« Alors comme ça, tu loges chez Fujino-kaichou ? »

Natsuki poussa un grognement de désespoir. Elle était arrivée en avance en cours et celui-ci n'allait pas commencer avant encore une bonne dizaine de minutes. Chie en avait profité pour emprunter la chaise de son voisin de devant et se pencher vers elle. Si sa relocalisation temporaire n'avait rien d'un secret, elle n'en restait pas moins surprise de la vitesse à laquelle Chie l'avait appris. Probablement que Mikoto en avait parlé à Nao à proximité des oreilles de sa colocataire Aoi. Elle-même avait dû relayer l'information à Chie.

« Oui c'était un peu trop... confiné chez Mai. »

Chie leva les yeux aux ciels sur la raison fourni pour son déménagement.

« J'ignorais carrément que tu parlais avec Fujino-san ! s'exclama Chie comme si la possibilité que deux filles populaires se parlent sans qu'elle ne le sache constituait un signe annonciateur de fin du monde. Depuis quand ?

-Comment ça depuis quand ?

-Depuis quand tu lui parles ? C'est récent ? »

Les yeux de Chie pétillaient d'une franche curiosité.

« Récent ? Non pas vraiment, répondit distraitement Natsuki le menton calé dans sa main.

-Depuis quand ?! »

Que l'information lui ait échappé semblait vraiment la chambouler.

« Je ne sais pas Chie… depuis… je devais être encore au collège, il y a deçà 2 peut être 3 ans.

-Comme j'ai pu passer à côté de ça ! s'exclama Chie semblant véritablement concernée par ses capacités journalistiques qu'elle avait considérées d'irréprochable.

-C'est sa meilleure amie, crut bon de rajouter Mai en débarquant sans y être invitée dans la conversation. »

Chie perdit couleur.

« Non. C'est une blague… j'ai… toi la délinquante tu es la meilleure amie de Fujino-Kaichou ? Elle n'a jamais dû arriver en retard une seule fois dans sa vie !

-Hé ! Je ne suis pas une ''délinquante'' et je ne vois pas ce que ma fréquentation scolaire à avoir avec mes amitiés.

-Vous n'êtes pas des mêmes cercles sociaux ! Vous brisez les codes ! geignit Chie à l'exaspération de Natsuki qui voyait sa petite scène attirée l'attention de ses camarades. Et je n'en ai rien suuuuu.

-Arrête un peu ! grommela-t-elle gênée des regards pointant dans leur direction.

-Et tu es si grognon, continua-t-elle, alors qu'elle est si gentille ! Ne pas l'apprécier serait difficile je comprends ta volonté de devenir son amie. Mais elle ? Elle arrive vraiment à te supporter ou tu t'es incrustée dans son dortoir ? »

Natsuki se massa la tempe, agacée à plus d'un titre. Leur amitié était née de par les efforts de Shizuru plus que des siens et tout était beaucoup plus complexe que ce que pensait ou pouvait imaginer Chie. Dans les premiers temps de leur étrange relation, c'était Shizuru qui s'était incrustée à ses côtés et c'était elle, Natsuki, qui avait dû supporter contre son gré cette fille trop souriante et exaspérante.

« Comment j'ai pu louper ça, se plaignait Chie. »

Natsuki espérait que les vacances auraient commencé quand la commère de Fuuka apprendrait qu'elles allaient finir colocataire dans la maison familiale de Shizuru. Chie aurait ainsi le temps de digérer l'information bien comme il faut et serait moins excité lorsqu'elle la confronterait à la rentrée.

Au regard noir de Natsuki, Chie trouva qu'il était de bon ton de retourner à sa place à plusieurs mètres de là. Mai en profita pour se pencher vers Natsuki l'attention dont elle était l'objet ayant disparu avec les geignements Chie.

« Alors comment ça s'est passé ? »

Natsuki savait pertinnement que Mai s'informait de la soirée dans son nouveau dortoir. L'inquiétude qu'elle sentait poindre dans sa question cependant l'interloquait. Que s'était-il passé selon elle ?

« Bien. On a commandé à manger puis on s'est endormie comme des masses, répondit-elle doctement.

-Dans le même lit ?

-Quoi ? Non ! Shizuru a acheté un futon pour son prochain emménagement. Elle a gardé le lit et j'ai pris le futon.

-Aménagement à la japonaise ?

-Vu la demeure oui. On va d'ailleurs devoir aller acheter un futon supplémentaire. »

Mai savait que beaucoup d'enfants japonais restaient dormir avec leur famille ou au moins leur mère pendant plusieurs années avant d'avoir leur propre chambre. De ce qu'elle avait compris la maison avait été plus ou moins laissé à l'abandon et Mai se demanda soudain si la maison avait été aménagée pour avoir plusieurs chambres ou si les parents de Shizuru avait fait le choix qu'une seule pièce pour accueillir toute la famille. Elle posa la question à Natsuki à la fois curieuse et inquiète de la réponse.

