Londres, vingt-deux ans plus tôt, début Octobre 1756.
Il était encore tôt et le brouillard envahissait le port.
Elle écoutait ce brouhaha tout en essayant de distinguer les bords de la Tamise, elle apercevait du coin de l'œil les boutons lustrés de l'uniforme du capitaine de vaisseau. Un homme relativement jeune et attirant, trop doux et soumis qui se ferait manger par son propre équipage, avait-elle pensée.
L'adolescente voyait les rats courir sur le pont ou les cordages, pourchassés par les jeunes mousses au regard déjà blessé, insultés et malmenés par les anciens. Ces mêmes adultes, des marins tatoués aux cheveux filasse et gras, atteints du scorbut si ravageur en mer, et à l'œillade peu rassurante lancée dans la direction de leur petit groupe malgré leur jeune âge évident.
Eux, les voyageurs, une dizaine de moins que rien, des réprouvés, des roturiers, des filles sans famille et des garçons de la rue, de jeunes adolescents habitués à la violence des bas-fonds de la ville, désavoués, bannis par la justice dans le but d'être déportés pour peupler cette terre à l'Est, dans l'hémisphère sud de la planète.
« La proposition d'une nouvelle vie » qui à ses yeux échouerait inévitablement, pour se transformer une fois arrivé au comptoir, en simple « objet de récompense » pour les gardiens ou les bagnards de la colonie pénitentiaire de cette Nouvelle-Galles du Sud.
L'angoisse lui vrillait les entrailles, tremblante debout sur ce bateau, ce moyen de transport craquant et relativement grand, n'étant pourtant rien d'autre qu'une simple coque de noix sur l'océan immense. Ce cercueil ambulant qui deviendrait, une fois les amarres larguées, sa nouvelle maison durant les deux prochains mois, avait-elle compris avec horreur.
Toujours profondément choquée du tournant que prenait sa misérable existence, elle ne porta pas vraiment l'oreille au son net et sec de l'embout en métal sur la passerelle, la répercussion du choc de sa canne en ébène contre la planche en bois, de cet objet au pommeau ciselé et finement sculpté représentant la tête d'un lion, un signe distinctif dont il n'avait pas besoin pour marcher, plus de la coquetterie de sa part.
Non, l'attention ne fut totale que lorsqu'enfin apparurent les souliers noirs à la boucle d'argent de son sauveur.
L'homme d'une quarantaine d'années ne portait pas de perruque, il lui révéla par la suite qu'il n'avait jamais supporté cette coiffe qui lui donnait des démangeaisons au niveau du cuir chevelu.
Son port et ses habits indiquaient son rang dans la société, bien qu'en cette matinée couverte, il se présenta sous sa fausse identité : Lord Blackwood. Un homme qui n'existait pas, juste une illusion pour ses recrutements et certaines de ses missions.
La jeune fille le détailla pendant qu'il montait à bord, attendant que le capitaine vienne à lui.
Les bas en soie blanche s'arrêtaient au début de ses culottes courtes en brocart bleu marine, sa longue veste de la même couleur restait sobre, dénotant néanmoins toute la finesse du tissu et dont les manches ornées de galons se terminaient en liseré plus clair, comme pour souligner la grâce de l'ensemble. Un habit plutôt classique, bien que sous son véritable nom, il s'amusa à porter des vestes richement agrémentées, embellies de broderies exquises et de boutons en nacre cousus ici et là.
Le chef du bateau s'était humblement incliné face à ce visiteur d'honneur, et la jeune curieuse avait écouté les mots qui sortaient de la bouche de cet étrange inconnu.
– Capitaine, votre « équipage » est-il digne d'intérêt aujourd'hui, ou dois-je m'intéresser à celui d'un autre navire ?
Sa voix grave et posée lui avait toute de suite plu, enviant son vocabulaire et son accent noble, sa condescendance naturelle pour ce qui l'entourait.
Le jeune officier avait souri en s'abaissant, un rictus de lâche, puis s'était retourné vers leur groupe, les exposant comme des bêtes de foire en expliquant.
– Le meilleur qui soit, Monsieur. Je vous en prie, jugez par vous-même.
L'homme bien mis avait sorti un mouchoir en dentelle blanche d'une de ses poches, l'avait porté jusqu'à ses narines en s'approchant d'eux, une vermine grouillante de poux et d'une saleté repoussante. Il avait longuement observé la ligne formée devant lui de ces jeunes délinquants, marchant lentement d'un bout à l'autre, ne faisant aucun commentaire sur ceux qui osaient le fixer en crânant pour lui démontrer que son allure de noble ne les impressionnait pas.
Son choix s'était arrêté sur celle qui gardait la tête baissée, essayant d'échapper à son regard, de disparaître avec succès. Celle, qui sans s'en apercevoir, savait déjà passer inaperçu, un souvenir incertain dans la cervelle de ceux présents autour d'eux.
– Elle, avait-il dit en la désignant de la tête avant de repartir vers le port.
Deux de ses valets la prirent par les bras et l'emmenèrent à la suite du Lord. En descendant la planche qui la ramenait sur la terre ferme, elle se retourna, non pour dire au revoir aux autres adolescents qui ne s'apparentaient pas vraiment à des amis, mais simplement au son des pièces mollement jetées dans la paume du capitaine qui se courbait à nouveau devant ce butin, sans l'once d'un scrupule d'avoir vendu une jeune fille anonyme à un homme de trente ans son aîné.
Les deux hommes de main qui la tenaient, un de couleur du nom de Zachary comme elle le découvrirait par la suite, et un autre d'origine asiatique appelé Virgil la poussèrent dans la diligence du Lord en question.
Alors qu'elle se redressait sur le siège pour lui faire face, il frappa le toit de l'intérieur du fiacre de plusieurs coups à l'aide de sa canne pour signifier au cocher qu'il était temps de partir.
Il l'étudia patiemment, la laissant gigoter, embarrassée, légèrement apeurée par ses yeux bleus pâles sur sa personne. Elle n'était pas du genre timide, elle venait de la rue où la survie nécessitait de savoir montrer les dents, d'utiliser ses poings, de faire preuve de répartie, or elle sentait au plus profond d'elle-même qu'il ne fallait en aucun cas commettre l'erreur de lui adresser la parole, que si elle osait, alors elle repartirait immédiatement vers ce bateau.
Elle ne desserra pas les lèvres une partie du trajet, elle aurait bien aimé laisser ses yeux vagabonder sur le paysage mais les vitres étaient couvertes. Comprenant qu'elle ne pourrait pas échapper au regard du Lord, elle avait simplement fermé les paupières, faisant appel à ses autres sens pour essayer de deviner l'endroit vers lequel ils se dirigeaient. Ses yeux clos ne lui permirent pas de capter le léger sourire sur les lèvres de Lord Blackwood devant son comportement.
Petit à petit, les sons de la ville se firent plus lointains et la jeune fille saisit qu'ils avaient quitté Londres, elle huma le parfum furtif de la terre mouillée et de feuilles écrasées, elle en déduit qu'ils devaient traverser une forêt. Toujours des plus concentrée, elle avait ouvert les yeux au son de sa voix, un peu étonnée d'en avoir presque oublié sa présence, focalisée sur sa tâche.
