Chapitre 9 :

Ses filles dormaient dans leur chambre à côté.

Ses yeux s'étaient habitués à l'obscurité. Il ne faisait pas si noir. La fenêtre laissait filtrer la lumière de la lune et Abby, assise sur le canapé, était éveillée. Elle s'amusait avec son pendentif, faisant rouler la pierre de connexion entre son pouce et l'index.

Elle savait qu'il était tard, mais l'aube n'arriverait pas avant plusieurs heures.

Elle tergiversait, pesait le pour et le contre, puis prit sa décision.

La reine se leva, saisit un crayon sur la table et griffonna quelques mots sur un bloc de papier qui traînait.

Elle tourna sur elle-même, laissa son regard vagabonder sur le mobilier du salon, des formes sombres dont on devinait le rôle en se concentrant, puis disparut dans un nuage de sable.

Abby se matérialisa sur les bords du lac. Elle attendit plusieurs minutes la fatigue, l'épuisement qui suivait cette magie et sourit. Dante l'avait prévenue, non seulement il lui avait donné l'autorisation d'utiliser ce pouvoir dans Elrach mais en plus, il avait aussi ajouté quelque chose dans cette acceptation, une sorte de protection pour elle, afin que son énergie ne soit pas drainée totalement si elle utilisait ce sort.

La beauté du lac en cette nuit de pleine lune n'avait rien à envier à celle en journée. Abby le contempla. L'eau turquoise reflétait la lumière pâle et la neige au loin scintillait légèrement.

Elle inspira, fixa la montagne dans le lointain, dont une partie de la base disparaissait dans le lac. La grotte était à portée de main, pourtant elle hésita. Le doute avait disparu avant la mort de Jake et aujourd'hui il réapparaissait, insidieusement, régulièrement et avec la même intensité répétée. Comment Anya réagirait à sa présence ? Comment... ?

Abby bloqua la voix qui commençait à tourner dans sa tête. Il ne servait à rien de se triturer le cerveau, agir était la seule solution pour contrer l'incertitude constante.

Elle tenta de visualiser l'entrée de la grotte, échoua et jura. Fermant les yeux, elle s'en remit aux Dieux et se dématérialisa.

Ses pieds touchèrent la roche humide. Elle ouvrit les paupières, remarqua les stalagmites et soupira de soulagement. L'entrée dans son dos apportait une lumière blafarde, éclairant le sol noir sur quelques mètres. Abby recula et marcha jusqu'à l'extrémité de la cavité. Elle pencha la tête dans le vide. La tourna à gauche, à droite, dans l'espoir d'apercevoir un chemin qui la reconduirait aux berges du lac.

Il n'y avait aucun accès, seulement la paroi raide de la montage abritant ce trou naturel qui s'était formé au cours des siècles, telle une bouche avide qui ne se fermait jamais.

Abby recula et attrapa une petite bougie coincée dans sa ceinture, elle l'alluma d'un claquement de doigt et là encore, l'épuisement ne se manifesta pas. Que c'était étonnant et agréable ! Elle envia un instant, ceux qui ne possédaient pas ses dons d'oracle et pouvaient, à leur guise, utiliser la magie de l'élément qui leur correspondait sans souffrir de cette fatigue.

Elle avança, indécise sur le sol qui glissait, la main longeant la paroi chaotique jusqu'au bout de la grotte.

Elle n'en revint pas, l'endroit était si petit et... vide.

La reine était déçue et s'apprêtait à rebrousser chemin quand le léger courant d'air venant de droite fit vaciller la flamme.

Abby s'en approcha et remarqua le tunnel quasiment invisible qu'elle avait manqué. Elle s'engouffra à l'intérieur et un sentiment d'oppression l'assaillit. Elle comprit que la magie n'y était pas étrangère et la combattit vivement à chaque pas.

Combien de temps, pataugea-t-elle dans les flaques de boue ? Elle l'ignora, peut-être simplement une dizaine de minutes, mais cela lui parut être une éternité.

La force invisible qui lui criait qu'elle allait mourir sous les gravats ou que les parois se rapprochaient dangereusement pour l'enfermer, disparut totalement à l'instant où elle atteignit l'entrée de la caverne cachée.

Abby resta bouche bée devant la cavité immense.