« Je crois qu'à la base elle dormait au même endroit avec ses parents, répondit Natsuki quoique tout dans sa voix exprimait qu'elle supposait. Avec les travaux, je ne sais pas trop si elle va vouloir garder cet aménagement intérieur.

-Une chambre chacune ce serait probablement mieux, indiqua tranquillement Mai.

-Hmm, oui je suppose, mais je ne le lui imposerais pas de faire ce genre de travaux si elle n'en veut pas. Elle est déjà suffisamment généreuse de m'héberger et je comprendrais qu'elle veuille garder l'intérieur de sa maison familiale. »

Leur conversation se conclut ainsi, Midori était arrivée et leur premier cours de la journée commença aussitôt.

Cinquante minutes plus tard, Natsuki se laissa aller au fond de son siège. Elle haïssait l'histoire et Midori, avec son débit de parole, était particulièrement assommante. Une partie des filles s'échappèrent aussitôt de la classe pour aller aux toilettes alors que le reste des étudiants se réunissaient en petits groupes pour discuter durant la courte pause.

« Alooooors ? s'exclama Midori en prenant la place de Chie lors de son inquisition pré-cours. »

Le haussement suggestif de Midori tira un rire amusé de Mai alors que Natsuki la foudroyait du regard.

« Oh ne sois pas comme ça, Natsuki-chan ! s'exclama Midori comme si elle était une amie et non la prof qui lui avait admirablement balancé une craie au visage durant son cours. Shizuru-chan a un impact positif sur toi : tu es arrivée à l'heure en cours ! Je vois une boite de bento à côté de ton sac et tu as rendu ton devoir !

-Elle m'a réveillé à 6h30 ! gémit-elle en réponse. »

De fait, Shizuru ne l'avait pas volontairement réveillé. Natsuki avait découvert que son amie fonctionnait en automatique le matin. Shizuru n'avait pas véritablement intégré le fait que Natsuki dormait chez elle, elle avait trébuché sur elle, profondément endormie et s'était en conséquence littéralement écrasée sur elle dans un concert de gémissements et de grognements.

Shizuru s'était excusée à répétition avant de disparaitre dans la douche puis d'entamer la préparation d'un petit déjeuner ainsi que des bento pour deux. De fait, la boite à bento de Natsuki était un prêt. Alors qu'elle cuisinait sous l'attention endormie de Natsuki, Shizuru avait mené une petite conversation au cours de laquelle Natsuki avait peut-être évoqué le fait qu'elle avait un devoir à rendre en histoire. Ce n'était pas grand-chose –rien qui demande une longue recherche- mais un devoir tout de même qui permettait de vérifier que les chapitres avaient été lu et compris. En découvrant que le devoir n'avait pas été réalisé, Shizuru l'avait forcé à le rédiger, précisant que les réponses généreusement et amplement fournies de sa part –Natsuki n'avait pas lu les chapitres en question- étaient exceptionnelles.

Natsuki avait obéis. Elle avait écrit son devoir de 7 à 8h, avait déjeuné puis s'était douchée en un peu plus de 30 minutes avant de se diriger pour 9h en cours. Elle était arrivée en avance. Si Mai l'avait parfois frustré par ces commandes, notamment le matin, celles de Shizuru… lui paraissaient normales. Elle avait l'habitude de travailler sous la houlette de Shizuru et elle avait mieux compris ses cours de 7 à 8h qu'avec Midori ou ses livres. Elle avait bien mangé et avait agréablement profité des calmes discussions du petit déjeuner beaucoup plus appréciable que l'énergie débordante de Mikoto ou l'activité frénétique de Mai.

Par principe, elle devait se plaindre de son réveil brutal à 6h30. Mais au fond, elle avait apprécié cette première matinée.

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Qu'est-ce qu'il y avait de si étonnant à ce qu'elle partage le dortoir de Shizuru ?

Les regards, questionnements et murmures ne s'étaient pas arrêtés à Chie et Midori hélas. Natsuki avait croisé tout un tas d'étudiantes dont elles ignoraient même l'existence, dont certaines semblaient lui en vouloir comme si Natsuki leur avait volé une place privilégiée. Natsuki leur avait offert un sourire hautain par pure principe. Toutes ses filles étaient folles, qu'est-ce qui pouvait autant les intéresser chez Shizuru ? Elle était populaire oui, mais Natsuki avait l'impression de voir des fans face à leur star favorite. C'était perturbant.