– Quel est votre nom, jeune fille ?
– Wren…
Il marmonna pour lui-même un vague :
– Je suppose que votre nom n'a rien à voir avec le grand architecte Christopher Wren…
– Non, Monsieur, Wren est un surnom. Mon vrai prénom, c'est Martine.
Il haussa un sourcil.
– Pourquoi « Wren » et non « Frog »? Demanda-t-il amusé.
Elle leva des yeux pleins de colère vers lui.
– Personne ne me traite de « Frog » sans y perdre ses dents, cracha-t-elle avant de se rendre compte à qui elle s'adressait, et de rentrer la tête dans les épaules avec un léger « Monsieur » en guise d'excuse à son comportement.
– Êtes-vous française, mademoiselle ? Questionna-t-il froidement.
– Ma mère l'était.
– Et votre nom de famille ?
– Je n'en ai pas.
Il resta silencieux suite à cet aveu et se renferma dans une méditation qu'elle ne troubla pas. Ils voyagèrent toute la journée. Ils changèrent de chevaux dans une auberge quelconque et reprirent la route. Martine avait faim et l'homme face à elle ne semblait pas s'en préoccuper, apparemment ne souffrant pas lui-même du manque de nourriture. Ils voyagèrent aussi de nuit et toute la journée suivante. Elle eut droit à un vague bout de pain et une pomme pendant la deuxième journée de voyage. Enfin, à la nuit tombée, ils s'arrêtèrent dans une des propriétés du noble, un peu au sud du diocèse de Chester.
Il demanda à ses domestiques de s'occuper d'elle, de la laver et lui donner un souper avant de la coucher, car ils repartiraient tôt le lendemain pour leur destination finale.
Elle fut nettoyée sans douceur par une femme de chambre qui fronçait le nez de dégout face à elle, frottant sa peau à presque l'en écorcher pour enlever toute sa crasse de « fille des rues ». Martine ne se plaignit pas. Elle faillit, cependant quand elle remarqua la couleur de l'eau du bain dans lequel elle venait d'être insultée par cette femme peu agréable, elle eut légèrement honte et se tut.
La pièce où elle dormit était petite et austère, la jeune fille ne s'en formalisa pas, elle s'était assoupie plus d'une fois dans un caniveau sentant encore l'urine fade, la bière et le vomi, cette chambre paraissait un palais à côté.
Ils quittèrent la propriété bien avant l'aube. Le silence régnait dans le carrosse comme la veille, Lord Blackwood plongé dans ses pensées, pendant que Martine se demandait ce qu'avait bien pu signifier sa remarque quelques heures auparavant quand il l'avait aperçu, ce : « Vous passeriez presque pour une Dame… »
Elle n'avait pas répondu, se contentant d'une révérence maladroite avant de monter dans la voiture.
Ils continuaient à se diriger vers le nord, la jeune fille se demandait où pouvait bien se terminer le voyage. Elle n'avait pas reconnu un accent particulier quand l'homme face à elle lui avait adressé la parole. Néanmoins, elle sentait qu'il était capable de le taire, de le déguiser par un autre afin de mieux tromper son interlocuteur. Elle s'ennuyait et finit par s'endormir, bercée par le balancement du véhicule et le son des sabots des chevaux attelés au carrosse.
Ils s'arrêtèrent encore une fois moins d'une heure pour changer les montures dans un village dont elle ne reconnut pas le nom, le temps restait couvert, et elle commençait à avoir faim.
Son « sauveur » daigna lui donner un peu plus d'aliments que la veille. Un panier garni leur ayant été préparé par les serviteurs du château. Elle mangea du bout des dents une cuisse de poulet et une pomme de terre, se surveillant pour ne pas faire tomber de la nourriture dans la voiture luxueuse, le tout accompagnée de ce silence pesant instauré par l'homme plus âgé toujours plongé dans ses réflexions.
À nouveau, ils voyagèrent de nuit et Martine avait abandonné l'idée de chercher à savoir où elle se rendait, un endroit qui elle l'espérait, serait mieux que celui auquel elle était destinée quelques jours plus tôt. Elle s'obligeait à ne plus penser à rien, et à éviter le regard perçant de l'homme assis dans la voiture.
Le lendemain, alors que la jeune fille se réveillait courbaturée par la position imposée depuis quatre jours, il finit par lui adresser la parole.
– Êtes-vous croyante, jeune fille ?
Martine hésita, encore une fois, elle avait l'intuition que si elle mentait, il s'en apercevrait. Elle jugea qu'il valait mieux dire la vérité.
– Non.
– Une athée, traduit-il, pas vraiment surpris. Et pourquoi ne croyez-vous pas en Dieu, je vous prie ?
La jeune fille fixa le sol.
– Dieu n'existe pas dans la rue, Il n'aide que les…
– Nobles ?
– Oui, murmura-t-elle.
Il ne répondit pas tout de suite. Elle comprit qu'elle n'était pas la première personne à avoir avancé cet argument en sa présence. Il reprit en cherchant son regard.
– Que vous soyez athée n'a aucun intérêt, restez-le si vous le désirez, cela m'importe peu. La foi a cependant une grande place dans ce monde. Ainsi, vous apprendrez que la religion n'est pas à prendre à la légère, anglicane, catholique... Vous devrez vous y soumettre, tôt ou tard…
Il s'interrompit comme sous la réminiscence d'un souvenir inattendu puis continua :
– L'homme dédaigne les femmes, l'appelant le sexe faible, il a tort, il ne faut jamais sous-estimer la gente féminine, un bon informateur ne s'arrête pas à son genre ou même à ses origines…
Elle allait répondre quand la voix du cocher tirant sur les rennes pour immobiliser les chevaux l'interrompit. Ils étaient arrivés. La porte sur sa gauche s'ouvrit et Zachary resta en position d'attente, tenant la poignée pour qu'ils puissent sortir.
Martine suivit l'homme qui inspirait avec bonheur l'air frais autour d'eux. Elle jeta un coup d'œil au paysage.
La verdure autour d'elle contrastait avec le mur en pierre rouge érigé sur plusieurs kilomètres, protégeant ce qui semblait être une propriété. La lumière grisâtre et la fraicheur de ce début d'automne ne rendaient pas l'endroit devant elle attirant, au contraire, elle imaginait déjà le cachot dans lequel des gardes peu amènes la jetteraient et d'où elle serait extraite pour des séances de torture.
Le son aigu et répété de la cloche agitée par les coups de chaînes que tenait fermement celui qui l'avait acheté, la tira de ses sombres pensées. Elle en conclut que ce lieu n'appartenait pas à son compagnon de voyage.
Ils attendirent en silence devant l'épaisse porte en bois à deux battants. Elle se dandinait d'un pied sur l'autre pour essayer de se réchauffer devant l'homme bien emmitouflé dans un manteau épais qui lui adressa à nouveau la parole.
– Voici votre nouveau chez vous, Mademoiselle, n'oubliez pas que vous m'êtes redevable, j'attends de vous obéissance et acceptation des mœurs à l'intérieur de ces murs, observez et apprenez tout ce qu'il faut savoir. Ne négligez rien...
