J'aime ce chapitre autant que je le déteste. Tout semble s'arranger, et j'insiste sur le mot sembler. Vous verrez
Je préviens, entre ce chapitre et les suivants, c'est un peu les montagnes russes. Et vous allez savoir ce que John a fait (est-ce qu'on est surpris pas vraiment) ou du moins une partie de ce qu'il a fait par le passé
En tout cas, merci encore beaucoup!
Bisous
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Le lendemain, Dean n'est plus du tout enclin à travailler en équipe. D'une humeur massacrante, il claque la porte de son bureau derrière lui, si fort que le mur tremble et que ça résonne jusque dans le couloir.
Sam, un café à la main, fronce les sourcils, interrogeant Castiel du regard. "Je croyais que tout s'était bien passé, hier?" demande-t-il.
"Tout s'est bien passé," en prenant une gorgée de son propre café. "Je ne suis pas responsable des sautes d'humeur de Dean, ni de son sale caractère."
"Je sais, mais alors pourquoi est-ce qu'il-"
"Je crois qu'il s'est disputé avec Amélia," répond Castiel. "Hier. On est restés ici vraiment très tard, et il n'a pas pensé à la prévenir. Elle a l'air d'avoir… sensiblement le même tempérament que lui."
"C'est vrai," avec un léger sourire. "Tu peux être sûr qu'il est de mauvaise humeur parce qu'elle l'a viré du lit."
"Mmh," en jetant son gobelet dans la poubelle. "Alors hier un pas en avant, puis aujourd'hui trois en arrière, parce que je suis à peu près sûr de passer la journée à-"
Dean ressort du bureau à ce moment-là, toujours aussi brusque, puis se dirige vers la machine à café sans un mot.
"Dean?" commence Sam. "Est-ce que ça va?"
"Oui," sèchement.
"Ça va, avec Amy?"
"Mais ça va très bien, merde, pourquoi l'interrogatoire?" en se tournant vers lui. "Est-ce que je te pose des questions à propos de Jess? Non. J'attends que tu veuilles m'en parler, et puis… et puis merde. Laisse tomber."
Sam lève les yeux au ciel. "Tu peux me parler autrement?"
"Ok, ok," en agitant la main.
Agacé, il donne un coup contre la machine, puis se raidit quand Castiel s'approche derrière lui. "Non, Cas, non," en se décalant. "Arrête de m'aider, arrête de t'approcher de moi comme ça, et bordel de merde… tu ne voudrais pas changer de shampooing?" en s'éloignant. "Qui a envie de sentir le putain de lilas?"
"Mais… et le café?"
"J'ai plus envie," en claquant la porte une nouvelle fois.
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Castiel laisse Dean tranquille le reste de la journée, et celui-ci ne lui adresse pas la parole une seule fois, ne fait aucun commentaire quand il entre dans le bureau et s'assoit en face de lui. Castiel travaille dans son coin, tout en lui jetant des petits coups d'œil de temps à autre, comme pour s'assurer qu'il va bien. Sans pour autant avouer que ça le préoccupe.
A la nuit tombée, Dean prend sa veste et sort. Simplement. Silencieux.
Hésitant, Castiel se lève. Il hésite encore davantage avant de donner deux coups contre la porte ouverte. Sam relève les yeux. "Dure journée?"
"Longue journée," avec un haussement d'épaules. "Est-ce que je peux te demander quelque chose, Sam?"
"Sûr," répond celui-ci. "Tu peux entrer."
Castiel obtempère, s'avance et s'assoit. "Tu sais… Dean m'a parlé de… enfin, il a fini par lâcher une information, disons," en se passant la main derrière la nuque, étrangement nerveux. "A propos de votre père. Et tu allais m'en parler, l'autre jour, n'est-ce pas?"
"Oui."
"Je voudrais… comprendre ce qui a changé chez lui," alors que Sam abandonne la souris de l'ordinateur pour se concentrer sur lui. "Dean est différent, d'une manière que je ne comprends pas. Beaucoup de choses sont exactement les mêmes, mais beaucoup d'autres sont vraiment différentes, et j'aurais voulu que ça vienne de lui, qu'il m'en parle, mais… je crois qu'il ne le fera jamais."
"Tu pourrais… tu as accès à toutes les bases de données," fait remarquer Sam.
"Je sais."
