Au Bon Vieux Temps…
Quand Harry se réveilla, ce matin-là, les courbatures de la veille lui faisaient encore mal. Il se rendit compte qu'il était tard car une lumière forte et claire passait entre les persiennes des volets.
Unelumièredemidi, pensa-t-il.
Il se lava et s'habilla en toute hâte puis descendit l'escalier, les yeux encore gonflés de sommeil. Il était fatigué. Fatigué, mais plus mentalement que physiquement.
Il descendait les escaliers… Et Il l'attendait, en bas, comme s'il avait pu deviner qu'il viendrait à cet instant. Harry se figea et ses jambes flageolèrent, tandis que les évènements de la veille revenaient dans son esprit.
- Potter !
Harry le vit tout de suite : l'homme avait conservé sa façon d'être de la veille, quand il avait brusquement ressorti de l'armoire le masque usagé d'une impitoyable méchanceté qu'il avait porté des années. Il avait les traits rudes, les yeux impénétrables dans leur éternelle profondeur (chose qui ne changerait jamais) et, même dans son attitude, sa façon de se tenir, tout laissait voir son retour à son état habituel. Avec un infime changement : sa main droite, dont le majeur pinçait sur sa paume la manche de sa cape. Harry ne l'aurait pas remarqué s'il n'avait pas assisté au carnage de la veille, mais ses yeux s'étaient automatiquement orientés vers son bras et étaient descendus jusqu'à cette crispation d'une main dont le rôle, maintenant, était de protéger lestroismots de tout regard extérieur. D'empêcher qu'un lever de cape trop volage dévoile le « secret » qu'il s'était fait la veille.
- Vous êtes enfin prêt ?
- Oui, monsieur, fit Harry en regardant Snape d'un air gêné, en évitant de croiser son regard.
Harry sentit que Snape le dardait de ses yeux perçants.
- Mais enfin, Potter, que vous arrive-t-il ?
« Il m'arrive que… Vous, monsieur ! Juste vous et votre bras ! »
- Rien, monsieur, mentit Harry. Juste… rien.
Snape parut enregistrer la remarque.
- Vous vous êtes levé à onze heures passées, Potter, continua-t-il en fronçant les commissures de sa bouche.
- Je le sais bien, répliqua Harry avec irritation.
- Nous repartons aujourd'hui, Potter. Préparez vos valises. Ce nouveau voyage pourrait bien se révéler très long. Et je ne suis pas sûr que ce soit l'endroit où nous trouverons la Baguette.
- Et en quelle destination allons-nous, si je puis me permettre ? continua un Harry qui recommençait à éprouver cette haine inébranlable pour Snape, malgré son revirement récent. Après l'Australie, nous irons au Groenland ? En Alaska ? Ou en Equateur ?
Snape se durcit.
- Si nous n'avions pas été en Australie, nous n'aurions pas su où aller ensuite !
- Si ça se trouve, Cromwell vous a donné l'adresse d'un bordel ! cria Harry en regrettant ses mots aussitôt après les avoir dits.
- Taisez-vous Potter !
- Agence de voyages gratuite ! J'ai de la chance, moi !
- Rien n'est gratuit car je risque à tout de moment de laisser ma vie dans vos stupides randonnées !
Harry ne répondit pas et baissa la tête, honteux. Honteux, même si pour rien au monde il n'aurait voulu l'avouer. « J'aitué… »
Il releva la tête vers Snape qui le regardait de son air dégoûté. Son ancien professeur tordit sa bouche comme pour chercher un mot qui ne venait pas, puis il lui cracha finalement un « Vousêtesstupide » au visage avant de s'éloigner à grandes enjambées.
C'estreparti, pensa Harry.
Quoiqu'il y était pour beaucoup.
Il remonta quatre à quatre les escaliers et, une fois dans sa chambre, rassembla le peu d'affaires qu'il avait sorties pour les remettre dans ses valises, tout en maudissant intérieurement Snape. Tout ce qu'il avait pensé de bien sur l'homme pendant ces quelques derniers jours s'était évanoui : il ne pensait même plus à la soirée de la veille. Non, il avait retrouvé l'homme qui le haïssait et qu'il haïssait : cela avait suffi pour effacer le reste.