L'ouverture d'une petite cavité à hauteur de visage dévoila des traits féminins. L'étrangère le reconnut et s'exclama :
– Monsieur le Comte !
Elle referma prestement la petite ouverture et s'empressa d'ouvrir en grand un des battants. Martine découvrit avec désolation son habit.
Il ne laissa pas reprendre l'inconnue, il prit la parole tout en souriant avec bienveillance.
– Sœur Francesca, quel plaisir de vous revoir…
La femme sourit malgré elle.
– Oh, Monsieur le Comte ! Merci encore pour la générosité dont vous faîtes preuve à l'égard de notre chère abbaye. Nous avons bien reçu votre livraison et…
– Ma sœur, l'interrompit-il, je ne puis malheureusement rester, les affaires du domaine exigent mon assistance… Il posa la main sur l'épaule de Martine et continua, je vous amène une nouvelle protégée, la mère supérieure est au courant, une missive annonçant mon arrivée a dû lui être transmise en début de semaine. Ne vous a-t-elle pas avertie ? Vous sembliez surprise de nous voir ?
– Oh, non, Monsieur le Comte, Mère Cara nous a bien prévenues de votre venue…
– Parfait. Je vous présente la fille d'une de mes cousines éloignées, morte il y a peu, la pauvre enfant n'a plus de famille, enchaîna-t-il, je compte sur Mère Cara pour s'en occuper comme il se doit.
La sœur hocha gravement la tête.
– Il en sera fait selon vos souhaits, Monsieur le Comte.
Elle se tourna vers l'adolescente, adoptant un air bienveillant.
– Avez-vous un nom, jeune fille ?
– Martine…
– Non, répondit gentiment la femme face à elle, j'entendais par ma demande, un nom de famille.
– …
La religieuse leva la tête vers Greer. Il observa un instant Martine puis l'endroit où ils se trouvaient et récita d'un air rêveur en français : « Ici commence le court bonheur de ma vie… ».
Il reporta son attention vers sœur Francesca et précisa.
– Rousseau, Martine… Rousseau.
– Une française ?
– Sa mère l'était.
Elle se contenta de cette explication et prit la main de la jeune fille pour la faire entrer, pendant que le Comte s'éloignait. Avant que la porte ne se referme, il s'adressa une dernière fois à l'adolescente.
– N'oubliez pas ce que je vous ai dit, « Mademoiselle Rousseau », ne me décevez pas…
Elle fit oui de la tête sachant qu'elle lui obéirait. Elle resta un instant prostrée devant l'immense porte close et se retourna vers la sœur toujours souriante.
– Où sommes-nous ? Demanda-t-elle d'une voix timide.
– À l'abbaye de Furness appartenant à l'ordre des Cisterciens dans le diocèse de Carlisle.
Martine ne s'en trouva pas plus avancée mais hocha la tête.
– Suis-moi, je vais te présenter la mère supérieure et puis nous ferons le tour de l'abbaye. Bienvenue dans ton nouveau chez toi, Martine.
Elles empruntèrent un chemin en terre battue, Martine leva la tête vers le ciel, les rayons du soleil s'étaient mis à percer puissamment les nuages, les défiant de leur tenir tête. Le soleil était encore haut, l'après-midi commençait à peine. Ils avaient voyagé bien plus vite que ce qu'elle aurait cru. La sœur se tourna vers elle et contempla également les cieux en souriant :
– La journée promet d'être belle, observa-t-elle.
Elle reporta son attention sur la jeune fille, et déclara :
– Viens, je vais te montrer l'église de l'abbatiale, Mère Cara aime y être à cette heure.
Elles pénétrèrent par une porte donnant sur le collatéral sud, Martine ne chercha pas à savoir pourquoi elle n'avait pas utilisé la grande porte, elle aurait pu le demander mais l'architecture intérieure du bâtiment lui intima le silence.
Londres regorgeait de constructions religieuses, pourtant elle n'avait jamais vu l'intérêt d'entrer dans l'une d'elles, même par simple curiosité.
Elle fut impressionnée par le calme du lieu, la hauteur des colonnes, les voûtes gothiques dépouillées et réduites à l'essentiel. Elle marcha lentement jusqu'au milieu de la nef, comprenant tout d'un coup pourquoi cet endroit portait le nom de « Maison du Seigneur ».
Sœur Francesca s'était arrêtée pour la laisser découvrir l'intérieur sacré, souriant avec bienveillance devant l'air stupéfait de l'enfant.
Martine, plantée au centre de la nef, observait les percées au nombre de six, deux grandes et trois petites en dessous, à même le mur du fond au-dessus de l'autel principal, traversées par les rayons du soleil qui finissaient leur trait de lumière au milieu de l'allée centrale.
Elle capta le mouvement et se précipita derrière une colonne.
La femme ne portait pas de voile contrairement à sœur Francesca, elle avait les cheveux taillés courts et foncés. Elle se rapprochait, suivant l'allée imposante, vers le chœur. Elle ne l'avait pas vue et paraissait perdue dans ses pensées. Elle finit par se retourner pour faire face à l'autel et se mit à chanter a cappella d'une voix implorante :
« Se pietà… Di me non senti, giusto ciel… Io morirò ».*
Elle déambulait au son des vocalises, touchant parfois un banc, levant la tête vers le plafond, suppliant les cieux dans cette langue que la jeune fille ne comprenait pas, sentant néanmoins toute la détresse dans ce chant mélancolique. Il lui sembla qu'elle ne faisait que répéter plus ou moins les mêmes mots, ce qui était presque décevant, et cependant, elle sentit la chair de poule l'envahir petit à petit.
Elle avait l'impression d'être en présence d'une ancienne reine auréolée d'une lumière douce, chaude et céleste qu'accentuait le rouge de la pierre.
Si elle avait été croyante, le mot Ange lui aurait certainement traversé l'esprit.
Ou, si Martine avait eu l'oreille musicale et un peu d'expérience, peut-être aurait-elle reconnue la voix d'une soprano colorature, et avec un brin de culture, l'air de Cléopâtre dans l'opéra Giulio Cesare d'Händel.
Mais non, du haut de ses douze ans, elle n'identifia rien de cela, ce qui ne l'empêcha pas d'être émue par cette belle inconnue brune et fière, le dos droit, louant le ciel d'écouter sa prière.
Quand l'étrangère ferma les yeux à la fin de son chant déchirant, Martine ne savait pas quoi faire. Elle n'eut pas le temps de se poser plus de questions. Les applaudissements la surprirent d'autant plus qu'il ne s'agissait pas de sœur Francesca mais d'une adolescente d'à peu près son âge qui rejoignait la chanteuse en souriant.
– Vous avez raison, ma mère, l'acoustique est des plus extraordinaires.
Mère Cara fit face à celle qui venait de parler et sourit à pleines dents en répondant :
– Oui, l'architecture parfaite de ce lieu a longuement été pensée et l'acoustique si incroyable nous rapproche un peu plus du Seigneur…
L'adolescente ne releva pas, à la place elle demanda :
– Häendel ? Dans une église ?
– Auriez-vous préféré Purcell ? Vous n'ignorez pas à quel point il est aimé…
Les traits de la jeune fille se durcirent. La chanteuse reprit en soupirant.
