Le havre de paix
On pouvait presque oublier que le monde à l'extérieur était en guerre, tant la ville de Clayra apparaissait comme un écrin de paix et de sérénité, isolé du conflit et de la violence, des cris et des larmes. Djidane commença à se promener dans les voies de la cité, et mis à part les réfugiés en provenance de Bloumécia, il ne croisa que des personnes profondément souriantes et placides. Tous, ici semblaient posséder des fonctions druidiques, en charge de diriger leurs prières vers les divers aspects de la nature. L'un était oracle du sable, l'autre était prêtresse de la nuit, et chaque élément, de la même manière, était honoré à sa juste valeur.
Ils étaient également tous très amicaux avec les étrangers qui investissaient leur ville, tant avec les réfugiés rats qu'avec les derniers arrivants appartenant à d'autres races. Concernant Bloumécia, Djidane apprit en discutant avec une habitante que ceux de Clayra, après une longue cohabitation difficile, s'étaient définitivement séparés de leurs « frères de la pluie », comme ils les appelaient, à cause de leur bellicisme. C'était donc un étrange retour des choses que ces derniers demandent refuge à leurs cousins pacifistes pour échapper à un monde qui sombrait dans la guerre.
Il semblait sûr, en tout cas, que les gens d'ici ne prendraient pas les armes contre Alexandrie, même pour se défendre, pour la bonne raison qu'ils n'en possédaient aucune. Les seules que Djidane put apercevoir appartenaient à des immigrants, dont bon nombre étaient des soldats en fuite. Ici, pour garantir leur tranquillité, tous comptaient avant tout sur leur isolement et sur la protection de la nature, en premier lieu la tornade omniprésente autour d'eux.
En se dirigeant vers le centre de la ville, le jeune homme constata que les nouveaux arrivants avaient été logés dans une grande maison commune réaménagée en auberge de fortune. Devant le bâtiment, il retrouva les deux enfants du soldat Dan, qu'il avait croisés dans la capitale. Ils jouaient avec des cerceaux de bois et semblaient se remettre des jours de terreur qu'ils avaient traversés. Leur mère, assise sur un banc, les surveillait du coin de l'œil. Son regard trahissait toujours une angoisse qui ne pouvait pas la quitter, même dans un environnement aussi reposant. Elle avait vu trop d'amis tomber, sans doute, pour retrouver sa tranquillité.
Djidane poursuivit son chemin sur un pont de bois et de lianes qui reliait deux grosses branches, jusqu'à atteindre un belvédère isolé tourné vers le lointain. Il s'accouda un instant au parapet et admira la vue saisissante. Devant lui, la tornade faisait rage, isolant l'arbre du reste du monde. En levant les yeux, il constata que le phénomène magique s'étendait en hauteur, à perte de vue. Il n'y avait donc aucun risque qu'une créature tente de passer au-dessus. Djidane se demanda sombrement quel stratagème la reine Branet et son mystérieux homme de main, Kuja, pourraient inventer pour faire fi de cette protection. Il ne pouvait pas s'empêcher d'être pessimiste. Si un moyen existait, ces damnés Alexandriens le trouveraient sans doute, malheureusement.
Quelques instants plus tard, une prêtresse s'approcha de lui et le tira de ses réflexions.
— Excusez-moi, monsieur.
— Oui ?
— Il y a un gros individu à la langue pendante dans la ville. Il vous accompagnait, il me semble ?
— Oui, c'est Kweena.
— Il rompt notre tranquillité. Il vocifère des propos difficilement compréhensibles. Pourriez-vous aller le calmer, je vous prie ?