"Tu pourrais trouver toutes les réponses en-"
"Je sais," encore une fois. "Mais je n'ai pas envie de faire ça, c'est… intrusif. Dean dit que ça lui est égal, comme beaucoup de choses, apparemment, mais je suis sûr qu'il ment."
Sam acquiesce. "Il ment," dit-il.
"Et je ne veux vraiment pas… s'il ne veut pas me parler, je ne peux pas le forcer à le faire, mais je n'ai pas envie de fouiller dans des dossiers pour le comprendre," en secouant doucement la tête. "Si ça ne vient pas de lui, je voudrais au moins que toi, tu… qu'est-ce qui s'est passé, Sam? Qu'est-ce que ton père a fait?"
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Le lendemain, puis le jour d'après, Dean semble toujours si tendu et si agressif, mais Castiel, lui, change de comportement. Change d'angle d'approche et le regarde différemment. Il est plus doux, plus patient qu'il ne l'est déjà, sans rien dire pourtant, il se contente de laisser à Dean un peu d'espace tout en restant suffisamment proche.
Souvent, il surprend Dean à le fixer, les sourcils froncés comme en train d'essayer de lire en lui. Et quand il croise son regard, il se détourne en marmonnant.
Puis, encore le jour d'après, Dean finit par le regarder vraiment. "Bon," fait-il, le ton déjà trop sec alors qu'il balance sa veste sur le dossier du fauteuil. "Tu peux me dire, exactement… je peux savoir ce qui te prend?"
"Ce qui me prend?" assis de l'autre côté du bureau.
"Ouais," comme l'évidence. "Ça fait trois jours que t'es… pourquoi est-ce que t'es si sympa avec moi?"
"Je n'ai pas le droit d'être sympa avec toi?"
"Oh, arrête," en secouant la tête. "Ne fais pas ça avec moi. Ne me prends pas pour le dernier des imbéciles. Tu as fait tous les efforts du monde pour me remettre à ma place, comme tu dis si bien, et maintenant… qu'est-ce que tu me fais? Tu m'as apporté un café, hier."
Castiel hausse les épaules. "J'en avais fait un pour moi," répond-il. "Le café est un problème pour toi?"
"C'est un problème si je ne sais pas ce qu'il y a derrière."
"Il n'y a rien derrière le café, Dean. C'est juste un café."
"C'est ça," exaspéré. "Je suis invivable, et toi… tu es trop gentil. Trop patient, et, oui, c'est un problème. Tu n'es plus toi, et c'est étrange. Je veux savoir pourquoi."
"Je suis patient de nature," objecte Castiel, les bras croisés. "Il faut beaucoup de patience pour te supporter."
"Très, très drôle," bourré de sarcasme.
"Je ne comprends pas ce que tu veux me faire dire."
"C'est ça," encore une fois. "Moi, je ne comprends pas ce que tu-"
"D'accord," en le coupant. "J'ai parlé avec Sam, et je… je voulais juste-"
Dean hausse un sourcil, les dents serrées. "Ok," avec un rire trop froid. "Ok, j'ai compris."
"Je-"
"Ne me fais pas ces yeux-là," en sentant la colère monter en flèche. "Ne me regarde pas comme ça, et ne dis même rien du tout. Je t'ai dit de ne pas en parler avec moi."
"Comment est-ce que je te regarde?" demande Castiel, toujours aussi calme.
"Tu as… c'est de la pitié," en contournant le bureau dans l'intention de sortir.
Une fois à sa hauteur, Castiel agrippe son poignet pour l'arrêter. "Attends… Dean, s'il te plaît," tout doucement. "Attends. Je n'ai pas pitié de toi, ce n'est pas ça. Je n'ai pas-"
"Lâche-moi," en secouant le bras.
"Non," en resserrant sa prise. "Je voudrais qu'on-"
"Mais tu ne vas jamais comprendre?" presque en criant. "Je ne veux pas en parler, surtout pas avec toi. Je ne sais pas combien de fois je vais devoir te répéter que je ne veux pas de toi, pas de ton aide, pas de ta patience. Je ne veux pas que tu me supportes, d'accord? Je veux que tu me lâches et que tu ailles te faire voir."
"Je ne vais pas faire ça," en secouant la tête. "S'il te-"
Dean gronde et se dégage brutalement. "Je voudrais tellement ne jamais être allé à la fac, ne jamais t'avoir rencontré et ne jamais, jamais t'avoir laissé me toucher."
"C'est vraiment ce que tu penses?"