– Samantha, ne blâmez pas un merveilleux compositeur à cause de ses admirateurs…
– Vous…
La femme ne l'écoutait plus, elle s'était retournée vers la colonne où Martine se dissimulait.
– Vous pouvez sortir de votre cachette, mademoiselle. J'espère que le chant vous a plu ?
Martine fit quelques pas et se montra, n'osant pas regarder l'inconnue devant elle, jetant un coup d'œil à l'autre adolescente visiblement surprise de la découvrir.
– Sœur Francesca, est-ce la nouvelle protégée du Comte Greer ?
– Oui, ma mère.
Cara regarda longuement la femme en habit religieux qui les rejoignait.
– Ne regrettez-vous pas votre décision, Sœur Francesca ?
La femme interrogée observa l'alliance à son annulaire gauche, le symbole de son nouveau statut, celui d'épouse du Seigneur, et reporta les yeux vers la femme qui avait récupéré sa coiffe et la remettait avec délicatesse sur sa tête.
– Non, ma mère.
– Nous en reparlerons dans la soirée, passez me voir à mon bureau.
Sœur Francesca parut étonnée par l'ordre de sa supérieure et baissa humblement la tête.
– Bien, ma mère.
– Retournez à vos activités, nous nous occupons d'elle, la religieuse s'adressa à la jeune fille. Au fait, quel est votre nom, mademoiselle ?
– Martine, répondit timidement l'adolescente.
Cara suivit des yeux la sœur congédiée sortir de l'église et se tourna vers l'autre adolescente.
– Samantha, faites-lui visiter l'abbaye et montrez-lui sa nouvelle chambre.
La jeune fille allait protester mais Cara penchant la tête sur le côté, un léger sourire sur les lèvres, un signe que sa demande dissimulait autre chose. Elle réfléchit un instant et, comprenant le message silencieux, hocha la tête en attrapant le bras de Martine avant de déclarer :
– Suis-moi.
Seule dans l'église, Cara, les deux mains sur le dossier d'un banc, serra les dents et le bois à s'en faire blanchir les phalanges, luttant en inspirant profondément pour se calmer.
Elle aimait cet endroit, sa prison depuis cinq ans n'était pas si désagréable, en revanche, ce qu'elle dissimulait, son but véritable la rendait furieuse.
Une nouvelle « protégée », une jeune fille qui remplaçait Jane, morte l'hiver dernier d'une mauvaise grippe. Une autre, qu'elle ne sauverait sans doute pas de Greer. Tant pis, tant que Samantha ne tombait pas entre ses griffes, elle acceptait de se plier à ses ordres.
Le temps viendrait où tout ceci ne serait plus qu'un souvenir douloureux, un souvenir, rien de plus.
.
Martine la suivit, écoutant Samantha lui expliquer le complexe abbatial. Elle découvrit le cloître et sa symbolique, sa forme carrée comme la cité de Dieu évoquant les quatre fleuves de l'Eden, les évangélistes, les points cardinaux, les quatre dimensions : les trois de l'espace sensible (largeur, longueur et hauteur) et la quatrième, divine, la profondeur.
Samantha n'oublia rien, elle lui expliqua comment le portique du cloître donnait accès aux principaux édifices. L'église avait déjà été vue, Martine resta silencieuse, continuant à suivre son guide qui l'emmena à la salle capitulaire, le parloir, la bibliothèque, le réfectoire, les caves et les greniers.
Elle lui montra également la grange, le moulin à eau, le vivier et la boulangerie.
Martine ne douta pas de l'affirmation de la jeune fille sur le fait que l'abbaye vivait en autarcie et que les voyages à la ville voisine n'avaient lieu que pour vendre le surplus du fruit de leur labeur, et pour se procurer quelques denrées qui n'étaient pas fabriquées ici.
Elle goûta à la paix du lieu en cette belle après-midi d'automne et n'en revint pas de la chance d'être là au lieu d'un navire crasseux et dangereux. Elle ne comprenait pas pourquoi elle avait été choisie pour vivre ici, mais ne s'en formalisa pas. Elle le saurait tôt ou tard.
Pendant la visite, Samantha lui posait parfois quelques questions sur ses origines et comment elle était arrivée ici. Martine était méfiante, elle répondit néanmoins avec franchise à celles qu'elle estimait suffisamment innocentes, la guide étant plutôt souriante et agréable.
Les deux jeunes filles traversèrent le dortoir des convers, et montèrent à l'étage. Plusieurs portes fermées attisèrent sa curiosité.
– Voici les cellules des sœurs et des novices, expliqua Samantha.
Elle ouvrit une des portes et invita Martine à entrer.
– Ceci est ta chambre dorénavant. La mienne est en face et celle de la mère supérieure au bout du couloir. Son bureau est au deuxième étage. Maintenant, repose-toi, je viendrai te chercher pour le souper et demain, nous t'expliquerons ce que nous attendons de toi.
Samantha sortit de la pièce et se retourna en entendant le merci murmuré par l'autre adolescente. Elle pencha la tête sur le côté et sourit.
– Tu ne devrais pas, ton entrainement sera long et difficile.
Sur ce, elle ferma doucement la porte, laissant Martine méditer sa révélation.
Martine balaya des yeux sa nouvelle demeure. Un lit, une petite table, une chaise et une fenêtre. Elle s'approcha et sourit face à la vue. Elle donnait sur le cloître et même le lavabo. Elle leva les yeux, attirée par le scintillement du soleil sur un lac de taille assez petit un peu plus loin, une vue qui la ravit.
Elle se fichait que « l'entrainement » soit long et difficile, puisqu'ici, elle ne finirait pas comme la putain de gardiens et de bagnards à l'autre bout de la planète.
Elle s'allongea sur le lit pas vraiment confortable et fixa le plafond. Elle se remémora la phrase de celui qui l'avait amenée ici : « J'attends de vous obéissance et acceptation des mœurs à l'intérieur de ces murs, observez et apprenez tout ce qu'il faut savoir ».
Elle sourit, un nouveau respect pour cet homme naissant petit à petit en elle, elle ferma les yeux et murmura :
– Je ne vous décevrez pas, Monsieur.
.
À la lueur des bougies, assise derrière son bureau, Cara réfléchissait. Il était tard, une partie de l'abbaye dormait, les nocturnes ne commenceraient que dans une heure.
Elle pensait à sa fille, Samantha avait parfaitement compris sa mission : surveiller la nouvelle venue, en apprendre un peu plus sur elle et lui faire un rapport. Une tâche exécutée en début de soirée. La pauvre Martine n'était qu'une enfant des rues, condamnée à un avenir non enviable en Nouvelle-Calédonie. Greer, en la « sauvant », s'était assuré sa fidélité, la jeune fille n'oublierait jamais ce qu'il avait fait pour elle. Cet homme savait manipuler ses semblables avec brio, elle-même s'était fait avoir.
Elle leva la tête au son des coups contre la porte et fronça les sourcils.
– Entrez !
Elle sourit avec malice en la regardant entrer.
– Sœur Francesca, je ne pensais plus vous voir.
– Je suis désolée, ma mère, différentes affaires ont retardé ma venue.