Djidane se leva, surpris de l'attitude de son ami d'ordinaire si doux. Il réfléchit un instant avant de se retourner vers la prêtresse. Celle-ci, remarqua-t-il, portait des chausses de soie très seyantes et une ravissante tunique mauve aux reflets chatoyants. Ses cheveux tirés en arrière étaient soigneusement nattés et lui tombaient jusqu'aux reins. Ce genre de tenue lui fit penser aux danseuses de certains peuples commerçants nomades de l'est du royaume de Lindblum. Il avait essayé d'en courtiser une, quelques mois plus tôt, mais elles étaient farouches et indépendantes, et la tentative avait tourné court. Il se souvenait néanmoins d'une excellente soirée au coin du feu, avec de la musique et des farandoles. Avant qu'il ne les quitte en leur « empruntant » quelques riches étoffes dont les Tantalas avaient besoin pour leurs costumes de théâtre, il avait pu profiter du plus délicieux ragoût qu'on lui ait jamais servi. Cette pensée le ramena à Kweena.
— Allez-vous le raisonner ? demanda la rate en constatant qu'il avait repris ses esprits.
— Avez-vous essayé de lui donner quelque chose à manger, simplement ? demanda le jeune homme.
— Quelque chose à manger ? Non. Il a fait irruption pendant notre répétition de la danse rituelle, pas pendant notre repas.
— Tout s'explique, alors, répliqua Djidane en souriant. Guidez-moi jusqu'à lui.
La rate le mena à travers les branchages jusqu'à une place où certaines de ses semblables étaient assises sur des bancs, en compagnie d'une joueuse de lyre. Elles s'étaient visiblement interrompues dans leur entraînement et regardaient avec stupéfaction Kweena qui furetait partout en déblatérant des paroles incompréhensibles. Djidane s'approcha de lui.
— Rien de bon à manger, dans cette ville, marmonnait le kwe.
— Allez, calme-toi, Kweena ! intervint Djidane.
Kweena se retourna vers son compagnon et s'anima.
— Maître Kwell m'a pourtant dit que chaque cité avait ses propres spécialités culinaires, miam ! À Lindblum, ils avaient les chocolégumes, mais ici, ils n'ont que des fruits que j'ai déjà mangés ailleurs. Rien d'intéressant !
Le jeune homme lui saisit le bras.
— Bon, écoute, c'est pas grave, ça ira mieux à la prochaine étape.
Son ami ne l'écoutait pas. Il s'était figé, soudain attiré par quelque chose.
— Des champignons ! s'exclama-t-il.
Il se précipita vers un carré d'herbe ou trônaient en effet, au milieu de la verdure, deux champignons de belle taille qui montaient jusqu'aux genoux du gastronome. Leur pied blanc et leur chapeau rouge vif uni ne rappelaient rien à Djidane.
— J'ai jamais vu des champignons comme ça, miam. On peut les manger ?
Le jeune homme se retourna vers les prêtresses sur leur banc, qui semblaient impatientes que l'importun quitte les lieux. Elles hochèrent la tête.
— Arrache-les et va les manger ailleurs, tu veux bien ? Tu déranges les danseuses.
Le kwe ne se le fit pas dire deux fois et partit avec son butin, au grand soulagement de l'assistance.
— Veuillez excuser mon ami, reprit Djidane à l'intention des habitants. Il est... un peu étrange.
Les rats n'en firent pas cas, se relevèrent et commencèrent à se remettre en position pour leur répétition. Djidane songea que ces gens étaient bien étonnants. Ils s'étaient émus d'un trouble, mais maintenant que le problème était résolu, ils reprenaient le cours de leurs occupations comme si de rien n'était. Nulle trace d'agacement ne perdurait, ils demeuraient d'une charmante bienveillance.
Le jeune homme écouta les premières notes de la lyre de la musicienne et admira les pas de danse des prêtresses. Leurs mouvements gracieux, virevoltants, paraissaient s'harmoniser avec les éléments alentours. L'air ambiant, l'eau de la mare proche, les brins d'herbe même semblaient se mouvoir à l'unisson des rates. Des passants réfugiés s'attardèrent également à les admirer.
— Regarde ! disait un garde bloumécien à un autre. Elles répètent la danse de protection.
