chevelure était plus terne, arborant désormais plus de teintes de gris que de bleu.

Axel étouffa une plainte et se cacha les yeux d'une main, secoué de soubresauts. Son autre main se porta sur son épaule blessée qui était toujours sous l'effet des anesthésiants de Vexen.

- Ça fait mal, lâcha-t-il dans un souffle presque inaudible sans plus oser le regarder.

Après cela, il ne parvint plus à quitter la proximité de celui aux cheveux bleus. Il se surprit à être soulagé par son sommeil qui lui donnait un sursis : pendant ce temps, il n'avait pas à affronter son regard.

Axel passa la moitié de la nuit à panser ses plaies, ne songeant pas une minute à ses propres plaies physiques. Le genre de cicatrices avec lesquelles il se relèverait ne laissait pas de traces. Du moins pas sur un corps. Sur une âme, en revanche…

À bout de forces, il accepta enfin de s'allonger et se laissa dériver dans le monde du sommeil. La dernière vision qu'il eut en fermant les paupières fut quelques cheveux décolorés qui parsemaient ceux qui étaient autrefois aussi bleus qu'un ciel ensoleillé.

Cela faisait bien longtemps que le soleil avait quitté le cœur et le corps d'Isa.

N'est-ce pas, Lea ?

Le lendemain matin, Saïx ouvrit doucement les yeux, étouffant une exclamation. Sa cage thoracique se soulevait au rythme de sa respiration, le vrillant de douleur à chaque inspiration, et encore plus lorsqu'il expirait.

Il ne savait pas combien de temps il avait dormi, ni même ce qu'il avait rêvé ou non. Ainsi fut-il surpris de ne pas voir Xemnas dans un coin de la pièce. Il poussa un soupir qui lui arracha une grimace de souffrance et se morigéna intérieurement, essayant de se souvenir de faire le moins de mouvements possible.

Il tourna les yeux vers la vitre pour tenter d'apercevoir le Kingdom Hearts mais tous ses muscles se raidirent en voyant une silhouette allongée à ses côtés. Saïx ne bougea plus, ne sachant que penser, et se contenta de fixer Axel, paisiblement endormi contre lui – ce qui expliquait la douce chaleur qu'il sentait irradier de ce côté.

La surprise était réelle, mais il ne le montra pas, bien trop habitué à ne pas feindre de sentiments. Dans son esprit surgirent alors des souvenirs d'un autre temps, à une époque où ce corps se serait réjoui de la présence du manipulateur de feu.

- Qu'est-ce que tu fixes, comme ça ? sonna une voix dans la pénombre.

Voici les premiers mots que Lea avait adressés à Isa, essayant de suivre son regard perdu dans l'immensité du ciel. À l'époque, les monstres – ils sauraient plus tard qu'ils étaient nommés Nescients – n'avaient pas encore déferlé sur les mondes, et il n'était pas risqué de se promener seul, même alors que le ciel se voilait d'un manteau de velours noir et que la brise se faisait fraîche.

Isa fronça les sourcils, dérangé dans sa contemplation de la nuit, et observa le nouveau venu. Il avait onze ans, à l'époque.

Face à lui se tenait donc un enfant auquel il donnait le même âge que lui. Il avait un visage fin, bien qu'enfantin, entouré de cheveux roux ébouriffés qui rappelaient vaguement un hérisson ou une queue d'écureuil, au choix, et des yeux du même vert que ceux du garçon qu'il venait d'interrompre.

Toujours en silence et avec un calme froid, Isa détailla ses habits du regard. Il avait déjà vu ce garçon de loin dans les rues, et la dernière fois il se querellait avec un chat errant. Cette fois, il semblait plutôt s'être attaqué à un nid de corbeaux, étant donné les plumes d'un noir bleuté prises dans les fibres de son manteau et la terre sur ses genoux.

- T'es muet ? l'interrogea Lea en gesticulant de manière à essayer de faire passer le message.

L'autre lui lança un regard blasé, considérant qu'il ne valait pas la peine qu'il lui répondît. Le roux lui tapota l'épaule pour attirer son attention et Isa explosa.

- Tu vois pas que tu me déranges ?! hurla-t-il.

Ses joues se teintèrent de rouge quand Lea esquissa un grand sourire, ravi de l'effet qu'il venait de lui faire. Celui aux cheveux bleus détourna le regard, confus de s'être ainsi emporté et également agacé par la présence de l'autre. Ce dernier le dévisagea quelques secondes, se demandant sans doute s'il pouvait se permettre de rester avec lui on non. Un sourire illumina son visage en un éclair et il s'assit en tailleur à même le sol, à côté de l'astronome amateur.