Cara hocha la tête, l'abbaye nécessitait beaucoup d'efforts de la part de tout le monde. Sa reconstruction commencée avant son arrivée touchait à sa fin mais le travail restait important, et elle crut sans problème la femme devant elle.
– Asseyez-vous.
Elle obéit, pendant que Cara lui servait un verre de whisky, finissant par la même occasion la bouteille sur son bureau en demandant :
– Depuis combien de temps êtes-vous parmi nous ?
– Un an.
Cara acquiesça, poussant la boisson dans sa direction. Francesca hésita puis se saisit du verre sous le regard amusé de sa supérieure qui reprit calmement.
– Cela fait donc un an que tu me surveilles, Francesca Wells, ou devrais-je dire « Frankie ». J'avoue que je pensais que tu partirais… Et puis, non, au contraire, tu viens de prononcer tes vœux.
La dénommée Frankie ouvrit la bouche, sourit, enleva sa coiffe et but une longue gorgée, avant de répondre.
– Je commençais à désespérer que tu me reconnaisses…
– Je n'oublie jamais la tête de ceux qui ont partagé mes nuits.
– C'était il y a plus de vingt ans, nous étions toutes les deux jeunes et ivres…
– Il n'empêche, j'en garde un très bon souvenir.
– Moi aussi.
Cara la fixa et questionna froidement.
– Alors dis-moi, pourquoi une citoyenne de la Nouvelle France se retrouve « perdue » au nord de l'Angleterre dans une abbaye qui n'en est pas vraiment une ?
– Disons que les services de la couronne Française ne négligent pas les espions du Québec, et savent faire appel à eux de temps en temps…
– Ainsi la France ne m'a pas oubliée.
– Comment crois-tu avoir échappé à Greer aussi longtemps ? Tu as été plus protégée que tu ne le penses depuis ta fuite de Naples.
Cara accusa le coup.
– Alors pourquoi ne m'ont-ils pas sauvée de ce lieu ?
– Pourquoi organiser ta fuite quand tu pouvais leur être utile un jour ou l'autre entre ses murs ?
Cara serra les mâchoires.
– Pourquoi toi ?
– Sans doute à cause de « notre passé », et aussi parce que Greer connait la tête de tous les espions de France, mais pas celle de ceux du Canada.
La mère supérieure finit son verre, se leva, attrapa une nouvelle bouteille dans le bas du petit meuble, revint vers son bureau, interrogea du regard Francesca qui hocha la tête, remplit aussi son verre et s'assit en demandant :
– Qu'attendez-vous de moi exactement ?
– Que tu remplisses ton rôle, que tu fasses des « protégées » de Greer des espionnes de la couronne Britannique.
Francesca regarda autour d'elle avec une moue appréciatrice.
– Je dois avouer qu'utiliser une abbaye Cistercienne comme couverture d'une école pour futures espionnes, est assez osé et bien vu. Pourtant se servir de l'ordre des Catholiques dans un pays qui a rejeté cette religion il y a deux siècles me laisse un peu perplexe…
Cara prit un air faussement choquée.
– Comment, Madame ! Qu'insinuez-vous donc ? Que ce lieu n'est pas un réel endroit loué au Seigneur ?
La sœur rit :
– Non, Cara, la ruse est totale, pour un simple visiteur, cette abbaye est une parfaite illusion. Si je n'avais pas été au courant avant d'entrer ici, je serai encore en train de chercher la faille. Tout est en ordre, le roi lui-même a accordé au Comte Greer le droit que vous exploitiez ses terres en échange bien entendu que tous les bénéfices soient reversés à la couronne, que votre ordre ne s'étendent pas au-delà de ces murs, et qu'en même temps, vous lui fournissiez un ou deux espions. Mais pourquoi cette ancienne abbaye, pourquoi Furness ?
Cara soupira :
– Je suis Catholique, c'est une plaisanterie de mauvais goût de la part de John Greer à mon égard, et puis, si les dessous de cet endroit venaient à être découverts, qui crois-tu que l'on blâmerait ?
– L'église catholique… c'est malin.
Francesca sembla soudain comprendre quelque chose :
– Attends, tu as dit que tu m'avais reconnu tout de suite. Cela fait donc un an que tu sais qui je suis et… Elle rit, c'est toi qui m'espionne depuis tout ce temps…
– Oui.
– Et tu as convaincu Greer que je pouvais rester ?
– Oui.
– Comment ?
– Je lui ai dit que je te surveillerai.
– Il te fait confiance ?
– Non.
– Alors ?
– Tu as joué ton rôle à merveille, ton accent est excellent aussi au passage, et quand tu as décidé de prononcer tes vœux, il a réellement cru que tu étais sincère. Il faut dire que te faire passer pour une mendiante, implorant l'aumône et allant même jusqu'à demander à une véritable pauvre femme vivant dans les rues de Carlisle de jouer ta mère, était une bonne idée. Dommage que nous n'ayons pu la soigner, elle aurait pu vivre enfin heureuse ici.
– Elle l'a été pendant son bref séjour, et en l'aidant, vous m'avez fait « découvrir la foi et mon envie de servir mon prochain. »
Cara sourit.
– Oui. John Greer a toujours dédaigné son prochain, mais connaît l'importance de l'amour entre une mère et sa fille…
– Pourquoi ne pas m'avoir approché avant ?
– Tu aurais pu travailler pour lui.
– Je suis Québécoise, une colonie française ! Je déteste les anglais !
– C'est vrai, concéda Cara, mais Greer est un homme intelligent et je pense qu'il me surveille.
– Le fait qu'il détienne ta fille prisonnière ici ne suffit pas ?
Cara la regarda avec étonnement et sourit :
– Tu es vraiment douée. Cela dit, tu as omis une chose. Samantha est aussi sa fille.
Francesca en resta coite.
– Oui. Oh, ne t'inquiète pas, il n'a pas la fibre paternelle, pour elle, c'est simplement un pion qui peut faire pencher la balance de son côté.
Cara se passa une main sur les yeux, tout d'un coup fatiguée de la vie qu'elle menait. Elle n'aurait pas dû tout avouer à la femme face à elle mais cela faisait cinq ans qu'elle n'avait pas vu une tête amicale, cinq ans qu'elle n'avait pas quitté cet endroit. John Greer n'avait pas pu éloigner Samantha d'elle car il savait qu'elle aurait essayé de s'échapper pour la retrouver, quitte à se faire tuer pour voir à nouveau Samantha. Avec sa fille à ses côtés, elle était plus « docile ». Cependant, il avait commis une erreur, l'enfermer. En acceptant de la laisser partir, elle aurait pu de plein gré servir la couronne, et son amour pour lui aurait continué d'alimenter son cœur. Or, en la traitant de cette manière, en lui démontrant qu'il ne lui faisait pas confiance, non seulement son amour pour lui s'était tari mais il avait été remplacé par une haine profonde. Une haine qu'elle avait transmise à Samantha…
La question de Francesca l'a tira de ses réflexions.
– Le sait-elle ?
Cara hésita, puis répondit :
– Non, et elle ne l'apprendra jamais.
– Qui te dit qu'il ne lui dira pas un jour ou l'autre ?
– Ce serait reconnaître que j'ai été sa faiblesse… Et John Greer n'a aucune faiblesse.
– Pourquoi me révèles-tu tout cela ?