Il boucla ses valises et les porta avec difficulté jusqu'en bas. Il regardait la maison comme s'il n'allait plus jamais la revoir : mais au lieu de l'émerveillement qu'elle lui avait suscité les deux premiers jours, elle lui apparaissait maintenant comme la monstrueuse demeure du Maître des Potions, grande et implacable. Il songeait maintenant en s'étonnant de lui-même qu'il n'avait pas songé à la visiter. Snape s'y serait sans doute opposé et aurait fini par le découvrir ; mais maintenant, il le regrettait. Il n'avait même pas trouvé le temps de faire un tour dans l'immense jardin derrière la porte vitrée, qui semblait s'étendre à perte de vue jusqu'aux collines d'un bleu presque mauve qui dessinaient l'horizon. Non, il n'avait pas fait tout cela… Et il ne le ferait sans doute jamais.
- HarryPotterestprêt ? cria une petite voix aiguë.
Harry se retourna, reconnaissant la voix.
- Ah, bonjour, Yag, fit-il en feignant un sourire. Oui, je suis prêt, comme tu peux le voir.
Il désigna les valises.
« Ilfauttoutexpliqueràcetelfe », pensait-il.
- Maiscen'estpasassez !continua l'elfe. Ilvousfautàmanger !Descouvertures !MonsieurSnapem'aditquevouspartiez !Desvêtementschauds !Des…
- Ça ira très bien, Yag, dit précipitamment Harry en sentant une bouffée d'énervement lui monter à la tête.
L'elfe fit une moue déconfite.
- Mais YagestlàpourservirHarryPotter !
- Je sais, fit Harry en se sentant pris au piège. Et c'est très gentil. Mais tu peux aller te reposer, monsieur Snape m'a dit qu'il avait tout préparé.
Une voix l'interrompit.
- N'embête pas notre invité.
- Mais il ne m'embête pas, mentit Harry en tournant la tête vers Snape, qui venait d'apparaître en vêtements moldus. Mais le style n'avait pas beaucoup changé.
- J'ai tout préparé.
- Si maître le dit…
La créature s'envola dans un « pop ! »sonore et Harry se retrouva seul avec Snape.
- Vous êtes prêt, Potter ? demanda ce dernier d'une voix toujours aussi froide.
- Je suis prêt.
Les regards s'affrontèrent, se défiant du regard, à celui qui succomberait le premier aux éclairs de l'autre. Du déjà-vu.
« J'aidéjàpratiquécesport, pensait Harry. Jeleconnaispar cœur.Etjeleconnaisassezpoursavoirqu'ilnoustue. »
- Nous mangerons en route.
Harry n'émit pas d'objections, sachant ce que ses audaces lui revaudraient.
- Puis-je au moins savoir où vous vous apprêtez à m'emmener d'un si bon train ? risqua-t-il.
- Je vais tout vous expliquer, Potter. Nous allons en Ecosse. Etrenner vos nouvelles chaussures.
Et, sans attendre, il réduisit les trois valises (la sienne s'y était rajoutée) avant de les fourrer dans sa poche.
- C'est un sortilège inventé par Albus, dit-il avec un soupçon d'amertume devant le regard intéressé d'Harry. Je ne vous l'apprendrai pas.
Et, sans attendre, il l'attrapa violemment par le bras et l'entraîna à sa suite dehors.
La main de Snape (la droite : celle dont le bras était…), d'une poigne étonnamment puissante, glissa peu à peu, alors qu'ils traversaient l'allée bordée de fleurs qui menait au portail. Harry se sentait attiré à ce bras. Rien n'était comme avant. Elle finit par rencontrer celle d'Harry…
Elles ne s'étaient jamais touchées auparavant. La main de Snape était grande, forte, mais la peau était douce, lisse. Harry s'en étonna : il avait imaginé qu'elle serait rugueuse. Il ne la lâcha pas jusqu'à ce qu'ils dépassent le portail, puis Snape l'arracha à la sienne et lui dit qu'ils transplaneraient un peu en dehors de la ville. Harry se demanda si « en dehors de la ville » voulait dire « aussi loin que quand nous sommes arrivés », mais il n'en fut rien. Snape l'emmena dans un petit bosquet d'arbres qui bordait la route, tout de suite à la sortie du village, puis s'assit sur une pierre et l'invita à en faire autant.
- Là où nous allons, Potter, commença-t-il d'une voix calme, c'est une ville moldue. C'est pourquoi je ne prendrai pas de potion pour changer d'apparence.