La danse de protection… Ces mots ramenèrent Djidane à la réalité. Il était venu dans cette ville dans le but d'aider les habitants à se défendre contre le péril qui les menaçait, pas pour admirer les fleurs et les danseuses. La journée s'avançait et il devait rejoindre Freyja pour savoir de quelle manière il pourrait se rendre utile. Il se remit donc en route vers le sommet de la ville.
ooo
Tout en haut de Clayra se trouvait un vaste bâtiment de brique mauve, au haut toit pointu, que les habitants nommaient la cathédrale. Il s'agissait du centre spirituel de la cité et de la demeure du grand prêtre qui la dirigeait. Djidane avait entendu dire par les passants que le roi de Bloumécia y résidait lui-même temporairement, et il supposait donc que ce serait là qu'il retrouverait son amie. Il entra dans l'édifice et se retrouva dans une vaste pièce circulaire que la lumière éclairait à travers des vitraux ouvragés. Il y régnait une quiétude et un silence tel que le moindre pas résonnait de toute part. Au fond de la salle, le mur était percé d'un couloir qui s'éloignait vers une autre aile. Deux prêtres barraient le passage, parmi lesquels Djidane reconnut l'oracle du sable que Freyja avait suivi à leur arrivée. Il s'avança vers eux.
— Je suis Wullan, prêtre du ciel, l'informa l'autre rat en toge bleu azur. Je suis désolé, mais je ne peux pas vous laisser passer.
— Je suis un ami de Freyja.
— Je sais cela. Dame Freyja nous a demandé de vous faire savoir que ça durerait un peu et qu'elle vous rejoindrait plus tard à l'auberge.
— Et c'est tout ?
— Oui... Elle est en réunion avec son souverain et notre grand prêtre.
Djidane s'éloigna en se faisant une raison. Après tout, il avait côtoyé le roi Cid uniquement parce que des circonstances fortuites l'avaient amené à le rencontrer. Il accompagnait au départ Dagga, puis il avait remporté la diane d'argent à la fête de la chasse. Ici, il n'avait aucune raison d'être invité à parlementer directement avec les autorités, malgré toute sa bonne volonté et son envie d'aider les habitants. En pensant ainsi, il se demanda un instant pourquoi il voulait tant leur prêter assistance. Cependant, il secoua bien vite la tête : après tout, on n'avait pas besoin d'une raison pour aider les gens.
Il redescendit donc dans les rues de la ville pour rejoindre la maison commune. Alors qu'il s'en approchait, un hurlement d'enfant retentit.
— Ah ! Un monstre au chapeau pointu !
Djidane courut jusqu'à la cour devant l'entrée de l'auberge où les deux enfants rats qu'il avait remarqués plus tôt reculaient d'un pas tremblant. Devant eux, Bibi se dirigeait simplement vers l'auberge après sa promenade. La mère des gamins les prit dans ses bras dans un geste de protection.
— Ne vous approchez pas de nous ! cria-t-elle.
Djidane s'approcha pour les calmer, mais pendant ce temps-là, une autre rescapée de Bloumécia sortait à son tour du bâtiment et commençaient à invectiver Bibi.
— Pourquoi avez-vous attaqué Bloumécia ?
— Sale type ! rajouta un des enfants.
Un prêtre vêtu d'une chasuble sombre apparut alors sur le seuil et s'interposa pour prendre sa défense.
— Allons, calmez-vous, voyons !
— C'est l'un de ceux qui ont attaqué Bloumécia ! vociféra la rate.
— Non, je... hésita Bibi qui se recroquevillait sur lui-même.
À ce moment, le soldat Dan, le père des enfants, arriva en courant, l'air très agité. Djidane craignit un instant qu'il s'en prenne lui aussi à son ami, mais il avait visiblement d'autres préoccupations.
— À l'aide ! criait-il.
Toutes les personnes présentes arrêtèrent de crier sur Bibi pour écouter ce que le garde avait à dire.
— Le fourmilion s'est emparé d'un enfant !
— Le fourmilion ? répéta l'oracle de la nuit. C'est étrange, d'habitude, il est si docile.
— Il faut s'occuper de cette bête, lui donner une bonne leçon ! poursuivit Dan, récoltant les assentiments de son épouse et de ses enfants.
Le Clayran hocha la tête.