"Oui, c'est ce que je pense," en se retournant.
Il sort, puis ne fait que quelques pas avant d'entendre Castiel se lever pour le suivre. "Ne me tourne pas le dos quand on est en pleine conversation."
"On a pas de conversation," en agitant la main.
"Dean," siffle Castiel.
"Bah alors… où est passé ta patience?" en s'arrêtant, sans pour autant lui faire face.
Castiel pose une main sur son épaule, et Dean se retourne brusquement, hors de lui. "Ne fais pas ça," en reculant. "Arrête de croire que tu peux avoir de l'influence sur moi, arrête de croire que le temps va faire que je vais tolérer le fait que tu sois là, et-"
"Je me fiche pas mal de savoir si tu tolères le fait que je sois là ou non," coupe Castiel, sans hausser le ton. "Je suis là, et il va falloir que tu fasses avec."
"Non."
"Non?" au moment où Sam sort de son bureau, attiré par les éclats de voix.
"Oui, t'as entendu," réplique Dean. "Et alors ça… j'aurais préféré que tu fouilles dans des dossiers, des bases de données, peu importe, au lieu de parler à Sam. Et surtout, surtout, j'aurais préféré que tu la fermes, parce que ça ne te regarde pas. Mon père est en taule, et puis alors? Ce qu'il a fait… ça ne te regarde pas, et si t'es désolé ou si t'es triste, qu'est-ce que tu veux que ça me fasse? C'est quand même incroyable, ça, pourquoi tu crois que tu as besoin de savoir, ou que moi, j'ai besoin d'en parler? Je m'en sors très bien, tu vois? C'est-"
"Très bien, c'est évident," un peu plus sèchement.
"Dean?" intervient Sam. "Ce n'est pas… grave. C'est moi qui lui en ai parlé, et-"
"Sammy, ne te mêle pas de ça," sans lâcher Castiel du regard. "Le problème n'est pas toi."
Castiel lève les yeux au ciel, cette fois vraiment agacé. "Tu t'en veux, hein?" en penchant la tête. "Tu veux que je m'en aille parce que tu ne supportes pas ce que toi, tu as fait. C'est ça, Dean?"
"Je… je-" soudain moins assuré.
"Et si je te disais que je ne t'en veux plus, que je te pardonne et que tout est ok? C'est ce que tu veux? Tu veux l'absolution, très bien… voilà. Tu te sens mieux?"
Le cœur en mille morceaux, Dean garde le silence. Il ouvre la bouche pour respirer, sans vraiment y arriver, puis se mord la lèvre en priant pour que tout ce qu'il ressent ne puisse pas se lire dans ses yeux. Son regard passe brièvement sur Sam, et Dean sait que son frère comprend qu'il y a eu plus, même s'il ne dit rien.
"Non, je ne veux pas… pas l'absolution, Castiel, je veux t'oublier."
Il fait volte-face sans attendre une réponse, croise Charlie mais ne la regarde même pas, puis enfonce le bouton d'appel de l'ascenseur.
"Où est-ce que tu vas?" demande Castiel, pas assez loin dans son dos.
"Je vais prendre l'air," en montant dans la cabine.
Castiel le suit sans se poser de questions, er Dean pivote vers lui. "Sors de là," fait-il. "Cas… non, mais je ne plaisante pas, sors de l'ascenseur."
"Non," en pressant le bouton du rez-de-chaussée.
Les portes se referment, et l'ascenseur commence à descendre avant que Dean puisse en sortir. "Tu te fous vraiment de moi, non mais-" coupé par une violente secousse. "Oh, putain qu'est-ce qu-"
Il perd l'équilibre et se rattrape à la paroi, puis l'ascenseur remue encore un peu avant de s'immobiliser complètement. Tout s'éteint, une seconde, et il y a un bourdonnement sourd, celui qui indique que le générateur de secours prend le relais. Le néon au-dessus des portes s'allume, baignant tout l'intérieur de la cabine d'une faible lumière rouge.
Dean se tait, fronce les sourcils, mais n'entend rien d'autre que Castiel qui respire près de lui. "Dean?" appelle celui-ci.
"Putain de merde," en donnant un coup contre la paroi. "Non mais c'est une blague, c'est… et merde."
"On est coincés entre deux étages."
"Oui, merci," acerbe. "J'avais remarqué, et putain… putain mais-"
"Tu veux bien arrêter de jurer comme ça?" l'interrompt Castiel. "L'électricité va revenir. Attends un peu."