– Pour que tu comprennes que je n'aspire qu'à trois choses, la mort de John Greer, la liberté pour Samantha et…
– Et ?
– Servir mon pays, conclut Cara avec un petit sourire.
Francesca rit bruyamment et secoua la tête :
– Ah, Cara, tu n'as pas changé.
– Toi non plus.
La Québécoise se leva et s'approcha d'elle :
– Écoute, comme je te l'ai dit, tout ce que nous voulons c'est que tu exécutes ses instructions, et que tu me transmettes le nom de toutes celles qui deviendront des espionnes, que tu rédiges des dossiers complets sur elles…
– Des choses que tu pourrais faire toi-même.
– Oui, mais les « protégées » du Comte te sont réservées, il m'est difficile de les approcher, et puis ma mission est tout autre. Mon rôle est de trouver la taupe de Greer ici, car tu as raison, tu es surveillée, et une fois que je l'aurai débusquée, je l'exécuterai et je prendrai sa place.
– Comment… ?
– Il me recrutera ? Je me débrouillerai, dit-elle en haussant les épaules.
Cara fronça les sourcils.
– Frankie, ne le sous-estime pas.
– Ce n'est pas mon intention.
– D'accord… Et que devrai-je faire des dossiers ?
– Tu me les donneras, je les remettrai à un contact en ville lorsque je m'y rendrai, et petit à petit, ses nouveaux agents seront éliminés, leur mort déguisée en accident...
La mère supérieure se tut devant cette information, puis reprit d'une voix grave.
– S'il me surveille, il te surveillera aussi.
– J'en suis parfaitement consciente, et je te l'ai dit, je ne ferai pas l'erreur de le sous-estimer.
Cara parut un peu plus rassurée par son ton sans appel.
– Te rends-tu compte que ta mission peut prendre des années ?
– Bien entendu.
– …
Francesca se pencha et posa une main sur l'épaule de la femme assise.
– Cara, si tu nous aide, je te fais la promesse que tu sortiras d'ici vivante, et qu'une nouvelle vie t'attendra au Canada avec ta fille…
– Ne fais pas de promesses que tu n'es pas sûre de tenir, Frankie, répondit-elle en baissant la tête.
Francesca lui releva le menton et la fixa dans les yeux :
– N'ai-je pas tenu celle que je t'avais faite il y a plus de vingt ans ?
Une lueur d'amusement brilla dans les yeux de Cara, et elle chuchota :
– « Femme de Naples, nous nous reverrons… »
– Exactement.
– Cela ne compte pas.
– Bien sûr que si, et je t'en fais une autre…
Elle se pencha et murmura à son oreille :
– Je te promets que la nuit que nous avons passée il y a si longtemps ensemble se répétera entre ses murs…
Cara ferma les yeux et frissonna.
– Frankie…
– Quelle est ta réponse, Cara ? Es-tu prête à devenir un agent double ?
Cara hocha la tête.
– Oui.
– Merci.
Francesca lui sourit et Cara fit de même, un peu plus troublée par la femme devant elle qu'elle ne l'aurait voulu. La sœur reprit un air sérieux et déclara :
– Les nocturnes vont bientôt avoir lieu, je dois y aller, merci « ma mère » d'avoir écouté mes doléances…
Elle lui fit un clin d'œil et sortit du bureau. Cara sourit à la porte close, heureuse d'avoir une alliée à ses côtés, et enfin, un peu d'espoir.
.
Trois ans et demi plus tard, janvier 1759…
Trois ans… Non, un peu plus, corrigea Martine. Presque quatre ans qu'elle vivait à Furness, un endroit béni où elle avait appris à lire, écrire, parler le français, tenir une épée, dissimuler ses émotions.
Elle se souvenait encore de la première leçon que Mère Cara lui avait apprise :
« Un bon espion peut persuader n'importe qui de la véracité d'un mensonge, jusqu'à lui-même s'il le faut, il s'apparente à un caméléon, se mouvant avec aisance et dextérité dans un milieu qui lui est inconnu ».
Depuis presque quatre ans, elle ne vivait plus que pour cette règle, l'identité d'une femme au service de son pays, sculptée ici-même, dans cette place où une compétition silencieuse et perpétuelle se disputait avec une autre future espionne… Samantha.
Elles s'entendaient plutôt bien, et cette rivalité commencée quasiment à son arrivée par une des deux, s'apparentait à un jeu qu'elles entretenaient, pimentant un peu plus leur relation et leur vie à Furness.
Elles partiraient pour leur nouvelle affectation dans environ trois mois. Elles quitteraient définitivement ce havre de paix.
Martine grelottait sous la neige de janvier, elle s'en fichait, elle marcha jusqu'au pigeonnier en repensant à la journée.
Mère Cara leur avait expliqué leur dernière leçon, l'art de la séduction.
– Séduire un homme ne sera pas si compliqué, comme vous le découvrirez, leur avait-elle avoué, une femme en revanche…
Elle s'était avancée vers elle et lui avait tenu des propos plus que libertins, le tout en lui faisant les yeux doux. Martine avait rougi devant la femme très attirante et senti un véritable désir la traverser, un désir refroidi par le rire moqueur de Samantha qui fut rudement reprise par Mère Cara.
Martine sourit, Samantha n'avait plus fait la fière quant à la demande de la mère supérieure, sœur Francesca avait elle aussi usé de ses charmes sur l'adolescente qui comme elle-même ne parut pas des plus insensibles.
Elle n'avait pas été surprise par l'attitude de sœur Francesca, elle se demandait si la mère supérieure et elle n'entretenaient pas une relation intime. Elle ne les avait jamais vues et rien dans leur attitude ne démontrait le contraire, mais Martine en avait l'intuition et elle faisait confiance à celle-ci.
Elle entendit le roucoulement des pigeons en s'approchant de la petite tour. Les pigeonniers étaient au nombre de quatre dans l'abbaye, Martine en avait la charge encore pour quelques temps. Quand elle partirait, Elisabeth, une des nouvelles élèves de Mère Cara, prendrait sa place.
Elle leva la tête et observa les pigeons, aux plumes gonflées, collés les uns aux autres pour se tenir chaud. Elle remplit la mangeoire de graines et sortit rapidement en entendant les battements d'ailes des oiseaux qui se précipitaient pour s'alimenter.
Elle s'adossa à un des murs en cogitant sur un surnom qu'elle devait trouver. Un nom de code, qu'elle porterait au sein des services secrets. Elle entendit la neige crisser et elle tourna la tête pour voir s'approcher Samantha.
– Alors tu as trouvé ton nom de code ?
– Peut-être… Et toi ?
– Évidement !
Martine ne répondit pas. Samantha lui passa devant sans s'arrêter.
– Tu viens ?
– Sam, je n'ai pas envie d'en faire…
– Aurais-tu peur de perdre ?
Martine tiqua.
– Bien sûr que non !
– Alors prouve-le.
Samantha laissa tomber la paire sur le sol et continua en direction du lac. Martine soupira, récupéra les patins à glace et courut pour la rattraper en marmonnant.