Natsuki avait donc découvert que Shizuru, du fait de ses préférences pour la gente féminine –et pas seulement pour elle, comme Natsuki l'avait appris récemment- avait finalement un bon panel de possibilités : plusieurs filles –et encore plus de garçons- de physiques et de nationalités différentes s'intéressaient à elle avec beaucoup trop d'insistance pour ne désirer qu'une simple amitié.

Natsuki se demandait comment elle avait honnêtement pu passer à côté de ça.

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Mai lui avait proposé de déjeuner avec elle, Natsuki avait décliné. Chie et Aoi –parfois Nao- mangeaient avec Mai et Mikoto et Natsuki ne voulait pas voir les commères et la langue de vipère. Les gens l'avaient déjà beaucoup trop fatiguée par leur regard et leurs murmures. Ses pas la menèrent donc jusqu'au bureau du conseil étudiant. A la pause du midi, elle avait tendance à s'y rendre pour avancer sur quelques papiers. Et puisque Shizuru lui avait fait à déjeuner elle pouvait tout aussi bien le manger avec elle tranquillement. Elle frappa à la porte, basculant son poids d'avant en arrière.

« Entrez. »

Ce n'était pas la voix de Shizuru, le nez de Natsuki se fronça en reconnaissant qui venait de lui délivrer cette autorisation. C'était Reito qui se trouvait là, assis à sa place –sur le bord du bureau de Shizuru- alors que celle-ci lisait des documents tout en mangeant.

« Kanzaki, salua Natsuki avec froideur. »

Pour une raison quelconque le jeune homme l'agaçait prodigieusement aujourd'hui.

« Kuga-san. »

Natsuki avait l'impression que Reito se sentait tout aussi agacée par sa présence. Ce simple fait la fit sourire mais elle ne dut pas être la seule à le remarquer. Shizuru avait quitté son document des yeux et passait son regard de l'un à l'autre avec un froncement de sourcil perplexe. Elle paraissait faire face à un problème complexe.

« Je dérange ? demanda poliment Natsuki. »

Elle aurait pu jurer que Reito allait lui dire oui mais Shizuru lui fit simplement signe de s'installer. Natsuki attrapa une chaise avec laquelle elle s'installa face à Shizuru en s'efforçant d'ignorer la présence de Reito.

« Je voulais simplement déjeuner avec toi. Chie est une véritable épine dans le pied, j'ai l'impression que partager ta chambre est une info aussi importante à ses yeux que si sa dernière idole annonçait la sortie d'un nouveau film ! s'exclama Natsuki.

-Tu partages ta chambre ? »

La question de Reito s'adressait Shizuru, excluant volontairement Natsuki. Le regard de Shizuru passa rapidement de l'un à l'autre avant de se fixer sur son Fuku-kaichou.

« Oui, répondit-elle d'un ton qui ne laissait pas de place à la discussion. »

Natsuki offrit un sourire supérieur à Reito qui la foudroya du regard. Ah oui, ce trou du cul aimait Shizuru, pourquoi son amie le supportait était au-delà d'elle.

Ils finirent tout trois par déjeuner sur le bureau de Shizuru sans que celle-ci ne puisse avancer dans ses papiers. Toute la conversation était menée avec elle, le peu d'interaction entre Natsuki et Reito se limitait à des onomatopées ou à des piques.

Shizuru fut soulagée que la sonnerie termine la pause.

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« … celle que tu aimes et celui qui t'aime, l'entreprise ne pouvait être que périlleuse.

-Tu t'amuses beaucoup trop Ahn, se plaignit Shizuru en signant quelques papiers. »

Il était 16h. Elle avait fini le nettoyage de sa classe une demi-heure plus tôt et libéré Reito et tous les membres du conseil de leurs obligations. Il y avait pas mal de choses à faire avec les élections du nouveau conseil étudiant dans deux jours mais Shizuru voulait un moment de calme. Natsuki lui avait promis de ne pas sécher le club d'athlétisme et Reito était probablement parti profiter de sa fin de journée pour passer au club de baseball. Non pas qu'il ait pratiqué cette activité, sa famille l'avait poussé vers le kendo dû à leur héritage familiale de descendants de samurai. En tant que fan toutefois, il préférait amplement voir leur équipe s'entrainer et lancer quelques balles en leur compagnie.

« Oh allez, tu ne peux pas me le reprocher. Et donc Natsuki-chan est jalouse.

-Elle n'est pas jalouse, Ahn. La jalousie impliquerait des sentiments plus profonds qu'elle n'en a pour moi.

-Alors quoi ? Elle- Hé tocard, dégage du chemin ! »

Shizuru était toujours amusée du langage colorée de son amie lorsqu'elle était au volant elle écarta le téléphone de son oreille le temps que le flot d'invectives se tarisse.