— Cela nécessite une action immédiate. Je vais tout de suite informer le grand prêtre.
Il se retira alors en direction de la cathédrale, laissant les Blouméciens là. Un moment de flottement passa. Dan regardait le rat s'éloigner, les yeux écarquillés de stupéfaction devant cette passivité caractéristique des habitants de cette ville.
— Mais qu'est-ce qu'il fait... pesta-t-il avant de se retourner vers Djidane. Vous ! Venez donc me donner un coup de main, si vous pensez en être capable.
Le jeune homme lui emboîta alors le pas, suivi de près par Bibi. Ils se dirigèrent vers l'entrée de la ville. Sur le coté, laissé à l'abri des regards pour ne pas gâcher l'harmonie des lieux, se trouvait un bassin où tout le sable de la cité était redirigé pour s'écouler par le fond vers le tronc. Cela formait un entonnoir avec un tourbillon permanent, où l'insecte avait élu domicile car il consommait habituellement les déchets des habitants qui suivaient le même chemin.
En le voyant, Djidane eut un mouvement de recul. Il s'agissait en fait d'une larve de fourmilion de plusieurs mètres de long, pourvue d'une paire de mandibules tranchantes qui encadraient une face rouge, telle celle d'un démon grimaçant. Son corps était à moitié enfoncé dans le sable, mais son thorax et sa tête en sortaient, ainsi que deux paires de pattes velues, dont l'une empoignait fermement un enfant rat. Le jeune se débattait, pris au piège, et hurlait à pleins poumons.
— Aidez-moi !
— Tiens bon, petit ! appela Djidane. On va te tirer de là !
— Oh non ! s'exclama Bibi. Mais c'est Puck !
En effet, le mage noir reconnut le museau du souriceau qu'il avait accompagné sur les toits pour aller assister à la pièce de théâtre d'Alexandrie. Ça se passait guère plus d'une semaine plus tôt, mais il lui semblait qu'une éternité s'était déroulée depuis.
À ce moment, Freyja arriva derrière eux, ce qui montrait au moins que le prêtre avait su prévenir qui de droit avec diligence.
— Je suis venu dès que j'ai appris la nouvelle ! L'enfant va bien ?
— Je crois, oui, répondirent Djidane et Dan en même temps.
— J'ai l'air d'aller bien, peut-être ? vociféra l'intéressé avec ironie.
Freyja se figea en entendant l'objection.
— Cette voix… prince Puck ? C'est vous ?
— Freyja ! Ça fait un baaaaail ! hurla l'enfant.
Le fourmilion le faisait balancer de droite et de gauche devant ses mâchoires qui battaient furieusement.
— C'est notre prince ? s'étonna Dan. Je ne l'aurais pas reconnu, accoutré ainsi.
Il n'était pourtant pas aussi surpris que Bibi. Puck, le seigneur des toits d'Alexandrie, était en réalité un prince de son peuple ! Jamais il n'aurait pu imaginer cela. La princesse Grenat s'était elle-même révélée une personne tout à fait amicale, mais ses manières restaient souvent très nobles, alors que celles de Puck, ce jour-là, n'avaient laissé aucun indice quant à sa véritable nature.
Alors que Bibi se faisait ces réflexions, le fourmilion sembla décider que, finalement, le jeune rat n'était pas comestible, et il le balança avec force en direction des autres. Puck s'écrasa face contre terre à leurs pieds.
— Oh ! Ça fait mal ! se plaignit-il, mais il semblait à peu près indemne.
— Attention ! s'exclama Freyja.
L'insecte s'était jeté vers Dan, plus avancé au bord du tourbillon, et tentait de l'attraper à son tour avec l'extrémité griffue de sa patte avant. Le rat se recula par réflexe et lui échappa de justesse. Au même moment, Bibi empoigna son bâton de mage et lança un puissant sortilège. L'éclat magique fusa de la gemme à l'extrémité et se concentra en des cristaux de glace dont les arêtes tranchantes vinrent meurtrir la bête. Blessée, elle poussa un grognement et replongea dans les profondeurs du sable.