Le gouffre s'élevait jusqu'à plusieurs dizaines de mètres au-dessus de sa tête. Elle leva la bougie pour mieux éclairer ce plafond de fistuleuses. Des stalactites blanches, d'un centimètre de diamètre atteignant jusqu'à trois mètres de longueur, tapissaient les trois quarts de la voute naturelle, donnant l'impression étrange de pleurs de glace arrêtés au milieu de leur désolation, ne pouvant atteindre le sol pour s'y mouvoir et sécher, restant d'indéfinissables larmes à jamais figées.

Elle s'interrogea sur l'incroyable luminosité que lui permettait la flamme de sa bougie, bien plus puissante qu'une torche.

Ce lieu suintait la magie, l'air autour d'elle, saturé de sorts, accentuait le pouvoir lumineux de sa flamme.

Les poils de ses avant-bras se hérissèrent.

Abby arrêta sa contemplation, dirigeant son regard vers l'escalier devant elle qui lui montrait la voie.

Elle marcha sur le chemin boueux, sous ce toit acéré et traversa cette salle en direction d'une deuxième à environ une cinquantaine de mètres au nord et d'où un filet de lumière blanchâtre lui parvenait.

Abby distingua un réseau de tunnels sur sa gauche. Une perspective serpentine mystérieuse, à la promesse excitante de nouveaux trésors cachés qui n'attendaient que sa découverte.

La reine observa ces entrelacs avec envie, elle exécuta un pas dans leur direction puis s'arrêta. Les yeux soudainement entièrement blancs, elle écouta la voix des Dieux qui l'avertissaient que ces chemins-là n'étaient pas pour elle et qu'ils lui conseillaient de continuer sa route vers la nouvelle salle.

Abby cligna plusieurs fois des paupières pour chasser sa transe et obéit.

La deuxième salle était visiblement habitée et la hauteur de plafond légèrement plus petite que la première, s'élevait jusqu'à environ vingt-mètres.

Les traces d'un éboulement datant de plusieurs années avait mangé un tiers de la voûte côté sud offrant un trou béant, au travers duquel le ciel noir, d'un œil curieux et étoilé, semblait vouloir, lui aussi, observer cette merveille cachée de la terre.

Un chemin de pierre longeait un gour relativement grand, reflétant une partie de la lune, dont la réverbération sur les parois sombres de la grotte donnait l'impression que quelques ectoplasmes tentaient de se dissimuler parmi les ombres pour mieux vous surprendre.

La reine s'arrêta quelques minutes en fixant l'eau diaphane, similaire à une plaque de verre traversée par les rayons de l'astre lunaire, qui en révélaient la pureté, et disparaissaient finalement, aspirés par l'obscurité de sa profondeur importante, enfermant un prisme éclatant, attendu par l'observateur, pour ne lui laissait que l'impression dérangeante d'un mirage, une oasis inespérée dans un désert qui se désagrégeait dans la noirceur d'une abîme effrayante.

Abby relia ce bassin naturel au fond sonore et régulier d'un torrent qu'elle percevait sur sa droite, une rivière souterraine devait courir quelque part le long des galeries. Un nouveau mystère attractif, qu'elle chassa de sa pensée en s'avançant sur le chemin.

Elle arriva à une rampe naturelle qui permettait d'accéder à un plateau, où la présence d'objets trahissaient qu'un humain y avait élu domicile.

Un grand lit défait sur la gauche, contre la paroi, se dressait à quelques mètres d'un cercle de pierre où un feu, encore actif, crépitait tranquillement.

Abby s'approcha d'une table de pierre, sculptée à même la roche, ornée d'un carnet, de crayons, d'un bougeoir, soutenant une bougie éteinte, quelques ustensiles de vaisselles et pour finir une grande boîte remplie d'os mélangés. Elle posa la bougie à côté de cette boîte inquiétante qui lui faisait penser à un puzzle dont les pièces ne demandaient qu'à retrouver leur place pour exposer au regard curieux sa véritable identité.

La reine se détacha du spectacle lugubre et parcourut des yeux la salle silencieuse à la recherche de celle qu'elle était venue voir.

— Anya ? Appela-t-elle assez fort.

Elle entendit un cri perçant et sursauta au soudain bruissement d'ailes. Un vacarme effrayant, provenant d'une nuée noire qui se détachait du plafond, augmenta tout d'un coup les battements de son cœur. Les centaines de cris qui s'en dégageaient l'horrifièrent. La masse informe telle une vague immense s'échoua non pas contre les parois mais traversa le trou béant de la voûte pour rejoindre la liberté et dévoiler la myriade de chauve souris qui la composait, dérangées dans leur sommeil par une voix humaine d'une grossièreté sans précédant.

