IX
L'été succéda au printemps magnifique qui fleurit le sud de Thédas. Beaucoup attribuèrent la saison particulièrement radieuse à la naissance de l'enfant de la Messagère d'Andrasté. Un tel événement ne pouvait qu'émouvoir le Créateur. Les arbres fruitiers croulaient de fleurs, les naissances dans les troupeaux furent nombreuses et il régna une atmosphère de paix et de joie jusque dans les campagnes reculées. Les plus grandes menaces avaient été éliminées par l'Inquisition et l'époque fut si ce n'est heureuse, du moins clémente. D'aucuns se sentirent bénis par la grâce du Créateur, profitant du répit fragile qu'était le bonheur. Les parents de l'Inquisitrice demeurèrent quelques semaines auprès de la jeune femme et de l'enfant, se réjouissant de cette naissance puis les Elfes repartirent vers le Nord et leurs territoires non sans maintes promesses de retrouvailles. Des présents envoyés par les maisons nobles de Thédas furent acheminés à Fort Céleste et les compagnons de combat de l'Inquisitrice se libérèrent même de leurs obligations pour rejoindre celle qui était leur amie. Les fêtes et la réjouissances furent nombreuses et chacun profita de l'allégresse générale. Enasalin n'eut guère de temps pour elle, les réceptions et les mondanités lui semblant sans fin. Fen'Harel ne parut plus dans ses songes, peut-être parce qu'elle se sentait pour la première fois sincèrement heureuse. Aux côtés de Cullen, elle paraissait doucement revivre, découvrant chaque jour un peu plus l'enfant que chacun présentait comme le leur. Le petit elfe, se fichant bien d'être source de tant de joies, était bien plus intéressé par dormir et manger et prenait à sa mère le peu de temps qu'il lui restait. A l'approche de l'été, cette dernière retrouva un peu de liberté en acceptant une nourrice pour l'enfant, ne sachant que trop bien que ses devoirs d'Inquisitrice l'éloignerait trop tôt de Fort Céleste.
Enasalin reprit la route avec ses compagnons pour rejoindre le désert lorsqu'on lui rapporta que des cultistes Venatori y menaient des opérations. Elle ne devait revenir qu'à l'amorce d'un nouvel automne, de nouveau victorieuse. Le temps loin de ceux qu'elle commençait à appeler sa famille lui avait semblé interminable. Malheureusement, c'était un mal nécessaire pour cette elfe soucieuse des opprimés. Cela la conforta dans l'idée qu'il y aurait toujours fort à faire pour l'Inquisition, même en des temps de paix. Néanmoins, jamais elle ne se sentit plus heureuse de regagner les hauts murs de Fort Céleste qu'après ces longs mois. Elle y retrouva un bébé qui grandissait trop vite et un Commandant fou de joie de la revoir saine et sauve. Elle repartit cependant bientôt se battre en Férelden, abandonnant de nouveau le fort, un peu plus à contrecœur chaque fois. Elle revint peu avant que la neige gagne la vallée et les bloquent dans les montagnes, soucieuse de passer ce temps auprès des siens.
Les cheveux aux lourdes boucles brunes avaient poussé jusqu'à atteindre le milieu du dos de l'elfe et Cullen les effleura dans un demi sommeil, souriant de la voir encore endormie, paisible. En détaillant ce visage noble aux hautes pommettes, il songea qu'elle avait grandi en beauté, devenant chaque jour plus femme. Ses traits s'étaient affinés et il couvait dans son regard une force tranquille, assagie par les épreuves et le poids des attentes de tout un peuple. Malgré son port de vierge guerrière, Cullen savait que son visage se teintait encore de candeur et d'innocence alors que l'elfe se reposait avec lui ou découvrait chez son enfant des mimiques qui l'attendrissaient. Lui se sentait enfin heureux et complet, à présent qu'elle rentrait à ses côtés. S'il voyait grandir chaque jour l'enfant qu'il aimait profondément, il ne lui manquait que la présence délicieuse d'Enasalin. A présent que l'hiver la retenait à nouveau, il l'emprisonna de ses bras, songeant à un jour où l'Inquisition prendrait fin et où ils pourraient être ensemble, dans quelque campagne reculée de Thédas. Tous les trois. C'était une pensée un peu égoïste, mais il n'était pas interdit d'y rêver. Il pourrait peut-être lui présenter sa propre famille. Il savait qu'elle serait accueillie comme l'une des leurs. Ses parents étaient des gens simples et chaleureux et sa grande-sœur n'avait pas été en reste pour lui demander mille précisions sur sa compagne et ce neveu par adoption, lorsqu'il en avait fait pudiquement mention dans un courrier. Oui, peut-être goûteraient-ils un jour à cette simplicité bien méritée. Il se rendormit, un sourire aux lèvres.