- Tu t'appelles comment ? Moi, c'est Lea ! C'est bon, c'est retenu ?

Les yeux d'Isa se posèrent sur cet énergumène, intrigué par son excentricité. Il l'observa quelques secondes, avant de lui donner son nom, presque à contrecœur.

- Isa ? Mais c'est un nom de fille ! s'exclama Lea en riant bruyamment.

L'autre piqua un nouveau fard, mais ne resta pas sans répliquer.

- Et Lea, c'est mieux, peut-être ? rétorqua-t-il du tac au tac, piqué au vif.

Il se rembrunit alors que Lea se tut aussitôt. Le roux fronça les sourcils, baissa la tête, puis la releva d'un coup avec un grand sourire.

- D'accord, ça fait un partout, déclara-t-il. Mais je sais toujours pas ce que tu fais ici.

Après lui avoir jeté un nouveau coup d'œil, Isa décida qu'il pouvait bien lui révéler ce détail.

- Je regarde les étoiles, avoua-t-il. Ça m'apaise.

Il accompagna ses mots d'un haussement d'épaules désinvolte et retourna à sa contemplation. Lea, quant à lui, resta muet un moment, suivant son regard.

- Moi je trouve ça triste, commença-t-il sans détourner le regard du ciel nocturne, captant également l'attention d'Isa.

Il le vit du coin de l'œil et lui rendit son regard.

- Je veux dire… tenta-t-il de s'expliquer, assez maladroitement il fallait bien l'admettre. Tu observes les étoiles, mais qui sait si celle que tu regardes n'est pas déjà morte depuis des milliards d'années ?

Pour la première fois depuis qu'il était là, une lueur d'intérêt brilla dans les yeux d'Isa, et il dut reconnaître la perspicacité de ce raisonnement. Son regard dériva de nouveau dans la nuit, puis se reposa sur le jeune intrus. Il prit quelques temps pour réfléchir à une réponse et s'assit à ses côtés.

- Alors je continuerai de l'observer jusqu'à ce qu'elle disparaisse pour de bon, dit finalement Isa. C'est seulement si personne ne le fait qu'on peut la considérer comme déjà morte.

- Je pense que c'est une bonne réponse, admit Lea avec un sourire.

Sur ces mots, il se releva et Isa pensa sincèrement qu'il allait enfin retrouver sa quiétude initiale. Ce fut sans compter sur le roux qui lui tendit la main.

- Je sais pas où tu vis, mais il doit déjà être tard. Si tu veux t'as qu'à venir chez moi, t'appelleras tes parents.

- Pourquoi je ferais ça ? se défendit Isa, sur ses gardes.

Il n'avait jamais vraiment eu d'amis, et le fait qu'il lui parlât si familièrement et l'invitât chez lui aussi vite le dérangea franchement.

Lea sourit encore plus.

- Pourquoi pas ?

Saïx sortit de ses pensées et vit les sourcils de son ancien ami se froncer de frustration dans son sommeil. Malgré tout, cette histoire d'étoiles refusait de lui sortir de la tête, et elle expliquait certainement son entêtement à veiller sur Axel alors même que lui s'occupait de Roxas.

Si aucun des deux ne faisait d'efforts, même vains, pour préserver leur ancienne amitié – bien que ce ne fût pas possible à proprement parler pour des êtres de leur genre -, alors seulement on pourrait la considérer comme détruite. Tant qu'il se persuaderait qu'il y avait encore quelque chose à quoi se raccrocher, elle ne pourrait s'éteindre définitivement.

Axel se retourna dans son sommeil, et son bras s'étendit en travers du torse du Devin Lunaire, lui tirant un juron.

- Axel ! hurla le numéro 7 en suffocant presque à cause de la douleur dans ses côtes.

Le roux ouvrit lentement un œil et marmonna quelques mots avant de se retourner de l'autre côté, il avait toujours été très long pour émerger du sommeil. D'un bond, il se redressa ensuite sur les mains en dévisageant Saïx, incrédule.

- T'es enfin réveillé ! s'exclama Axel, un immense soulagement perceptible dans la voix. T'as dormi deux jours, faut le dire si tu veux des vacances, railla-t-il sans se départir de son sourire.