Abby, la main sur la poitrine, la respiration saccadée, fixa le ciel pendant encore plusieurs instants pour s'assurer que les bêtes disparues ne reviendraient pas agresser leur perturbateur.

Elle marcha jusqu'au lit pour se calmer et s'assit dessus, observant le feu à quelques mètres.

La reine émit un petit cri lorsqu'il atterrit pas très loin du feu et la regarda de son œil noir. Abby le contempla en se demandant pourquoi un merle clopinait tranquillement autour du feu et s'avançait vers elle. Il finit par voler jusqu'au plan en pierre et « picora » la tasse vide en étain à côté de la boîte aux ossements.

— Tu as soif ? Lui demanda-t-elle.

Elle faillit rire, seule dans cette grotte, à la situation dans laquelle elle se trouvait. Parler avec un merle et lui proposer à boire...

C'était vraiment n'importe quoi.

Abby se reprit. Non pas n'importe quoi, quelque chose de plutôt étonnant et original, parce qu'avec Anya il fallait s'attendre à tout.

Il bascula la tête sur le côté pour que son œil noir se fixe sur elle, cligna de la paupière, cria et tapota à nouveau la tasse de son bec jaune.

Abby comprit son erreur, son cri n'avait rien à voir avec celui d'un merle. Un corvidé, à pattes rouge et au bec jaune... Un choucas, réalisa-t-elle enfin puis elle haussa les épaules face à sa découverte tardive, se leva, attrapa lentement la tasse pendant qu'il sautillait un peu plus loin et remarqua la petite casserole fumante près du feu.

Elle se servit une demi-tasse de cette boisson amère, typique d'Elrach, revint sur le lit, ses mains enrobant le récipient chaud et reprit sa conversation avec l'oiseau comme si de rien n'était.

— Tu n'aurais pas vu Anya par hasard ? Il faudrait que je lui parle...

Abby espérait secrètement que l'esprit de la chamane l'observait à travers l'animal.

Il ne répondit pas et s'éloigna en s'envolant. Elle le suivit des yeux et ouvrit la bouche quand il se posa avec délicatesse sur l'épaule de celle qu'elle venait voir.

Sa silhouette grande et élancée devant le feu, figée et silencieuse, ressemblait à celle d'un spectre attendant tranquillement une réponse à son apparition.

Abby la détailla.

Drapée dans un manteau noir, elle était impressionnante. Les flammes faisaient ressortir ses traits anguleux, et ses yeux bridés, plissés, masquaient une grande partie de ses iris dont seul un vague point foncé restait pointé sur Abby.

La reine fronça les sourcils face à un détail et demanda :

— Qu'est-il arrivé à tes cheveux ?

Anya haussa les épaules et répondit :

— Ils repoussent noir depuis mon bannissement...

— Ça te va bien, observa sincèrement Abby.

La chamane ne répondit pas.

Abby baissa les yeux, ne sachant pas trop comment aborder sa présence. La remarque sur sa chevelure lui avait échappée et maintenant elle ne savait plus quoi dire.

— Que me vaut l'honneur de votre présence, Majesté ? Se moqua Anya, la coupant dans ses réflexions.

— Anya... je... Abby baissa à nouveau les yeux. Je suis désolée pour mon comportement avoua-t-elle doucement.

La reine gardait le regard fixé sur la roche noire à ses pieds.

La dernière fois qu'elle avait vu Anya remontait à cinq ans, à ce moment inattendu entre elles...

.


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Abby entendait les coups de marteaux dans le lointain provenant des forges. Son entrevue avec Dante s'était bien passé, la cérémonie avait été un succès. Clarke et Reyes vivraient. Les Dieux l'avaient avertie, mais en avoir la confirmation par le grand prêtre la rassurait.

Il était tard et Jake devait dormir. Le roi savait qu'elle irait certainement voir ses filles après le grand prêtre puis le rejoindrait. Peut-être l'attendait-il, toujours éveillé, dans le lit que leurs hôtes leur avait alloué.

Il attendrait encore un peu se dit Abby. Elle n'irait pas voir Clarke et Reyes avant le matin, préférant les laisser dormir. En revanche elle voulait revoir sa meilleure amie et s'arrêta devant la porte d'Anya.