« Je suis toujours convaincue que cette fille est dans le déni et qu'en réalité, elle est folle de toi.

-Elle n'est pas dans le déni Ahn, elle est simplement mon amie et elle se soucie de moi.

-Ce qui doit passer par de la jalousie envers Reito ?

-Ce n'était pas de la jalousie ! Je suppose qu'elle se méfie juste de lui, il y a eu… quelques… soucis entre eux. »

Il y eut un cours silence et Shizuru aurait pu jurer entendre les rouages tournées dans la tête d'Ahn.

« Des soucis ? D'ordre sexuel ?

-Tout ne se rapporte pas au sexe, Ahn ! se plaignit Shizuru bien qu'elle n'était pas surprise de son hypothèse. Mais non pas d'ordre sexuel, ni romantique ou affectif. Ne cherche pas.

-Bon, bien. Couche avec lui.

-Quoi ? hoqueta-t-elle.

-Avec Reito, précisa Ahn sur un ton qui laissait entendre qu'elle la prenait pour une simplette. Couche avec lui ! Le gars est raide dingue de toi. Si Natsuki n'est vraiment pas intéressée par toi comme tu sembles le penser, et bien tu seras de retour avec ton premier intérêt romantique. Enfin je ne suis toujours pas pour ''l'attachement'' mais tu sembles en avoir besoin pour te lâcher un peu côté sexe. »

Shizuru leva les yeux aux ciels, changeant le combiné de main et se laissant au fond de son fauteuil. En absence d'autres alternatives, elle avait finalement jeté son dévolu sur la sagesse d'Ahn. Elle n'avait pas besoin de conseil, simplement de pouvoir discuter et de voir la situation avec plus de légèreté à l'aide des idées et hypothèses loufoques d'Ahn.

« Et si comme je le pense elle s'intéresse à toi, continua Ahn, elle explosera de jalousie et sortira du déni où elle s'est profondément enterrée.

-Tes conseils sont toujours aussi mauvais, constata simplement Shizuru en se massant l'arrête du nez.

-Et bien je pense toujours que la monogamie, l'amour, l'engagement et ce genre de truc sont des conneries, mais tu sembles en être une fervente adepte donc je m'efforce de m'adapter. Sinon prend mon premier conseil te prend pas la tête envoie toi en l'air avec le ou la première venue. Et si tu as peur que quelqu'un apprenne ton comportement ''dévergondé'' rejoins moi pour les vacances, personne ne te connaitra en Chine, tu pourras t'éclater.

-Même si j'avais l'envie soudaine de coucher avec des inconnus, je ne pourrais pas. Je retape ma maison de famille pendant les vacances, Ahn.

-Ah c'est vrai… tu veux que je vienne pour t'aider à la rendre jalouse ? On pourrait s'embrasser devant elle, je suis prête à faire ce sacrifice, s'exclama-t-elle avec emphase.

-Je n'en doute pas, rit Shizuru qui savait que son amie avait eu plus que son comptant d'expérience avec les hommes comme les femmes. Si tu veux venir Ahn, ma porte te sera toujours ouverte, tu le sais.

-Je le sais, Zuru. »

Shizuru tira à elle, le nouveau paquet de documents à traiter.

« En parlant de ta maison familiale, comment va ta mère ? »

Ahn avait toujours eu l'habitude de sauter de conversations en conversations.

« Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, commença Shizuru d'une voix douce. Son état est stable, elle est toujours fragile et ne veut pas sortir. Elle passe sa journée à regarder les jardins.

-Passionnant, ironisa-t-elle. Tu comptes passer la voir ?

-Pas pour ces vacances non. De toutes les façons je préfère passer cette journée à Fuuka.

-Et bien, Natsuki aura au moins son utilité. »

Shizuru soupira doucement, elle n'avançait plus du tout sur ses papiers. Toute sa belle motivation s'était envolée avec cette discussion.

« Elle n'est pas au courant, comprit Ahn face à son manque de réponse. Pourquoi ne pas lui en parler ?

-Elle n'a jamais paru intéressé par… quoique ce soit à mon sujet en fait.

-Il faudra que je discute avec elle de ce qu'est l'amitié et à la manière de traiter ma petite sœur.

-Je ne suis pas ta sœur Ahn, rit tranquillement Shizuru.

-C'est tout comme Zuru, affirma Ahn. J'essaierai de passer cette année, je dois te laisser ! »

La ligne se tut aussitôt. Ahn n'attendait jamais que Shizuru lui fasse ses adieux. Pour Ahn, la distance ne signifiait en rien la séparation et en effet, Shizuru n'avait jamais eu l'impression qu'Ahn fut partie.