- Pourquoi ? demanda Harry. Ce serait une sécurité en plus.
- Elles sont assez douloureuses, dit Snape. Ce n'est pas du simple Polynectar. Non, ce sont des potions dangereuses qui permettent de prendre l'apparence que l'on désire, mais qui peuvent avoir certains… inconvénients. J'évite d'en prendre… quand je peux.
Harry resta dubitatif.
- Vous ne me dicterez pas ce que je dois faire. Et vous mettrez du maquillage sur cette stupide cicatrice. Là-bas, Potter, vous ne serez ni l'Elu, ni le Survivant… Vous serez un gamin comme les autres.
- Je ne demande pas mieux, dit Harry en sachant pertinemment que Snape était toujours persuadé du contraire.
Le regard qu'il attendait se posa sur lui, puis Snape, après l'avoir observé, reprit la parole.
- Nous changerons aussi d'identité, reprit-il. Nous serons un père et son fils.
- Un père et son fils ? s'étrangla Harry.
- Effectivement.
- Mais c'est impossible !
- Et pourquoi donc ?
Harry regarda Snape et se désigna d'un air perdu.
- Mais nous n'avons rien en commun !
Snape le regarda.
- Nous avons tous les deux des cheveux noirs.
Harry ricana d'un ton aigre.
- Pas de la même nature, je m'excuse, professeur.
- Et ça aussi ça va changer. Professeur. Vous ne m'appellerez plus « professeur ».
- Et je vous appellerai comment ?
- Comme vous voulez… Vous m'appellerez… Alan.
- Alan ?... Et moi ?
- Vous ? Eh bien… vous resterez Harry.
- Et notre nom de famille ?
- … J'opterais volontiers pour… Prince. A moins que cela ne vous dérange.
Le nom de sa mère…
- Pas du tout, fit Harry après avoir réfléchi. Harry Prince… Alan Prince… Ça sonne bien.
Snape fit un mouvement de tête affirmatif.
- Et nous nous tutoierons.
Harry releva la tête et planta ses yeux dans ceux, soudain comme amusés, de son professeur –ou plutôt de son… père.
- Nous nous tutoierons ? fit-il, ahuri.
- Avez-vous déjà vu un père et un fils qui se vouvoient ? Cela existait, mais ces coutumes de bonne famille sont désormais dépassées.
- Je crains de ne pas y arriver.
- Dans ce cas, je crois que quelques menaces vous… te feront obéir au quart de tour.
Harry vit qu'il plaisantait.
- Et s'il devait nous arriver quelque chose, dit Snape d'un ton plus grave, ne vous inquiétez pas si tout d'un coup, vous ne me voyez plus. Je me serai transformé en Animagus.
- Vous… Animagus ?
- Oui. Non déclaré. Et à ce moment-là, vous fuirez et vous ouvrirez bien votre esprit.
- Je ne veux pas !
- Vous le ferez ! dit Snape, soudain en colère, en attrapant de sa poigne dure les mains de Harry. Je pourrai vous parler et vous dire où aller et où me retrouver !
Il les lâcha au moment où ils commençaient à élancer le Gryffondor.
- Et j'oublie, reprit-il. Pas de baguette magique. Pas de magie, d'aucune sorte.
- …Ça ne va pas marcher.
- Ça marchera, assura Snape en se relevant.
Leurs regards se croisèrent brièvement, chacun comme une interrogation pour l'autre, gênés aussi, puis la main de Snape, sans attendre, chercha celle de Harry et l'empoigna pour une seconde fois, avant qu'ils ne partent dans un tourbillon de lumière et de formes floues.
Snape avait transplané dans une ruelle sombre et vide, pavée de grosses pierres plates et luisantes d'humidité, mais quelques mètres plus loin, il voyait une ouverture sur une grande rue apparemment passante et marchande.
Snape lâcha la main de Harry et passa devant lui.
- J'ai oublié, fit-il n se retournant. Vous êtes ici car vous faites un stage de piano.
- Un stage de piano ?
Harry commençait à perdre tout espoir.
- Oui, oui, un stage de piano.
- Mais je ne sais absolument pas jouer de piano !
- On ne vous demandera pas d'en jouer. Vous êtes un des prochains virtuoses du siècle et vous êtes élève d'Alfred Brendel.