La chamane était à Polis pour la cérémonie de la Flamme, la reine Nia avait réquisitionné le mentor de sa fille Lexa, celle qui était revenue à Azgueda pour préparer la potentielle porteuse de la Flamme, ne voulant plus qu'elle s'éloigne de sa protégée.

Abby toqua à sa porte et attendit.

Après quelques instants, la chamane ouvrit et lui sourit avec mystère.

Abby sentit son cœur s'accélérer. Elle le mit sur le compte de la joie de revoir sa meilleure amie. Anya n'avait pas changé, abordant toujours ce côté secret à la limite de la méfiance dont Abby se souvenait.

— Anya...

La chamane s'inclina légèrement, se déplaça pour la laisser entrer dans sa chambre en répondant :

— Majesté...

Tout en pénétrant dans la pièce, Abby lui lança un coup d'œil pour lui signifier qu'elle ne voulait pas jouer. Elle ne supportait pas quand la chamane lui donnait du « Majesté ». Les deux femmes étaient amies depuis longtemps et leur différence sociale n'intervenait pas entre elles.

Anya observa Abby debout au milieu de sa chambre, détaillant le mobilier et sourit. Elle se rendit compte à quel point la reine de l'air lui avait manqué.

— Félicitation pour ta fille, dit-elle sincèrement, elle mérite son nouveau titre, celui de porteuse de la Flamme.

Abby se retourna et sourit tristement à la femme au bras croisés qui restait silencieuse, attendant sa réponse.

— Entre nous, expliqua-t-elle, j'aurais préféré que Lexa soit choisie. Je suppose que Nia va te blâmer pour cet échec...

— Certainement, répondit évasivement Anya.

Les deux femmes s'étudièrent en silence. Aux yeux de la chamane, Abby avait maigri et quelques rides ici et là, apparues depuis leur dernière rencontre, augmentaient son charme, elle était toujours aussi belle, et une assurance que lui conférait son nouveau statut troubla la jeune femme.

Pour Abby, Anya aussi avait légèrement changé, pas de nouvelles rides mais une cicatrice lui barrait le front, récente et inquiétante. Abby tendit le bras et l'effleura des doigts comme pour se prouver qu'elle était bien là. Anya ne bougea pas sous la caresse maladroite, fixant le regard brillant et soucieux de la reine qui finit par fermer les paupières et laisser ses larmes couler sur ses joues en murmurant :

— Je ne sais plus quoi faire, ce soir j'ai perdu deux filles au profit des Dieux, j'ai l'impression d'être si seule, si perdue...

Anya l'étreignit pour toute réponse. Et Abby secouée de sanglots, apprécia les bras qui se resserrent autour d'elle, une parole inaudible d'Anya qui lui disait qu'elle ne la lâcherait pas.

Elles restèrent dans cette position un bon moment, jusqu'à ce que les larmes d'Abby tarissent. Elle recula, scrutant le visage aux traits anguleux qu'elle avait trouvé laid.

Ce soir, dans une chambre appartenant au royaume du feu, Abby y décela une beauté nouvelle.

Au bout de quelques instants, elle souffla amèrement comme pour se rappelait quel était son rôle, voulant couper court à ce qu'elle sentait monter en elle devant les iris marron qui ne la quittaient pas.

— Je dois retourner auprès de Jake...

Abby ne le voulait pas, ce n'était pas le corps de son époux sous lequel elle désirait s'étendre...

Non, comprit Abby, perdues dans ses pensées, laissant son regard descendre sur la tenue de voyage d'Anya.

Anya, toujours aussi calme, continuait à scruter la reine sans dire le moindre mot, lisant le désir et le doute sur le visage à quelques centimètres.

Abby avait envie de cette femme devant elle, de celle qui la connaissait si bien.

La reine réalisa que ce besoin qui paraissait soudain, avait toujours été présent, magnifiquement dissimulé au fond d'elle pendant des années au point qu'elle n'avait jamais pensée ressentir une attirance physique pour la chamane, ne voyant en elle qu'une amie et rien d'autre.

Abby secoua la tête. Qu'est-ce qu'il lui prenait ? Elle l'avait dit, elle était perdue. Elle aimait Marcus en secret et ses sentiments pour le prêtre de l'air, trop puissants, se déportaient tout simplement sur la chamane.

Rien de plus, pas de désir enfoui, simplement ça...

Vraiment ? Demanda une petite voix à l'intérieure de sa tête.