Dean serre les dents pour ne pas s'énerver, se tait et patiente une seconde. "Ça ne va pas revenir," dit-il. "Si le générateur de secours… non mais franchement, parmi toutes les personnes avec lesquelles je pourrais être coincé dans un ascenseur, il faut que ce soit toi. C'est une punition divine, oui… je ne vois pas ce que ça pourrait être d'autre."
"Tu n'exagèrerais pas un peu?" en roulant des yeux, même si Dean ne le voit qu'à peine.
"Je n'exagère pas, je minimise," en appuyant sur le bouton d'urgence.
Il y a deux tonalités, puis la voix de Charlie :
"Dean?"
"Ouais," marmonne celui-ci. "Qu'est-ce qui se passe?"
"Il y a une coupure d'électricité dans tout le bâtiment," explique Charlie. "Le générateur de secours ne suffit pas à faire fonctionner l'ascenseur. Tout va bien?"
"Non, Charlie, non, tout ne va pas bien," contrarié. "Rien ne va. Ça va pas du tout. Trouve une solution, n'importe quoi, mais ouvre les portes."
"Je trouve très flatteur le fait que tu me penses capable de simplifier les choses à ce point, mais ce n'est pas possible, Dean, je ne peux rien faire pour l'instant."
"Comment ça, pour l'instant?"
"Le gars de la maintenance dit qu'il faudra au moins une heure pour rétablir le courant, et-"
Dean s'étouffe. "Tu plaisantes?" s'énerve-t-il. "Une heure? Quel genre d'abruti de la maintenance a besoin d'une heure pour rétablir le courant? Je ne vais pas rester une heure dans cet ascenseur, alors débrouille-toi pour me… pour nous faire sortir. Ils font bien ça, dans les films. Ils écartent les portes, et-"
"L'ascenseur n'est pas assez près du sol, et c'est trop dangereux," le ton catégorique. "Vous n'avez qu'à en profiter pour parler, tous les deux."
"Tu l'as fait exprès?"
"Bien sûr, j'ai bousillé toute l'installation électrique simplement pour que tu puisses régler tes problèmes," ironise Charlie. "Il y a des limites à ce que je suis prête à faire pour toi."
"Charlie, s'il te plaît," presque suppliant.
"J'appellerai dans une demi-heure pour vérifier que vous êtes toujours en vie," comme pour conclure. "Ne vous entretuez pas."
"Non, Charlie," alors qu'elle raccroche. "Ne-"
Il se redresse en grognant d'agacement, puis passe sa main contre les portes, cherchant une issue qu'il est certain de ne pas trouver.
"Tu sais," fait Castiel. "Tu n'arriveras pas à-"
"Arrête de me déconcentrer."
Castiel soupire, avant de se laisser glisser jusqu'au sol pour s'asseoir. Il l'observe s'agiter, le regard partout autour de lui et le rythme de ses inspirations de plus en plus saccadé.
"Dean," quand celui-ci commence à paniquer.
"Je n'aime pas… je déteste les petits espaces," en cherchant son souffle.
"Je sais," répond Castiel. "Tu ne voudrais pas t'asseoir un peu? Tu remues dans tous les sens, et ça te donne l'impression de ne pas pouvoir respirer."
"Ce n'est pas qu'une impression," en griffant distraitement son avant-bras. "Je veux sortir, je veux-"
"Arrête de faire ça, Dean, arrête et viens là."
"Venir où?"
"Viens t'asseoir."
"Non, je ne-"
"Dean," plus ferme. "Viens t'asseoir."
Dean hésite, adossé contre la paroi d'en face, ouvre les yeux pour le regarder, puis traverse la distance qui les sépare et s'assoit à côté de Castiel. Il laisse un peu plus d'une vingtaine de centimètres entre eux.
"Voilà," reprend Castiel. "Maintenant, ferme les yeux."
"Quoi?" alors que son cœur bat à tout rompre dans sa poitrine et résonne en écho jusque dans sa tête.
"Ferme les yeux," encore une fois. "Et arrête de retenir ton souffle."
Presqu'à contre-cœur, Dean obtempère, les jambes étalées devant lui. Il reste immobile, et Castiel, lui, replie une des siennes sous sa cuisse pour être suffisamment proche. "C'est moi, d'accord?" très doux. "Tu vas sentir ma main… ici," en posant le bout de ses doigts contre son cou, là où il peut sentir son pouls. "Ton cœur bat vraiment très vite."