C'était la première fois depuis plus d'un an qu'il parlait ainsi au second de Xemnas, et aussi celui-ci se demanda-t-il s'il n'était pas en pleine hallucination. Il fronça les sourcils et le fixa pour essayer de tirer la situation au clair.

Premièrement, il avait retrouvé Axel endormi à côté de lui dans son lit. Ensuite, ce dernier lui avait aussitôt adressé la parole, sur un ton enjoué. Et pour finir, il n'avait pas évoqué Roxas, alors même qu'ils étaient dans la chambre du numéro 13, ce qui était encore un détail plus que louche.

La seule chose réaliste de cette illusion était la souffrance qu'il ressentait, autant physiquement que mentalement – jouer avec son désir le plus profond était vraiment un coup en traître que lui faisait son cerveau.

Saïx serra les dents et regarda ailleurs. Il tenta de se redresser et Axel tendit la main pour l'aider. Il s'arrêta dans son geste, mais cela conforta l'homme aux cheveux bleus dans ses certitudes.

- C'est bien trop grossier, soupira-t-il en fronçant les sourcils, avant de se rappeler que soupirer n'était pas une bonne idée.

Il lança un regard en coin à Axel qui se demandait ce qu'il avait en tête, et détourna de nouveau ses iris dorés.

- Tu ne vas pas retrouver Roxas ? grogna Saïx, persuadé que ce serait la première chose que ferait le roux dans son délire.

L'autre se tut un instant et serra les dents, puis il releva la tête et enjamba le numéro 7 pour retourner mouiller une serviette.

- Rallonge-toi, Saïx, tu n'es pas en état de te lever, lui ordonna-t-il quand il tenta de sortir du lit.

Il était persuadé que le jeune homme était toujours en proie à une hallucination, bien qu'éveillé cette fois, ou bien qu'il avait momentanément perdu la mémoire. En voyant qu'il ne bougeait pas, il le remit en position allongée de force, culpabilisant de lui faire mal mais il n'avait pas le choix.

Le manieur de chakrams sentit le regard du numéro 7 peser lourdement sur lui durant tout le temps où il changea quelques-uns de ses pansements, et il capitula finalement, un brin agacé.

- Tu me demandes vraiment de te rappeler que Roxas est mort ? cracha Axel sur un ton tranchant, un peu trop vivement pour cacher son ressentiment.

Saïx parut troublé, mais il ne croyait toujours pas à la situation. Il suivit les gestes de la Rafale de Flammes Dansantes lorsqu'il découvrit avec effroi et une pointe de dégoût l'état d'une brûlure sur le poignet de l'alité qui s'était infectée.

- Vexen est même pas foutu de faire son boulot, ragea-t-il justement quand celui-ci entra dans la pièce.

Le blond prit aussitôt un air blasé et irrité, ne supportant pas qu'on doutât de son potentiel. Il écarta le jeune d'un bras et saisit celui du blessé sans plus de délicatesse, s'attirant des regards noirs qu'il ne prit même pas la peine de relever.

Il jeta un œil à Saïx et le gronda comme un enfant récidiviste lorsqu'il affirma être capable de reprendre ses fonctions dans la journée. Après avoir appliqué un onguent apaisant sur la lésion, il fixa Axel du coin de l'œil d'un air sévère.

- Un matelas tel que celui-ci n'est pas assez grand pour deux patients, lui fit-il remarquer assez sèchement en désignant le lit.

Le pyromane écarquilla légèrement les yeux, surpris, et improvisa une excuse comme il savait si bien le faire.

- Celui-ci est plein de puces, je sais pas où vous l'avez récupéré, mais faites plus attention la prochaine fois ! feignit-il de s'emporter.

Un sourire en coin passa furtivement sur le visage du scientifique.

- Xaldin avait pris soin de prendre vos matelas respectifs, hormis celui de Saïx.

Il quitta aussitôt la pièce, laissant un Axel honteux fulminer dans son coin. Un regard interrogatif se plongea dans les yeux de ce dernier et il le soutint un long moment, aucun n'étant décidé à céder.

- Je me suis endormi, rien de plus, lâcha-t-il en voyant que ça ne servait à rien de continuer – leurs volontés étaient égales. Vexen et Zexion étaient occupés, j'allais pas te laisser pourrir sur place ! se défendit-il quand Saïx ne répondit pas. Et j'étais fatigué, j'ai rien vu venir.