Elle releva les yeux vers la bouche d'Anya et s'approcha pour l'embrasser, afin de se prouver qu'elle ne ressentait rien pour elle, sachant néanmoins avec certitude une chose...

Transfert ou pas, elle ne voulait pas passer la nuit avec son époux.

À quelques centimètres des lèvres d'Anya, celle-ci murmura :

— Rejoins Jake avant de faire quelque chose que tu pourrais regretter Abby...

Les mots eurent l'effet d'une douche froide sur Abby et elle rencontra le regard impassible d'une Anya qui ne trahissait rien.

Elle recula, resta un instant interdite, dépassa la chamane puis ouvrit la porte de la chambre sans un mot. Elle se retourna pour lui dire à quel point cette phrase venait de la blesser et ne put prononcer les moindre mot face à l'expression d'Anya. Les yeux de la chamane n'avaient plus cette froideur de l'instant précédent. Abby ne comprit pas ce qu'ils exprimaient et préféra quitter la pièce.

Après quelques mètres dans le corridor, Abby s'arrêta et ferma les yeux.

Une déchirure intense, voilà ce qu'elle avait mis tant de temps à analyser. Anya n'avait eu aucune envie qu'elle parte, mais l'avait chassée pour qu'elle ne se sente pas coupable, qu'elle ne commette pas l'irréparable à ses propres yeux.

Préférant qu'Abby la déteste et la blâme elle, plutôt qu'elle-même.

Comme la chamane la connaissait...

La reine fit demi-tours et pénétra dans la chambre d'Anya qui fixait le sol d'un œil vide. Elle tourna la tête vers Abby qui s'approchait à grands pas et n'eut pas le temps de prononcer la moindre parole.

Abby l'embrassa.

Anya la repoussa doucement.

— Non...

— Tais-toi, lui ordonna Abby en l'embrassant à nouveau.

Anya ne protesta plus et répondit au baiser de la reine, l'entraînant vers le lit.

Abby s'abandonna entre ses bras comme jamais. Anya prit les rênes, découvrant le corps de celle qu'elle désirait depuis leur rencontre à Elrach, le faisant frémir, se tendre, s'émerveillant du joyau qu'elle détenait pour quelques heures, une femme merveilleuse à sa merci, qui lui faisait totalement confiance et dont elle voulait se montrer digne.

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Abby remarqua les cicatrices qui zébraient le dos de celle qui dormait à ses côtés. Elles étaient anciennes et racontaient une histoire violente qu'elle ne connaissait pas sur son amie. Elle les caressa du bout des doigts pendant quelques instants et déglutit.

Qu'avait-elle fait ?

Elle sortit du lit et se rhabilla en silence puis sortit de la chambre sans dire adieu à celle qui avait éveillé des sensations dans son corps jusqu'alors inconnues. Des émotions si différentes que celles que lui prodiguaient ses devoirs conjugaux...

Abby jeta un coup d'œil à la femme aux yeux clos qui avait fait trembler son corps à plusieurs reprises, baissa la tête et sortit de la chambre.

En entendant la porte se fermer, Anya, parfaitement réveillée, bascula sur le dos et fixa le plafond.

Elle soupira. Malgré tous ses efforts, elle savait qu'elle avait échouée... Abby s'en voudrait et une nouvelle période sans la voir, s'annoncer sombrement.

Abby dormit mal auprès de Jake, revivant les heures précédentes avec la chamane. Toujours autant chamboulée, lorsque Marcus la prit dans ses bras le lendemain matin, elle sentit un nouveau désir monter en elle et ne résista pas.

Après tout n'avait-elle pas déjà fauté avec Anya ?

Elle le remercia intérieurement d'avoir mis fin à leur baiser. Celui auquel, elle n'aurait pas cédé si elle n'avait été si troublée.

Abby se calma et quand Jake pénétra dans la chambre avec ses deux filles, elle sut qu'elle ne flancherait plus.

Anya demanderait certainement des réponses à sa fuite, à sa lâcheté, mais elle n'était pas prête à la revoir, pas tout de suite, pas après ce qu'elle avait expérimenté.

Elle s'attela à la tâche à son retour à Xas, reprenant son rôle de reine avec une nouvelle ferveur.

Elle refusa de voir Anya qui n'insista pas et prit une attitude distante envers Marcus.