"Je sais," les mains tremblantes.
"De quoi est-ce que tu as peur?"
En caressant sa peau, et Dean sursaute. "Tu essaies de me distraire?"
"Évidemment," sans cesser le mouvement. "Est-ce que ça fonctionne?"
"Plutôt pas mal," en respirant plus doucement. "Tu sais… tu sais à quoi ça me fait penser?"
"Oui," rit Castiel. "La fois où on s'est retrouvés coincés dans le placard à balais de la résidence universitaire. Toute une nuit, parce qu'il fallait une carte magnétique pour ouvrir. C'était… distrayant. C'est à ça que tu penses?"
"Oui," avec un léger rire. "C'est à ça que je pense, et… bon, j'avoue, je paniquais, mais pas au point que tu aies besoin de me distraire de la manière dont tu l'as fait."
Pensivement, Castiel passe sa langue sur sa lèvre inférieure. "Je sais," après une seconde.
"Tu m'as laissé profiter de toi, alors?" en rouvrant les yeux.
"Si on veut," avec sa main toujours sur lui. "Je t'ai laissé faire beaucoup de choses, Dean."
Celui-ci avale difficilement sa salive, sans bouger, sans répondre et sans non plus vraiment respirer. Il finit par attraper délicatement son poignet pour l'écarter. "Merci," dit-il. "Ça va mieux."
"Mmh," en se réadossant à la paroi de l'ascenseur.
"Qu'est-ce que… qu'est-ce que Sam t'a dit?"
"Et si tu m'en parlais, toi?" propose Castiel, en lui jetant un regard en biais.
Dean a de nouveau les yeux fermés, la tête en arrière. Il hausse les épaules. "Si Sam t'a déjà expliqué, je n'ai pas besoin de le faire."
"D'accord," sans quitter son profil des yeux. "Alors… ton père est venu te chercher à la fac. Comme tu l'avais dit. Il t'a ramené ici."
"Oui," pour confirmer. "Il a… bloqué tous mes comptes, et il m'a ramené ici. Je suis rentré à la maison, et tu sais… je n'ai pas eu le choix, mais je mentirais si je disais que j'ai été obligé de couper les ponts avec toi. Je n'étais pas obligé de changer de numéro de téléphone et de te rayer de ma vie, mais c'est… je ne sais pas, Cas."
Silencieux, celui-ci se contente d'écouter, et Dean garde les yeux fermés. "Ma mère allait très mal, physiquement et dans tous les sens du terme. Elle avait perdu beaucoup de poids et il y avait des complications, des… des hallucinations, et toutes ces choses liées à Alzheimer au stade avancé," poursuit-il. "Elle était malade. Et j'ai eu envie de partir dix mille fois, mais je suis resté parce que je n'avais pas le courage de laisser Sam et mon père affronter ça sans moi, je ne voulais pas qu'ils aient à vivre ça seuls. Je suis resté et j'ai aidé mon père pendant… six mois, je crois, il travaillait et je restais avec lui, il m'a… appris des tas de trucs, si on peut dire… enfin, je suppose que c'était ce qu'il imaginait être en train de faire, et puis… et-"
"Et l'état de ta mère s'est encore dégradé," complète Castiel. "C'est ce que Sam a dit."
"Oui," hochant simplement la tête. "Une infection pulmonaire, ou un truc comme ça, c'était… les médecins ont dit que c'était parce qu'elle ne s'alimentait plus correctement et qu'elle était trop faible pour que son corps puisse se défendre. Ils ont décidé de l'hospitaliser. Mon père restait avec elle tout le temps, il ne travaillait plus, et tout ce qu'il faisait, c'était rester là, à la regarder. Je ne l'ai jamais vu pleurer, mais je sais qu'il a souffert plus que ce que je pourrais décrire, et puis il y a eu ce moment où il a juste… il n'a plus supporté."
Castiel se tait pour lui laisser le temps de trouver les mots qu'il faut pour le dire, et Dean ne sent même pas les larmes qui roulent sur ses joues. Il reprend, la voix étonnamment claire :
"Mon père n'a pas supporté, et il a volé de la morphine, assez pour lui injecter une dose mortelle. Il a… il l'a tuée. Et ensuite, il a appelé la police, s'est laissé faire quand ils l'ont arrêté, et il a plaidé coupable," en rouvrant les yeux. "Et je sais… Amy n'arrête pas de me le dire, de répéter que même s'il va bientôt sortir, je ne suis pas obligé de le voir ou de lui parler, mais je-"
"Mais c'est ce que tu fais," sans aucune trace de reproche dans la voix. "Tu vas le voir et tu lui parles, et personne ne le sait."