Au bord de l'eau gelée, Samantha chaussa les patins et s'élança sur la glace, Martine râlant toujours en enfilant les siens. Elle surveilla du coin de l'œil la jeune femme et lui cria de ne pas trop s'éloigner, que la glace pouvait se briser. Un avertissement qui ne reçut pour toute réponse qu'un rire méprisant.
Martine se leva énervée et regarda « son adversaire » à l'autre bout du lac qui lui faisait des grands signes, l'enjoignant de la suivre.
– Allez, viens… Peureuse !
L'adolescente s'apprêtait à répondre quand elle entendit le bruit et vit le corps de Samantha tomber dans l'eau.
– Sam !
Elle tourna la tête dans tous les sens en cherchant un bout de bois suffisamment solide, et en trouva un, elle se précipita vers celle qui n'était pas encore réapparue, sentant une sueur froide lui courir le long du dos. Elle s'agenouilla puis finit sa course sur le ventre, tendant « la branche » vers le trou alors qu'enfin jaillissaient les bras de l'eau, s'accrochant désespérément au bout de bois.
Martine tira dessus comme une forcenée et après ce qui lui parut un temps interminable, Samantha fut enfin extirpée de l'eau glacée. Elle lui donna son manteau sec et la soutint sur le chemin du retour en la sentant grelotter fortement contre elle, voyant avec inquiétude ses lèvres violettes trembler à cause du claquement de dents. Elle cria pour appeler de l'aide.
Plusieurs sœurs arrivèrent et s'occupèrent d'elles. Elles furent conduites au chauffoir où Samantha fut déshabillée sans ménagement devant l'immense cheminée. Martine cligna des paupières devant son corps nu avant de détourner les yeux.
– Que s'est-il passé ? Tonna la mère supérieure, pendant que les sœurs s'activaient autour de sa fille, frottant énergétiquement la peau de l'adolescente pour faire circuler le sang.
Samantha, une tasse de vin chaud à la main, tremblait encore quand elle expliqua en ânonnant.
– C'est… de… ma faute… ma mère. J'ai… voulu… patiner et… la glace s'est brisée… Si… Martine… n'avait… pas été… là je serais… morte.
Elle s'assit sur une chaise et se tut pour boire une gorgée fumante en fermant les yeux.
Cara la regarda et se tourna vers Martine.
– Je vous remercie, dit-elle les yeux brillants.
– …
– Samantha, suivez-moi, vous avez besoin de repos, vous passerez la nuit dans ma chambre.
– Mais…
– Pas de discussion, Samantha Stanton !
L'adolescente rentra la tête dans les épaules et chaussa les sandales sèches, s'emmitoufla dans la couverture et se mit en marche.
– Vous aussi, Martine, ordonna la mère supérieure.
Elle les guida jusqu'à sa chambre où les deux jeunes femmes découvrirent une grande cheminée dans laquelle un feu vif brûlait. La surface de la chambre faisait le double de leur cellule et le lit à deux places en occupait une bonne partie.
Devant leur air étonné, Cara lâcha négligemment :
– L'avantage d'être la mère supérieure… Samantha, mettez-vous au lit maintenant !
L'adolescente obéit en bougonnant.
– Martine, veillez sur elle, je reviens.
Elle quitta la pièce.
– Me mettre au lit, il n'est pas dix-huit heures ! Je vais bien !
Elle se glissa néanmoins sous les couvertures en frissonnant, une secousse qui n'échappa pas à Martine.
– Tu as froid ?
– Un peu…
La porte se rouvrit et Cara entra avec une bouteille et deux verres à la main. Elle servit généreusement les récipients et les donna aux jeunes filles.
– Buvez tout.
Elles s'exécutèrent, recrachant et toussant fortement.
– Qu'est-ce que c'est ? Réussit à articuler Martine.
– Un pur malt écossais.
Les deux adolescentes se regardèrent et finirent leur verre en silence par petites gorgées.
– Vous dînerez ici toutes les deux, j'ai demandé à ce qu'un repas vous soit préparé rapidement, expliqua Cara.
Elle s'avança, s'assit sur le lit et porta une main au front de sa fille, rassurée, elle murmura :
– Vous n'avez pas de fièvre… Samantha, ne me faîtes plus jamais cela. Si vous saviez à quel point j'ai eu peur, sa voix se brisant sur le dernier mot, sa main caressant tendrement la joue de la jeune femme.
L'adolescente baissa les yeux.
– Je suis désolée.
Elles tressaillirent en entendant les coups à la porte, alors qu'apparaissait sœur Francesca portant un plateau à bout de bras.
– Mangez, mesdemoiselles, commanda Cara, elle fixa Martine et continua. Avertissez-moi s'il se passe la moindre chose, je serai dans mon bureau. Vous êtes responsable de Samantha cette nuit. Après ce que vous avez fait pour elle tout à l'heure, vous avez toute ma confiance…
Martine hocha la tête en silence. Cara laissa sortir avant elle sœur Francesca, et sur le pas de la porte, jeta un dernier regard à sa fille avant de la refermer doucement.
Frankie l'attendait.
– Cara…
Elle ne l'écouta pas et marcha rapidement vers l'escalier.
Sœur Francesca tergiversa quelques minutes puis partit à sa suite. Elle entra sans frapper dans son bureau. La femme de dos, les poings sur la table essayait vainement de se retenir. Frankie s'approcha et posa doucement une main sur son épaule, la tirant pour qu'elle se retourne.
Cara, les larmes aux yeux, se précipita dans ses bras, et se mit à sangloter. Frankie resserra son étreinte autour d'elle en silence.
– J'ai eu si peur, Frankie…
Je sais, mais crois-moi, il faudra plus qu'un peu d'eau glacée pour venir à bout de Samantha Stanton, lui dit-elle d'un air rassurant en lui caressant doucement le dos.
.
L'adolescente dans le lit dormait. Martine sur une chaise à demie assoupie, observait les flammes d'un œil vitreux. Elle secoua la tête, se leva et rajouta une bûche, puis une deuxième, souriant assez satisfaite du résultat. Elle sursauta en se retournant devant Samantha face à elle qui la regardait en silence.
– Sam, retourne dans le lit !
– Et toi ?
– Je vais venir…
Samantha s'approcha d'elle. Martine ne bougea pas. À quelques centimètres de son visage, elle murmura :
– Merci de m'avoir sauvé la vie.
Martine, gênée, détourna la tête en marmonnant :
– Tu aurais fait la même chose pour moi et…
La main sous son menton ramena son visage vers celle qui lui faisait face et avant qu'elle ne puisse continuer, elle sentit les lèvres de Samantha sur les siennes ainsi que son corps se presser contre le sien. Elle se figea, puis finalement l'autre adolescente recula sans la quitter des yeux, l'interrogeant silencieusement sur la suite des événements en se mordant la lèvre inférieure.
Martine ferma les yeux, et la voix grave résonna dans son esprit : « Ne négligez rien… ».
Elle rouvrit les paupières, une détermination dans le regard, et s'avança pour l'embrasser.
Les gestes avaient été maladroits, parfois incertains, mais le plaisir avait cependant été partagé.
Allongées sur le dos, les deux adolescentes écoutaient le feu craquer sans rien dire.