Abby redevint l'épouse modèle de Jake, ne relâchant la bride à son combat intérieur que lors de leurs ébats. Là, où auparavant, elle luttait pour ne pas laisser son esprit vagabonder dans les bras de son époux – échouant quelques fois – Abby ne résista plus et le trompa en pensée systématiquement, soit avec la chamane, soit avec le prêtre.

Ne provoquant au final que toujours le même résultat pour elle-même : un mépris profond pour son attitude dégradante à ses yeux.

.


.

Anya scrutait la reine, assise, le dos voûté, qui n'osait la regarder.

Cinq ans, il lui avait fallu tant d'années pour la recontacter, enfin plutôt quatre ans, l'année précédente, celle de son bannissement, ne comptait pas. Accaparée par ses calculs, Anya n'entendit que partiellement la phrase d'Abby.

— Je t'ai cherché quand tu as été chassée d'Azgueda. Je voulais te proposer l'asile à Xas...

— Je sais...

Abby leva les yeux vers une Anya imperturbable qui continua :

— Dante me l'a dit. Devant mon refus, il m'a proposé cette grotte...

Abby s'était levée et faisait le tour du feu pour la rejoindre .

— Tu savais ?! Répéta-t-elle incrédule. Sais-tu à quel point je me suis inquiétée, à quel point j'ai eu peur que tu sois morte ?!

Le ton de sa voix augmentait dangereusement et si il y avait eu encore quelques chauve-souris dans la grotte, elles se seraient enfuies à tire-d'ailes.

— Je t'ai protégé, avoua Anya d'un ton doux. Nia nous savait... en froid, depuis la cérémonie de la Flamme. Comment crois-tu qu'elle aurait réagi devant l'accueil à bras ouverts de ta part de celle qui l'accusait d'avoir tué son époux, le roi de l'eau en personne ?

— …

— Nia t'aurais déclaré la guerre... se fichant bien de l'équilibre de la magie.

Abby détourna les yeux. Connaissant le tempérament colérique de la reine de l'eau, Anya n'exagérait pas.

— Elle te surveille, reprit Anya calmement.

Le regard d'Abby revint vers elle, interrogateur.

— Tu abrites un espion du royaume de l'eau, Majesté...

Abby scruta les traits de la chamane qui ne mentait pas et tourna la tête, cherchant qui pouvait donc renseigner Nia sur ses activités, elle ouvrit la bouche en comprenant.

— Wick...

— Un ingénieur tel que lui devrait être à Azgueda, à moins que sa mission à Xas soit plus importante... N'a-t-il pas fait sa demande au moment où j'ai disparu ?

— Si...

— Nia est peut-être irritable mais elle n'est pas idiote, se contenta de répondre Anya et elle me cherche. Elle m'a bannie officiellement mais veut me tuer officieusement.

Abby hocha la tête en silence et partit se rassoir sous le regard songeur de la chamane.

Anya ne lui reprocherait pas son comportement. Elle aussi avait fui quand elle avait su que la princesse devait épouser Jake. Partir pour ne pas souffrir, un choix essentiel, alors elle comprenait parfaitement l'attitude d'Abby. Elle s'apprêtait à lui faire comprendre quand Abby révéla :

— Jake est mort.

Anya crut qu'elle avait mal entendu et se rapprocha d'Abby qui les yeux brillants répéta :

— Le roi du royaume de l'air, mon époux, le père de mes filles nous a quitté, il y a quelques jours...

— Comment est-ce possible ? Demanda la chamane en s'asseyant à ses côtés.

Abby fixa les flammes et expliqua d'une voix morne :

— Un accident. Il revenait à Xas et un crotale à mordu son cheval. La monture est devenu folle à cause du venin et s'est précipitée vers le ravin avec Jake sur son dos...

Anya fronça les sourcils et pensa tout haut :

— Il y a quelque chose qui ne colle pas. Un crotale n'attaque pas de cette manière, il le fait quand il se sent menacé. Les serpents ressentent les vibrations sur le sol, il aurait dû entendre les sabots du cheval de Jake et se cacher...

Abby cligna plusieurs fois des paupières en entendant Anya, presque énervée du sous-entendu de la chamane. Elle n'était pas Nia, comment osait-elle prétendre que la mort du roi n'avait rien de naturelle ?!

Sur le point de livrer sa pensée sur les réflexions déshonorantes de son amie, Abby se figea, traversée par une hypothèse invraisemblable qui corroborait les dires de la chamane.

— Becca, souffla-t-elle.