Enasalin s'éveilla dans la chaleur confortable des couvertures et des bras de Cullen. Entrouvrant les yeux, distinguant les lueurs d'une aurore de safran et de pourpre qui éclaboussait les montagnes enneigées, l'Inquisitrice poussa un soupir d'aise. Se tournant un peu, elle promena son regard sur le visage de celui qui était son compagnon depuis plus d'une année. Cullen était la constante et l'évidence de sa vie. Un amour paisible et sage, loin des déchirements et des scandales. Loin des larmes et du froid. Elle l'aimait très simplement, partageant avec lui une intimité chaste. Parfois, elle se demandait s'il connaissait charnellement d'autres femmes, lorsqu'elle était au loin. S'il leur faisait l'amour qu'ils ne faisaient pas ensemble. Cette idée ne la rendait pas jalouse : ce serait là une chose normale et naturelle. Il veillait déjà sur elle sans rien exiger et sur l'enfant d'un autre. Il était le père attentif et patient que méritait Manehn. Si Enasalin devait être parfaitement honnête avec elle-même, l'homme l'intimidait. La première et dernière fois qu'elle s'était donnée à un homme, il lui avait brisé le cœur. Elle craignait que cela rompe quelque chose entre eux. Plus encore : que cela construise au contraire trop de choses en elle. Elle appréciait cet amour paisible, cette tendre affection distante qu'elle ressentait. Elle ne voulait pas souffrir de nouveau, déchirée des affres d'une passion tumultueuse. Cullen avait toujours été égal, l'accueillant avec une joie sincère et visible sans jamais rien demander d'autre que d'être auprès d'eux. Il le lui disait bien souvent : il l'aimait. Enasalin se demandant parfois ce qu'il gagnait à cet amour. Les moments qu'ils passaient ensemble étaient souvent rythmés de longues discussions ou de jeux d'échecs. C'étaient des heures agréables et l'elfe n'envisageait pas de perdre cette sérénité. Pourtant, elle craignait qu'un jour il finisse par se lasser de cette distance étrange entre eux. Elle en était là de ses pensées quand elle le vit ouvrir les yeux à son tour et lui offrir le même sourire sincère que chaque fois qu'il la retrouvait dans ses bras.
- Bonjour, lui souffla-t-il avec affection, l'attirant contre lui pour l'embrasser gentiment sur la joue.
La légère repousse de barbe la piqua et elle soupira, se lovant contre son flanc, la tête au creux de son épaule. Du doigt, elle traça le chemin de l'une des cicatrices qui barrait le torse large. Enasalin le sentit frissonner et un baiser échoua dans ses cheveux.
- Cullen... Je me demandais... avez-vous des maîtresses ?
- Par le Créateur, non ! S'écria l'ancien Templier, sincèrement surpris, relevant du bout des doigts le joli minois pour tenter de déchiffrer l'expression de l'elfe. D'où vous vient une telle idée ?
- Et bien... Vous êtes mon compagnon depuis longtemps maintenant et un homme a des besoins. Cependant, vous n'avez jamais exigé que je me donne à vous. Pourquoi ?
Le regard du commandant s'apaisa. Qu'elle était étrange, cette petite elfe...
- Parce qu'il n'y a rien à exiger. Je n'ai pas à vous demander quoi que ce soit en échange. Le droit d'être à vos côtés et d'élever Manehn me suffit. L'amour que je vous porte ne me donne pas le droit d'exiger : il me donne celui de partager.
L'inquisitrice resta coite d'une surprise qui l'ébranla au plus profond d'elle-même. Les propos empli de tendresse trouvèrent un écho nouveau. Partager... Elle reposa sa tête sur le torse, inspirant l'odeur familière de sa peau. Son doigt dessinait des arabesques délicates et Cullen frissonna encore mais ne dit rien.
- Est-ce qu'il vous arrive... De me désirer ?
Cullen resta silencieux un moment, puis attrapa la main qui errait sur sa peau, la serrant doucement. Ses yeux ambrés étaient empli de chaleur.