- …Alfred Brendel ?
- Votre culture m'éblouit, Potter. Oui, Alfred Brendel, un des plus grands pianistes du siècle.
- Bon… Je suppose que je n'ai pas le choix.
- Vous supposez bien.
Snape s'engagea dans l'allée et déboucha sur la rue.
C'était digne du chemin de Traverse avant la rentrée des classes : une marée de gens empressés, hurlant pour se faire entendre, tous couverts de bagages divers et de paquets plein les bras.
- Allons-y, Potter, murmura Snape.
Il sembla à Harry que s'il avait voulu se faire entendre de tout le monde, il n'aurait pas eu besoin de parler plus fort.
Harry le suivit dans la masse des gens mais souvent, il lui semblait qu'il l'avait perdu et il se retournait alors, affolé et désorienté, en le cherchant des yeux. Mais Snape était toujours là, ses yeux noirs et sa bouche pincée braqués sur lui, et il repartait à sa suite. Une fois, il lui sembla qu'il l'avait perdu pour de bon : comme s'il avait ressenti sa peur, une main rassurante effleura puis prit possession de sa main, et en tournant les yeux, Harry vit Snape. Il lui sourit sincèrement et avec reconnaissance mais si Snape l'avait vu, il n'avait pas répondu. Harry était gêné : le fait de tenir la main de Snape lui procurait une sensation étrange, lui coupant la respiration et lui nouant le ventre, et il ne se sentait pas bien. Ils marchèrent comme cela pendant ce qui sembla être une bonne demi-heure pour Harry (mais qui était sans doute beaucoup moins : peut-être cinq ou huit minutes tout au plus) dans l'avenue puis, à un endroit où la foule commençait à être moins dense, Snape bifurqua dans une rue perpendiculaire à la grande avenue.
- Nous allons dans un hôtel, Potter. Je vais vous montrer de quoi il retourne quant à notre mission. Demain matin, dès l'aube, nous partirons.
- Je vous suis.
- N'oubliez pas : Alan, Harry. Stage de piano. Alfred Brendel.
- Tu, compléta Harry dans un demi-sourire.
- Tu.
Ils continuèrent de marcher un moment, côte à côte, puis Harry sentit que les doigts de Snape le quittaient progressivement, l'effleurant toujours plus doucement, pour, à la fin, ne plus sentir qu'un doigt qui caressait la tranche de sa main pour le quitter. Lui, dont les doigts étaient toujours recourbés dans l'empreinte d'une poignée de mains. Harry ressentait cela comme au ralenti en réalité, ça s'était passé très vite, juste avant que Snape ne s'arrête devant une auberge pour en vérifier le nom et entraîner Harry à sa suite.
Harry jeta un coup d'œil avant de disparaître dans le sas : « Aubonvieuxtemps », était-il écrit sur la pancarte en bois qui se balançait au gré du vent. Pas très original.
Unepancarteenboisquigrouissait, pensa-t-il. Unepancarteenboisquigrouissecommel'enseignedel'armurerie,àAdamLake,quigrouissecommelabalançoiredechezmamère.
Il s'interdit de penser à ces âneries et referma la porte vitrée derrière lui.
Aubonvieuxtemps… C'était exactement ça. Un intérieur sobre mais ancien, tout fait de bois lourds et sombres, des fauteuils semblables à ceux qui étaient dans le salon de la maison de Snape. Petit, mais imposant. Mais pas accueillant… Quelque chose sonnait faux.
L'homme qui était à la réception était borgne. Il était petit, gros et abordait un sourire de requin. Ses petits yeux marron enfoncés dans leurs orbites accentuaient cette impression de méchanceté, et un menton démesurément long et pointu lui donnait un air de sorcière, de sorcière comme dans les livres moldus pour enfants.
- Des clients ? Accueillons-les comme il se doit, hein, Peter ? Tu vas leur donner la bonne chambre, hein, et tu vas leur donner de la bonne soupe, hein, et un bon lit… Des clients, Peter !
Harry sentit une nausée l'envahir. Apparemment, l'homme était fou, et il se parlait à lui-même. Il était peut-être même fou dangereux. Un tueur… C'est l'impression que Harry ressentit.