Non, la métamorphe n'aurait pas fait une chose pareille ? Se changer en serpent et provoquer cet « accident » ? Les gardes avaient bien tenté de retrouver le reptile pour le tuer, mais en vain, se souvint Abby, et si...

— Becca, répéta Anya, l'ancienne gardienne de la Flamme ? Qu'est-ce qu'elle vient faire là-dedans ?

Les épaules d'Abby s'abaissèrent. Elle croisa le regard d'Anya en confessant :

— Tu avais raison à son sujet... Becca est dangereuse... L'ancienne gardienne de la Flamme est une métamorphe... et une infidèle.

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Anya, les yeux ouverts, contemplait à travers la voûte, les traits rose pâle, « des coups de pinceaux » sur l'immense toile du ciel changeant, annonçant l'aurore. La chamane se disait souvent, face à ce spectacle, que les Dieux, d'une patience infinie, recommençaient, recréaient tous les matin, une nouvelle œuvre, magnifique et unique aux nuances subtiles, un tableau aux détails travaillés qui la bouleversait à chaque fois, elle, une pauvre humaine émue devant cette « simplicité » déconcertante, celle du le lever de soleil : un cadeau des Dieux.

Allongée sur le lit, dans cette grotte à la température agréable – encore un effet de la magie – la chamane tourna la tête vers la femme endormie dont le visage paisible lui serra le cœur.

Elle aurait aimé se réveiller tous les matins de la même manière à côté de la femme dont elle était amoureuse, à côté d'une femme qui ne l'aimait pas.

Anya n'ignorait pas les sentiments d'Abby pour Marcus. Une confession de la part de la reine, lors de la grossesse de Clarke après avoir failli le rejoindre une nuit dans son atelier, préférant finalement réveiller son mari pour assouvir un besoin physique intense.

Cet été-là, Anya était restée deux jours avant de repartir. Cette nouvelle l'avait terriblement blessée, et même plusieurs mois après, lors de l'accouchement d'Abby, la plaie, toujours à vif, l'avait empêchée de faire le voyage jusqu'à Xas.

Elle savait qu'Abby ne lui aurait rien révélé si elle avait été un tant soit peu consciente des sentiments de la chamane à son égard, la reine n'était pas cruelle. Anya avait toujours dissimulée en premier lieu, son désir pour elle, puis ses sentiments par la suite.

Leur amitié suffisait se disait Anya et si cela devenait trop douloureux alors elle s'éloignait de celle qui ne partageait pas son amour.

Le soir de la cérémonie, elle avait décelé autre chose dans le regard de la reine, plus qu'un désir, une émotion plus profonde, une émotion qui l'avait fait flancher et accepter l'ordre de se taire d'Abby.

Mais elle s'était trompée, Abby avait fui. Elle avait attendu la douleur dans le lit en fixant le plafond, pendant que celle qu'elle avait amenée plus d'une fois sur des rives d'une jouissance inconnue, retournait auprès de celui à qui elle appartenait.

La brûlure, cette lave qui envahissait son corps lorsqu'elle souffrait du rejet de la reine n'arriva pas et elle comprit que le détachement qu'elle recherchait depuis si longtemps avait eu lieu.

La reine ne partagerait jamais sa vie comme elle le désirait, mais cette nuit elle avait partagé ses draps et dorénavant elle s'en contenterait avec un calme apaisant. Elle profiterait de ce qui lui était offert avec discernement et gratitude.

Peut-être que cette intimité ne se reproduirait jamais, mais elle avait eu lieu, et le souvenir d'une Abby murmurant son nom aux portes du plaisir, combattrait sa solitude, la protégerait aux heures les plus sombres comme un bouclier indestructible.

Après la révélation sur l'identité de Becca, et celle de Reyes, Abby lui avait confessé qu'elle ne voulait pas être seule cette nuit. Qu'elle souhaitait un autre souvenir d'Elrach que celui de la cité magique qui lui prenait ses filles encore une fois, pendant les cinq prochaines années, qu'elle avait besoin de se rattacher à autre chose quand elle serait seule à Xas...

Anya digérait la nouvelle sur les métamorphes et n'avait pas réellement écouté la plainte de son amie.

Ce ne fut que lorsque la reine s'assit sur ses cuisses et l'embrassa qu'elle réalisa ce qui se passait.

Elle avait voulu arguer la mort de Jake, qui remontait à seulement quelques jours et s'était tu face au regard d'Abby.