"Presque personne. Bobby, son ancien équipier, est au courant, et…toi. Toi, tu sais."
"Je sais," répète Castiel. "Est-ce que… tu y vas souvent?"
"Deux fois par mois, ou un peu plus si j'ai besoin de quelque chose, d'un conseil ou juste de lui parler," en ramenant un genou contre son torse. "Je ne veux pas le dire à Sam parce qu'il ne comprendra pas. Il ne le considère même plus comme un père, et il ne pourra jamais lui pardonner."
"Et toi, tu peux?"
"Je ne sais pas. J'essaie… parfois, j'arrive à comprendre pourquoi mon père a fait ce qu'il a fait," le ton plus bas, comme s'il ne voulait pas que les mots comptent. "Je sais pourquoi il l'a fait. Il aimait ma mère plus que tout, c'était… elle était tout pour lui, et il a passé des années à la regarder mourir. Il l'a regardée disparaître. Je ne sais pas si je pourrais lui pardonner, mais c'est toujours mon père, et j'ai… je suis plus proche de lui, plus que Sam ne l'a jamais été. C'est mon père."
"Même s'il se prend pour le général des armées?"
"Tu te souviens de ça?" les sourcils froncés. "Oh, bien sûr que tu te souviens de ça… on en a beaucoup parlé, et tu n'oublies jamais rien. Et ma mère est morte, et je n'ai… mon père n'a pas été là, puisqu'il… en fait, il a été condamné à dix ans, il y avait des circonstances atténuantes, ma mère était mourante, et puis des réductions de peine pour bonne conduite. Il sort dans un mois et demi. Tu avais tort, parce que tu disais que j'aurai mon père, et Sam, mais ça n'a pas été vraiment le cas. On s'est un peu éloignés, j'étais… non, vraiment, j'étais une épave. Je le repoussais, je l'ai repoussé pendant des mois, et puis il a fini par me forcer à suivre une thérapie."
"Et tu as rencontré Amélia," ajoute Castiel.
"Elle m'a beaucoup, beaucoup aidé," en tournant un peu la tête vers lui. "Elle a été ma psychiatre pendant presque deux ans, et puis… je suppose que tu imagines la suite. On s'est mariés il y a trois ans, je sais… que ça peut paraître étrange, mais on a pas vraiment eu une relation médecin patient banale, c'était… on était amis, si on peut dire. Je ne suis pas un patient facile, mais Amy était plus proche de moi qu'un psy est censé l'être, et elle est entrée dans ma vie au moment où j'avais désespérément besoin de quelqu'un. Et je l'aime, tu sais, je l'aime vraiment, c'est ma femme, mais après la mort de ma mère, après mon père… je ne t'avais pas, toi."
Dean regrette ses mots juste une seconde après les avoir prononcés. Il regrette ce qu'il n'a jamais vraiment dit à voix si haute. Il regrette ce qu'il ne dit pas réellement.
"Tu ne m'avais pas parce que c'est ce que tu as choisi, Dean."
"Je sais," dans un murmure. "Je sais, Cas, mais je n'ai pas… je n'étais pas-"
"Tu aurais pu… mais pourquoi tu ne m'as même pas dit que tu partais?" en le coupant. "Tu as disparu comme si rien ne te retenait, tu as… putain, tu as même changé de numéro de téléphone. Pourquoi?"
"Parce que j'avais… je ne sais pas, Cas."
"Si, tu sais. Tu sais, mais tu ne veux pas en parler, tu ne veux pas m'en parler à moi."
"Pourquoi est-ce qu'on devrait rendre ça compliqué?" demande Dean. "On est pas obligés de rendre ça compliqué."
"C'est toi qui rends tout compliqué," en secouant la tête. "Tu refuses de me parler, de travailler avec moi, c'est à peine si tu supportes de passer une heure dans la même pièce que moi. Tu te bats contre moi en permanence, tu fais tout ce que tu peux pour rendre tout vraiment très compliqué."
"Je suis désolé."
Abasourdi, Castiel fronce les sourcils. "Tu es… quoi?" demande-t-il.
"Je t'en prie, ne me force pas à le dire deux fois," en détournant les yeux.