Il se crispa soudainement, en état de choc et presque sûr d'avoir rêvé. Il était impossible que Saïx ait vraiment laissé échapper un sourire. Pas lui ! Et pourtant…

Il ouvrit la bouche pour lui lancer une remarque moqueuse mais se ravisa finalement – il garderait ça pour plus tard.


Rapport 3.e

« Jour 51

La majorité de nos sujets (α, β et Δ) sont arrivés grièvement blessés de leur dernière mission, il y a environ trois jours. D'après leurs dires, ils ont dérivé un moment entre les mondes avant de nous revenir.

Je me demande quelles conséquences cela aura eu sur leur corps…

Quoi qu'il en soit, c'est une occasion inespérée de les étudier et de faire des prélèvements ! D'autant plus qu'ils ne reviennent pas bredouilles, Zexion a découvert un indice quant à la position du jeune porteur de Keyblade disparu dans leurs affaires.

Nous ne sommes cependant pas en position de résoudre l'énigme et ne savons pas dans quelles conditions elle a été posée… Marluxia en saurait peut-être plus, mais il ne doit rien savoir de tout cela. Pas venant de nous.

Dans tous les cas, nous poursuivons les observations. »


- Je peux me débrouiller seul, Axel, ronchonna une nouvelle fois Saïx lorsqu'Axel insista pour désinfecter ses plaies.

Trois jours plus tard, le Devin Lunaire pouvait enfin bouger et sortir de son lit – enfin de celui de Roxas, qu'il occupait toujours. Il avait de nombreuses fois demandé à reprendre ses fonctions, et même à retourner au Manoir Oblivion, mais autant Xemnas que le numéro 8 avaient fait la sourde oreille, laissant le jeune homme bouillir dans son coin, alors que Zexion était du même avis que lui.

Il était totalement idiot de le forcer à rester alité, mais ils n'en démordaient pas. Le roux arguait que les points de sutures dans son dos n'avaient pas finalisé leur cicatrisation bien que Vexen lui-même affirmât le contraire.

- Je te laisserai te débrouiller seul quand tu seras capable d'encaisser un coup sans te plier en deux, contra sèchement le garde-malade.

Pour appuyer ses propos, il frappa les côtes du numéro 7 du plat de la main, et celui-ci serra les dents avec un hoquet furieux, dardant ses yeux dorés baignés d'une lueur glaciale sur ceux de son bourreau du moment.

Un sourire supérieur éclaira le visage d'Axel, accompagné d'un regard très légèrement navré.

Saïx tendit la main, autoritaire, dans le but d'avoir de quoi se soigner par lui-même. Il en avait assez du contact, de sentir sur lui les mains de Vexen, Zexion, Axel, et même Demyx quand il s'y mettait. Tout particulièrement celles de Demyx.

Le roux lança un regard dur à son supérieur et écarta les soins de sa portée. Il accepta uniquement de lui donner une potion pour qu'il gardât la santé.

- J'ai bien peur qu'il ne te juge trop collant, ricana Larxene dans l'encadrement de la porte, une lueur prédatrice dans ses iris bleutés.

Depuis quand était-elle là, personne ne le savait, mais visiblement depuis assez longtemps pour s'être fait une opinion quant aux deux hommes. Son rire cristallin résonna lorsqu'elle sortit de sa propre volonté, et les insinuations non dissimulées qu'elle lâcha ensuite emplirent encore le couloir après son départ.

Légèrement embarrassé par les mots de la blonde, et prenant enfin conscience du fait qu'il n'acceptait pas de laisser Saïx se remettre seul de ses blessures, Axel s'éloigna de quelques pas en s'absorbant dans la contemplation des murs blancs.

La dernière fois qu'il avait passé autant de temps dans cette chambre, Roxas était toujours en vie.

Le second de Xemnas soupira légèrement en secouant la tête, comme pour s'ôter ses pensées de l'esprit, et saisit un tube qui traînait sur le côté. Ce n'est qu'en l'appliquant qu'il réalisa qu'il venait de poser de la pommade chauffante sur la brûlure de son poignet. Il se leva d'un bond, renversant quelques outils qui étaient restés dans la chambre, et plongea le bras dans un seau d'eau. Par la suite, il évita soigneusement de regarder en direction d'Axel, gêné et furieux d'avoir fait une idiotie digne de la Mélopée Nocturne en personne.

Un sourire en coin condescendant sur les lèvres, le numéro 8 s'approcha de lui.