Dan haletait de frayeur, tant à cause de l'agression du fourmilion que de la magie du sorcier. Des sorts de ce genre, il en avait trop vu les effets à Bloumécia, à peine deux jours plus tôt. Cependant, il se reprit, respira profondément et s'agenouilla devant le mage noir.
— Merci, dit-il simplement.
Si les paroles étaient brèves, le ton de sa voix semblait non seulement le remercier, mais également lui demander pardon pour sa défiance passée et celle de sa famille.
— C'est rien, c'est normal, répondit Bibi.
Pendant ce temps, Freyja aidait Puck à se relever et s'inclinait devant lui.
— Votre Altesse, vous allez bien ?
— Salut, Freyja ! répondit le souriceau avec un grand sourire. Alors, ça roule ?
— Mais comment est-ce possible ? J'avais entendu dire que vous aviez disparu de Bloumécia.
— Euh… hésita Puck. En fait, c'est un peu ça.
Il fuyait du regard son aînée.
— Bien, décida-t-elle, allons immédiatement à la cathédrale informer Sa Majesté.
— Mon paternel ? Non, c'est pas la peine. Passe-lui le bonjour de ma part, tu veux ?
— Mais, votre Altesse !
Ignorant la supplique de Freyja, le jeune rat tourna les talons et partit en courant.
— Fais gaffe à toi, Bibi ! lança-t-il par-dessus son épaule avant de quitter leur champ de vision.
Djidane fit mine de partir à sa poursuite, mais Freyja l'arrêta du bras.
— Tu ne devrais pas lui courir après ? demanda le jeune homme.
— C'est le prince de mon peuple, je n'ai aucune autorité sur lui. Et puis… je le connais bien, il est insaisissable, mais il se montrera le moment venu. Je n'imagine pas qu'il ait fait tout le chemin jusqu'ici sans raison.
Djidane se retourna alors vers Bibi.
— Tu le connais ? C'est un ami à toi ?
— Mon premier ami... murmura le mage noir. Je vais essayer de le retrouver, je dois lui parler.
Bibi partit d'un pas déterminé, bientôt suivi par Dan qui voulait rejoindre sa famille.
— Quant à moi, annonça Freyja, je vais quand même retourner à la cathédrale pour annoncer la nouvelle à mon souverain. Viendras-tu avec moi, Djidane ?
— Moi ?
— Oui. Je t'ai présenté comme un champion de Lindblum envoyé spécialement à la rescousse de Bloumécia par le roi Cid. Ce qui n'est pas très loin de la vérité, quand on y réfléchit...
Freyja sourit.
— Mon roi serait très honoré de te rencontrer. Tâche de bien te comporter.
ooo
De retour au sommet de Clayra, Djidane fut introduit dans la salle des rituels, cœur spirituel de la cité, à la décoration florale enchanteresse et aux murs ajourés de baies de lumière qui donnaient sur la tornade. Au milieu de la pièce, le roi de Bloumécia était toujours en grande discussion avec le grand prêtre.
— Votre Majesté... commença Freyja.
Le roi s'interrompit et se tourna vers elle. De haute stature, il portait une moustache effilée sous son museau et une ample cape pourpre par-dessus un pourpoint argenté. Freyja commença à lui expliquer la situation, explications qu'il interrompit parfois par des questions ou des demandes de précision. Djidane constata que sa voix, si elle conservait des accents de majesté, était rendue plus naturelle par les préoccupations qui y transparaissaient. Néanmoins, ses interventions étaient toujours précises et judicieuses, signe d'un administrateur chevronné.
— Ainsi, le prince Puck se trouve quelque part dans cette ville, murmura-t-il quand elle eut fini son rapport.
Après les charges de sa fonction venait l'angoisse d'un père, très naturelle en la circonstance.
— Il est toujours aussi espiègle, Votre Majesté.
— Cela fait une éternité que je ne l'ai vu...
— J'ai cru comprendre qu'il a quitté Bloumécia un mois après mon propre départ. Cela fait donc cinq longues années, il n'avait que neuf ans, compta Freyja.