"Excuse-moi," avec un sourire. "Mais vraiment, je ne suis pas sûr d'avoir déjà entendu ces mots-là sortir de ta bouche. Je voulais que tu le répètes pour être sûr d'avoir bien entendu."
"N'importe quoi," en lui donnant un petit coup de coude. "Je dis souvent que je suis désolé."
"Mmh," peu convaincu. "Pas souvent. Tu dis que tu es désolé quand tu n'es pas désolé du tout, quand tu es obligé de le dire mais que tu ne le penses pas. Tu dis que tu es désolé sur ce ton, tu sais… tu dis que tu es désolé sur le même ton que pour demander du sel."
"Mais là, je le pensais."
"Je sais," répond calmement Castiel. "C'est pour ça que je suis surpris."
"Ouais, ouais," en marmonnant plus qu'il ne parle. "On pourrait… ok, peut-être qu'on pourrait essayer d'être amis. Essayer."
"Tu veux être ami avec moi?"
"Je suppose que ce serait plus facile pour nous, et puis… on se connaît déjà, toi et moi," presque nonchalant. "Tu me connais. Pas besoin de faire semblant d'être sympa et agréable, puisque tu sais déjà que je suis un imbécile. Tu me connais vraiment bien, tu m'as même déjà vu nu."
"Je rêve," en levant les yeux au ciel.
"Quoi?" en se décollant de la paroi pour pivoter sur lui-même et s'asseoir en tailleur face à lui. "Tu ne veux pas être ami avec moi?"
La faible lumière rougeâtre du néon n'éclaire pas suffisamment le visage de Castiel pour que Dean puisse voir dans ses yeux toute la souffrance qu'il lui inflige en une seule question. Une question qui ravive la douleur du cœur brisé et rouvre les blessures jamais vraiment cicatrisées.
"Cas?"
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"Cas?"
"Je ne peux plus… je ne peux plus faire ça," en se détournant. "Je n'y arrive plus."
La pluie tombe à verse, mais Castiel sort quand même de la voiture. Dean le regarde partir, et son cœur explose dans sa poitrine, explose de cette façon qui concentre la douleur avant de la laisser se propager partout. Il ouvre la portière à son tour pour s'élancer sous la pluie. "Cas, non," assez fort pour qu'il puisse l'entendre. "CAS."
Celui-ci s'arrête, ferme les yeux et se retourne. Même si ce n'est pas ce qu'il devrait faire. Même si c'est à chaque fois la même chose.
"C'est terminé, Dean, c'est… terminé."
"C'est terminé?" quand il arrive à sa hauteur. "C'est ce que tu veux? Tu veux que ça se termine? Et tu crois… est-ce que tu crois que ça pourra l'être un jour?"
"Tu te rends compte de ce qu'on est en train de vivre?" dans un souffle.
La pluie tombe, tombe, n'arrête jamais de tomber, et Dean attrape sa main, s'y accroche et il supplie. "Ça me détruit d'être loin de toi."
"Alors pourquoi…?"
"Tu sais qui je suis, Cas," répondant à la question suspendue. "Tu savais qui j'étais en posant les mains sur moi. Tu savais. Et je ne t'ai jamais menti, je n'ai jamais prétendu être quelqu'un d'autre."
Castiel secoue la tête, sa main et sa peau qui brûle contre la sienne. "J'ai besoin… Dean, j'ai besoin de plus," dit-il.
"Je ne peux pas te donner plus," en secouant la tête. "Je ne peux pas, je suis-"
"Alors tu peux… tu peux te donner à tout le monde, mais pas à moi?"
"C'est à toi… c'est toi, mais je… je ne peux pas te donner plus," répète Dean, en caressant doucement son visage. "Je ne peux pas."
L'eau ruisselle sur sa joue et sous les doigts de Dean, et ils font semblant de ne pas voir les larmes en même temps que la pluie. Castiel prend une inspiration, incapable de bouger, incapable de se retourner et de s'en aller, parce que les yeux de Dean brillent autant que les siens.
"Cas," en serrant sa main plus fort. "S'il te plaît. Reste. Tu ne peux pas… ne m'abandonne pas. J'ai besoin de toi."
J'ai besoin de toi, jamais je t'aime.
Jamais en entier, jamais seulement Castiel, jamais plus.
"J'ai besoin de toi," encore une fois, en se rapprochant.