Martine sourit, « l'art de la séduction » se dit-elle. Ce soir, elle avait compris la leçon et passé l'épreuve avec succès auprès de Samantha. Elle avait terriblement envie de lui en parler, de lui dire qu'elle avait gagné mais se tut. Cette victoire-là était la sienne, Sam l'ignorerait pour le moment.
Si elle avait tourné le regard vers la jeune femme dans le lit à ses côtés au lieu de continuer à fixer les poutres au plafond. Martine aurait sans aucun doute découvert qu'elle avait tort. Samantha l'observait, savait que celle qui venait de partager les dernières heures en sa compagnie pensait l'avoir bernée. Elle avait joué les victimes pour l'amadouer car Martine en bonne chasseuse, pouvait déceler les proies et s'en délecter. Et celle qui pensait avoir le pouvoir s'était transformée en prise.
Samantha sourit intérieurement, la fin de son entraînement se terminait bien. Sa véritable mission pouvait commencer.
Elle ferma les yeux et se tourna complètement vers Martine.
– Alors ? Lui demanda-t-elle. Qu'est-ce que c'est ?
La jeune femme sourit et lui répondit :
– Toi d'abord.
– J'ai choisi « Root ».
Martine lui fit face en fronçant les sourcils :
– Pourquoi Root ?
– Je ne tiens pas à oublier mes racines, je suis irlandaise et Root me rappellera d'où je viens.
La jeune blonde hocha la tête gravement, comprenant les intentions de Sam.
– Et toi ?
– Wren.
– Pourquoi ?
– C'était mon surnom dans la rue, commença Martine, j'étais chétif mais hargneuse, un jour, je me suis battue contre un gars d'une bande d'un quartier voisin. Avant que nous en venions aux mains, il s'est moqué de moi en me regardant arriver. Il a dit que j'étais maigre, que je le faisais penser à un moineau ou un oiseau mourant, il m'a surnommé Wren, roitelet… Quand je lui ai cassé les dents de devant, alors qu'il était encore par terre, je lui ai dit que c'était de la part de « Wren », et depuis, c'est resté.
Martine soupira :
– À choisir, j'aurais préféré qu'il m'appelle Blackbird… Mais bon. Quoi qu'il en soit, c'est également pour ne pas oublier d'où je viens que je garde Wren.
– J'aime bien ton histoire…
Martine sourit, puis redevint sérieuse.
– Root, penses-tu que nous nous reverrons en dehors de l'abbaye ?
– Honnêtement, je n'en sais rien, Wren. Peut-être pas, tout dépendra du Comte, je suppose…
– Tu crois que nous nous en sortirons ?
– Oui, Martine, nous avons été bien formées, nous y arriverons, nous serons toutes deux de bonnes espionnes…
Samantha lui sourit puis se rapprocha :
– Mais en attendant, mo éan beag daor…
– Qu'est-ce que cela signifie ?
– C'est du gaélique, cela veut dire « Mon cher petit oiseau », traduit Root, caressant doucement le bras nu de Martine, remontant jusqu'à son épaule. Je pense qu'il y a un point sur lequel nous pourrions nous améliorer…
Martine rit et répondit avant de l'embrasser :
– Parle pour toi !
.
Le jour du départ, la mère supérieure demanda un entretien privé avec chacune des deux jeunes femmes. Martine, debout dans son bureau, observait Cara qui lui faisait face et lui souriait.
– Martine, vous avez été une élève brillante. Le roi serrait fier de vous. Je ne doute pas que vous servirez votre pays…
– Non, ma mère.
– Bien, faites votre devoir et que Dieu vous bénisse.
– Merci ma mère.
Cara la prit dans ses bras et déclara :
– Vous me manquerez, mademoiselle Rousseau.
– Vous aussi, ma mère, avoua sincèrement Martine.
Elle sortit de la pièce en faisant signe à Samantha dans le couloir qu'elle pouvait entrer.
La porte se referma sur Root.
– Mère…
Les larmes aux yeux, Cara l'étreignit un long moment et recula en la regardant droit dans les yeux, elle ordonna :
– Samantha, promettez-moi de faire attention à vous.
– Je vous le promets.
– Vous connaissez votre mission principale ?
– Oui, je le tuerai quand j'en aurais l'occasion.
– Si vous jugez le moment non importun, retenez votre geste, la patience est une vertu, et il ne faut pas hésiter à l'utiliser.
– Oui, mère.
– Francesca vous a-t-elle donné les instructions pour faire passer vos messages et vos renseignements aux services Français ?
– Oui, mère.
– Vous êtes seule à partir d'aujourd'hui, je ne pourrais plus vous protéger…
– Ne vous inquiétez pas, mère, je prendrai soin de moi et je vous libèrerai.
Cara hocha la tête, sa fille lui sourit et récita :
– « Ha natura sì malvagia e ria che mai non empie la bramosa voglia… ».
– Oui, ne l'oubliez jamais.
– Je vous le promets.
Cara enlaça une dernière fois sa fille en murmurant :
– Votre père serait si fière de vous, je vous aime, mo chuisle, restez en vie que nous puissions nous revoir.
Oui, mère. Je vous aime aussi, répondit Root en sentant les larmes couler le long de ses joues.
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L'air du mois de Mars était doux hors de l'abbaye. La voiture du Comte les attendait. Martine et Samantha se regardèrent et se mirent en route, elles montèrent dans le carrosse et s'assirent face à l'homme responsable de leur présence dans cette partie du pays.
Il portait un magnifique ensemble rouge, aux coutures dorées représentant des motifs floraux. Les mains posées sur le pommeau de sa canne, il les étudia en silence un long moment, puis demanda :
– Quels sont vos noms de codes, mesdemoiselles ?
– Root, en hommage à mes racines, Monsieur, répondit Samantha.
Il acquiesça avec sérieux :
– Oui, vos origines seront certainement utiles… Et vous ? Demanda-t-il à Martine.
– Wren… En hommage au grand architecte Christopher Wren…
Il sourit et hocha la tête, pendant que Samantha se demandait si l'histoire que lui avait confiée Martine sur son surnom était vraie.
L'homme sortit deux papiers pliés de la poche de son veston et leur tendit :
– Voici vos noms que vous porterez en société dorénavant.
Martine ouvrit la feuille et lut à voix haute :
– Martine Rousseau.
Cet homme avait choisi son nom quatre ans auparavant, constata-t-elle avec étonnement. Elle se tourna vers Root qui murmura :
– Samantha Groves.
– Oui, répondit-il et à partir d'aujourd'hui, je ne serai plus pour vous que… Lord Blackwood.
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N/A : La phrase récitée par Greer en français est tirée des Confessions de Jean-Jacques… Rousseau. Des livres posthumes qui logiquement n'auraient pas pu avoir été lu par Greer lorsqu'il amène Martine à l'abbaye, mais bon…
L'abbaye de Furness a bel et bien existé et appartenait à l'ordre Cistercien, mais elle fut dissoute sous le règne d'Henry VIII et jamais plus réhabilitée par la suite, laissée à l'abandon ne permettant aujourd'hui de n'apprécier que des ruines de cette construction certainement extraordinaire et imposante en son temps.
*Traduction du passage de l'opéra Giulio Cesare d'Händel : Si tu n'as pas pitié de moi, Ô juste ciel, je vais mourir.
