Chapitre 11 : jeu.

-On doit relever des défis, m'explique Jade.

Elle essaye de rester debout dans le wagon, mais comme elle vacille tout le temps, elle manque régulièrement de tomber, heureusement qu'Éric la retient par la taille.

Elle tient une flasque en argent dans sa main. Ce qui explique beaucoup de choses.

Elle penche la tête sur le côté.

-On lance un défi à quelqu'un. Il doit boire un coup, le relever et en donner un à quelqu'un d'autre. Quand tout le monde est passé, ceux qui sont toujours vivants se soûlent un peu et on rentre en titubant.

-Qu'est-ce qu'on doit faire pour gagner ? demande Eric.

Visiblement il n'est pas plus au courant que moi.

Nous ne sommes pas les seuls novices présents. En face de moi, il y a Zenker, et une fille brune avec un piercing à la lèvre et une frange droite qui lui mange le front, et bien sûr J and J. Les autres sont tous plus vieux. Ils se comportent entre eux avec une sorte de familiarité décontractée, s'affalent les uns sur les autres, se balancent des coups de poing dans les bras, s'ébouriffent les cheveux. Ce mélange de camaraderie, d'amitié et de flirt m'est totalement étranger. Je replie les bras autour de mes genoux en essayant de me détendre.

Je suis vraiment un Pète-sec. Il faut que cela change !

June viens s'assoir à côté de moi… je ne suis pas un Pete sec !

Je me stupéfait moi-même en passant mon bras autour de ses épaules. Elle semble vraiment surprise et me dévisage un instant, mais après quelques minutes, elle me sourit et pose sa tête sur mon épaule. Je n'avais jamais était aussi proche d'une fille(ou même de quelqu'un d'autre). Mais je suppose que ce n'est pas son cas, Zenker et elle mon toujours sembler proches, quant à Amar… il me dévisage, l'air défiant et je préfère détourner les yeux.

-Bon, comme c'est moi qui ai la bouteille, je commence déclare Jade. Harry, je te mets au défi d'entrer dans la bibliothèque des Érudits pendant que tous les Quat'z'yeux sont en train d'y travailler, et de leur hurler un truc bien obscène.

Elle revisse le bouchon de la flasque et la lui lance. Tout le monde pousse des cris d'approbation tandis qu'Harry en avale une bonne rasade.

-OK, préviens-moi quand on arrive au bon arrêt ! crie-t-il par-dessus les acclamations.

Harry est de loin le plus grand de nous tous, il mesure presque deux tête de plus que moi, ses cheveux brun sont zébrer de mèches oranges et il arbore un sourire féroce.

Zenker agite une main dans ma direction.

- Dis, t'es un transfert, toi, non ? Quatre, c'est ça ?

- Ouais, confirmé-je.

La novice à la frange et lui viennent s'assoir à coté de nous.

-moi, c'est Shaunda. Dis-la fille. C'est vrai que tu as seulement eu quatre peurs ?

- D'où le surnom, confirmé-je.

- Waouh.

Elle hoche la tête, l'air impressionnée.

-c'est toi qui était avec June ? Le jour des tests. Demande Zenker.

-ouais, il a pu admirer ta magnifique chute, confirme June.

Les deux filles rient et moi aussi. Je me souviens de Zenker, si sûr de lui !

-ça va ! Je ne pouvais pas deviner qu'au lieu de m'embrasser t'aller me foutre par terre !

Il fait semblent de bouder et nous redoublons d'éclat de rire.

Zenker tend la joue vers June :

-aller ! Un bisou d'excuse !

June s'avance en riant pour s'exécuter, mais au moment où ses lèvres auraient dû toucher la joue de Zenker, il tourne la tête, leurs lèvres se touchent. Je m'attendais à ce que June s'écarte et que Zenker explose de rire, mais…ils s'embrassent en souriant. Puis June revient poser sa tête sur mon épaule.