- Vous n'avez pas idée à quel point vous êtes séduisante, Enasalin. Je vous désire oui, mais je désire par-dessus tout votre bonheur. J'ai été longtemps Templier. Je n'ai jamais eu le temps – ou l'envie – de me lier à qui que ce soit. Les relations sont déconseillées au sein de l'Ordre, sans même parler de celles interdites, avec les mages que nous surveillons. Je ne me suis même jamais trop posé la question, à vrai dire. Il est vrai que partager votre intimité me trouble parfois mais je ne souhaite que vous êtres agréable. Votre vie en temps qu'Inquisitrice a déjà été suffisamment pénible... Et je ne parle même pas de votre dernier... amant... Je ne veux pas qu'il soit question de devoir entre nous. Je veux juste que ce soit une question d'envie.
Le silence emplit la pièce, baignée de la lumière des vitraux frappés par les rayons de l'aube dorée. Enasalin l'écoutait respirer, se sentant réchauffée par les propos si censés. Personne ne lui avait dit ce genre de chose. A ses yeux, le désir était un besoin naturel à assouvir pour les hommes et les femmes. La marque de l'amour que l'on porte à l'autre aussi. Personne ne lui avait jamais dit qu'elle se devait d'être d'accord autrement que tacitement. A cet instant, elle se trouva encore bien jeune et naïve face à cet humain d'au moins vingt ans de plus qu'elle. La main de Cullen lui caressait les épaules et l'Inquisitrice se sentit un peu étrange. Elle osa finalement souffler.
- Je m'en veux en vérité : vous êtes bon pour moi et Manehn. J'ai l'impression de ne rien vous donner en échange, de ne pas mériter cette gentillesse dont vous faites preuve. Je me suis donnée à Solas mais je me refuse à vous...
- Vous pensez de manière bien triste, la gronda-t-il tendrement. Vous ne me refusez rien, puisque je ne vous le demande pas.
Encore une fois, l'Inquisitrice ne su que répondre à son Commandant. Il avait raison, tout simplement. Elle l'entendit reprendre, de sa voix grave et douce, sachant la réconforter comme personne.
- Enasalin, je vous aime. Je suis un mabari fidèle : je n'ai qu'un seul maître pour la vie. Je n'ai ni l'envie, ni le besoin d'avoir quelqu'un d'autre à mes côtés. Je sais que l'amour vous fait encore du mal, que vous pensez que ce sentiment doit forcément rimer avec des souffrances et des déchirements pour en éprouver la force. En dépit de votre courage, vous êtes aussi bien jeune. Acceptez simplement que je puisse vous chérir parce que vous méritez ce qu'il y a de plus doux au monde. Promettez-moi seulement de ne pas laisser un autre que moi veiller sur vos nuits et que, si quelqu'un ravissait à nouveau votre cœur... Vous me le diriez. Je ne désire aucun autre confort que celui-ci : la certitude qu'en dépit de nos responsabilités qui nous éloignent, je demeure le seul à vos côtés.
La jeune femme le fixa dans les yeux, submergée d'une tendre émotion et, à la grande joie de l'homme, promit :
- Cela je peux vous le jurer, Cullen.
Ils s'embrassèrent avec une fougue nouvelle.
Dorian observait sa chère amie, qui marchait un peu dans la cour enneigée au bras de Cullen, le petit Manehn serré contre elle. Il soupira d'un si joli tableau, le cœur un peu lourd. Il y avait bien longtemps qu'il reculait l'échéance de rentrer à Tévinter pour essayer de mettre un peu d'ordre dans son pays. Il préférait courir Thédas avec l'Inquisitrice et son amant plutôt que de se retrouver face à ses responsabilités. Le dire à Iron Bull lui avait déjà brisé le cœur. Il partirait bientôt. Ce n'était qu'un au-revoir d'une longueur indéterminée, mais l'annoncer à sa meilleure amie était horriblement difficile. Il était mauvais pour la tristesse et les adieux déchirants. Heureusement, la voir goûter au bonheur lui permettait de repartir chez lui sans se sentir coupable de l'abandonner. Son plan bancal avait fonctionné, en définitive... Elle avait retrouvé le sourire et avait maintenant un fils merveilleux et un père pour les veiller. Il comptait sur Cullen pour adoucir son chagrin lorsqu'il serait retenu à tant de miles d'elle. Le mage inspira profondément et s'en voulu de marcher à leur rencontre pour gâcher son moment de paix. Il n'avait plus le choix, il faudrait bien un jour arrêter de fuir et affronter son propre destin...