Le roi lui posa la main sur l'épaule.
— Et pourtant, vous revenez tout deux à moi en ce moment de grand péril. Je vous en suis très reconnaissant. Même si j'ai… peur.
Le regard du roi se perdit dans le vide. Freyja resta silencieuse, par respect pour son souverain.
— Peur pour lui, surtout, continua-t-il. Il serait sans doute plus en sécurité s'il était resté dans son exil. Vous aussi, bien entendu, mais…
— Combattre pour ma patrie est ma tâche, interrompit-elle pour couper court à d'inutiles justifications. Alors que le prince n'est qu'un enfant.
Le roi acquiesça lentement, puis se ressaisit.
— Ce qui m'inquiète, c'est l'attitude du fourmilion, reprit-il d'une voix plus mesurée en se retournant vers le grand prêtre. Il est censé être pacifique, m'avez-vous dit ?
Le vieux rat, engoncé dans un invraisemblable amas de robes vert et or, hocha la tête.
— Je suppose qu'il est nerveux. Les créatures du tronc sont toutes en état d'alerte, de peur que des intrus ne fassent irruption. Ils sentent que des forces belliqueuses sont à nos portes. Le vent lui-même n'est pas serein.
— Mais la tornade est censée vous protéger, non ? intervint Djidane.
— Bien sûr, sourit le prêtre. Cependant, il ne ferait pas de mal de la raffermir encore.
Il se tourna vers Freyja.
— Freyja, nous en discutions justement avec le roi. Nous aimerions procéder à une ancienne cérémonie rituelle permettant de renforcer la tempête. Aucun ennemi n'envisagera de nous agresser si elle est suffisamment puissante, et ils rentreront chez eux. Nous souhaiterions votre concours : avec l'aura d'un chevalier-dragon de votre calibre, elle deviendrait plus virulente que jamais.
— C'est que... ce la fait bien longtemps...
— Allons, Freyja, intervint le roi, votre mère était notre grande prêtresse. Elle vous a appris les danses sacrées, je le sais, et je suis sûr que vous n'avez pas oublié. C'est une occasion unique d'unir les rituels ancestraux de Clayra et de Bloumécia.
— Je comprends. Je serai à la hauteur, promit-elle en s'inclinant.
Le vieux prêtre se retira pour aller chercher les danseuses de Clayra. Pendant ce temps, Freyja s'écarta avec Djidane.
— Tu sais danser, Freyja ? J'en apprends tous les jours plus sur toi, s'amusa-t-il.
Elle lui lança un regard grave.
— Le roi disait vrai : ma mère m'a appris tous ces rites et… c'est un peu la seule chose qui me reste d'elle, alors oui, tout est encore gravé dans ma mémoire.
— Je comprends.
Le jeune homme ne plaisantait plus.
— J'ai échoué à défendre Bloumécia, poursuivit Freyja. Je ne vais pas laisser Branet vaincre encore une fois. Elle n'exercera pas sa volonté sur cette terre !
— Tu as changé, Freyja. Ou alors, j'avais pas réalisé que tu étais si forte, quand je t'ai connue.
— Je n'ai pas réussi à protéger Bloumécia, à respecter la volonté de Maître Fratley. Mais maintenant, je vais défendre cette belle cité.
— Une tornade pour préserver la paix... murmura Djidane pour lui-même. Sinon, ce sera la guerre.
Pendant ce temps, les danseuses que Djidane avait vu répéter entraient dans la salle de cérémonie. La musicienne avait laissé sa lyre, et Djidane remarqua alors, sur un côté de la pièce, une superbe harpe ouvragée dont le cadre était sans doute taillé dans de l'ivoire de phacoche. Toute en circonvolutions, elle était minutieusement gravée de runes magiques, et son sommet était surmonté d'un bijou en or serti d'une gemme translucide qui brillait de mille feux.
Les danseuses prirent place au milieu de la pièce, bientôt rejointes par Freyja, et leur collègue alla s'installer devant son instrument. Les dirigeants des deux cités se retirèrent au fond sur des strapontins, Djidane s'adossa au mur, le silence se fit. Alors, la harpiste pinça les premières cordes et la musique retentit.