Il pose ses lèvres sur le coin des siennes, si délicatement qu'il ne fait que les frôler. "J'ai besoin de toi," en prenant son visage entre ses mains.
"Dean," le ton comme un peu creux.
"Embrasse-moi."
Castiel ferme les yeux, et puis il ne sait pas vraiment s'il embrasse Dean ou bien s'il le laisse l'embrasser.
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"Cas?"
"Oui?" en secouant la tête pour reprendre ses esprits.
"Est-ce qu'on est amis?"
Castiel respire pour calmer les battements de son cœur vraiment trop abîmé. Il acquiesce. "Oui," répond-il. "On est amis."
"D'accord," en se redressant.
Il se lève, puis rappuie sur le bouton d'urgence. "Ok, Charlie," quand elle décroche. "Ça fait presque une demi-heure. Où est-ce qu'il en est, ton incompétent de la maintenance?"
"En train d'attendre que je lui dise de rétablir le courant."
"Quoi?" en échangeant un regard avec Castiel, qui hausse les épaules.
"Bah… j'ai peut-être un peu menti," fait Charlie. "Une heure, non… personne n'a besoin d'autant de temps."
"Mais tu as dit que tu n'avais pas fait exprès de-"
"Je n'ai pas fait sauter le courant, mais j'ai trouvé que c'était vraiment, vraiment une occasion en or," un petit sourire dans la voix. "A quoi ça sert d'être le grand chef si je ne peux pas en profiter, parfois?"
"Tu plaisantes," un ton plus haut. "Mais qu'est-ce qui ne va pas chez toi, hein?"
"Ne commence pas à gueuler."
"Fais marcher l'ascenseur, maintenant."
"Vous avez discuté? Et aucun d'entre vous n'est mort?"
Dean roule des yeux en grognant :
"On a discuté, et aucun d'entre nous n'est mort."
"Super," rit Charlie. "Dans ce cas, on se voit dans trente secondes."
Elle raccroche, et Dean soupire. Castiel a un petit sourire. "Charlie est vraiment ton amie," fait-il remarquer.
"Oui, c'est vrai," en même temps que les lumières se rallument.
Il y a un autre bourdonnement, puis l'ascenseur se remet en mouvement, et les portes s'ouvrent au moment où Dean tend une de ses mains à Castiel pour l'aider à se relever. Celui-ci la prend sans hésiter.
"Vous allez bien?" demande Sam, dans le couloir.
Dean sort de l'ascenseur en soufflant de contentement. "Je vais prendre les escaliers plus souvent," dit-il. "Vraiment… plus jamais cet ascenseur de malheur, Sammy, j'ai failli mourir d'angoisse et d'asphyxie."
"Et…?"
"Mais oui, on va bien," en agitant la main.
"On va bien," confirme Castiel.
Sam les regarde tour-à-tour, ouvre la bouche pour dire quelque chose, mais Dean détourne les yeux vers Charlie quand celle-ci sort de son bureau.
"Oh, toi, je vais te-" commence Dean.
"Ne sois pas si menaçant," en le coupant, sourire aux lèvres. "J'ai fait ça parce que je t'aime."
"Moi, je ne t'aime pas," en faisant la moue.
Charlie s'avance, et pose l'index sur sa joue. "Je suis sûre que si," pour le taquiner. "Je sais que tu détestes être enfermé, et je n'aurais jamais fait ça si tu avais été tout seul dans l'ascenseur sans personne pour t'aider. Je n'aurais pas eu besoin de le faire, d'ailleurs."
"Arrête de me tripoter," en repoussant sa main.
"Mmh," avant de se tourner vers Castiel. "Et toi? Tu n'as pas peur des ascenseurs?"
"Non," avec un petit sourire.
"Tu ne le savais pas?" reprend Dean, indigné. "Tu nous as enfermés tous les deux, et si Cas avait fait une crise d'angoisse? On ne peut pas se calmer l'un l'autre en même temps, non mais… Charlie."
"Tu n'exagère pas un peu?" intervient Sam.
"Il exagère carrément," sourit Castiel.
"Je vous déteste tous," en grimaçant. "Et puis c'est bien, tout ça, mais on a du travail, Cas et moi. Pas de temps à perdre avec vos conneries."
Il y a un petit silence plein de non-dits, Charlie sourit, Sam aussi mais un peu moins, et Dean cherche le regard de Castiel, qui acquiesce. "On a du travail," en lui emboîtant le pas.