Cullen enlaça la jeune femme, la serrant fort. Si Enasalin avait fait de son mieux pour faire bonne figure lorsque Dorian lui avait annoncé profiter de l'hiver pour voyager jusqu'à Tévinter, lui souhaitant une heureuse route et une bonne fortune, elle s'était effondrée à peine la porte de ses appartements passée. Le mage partait dès le lendemain et cette idée lui était intolérable. Il était son meilleur ami, son confident, son compagnon d'armes... Et voilà qu'il quittait Fort Céleste à son tour, pour rejoindre le nid de vipères qu'était son pays. Pourrait-elle trouver le repos en songeant aux risques que courrait le mage, sans moyen de s'assurer qu'il aille bien ? Elle se devait de saluer sa décision et l'encourager. Néanmoins, le voir partir était un déchirement.
Cullen fut bien impuissant face à l'ampleur de ce chagrin, bien qu'il ait fait de son mieux pour simplement être là pour la jeune femme. Aussi étrange que cela puisse paraître, cet insupportable Tévintide allait lui manquer aussi. Il n'avait pas oublié que c'était un peu grâce à Dorian qu'il avait pu devenir le compagnon de son Inquisitrice. Et puis... Par la peste, ce crétin allait réellement lui manquer aussi.
Le moment des adieux fut pénible pour tous. Dorian, après un long baiser à son amant, vint serrer Enasalin dans ses bras, lui jurant de revenir dès que possible. Il les quitta donc, la mort dans l'âme et ne devrait pas revenir à Fort Céleste avant bien longtemps.
L'inquisitrice finit par accepter ce manque, comme elle avait accepté toutes les épreuves affrontées. Lorsque le printemps revint, peu après le premier anniversaire de son fils, elle quitta Fort Céleste avec une petite escorte et Iron Bull comme garde du corps. Elle prétendit avoir à faire dans l'ouest mais poussa bien au-delà d'Orlaïs, dans le plus grand secret, jusqu'aux frontières Tévintides, y retrouvant son ami pour l'aider dans d'obscures affaires qui la retinrent jusqu'à l'été. Nul ne su ce que Dorian, Iron Bull et Enasalin accomplirent mais ils se séparèrent de nouveau, le cœur moins incertain.
Elle s'avançait entre les grands arbres, ses pieds nus s'enfonçant dans l'épais tapis de mousse. Les humains appelaient cet endroit les Tombes Émeraudes : chaque arbre commémorait un guerrier elfe tombé au combat lors de la prise de la Dalatie. C'était un lieu hors du temps, d'une beauté sauvage et mélancolique. Elle avait toujours préféré cette région chargée d'histoires à toutes celles découvertes lors de ses voyages. Inspirant profondément l'odeur lourde d'humus et de bois humide, Enasalin ferma les yeux pour savourer le chant d'oiseaux colorés dans les frondaisons. Le chaud soleil de fin d'été peinait à percer les hautes cimes, apportant une fraîcheur bienvenue. La jeune elfe se sentait encore faible d'une fièvre redoutable qui l'avait empêché de rentrer auprès des siens à Fort Céleste, la clouant au lit de leur campement de fortune durant presque une semaine, retardant d'autant son retour. Marchant lentement au travers de la forêt, petite silhouette pâle à la longue robe de lin, elle n'entendit bientôt plus les bruits du campement, appréciant ce répit. Ses cheveux à présent longs lui tombaient dans le dos en une cascade de boucles d'un brun chaud. Se reposant finalement près de la fraîcheur des pierres moussues, la jeune femme se laissa aller à un sommeil paisible et réparateur.
Il la trouva ainsi, reposant entre les racines d'un arbre gigantesque, semblable à une figure des elfes de jadis. Cullen retrouva enfin son souffle. Il avait fait la chevauchée depuis Fort Céleste à toute allure lorsqu'un message lui avait rapporté l'état préocupant de l'Inquisitrice, le rendant fou d'inquiétude. Il lui fallu plusieurs jours pour rallier le campement de l'Inquisition, où on lui apprit que sa compagne était presque remise et en bien meilleure santé. Soulagé au-delà des mots, le commandant c'était lancé à sa recherche. Près de cinq mois le séparait de sa douce et il était incapable de patienter une heure de plus après cette chevauchée. Se laissant choir à genoux auprès d'elle, il s'attendrit de ce visage qu'il connaissait par cœur. Elle lui avait manqué, ainsi qu'au petit Manehn, qui commençait à s'affirmer doucement en caractère. Tant de choses qu'elle avait loupé, faits de premiers pas maladroits et de premiers mots... Cullen rêvait de plus en plus souvent à la fin de l'Inquisition, à présent que la paix s'installait pour durer un peu. Peut-être... Un jour... Celle qu'il aimait plus que tout serait à leurs côtés pour de bon. Assis auprès d'elle, lui prenant la main qu'il trouva un peu froide, il se pencha pour la réveiller d'un doux baiser.