Djidane n'avait jamais entendu un air aussi envoûtant. Sous les doigts graciles de la musicienne, la mélodie claire et rythmée s'élevait autour d'eux, montait vers le ciel, s'étendait sans doute dans toute la ville. Les danseuses se mouvaient avec grâce et précision, leurs pieds foulant le sol en cadence. Le jeune homme songea que son amie n'avait pas menti : elle se souvenait parfaitement des pas qu'elle avait appris durant son enfance et répondait à la danse de ses quatre partenaires en une harmonie parfaite. Heureusement, les deux peuples frères, quoique séparés pendant des siècles, avaient conservé des rituels similaires. Djidane admira les rates qui tournoyaient pour insuffler leur puissance magique aux éléments naturels environnants. Il sentit l'air forcir autour d'eux, les plantes s'éveiller un peu plus, la lumière même briller d'un éclat plus franc.
Au paroxysme de la cérémonie, les cordes de la harpe cassèrent net, mettant un point final brutal à la danse.
ooo
La prêtresse resta comme pétrifiée devant son instrument, les yeux écarquillés. Les danseuses se regardèrent sans comprendre.
— Les cordes... C'est un terrible présage... articula la harpiste.
Le grand prêtre clayran, pris d'un malaise, dut s'appuyer sur le roi de Bloumécia pour ne pas choir.
— Un terrible présage, répéta-t-il.
ooo
À ce moment, un bruit de tonnerre retentit au-dehors. Djidane se précipita vers les balcons de la cathédrale pour regarder ce qui se passait. Tout autour de Clayra, la tornade était prise de soubresauts furieux. Des éclairs d'énergie magique fusaient de toute part, faisant éclater son rythme régulier, projetant de puissants courants d'air latéralement vers l'arbre. À plusieurs endroits dans la ville, des fenêtres se brisèrent, et ici-même, au sommet, les vitraux pourtant bien plus solides se fendillèrent sous le choc. Les rais de pouvoir tournoyèrent de plus en plus vite le long de la tornade, s'intensifièrent, la remplacèrent même. Et aussi soudainement qu'ils étaient apparus, ils s'évaporèrent. Derrière eux, le temps était calme, le soleil de l'après-midi éclairait quelques nuages moutonneux.
La tempête s'était dissipée. La protection de Clayra n'était plus.
ooo
— Que s'est-il passé ? s'exclama le roi.
Tous les Clayrans présents se regardaient sans comprendre. Visiblement, aucun d'entre eux n'avait de réponse à cette question. Eux d'habitude si débonnaires se lançaient des regards paniqués. Le grand prêtre se racla la gorge.
— Je ne sais que répondre, je n'ai jamais été témoin de ce phénomène. Et de ce que j'en sais, ce n'est jamais arrivé, depuis quatre cents ans que notre peuple vit ici. La pierre sacrée sur la harpe fortifie la tornade depuis les temps anciens, elle canalise les pouvoirs des danseuses, et elle n'a jamais échoué.
— C'est sans doute lié à l'invasion imminente, et aux pouvoirs de ceux qui la préparent, nota sombrement le roi de Bloumécia.
Djidane remarqua que les jointures de Freyja blanchissaient tant elle serrait les poings.
— Je crains que vous n'ayez raison, répondit le prêtre d'une voix effrayée.
— J'espère seulement que nos ennemis ne vont pas fondre sur l'arbre trop vite. Il faut organiser les défenses ! s'exclama le souverain.
Il sortit en hâte de la cathédrale, Freyja sur ses talons, et les prêtres ne répliquèrent pas. Ils n'avaient aucune expérience de la guerre, et suffisamment d'intelligence pour réaliser que les temps venaient brutalement de changer et qu'il fallait laisser agir les plus aguerris. Les Blouméciens étaient venus chercher refuge en Clayra, et par un curieux caprice du destin, ils allaient avoir la lourde tâche de sauver la cité.
La paix avait échoué. Désormais, place à la guerre.