Pourquoi ressentait-elle du désir pour elle seulement quand elle était si perdue ? Se demanda avec amertume la chamane.

Elle sentait le souffle chaud d'Abby contre sa bouche qui attendait, fébrile, qu'elle lui réponde positivement et s'enorgueillit de ce qui l'avait blessé quelques instants auparavant. Si elle venait la voir quand elle était perdue, préférant ses bras à ceux du prêtre de l'air dans ses moments de doutes, alors cela signifiait qu'au-delà de la surface, dans les tréfonds de l'esprit confus de la reine, un sentiment plus fort qu'une envie physique pour la chamane la poussait vers elle.

Abby le comprendrait-elle un jour ? L'accepterait-elle ?

Devant cette supposition, celle d'un possible, même mince entre elles, un désir violent transperça la chamane. Elle embrassa Abby et la bascula sur le lit laissant libre cours à son désir.

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Abby ouvrit les paupières et sourit à Anya qui la couvait des yeux. La reine s'étira, dévoilant une partie de sa poitrine, ranimant l'envie de la chamane qui détourna le regard.

Elle se retourna vers la reine qui riait doucement.

— Que se passe-t-il ?

— Je pensais à ces rumeurs quand nous étions étudiantes, elles n'étaient pas si fausses, justes... en avance de quelques années. Regarde-nous, à Erach, aujourd'hui, après une nuit ensemble...

Anya sourit pour toute réponse et Abby redevint sérieuse.

— Je dois retourner auprès de mes filles...

— Je sais...

— Je te les confie...

— Je tiendrai ma promesse, Abby, je préparerai Reyes et les protégerai toutes les deux.

— Merci, murmura Abby.

Anya avait repris sa contemplation du soleil qui s'élevait dans le ciel et hocha imperceptiblement la tête aux remerciements de la reine.

Abby ne bougeait pas. Elle n'avait aucune envie de partir, aucune envie de retrouver sa vie de reine, d'oracle intérimaire,de mère absente.

À cet instant, elle aurait donnée plusieurs années de sa vie pour que tout soit plus simple, pour rester dans cette grotte, cachée du monde avec une femme qui même si elle ne lui avait jamais avoué, l'aimait désespérément. Ses gestes, ses étreintes, ses baisers lors des deux nuits en sa compagnie avaient parlé pour elle et Abby se disait qu'elle appréciait ses déclarations silencieuses, qu'elles n'étaient pas si loin de la convaincre qu'elle pouvait, elle aussi, ressentir quelque chose pour Anya...

— Abby, tu devrais y aller, il commence à faire jour et tes filles vont s'inquiéter, expliqua doucement Anya, interrompant les pensées de la reine.

La chamane ne la regardait pas, Abby eut envie de l'embrasser de leur accorder encore une heure avant l'année de solitude et d'éloignement qui se profilait immanquablement.

Elle n'en fit rien. Elle se leva, s'habilla et observa la femme assise sur le lit, au regard impénétrable.

Abby eut un pauvre sourire et murmura :

— À dans un an ?

— À dans un an, confirma Anya.

Abby hocha une dernière fois la tête et disparu dans un nuage de sable.

Anya resta un long moment assise sur le lit puis se leva et attrapa quelques vêtements. Elle ne voulait pas assister au départ de la reine, elle ne voulait pas penser à elle. La brûlure qu'elle croyait avoir vaincue revenait désagréablement.

Elle se dématérialisa en un nuage de neige et passa la journée sur le chemin qui traversait la montagne en direction d'Azgueda, s'approchant de la barrière invisible qui protégeait des voix, sentant leurs bourdonnements, leurs appels, luttant contre elles pour oublier le manque d'Abby qui lui vrillait les entrailles.

Elle rentra tard à la grotte et s'arrêta face à la petite boîte sur le lit. Elle attrapa le mot, reconnut l'écriture d'Abby et lut à voix haute :

« Je ne supporterai plus de ne pas savoir si tu es en danger... »

Anya, ouvrit la boîte, s'empara de son contenu, et fit rouler la pierre de connexion dans sa paume, pendant quelques instants.

Elle passa le pendentif autour de son cou et sourit à la chaleur passagère qui s'en dégagea lors de son activation.

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N / A : La note d'Abby à Anya est un petit hommage à la déclaration écrite de Root à Shaw dans La fille de Kaveh de Melicerte à la fin du chapitre 7, même si je crains de n'avoir pas réussi à faire aussi bien...