- Tu es parfaitement indépendant, se moqua-t-il en lui lançant un tube rougeâtre dont se dégageait une senteur fleurie lorsqu'il eut retiré sa main de l'eau.

- Ça vient de Marluxia ? se méfia l'autre en le rattrapant habilement malgré ses lésions.

- Testé et approuvé, le rassura le pyromane en montrant son sourcil où seule une fine ligne plus claire indiquait qu'il avait eu une cicatrice.

Même s'il restait sceptique quant à l'efficacité – et surtout à l'inoffensivité – d'un produit ayant pour source le numéro 11, le Devin Lunaire en posa une noisette sur sa main. La pommade ne semblait pas corrosive, c'était un bon début.

Il releva le bord du t-shirt qu'il portait à la place de son manteau depuis qu'il était dans l'infirmerie improvisée – un t-shirt bleu nuit orné au coin d'une discrète broderie représentant la Lune, évidemment – et tenta d'atteindre une cicatrice profonde qui restait douloureuse, causée par le Soldat Volant, sous le regard amusé du roux.

- Besoin d'aide ?

Il ne bougea pas pour autant, et Saïx ne sut pas s'il lui était reconnaissant de lui laisser un minimum de libre-arbitre, ou bien s'il le détestait de devoir lui demander.

- Aide-moi à tenir ça, grogna-t-il en indiquant ses vêtements.

Le numéro 8 s'exécuta et finit par lui mettre lui-même le baume, sachant très bien qu'il ne pourrait pas l'atteindre seul. Celui aux cheveux bleus ne se raidit pas à son contact qui lui semblait désormais aussi naturel que quand ils étaient plus jeunes.

Au contraire, plutôt détendu, Saïx voguait à ses pensées. L'avantage dans ce genre de moments était justement qu'il dissimulait à Axel son visage, lui cachant à quel point l'avoir aussi près de lui faisait remonter des souvenirs pourtant autrefois si bien enfouis. Il se remémorait chaque instant qu'ils avaient passé ensemble, partageant la routine quotidienne comme les meilleurs amis qu'ils étaient à l'époque.

Le présent faisait écho au passé, et il se sentait presque nostalgique.

- Saïx ? hésita le roux en interrompant son geste.

L'interpelé tourna sensiblement la tête vers lui sans pour autant se retourner complètement. Quand il fut sûr d'avoir son attention, Axel reprit, ne sachant pas par où commencer. Le sujet était sensible, et il avait peur de mal l'aborder.

Finalement, il opta pour une approche directe. Tant pis si le numéro 7 s'éloignait après ça, il fallait qu'il le prévînt à tout prix.

- Tes cheveux… Tu devrais rester loin de Xemnas.

Le visage de Xigbar traversa son esprit, mais il le repoussa : le destin de l'Archer ne le regardait nullement.

Pas plus que celui de Saïx, officiellement, mais il ne pouvait se résoudre à le laisser se transformer peu à peu. C'était une théorie totalement idiote, il fallait bien l'admettre, mais au plus profond de lui il savait que les Ténèbres changeaient les gens. Dans quelle mesure, il n'en avait aucune idée, mais il ne voulait pas avoir l'occasion de le constater sur Saïx.

Ce dernier ne répondit pas, se contentant de fixer le vide.

- Je pense qu'il est temps que tu regagnes ta chambre, Axel, le congédia celui aux cheveux bleus sans le regarder.

Axel s'y était attendu, ainsi se leva-t-il. Il s'arrêta dans l'embrasure de la porte, se retourna pour le regarder une dernière fois, puis s'éloigna en soupirant, résigné à ce que Saïx fût borné. Après autant de temps, il aurait pourtant dû avoir l'habitude.

Peu après, les yeux dorés de Saïx rencontrèrent leur reflet dans le miroir de la salle de bain et il porta une main à ses cheveux autrefois moins ternes.

« Tu es pathétique. »

Il secoua la tête et fixa la porte.

Quand, plusieurs minutes plus tard, il sortit de ses pensées, le Devin Lunaire se redressa de toute sa hauteur. Il planta ses yeux dans ceux de l'homme immatériel qui se tenait face à lui, et il lui rendit un regard déterminé tel qu'il ne lui en avait que rarement vu.

- Non.

Le mot résonna dans son esprit, sonnant telle une délivrance, et un mince sourire en coin éclot sur les lèvres du jeune homme.