-J'était sur que tu ferais ça Zenker ! S'exclame-t-elle. C'est pitoyable d'être aussi prévisible…

-ne dis pas que ça t'a déplus !

Les audacieux autour de nous rient a gorge déployer.

Tous ça ne fais que confirmé mon hypothèse d'un lien entre elle et Zenker. En tout cas ça ne fais pas rire Shaunda, qui devient cramoisie. Je jette un coup d'œil à Amar, il a l'air furieux. Un sentiment que je n'arrive pas a identifié s'infiltre en moi, et j'ai furieusement envie d'envoyer ma main dans la figure de Zenker. Je reporte mon attention sur June, un petit pli amer apparaît au coin de ça bouche, comme si une pensée l'attristait, mais je ne demande pas quoi.

- Ça va, les combats ? me demande Zenker.

- Pas trop mal, dis-je en agitant une main devant mon visage contusionné. Comme tu peux voir.

- Regarde un peu ça, dit-il en tournant la tête pour me montrer un gros bleu sous sa mâchoire. Cadeau de cette fille, là.

Il me désigne June du pouce. Elle à du lui faire ça en s'entrainant ce matin.

- Il m'a battue, précise-t-elle. Mais j'ai réussi à lui en coller une, pour une fois. Je perds tout le temps.

Zenker et Shaunda rient avant de partir rejoindre un petit groupe de l'autre côté du wagon.

- Ça ne te gêne pas qu'il t'ait frappée ? Demandé-je.

Je ne comprendrais jamais quelle ne m'en veuille pas, ni à moi, ni à un autre de l'avoir blessé.

-Pourquoi ça me gênerait ?

Son expression est difficile à déchiffrer, un mélange de crispation et…d'assurance ?

-Je ne sais pas… parce que tu es une fille ?

Elle hausse les sourcils, et une lueur malicieuse apparait dans ses yeux en même temps que son sourire narquois, ce qui ne présage rien de bon.

- Tu crois quoi ? Que parce que j'ai des seins, je ne peux pas encaisser comme les autres novices ?

Elle désigne sa poitrine et je me surprends à la fixer pendant une seconde, avant de songer à détourner les yeux, les joues en feu. Ce qui, comme d'habitude, la fait rire.

- Excuse-moi, ce n'est pas ce que je voulais dire. C'est juste que je n'aie pas l'habitude. De rien de tout ça.

Elle hoche la tête et se replace sur mon épaule. J'aime bien cette proximité.

- C'est bon, je comprends, répond-elle sans se fâcher. Mais il faut que tu saches un truc sur les Audacieux : fille ou garçon, ici, ça ne change rien. Ce qui compte, c'est ce qu'on a dans le ventre.

À ce moment-là, Harry se lève, met les poings sur les hanches en bombant le torse et marche tranquillement jusqu'à la portière ouverte. Son immense silhouette se découpe dans la pénombre. Tout le monde se lève et il saute le premier en se jetant dans la nuit. Les autres se déversent à sa suite. J'atterris sur mes deux pieds et je trébuche sur quelques pas avant de m'immobiliser.

- Hé, mais tu commences à avoir le truc ! commente June en me décochant un petit coup de coude. Tiens, bois un coup. T'en as besoin, on dirait.

Elle me tend la flasque. Je n'ai jamais bu d'alcool. Pourtant sans hésiter, je prends la flasque et je bois.

L'alcool a un goût de médicament et me brûle la gorge, mais il descend vite, en me laissant une sensation de chaleur.

- ça n'a pas un super gout…mais ça fait du bien, m'explique June

Je hoche la tête, une question me brule les lèvres depuis un moment, et l'alcool me donne du courage.

-dis-moi…ça fait un moment que je me demande…pourquoi il y a si peu d'adulte chez les audacieux ? Et pas d'anciens ? Qu'en est-il pour ta famille ?