Enasalin ouvrit les yeux pour rencontrer ceux de Cullen, semblant un instant incrédule.
- Est-ce bien vous.. ?
- C'est moi. Confirma-t-il doucement. En vous sachant souffrante, j'ai fait au plus vite pour vous rejoindre. Je craignais de vous perdre. Ne plus jamais vous revoir m'aurait été intolérable.
- Je vais bien mieux.
L'elfe lui sourit, rassurante, heureuse de le retrouver enfin. Elle s'émut de son effroi, l'attirant à elle sur ce lit d'herbe et de mousse, lui tendant des bras câlins. Cullen ne se fit pas prier pour l'enlacer, s'enivrant de son odeur de lilas et d'herbe coupée. Le chant des oiseaux et les bruits feutrés de la forêt leur donnait l'impression d'être seuls au monde. Perdus dans le regard de l'autre, ils se sourirent avec la même chaleur. De tous les jours passés alitée, délirant à cause de la fièvre, Enasalin n'avait cessé de murmurer le nom de son commandant, de son enfant, en proie à des cauchemars épouvantables où ils lui étaient arrachés, Fort Céleste mis à sac par quelque force obscure, ses proches massacrés... Elle ne pouvait que hurler, pleurant de terreur de les voir la quitter à tout jamais, impuissante. Ces visions l'avaient emplie d'effroi. Pourtant il était là. Etait-ce la peur que l'Inquisitrice avait ressenti qui la poussa à l'attirer plus près d'elle, surplombée par ce corps puissant ? Enasalin ressentit pour la première fois le besoin qu'il la fasse sienne, comme pour chasser les ombres, exorciser la douleur. Plus qu'une simple envie, c'était un impérieux besoin : la jeune elfe le voulait en elle afin de ne plus pouvoir douter de sa réalité. Ce fut aussi la première fois qu'elle prit la mesure du manque de ceux qu'elle aimait. Ils étaient son refuge, sa famille. D'un mouvement souple du bassin, l'elfe renversa son compagnon sur la mousse, assise sur le ventre musclé, penchée pour un long baiser fiévreux.
- Cullen... Souffla-t-elle. Faites-moi vôtre, si vous le voulez aussi.
N'osant y croire, l'ancien Templier se perdit dans ces grands yeux d'émeraude suppliants. Caressant ses cheveux, son visage, son cou, il songea combien elle avait pu lui manquer et combien elle était magnifique. Si belle, si fine. Évanescente comme quelque feu follet. Ivre du manque d'elle, il la renversa à son tour, déglutissant de la voir s'abandonner, mutine malgré sa timidité. L'inquisitrice noua ses jambes à la taille du Commandant, les joues rosies.
- Je le veux, ma douce dame jolie, lui glissa-t-il.
Etait-il possible de l'aimer plus encore ? Cullen sentit quelque chose en lui céder et un désir sincère l'envahir, à présent qu'il en obtenait le droit. Il l'embrassa, se perdant dans les méandres de ce corps délicieux à présent offert à ses caresses, parcourant de ses doigts les vallées merveilleuses de son ventre et des cuisses, dénudées par la robe qui avait glissé. L'homme sentait les mains délicates courir sur son torse, lui tirant un soupir de plaisir alors qu'elle passait sous sa tunique pour lui caresser le dos. Ils prirent le temps de se découvrir, perdus chacun dans l'envie de l'autre en de lents préliminaires qui emplirent la forêt de soupirs d'aise.
Bientôt ils n'en purent plus, emportés par une passion délicieuse, s'unirent enfin. Les yeux de l'elfe accrochèrent ceux de son amant alors qu'il s'insinuait en elle avec prudence pour ne pas la blesser et ils restèrent quelque instant ainsi, immobiles, ivres l'un de l'autre. Essoufflée, les joues rouges et les cheveux défaits, Enasalin se laissa aller au plaisir qu'elle n'avait plus vécu depuis deux longues années. Elle fut sienne autant qu'il fut sien, au milieu des arbres centenaires qui les veillèrent avec bienveillance comme écrin d'un amour à son zénith.