Elle semble gênée, ce qui est étrange venant d'elle, et bien que nous soyons dans la peine ombre, je vois ses yeux brillaient.

-Mes grands-parents sont morts.

- Et tes parents ? Demandé-je.

Elle hausse les épaules.

- Ils sont morts aussi. Un accident en mission.

Elle a perdu son sourire et je m'en veux d'avoir posé cette question.

-Mes grands-parents ont fait le saut un peu après.

-Quel saut ?

-Oh, attends que je sois parti pour lui expliquer, lance Zenker. Je ne veux pas voir la tête qu'il va faire.

June ne l'écoute pas.

-Arrivés à un certain âge, certains Audacieux choisissent de se jeter dans le gouffre, dans la Fosse. C'est soit ça, soit devenir sans-faction. Et mon grand-père était très malade. Un cancer. Ma grand-mère ne se voyait pas continuer sans lui.

Elle lève la tête vers le ciel et le clair de lune se reflète dans ses yeux. L'espace d'un instant, j'ai le sentiment qu'elle me laisse voir une autre facette June, celle qu'elle cache soigneusement sous ses couches de charme, d'humour et de bravade d'Audacieux. Et ça m'angoisse, parce que cette June-là est dure, froide, et triste.

- Je suis désolé, murmure-je en plaçant ma main dans le creux de son dos.

- Au moins, comme ça, j'ai pu leur dire au revoir. Ajout-elle d'une voix triste et monotone. La plupart du temps, la mort arrive sans crier gare, qu'on ait dit au revoir ou pas.

La June secrète se volatilise dans l'éclair d'un sourire et lance la flasque à Zenker. Je reste en arrière avec elle, alors qu'il part rejoindre le reste du groupe.

-Et toi ? me demande-t-elle. Tu as toujours tes parents ?

-Un seul. Ma mère est morte il y a longtemps.

Chez moi il ne restait plus aucune trace d'elle. Elle est morte.

-Et ton père, reprend June, il est d'accord avec ton choix ? C'est bientôt le jour des Visites.

-Non, dis-je d'un ton distant. Il n'est pas d'accord du tout.

Mon père ne viendra pas le jour des Visites. J'en suis certain. Il ne m'adressera plus jamais la parole.

Nous arrivons chez les Erudits. Ils sont là derrière les fenêtres, assis autour de longues tables, le nez dans des livres ou sur des écrans, ou plongés dans des discussions chuchotées.

Harry franchit les portes du bâtiment central. On reste juste derrière, à l'observer en ricanant. Harry fonce dans l'entrée en ignorant les protestations du personnel de l'accueil et braille :

- Hé, les Quat'z'yeux ! Visez un peu ça !

Tous relèvent la tête et les Audacieux éclatent de rire tandis qu'Harry baisse son pantalon pour leur montrer ses fesses. Le responsable de l'accueil fait le tour du comptoir pour l'attraper, mais Harry remonte son pantalon et revient vers nous en courant. Tout le groupe prend la fuite.

C'est plus fort que moi, je ris aussi, à en avoir mal au ventre, et j'en suis tout surpris. June court à côté de moi. Elle est toujours plus rapide et j'ai toujours du mal à la suivre. On se dirige vers la voie ferrée, parce que c'est le seul endroit auquel on ait pensé. Les Érudits qui nous poursuivent renoncent au bout d'un pâté de maisons et on s'arrête tous dans une allée pour reprendre haleine, adossés à un mur.

-tu vois ! Ça fait du bien de s'amuser ! me lance June.

-ça se pourrait ! Rétorqué je

Nous éclatons de rire encore une fois.

Harry arrive le dernier, les mains levées en signe de victoire, et se fait acclamer. Il brandit la flasque comme un trophée et désigne June.

-Toi, la petite, je te défie d'escalader la statue qui se trouve devant le lycée.

Elle attrape la flasque au vol et boit une gorgée.

-Ça le fait, répond-elle en souriant.