L'homme tourna la tête sur le côté pour mieux observer Harry et Snape de son œil unique, en contractant l'autre partie de visage, comme s'il avait voulu fermer son œil droit et laisser le gauche ouvert, tel les oiseaux le font, mais là c'était un oiseau maléfique, un oiseau qui, après vous avoir bien lorgné d'un air en coin, un petit sourire au bec, se jetait sur vous pour vous picorer le cuir chevelu et vous dévorer la cervelle. Il dévora de l'œil ses nouveaux visiteurs et rentra sa tête dans son cou, jusqu'à former un triple menton gras et ballotant.
- Bonjour, monsieur, claironna Snape d'un ton atone, auriez-vous chambre de libre, s'il vous plaît ?
- Oh oui ! La douze… Avec plein de tapis… Plein de tapis ! Très bien, très jolie, la douze. Pour les clients… Oh oui, oh oui ! Quel nom ? dit-il en attrapant un registre posé sur une étagère contenant deux trousseaux de clés.
- Prince.
- Nos hôtes n'ont pas de valises, hein, Peter ?
- Nous n'avons pas de valises. Nous partirons vite, monsieur.
Harry trembla et prit une grande inspiration. Il avait peur. La peur de sa vie, aurait-il pu dire. Il jeta un regard suppliant à Snape mais celui-ci ne se démontait pas et affichait toujours une expression tranquille.
L'homme le nota d'un air avide, une lueur s'allumant dans son regard fou. Il se retourna pour reposer le registre et chercher des clés sur le panneau en bois, un panneau de bois qui ne comportait que deux accroches. Il saisit la clé de droite et l'agita trois secondes telle la clochette que les lépreux agitaient lorsqu'ils passaient dans les rues, comme pour en apprécier le tintement, puis passa le battant de son petit bureau pour se diriger dans le couloir.
Harry trembla à ce moment-là : tandis que l'homme était derrière son comptoir, il se sentait comme protégé par une barrière, mais dès qu'il eut passé le battant, chose bête, il avait l'impression d'être plus vulnérable… comme si… comme si l'homme était danslamêmepiècequelui.
- Si vous voulez bien me suivre, fit l'homme en regardant toujours de son œil dévoreur.
Son regard s'attarda un peu sur Harry, qui frémit, puis il demanda d'une voix sifflante :
- Qui est donc ce jeune homme ?
- C'est mon fils, répondit Snape d'une voix assurée. Il vient faire ici un stage de musique, et je l'accompagne. Voyez-vous, il n'est pas majeur.
- Ah… Très bon… Très bon…
Harry sentit des gouttes de sueur perler à son front, et il faillit se mordre sa langue dans ses tremblements.
L'homme les précéda dans l'unique couloir du bâtiment –Harry n'avait vu aucun escalier et aucune porte, à part les deux portes des chambres, dans un renfoncement du couloir- et, tandis qu'ils marchaient à sa suite Harry chercha timidement la main de son professeur. Il se rendit compte à cet instant qu'elle était d'une moiteur gênante, et il se maudit d'avoir pris la main sèche et douce de son professeur dans des conditions aussi…
- Je suis là, Potter, murmura Snape pour le rassurer, tout en faisant une agréable petite pression sur les doigts de son élève. N'ayez pas peur.
Donc Snape savait ce qui se tramait… Harry sentit une bouffée de chaleur lui monter à la tête après le petit geste gentil qu'avait eu son professeur avec lui.
Le Borgne s'arrêta devant la deuxième porte, celle qui portait le numéro douze. L'autre, celle de gauche, portait le numéro cinq. Cinq… et douze, alors qu'il ne semblait pas y avoir d'autres chambres ?
- Nous espérons que nos hôtes seront bien servis, siffla le borgne.
Il ouvrit la chambre dans un déclic et s'effaça pour laisser entrer Harry et Snape. Harry, qui était à la gauche de Snape, et donc tout près du Borgne, sentit une sueur froide le transpercer lorsqu'il le frôla. Il s'empressa d'entrer et s'éloigna un peu vers le fond de la pièce.
La chambre était très belle, ils devaient l'avouer. Très grande, elle contenait deux beaux lits (des lits séparés), un coin douche (sans porte… ?), une bibliothèque, mais… Laseulefenêtreouvraitsurunmurdebriques.Comme si elle était murée.
Des tapis recouvraient la pièce. Des dizaines de tapis, plutôt des carpettes, ronds, carrés ou rectangulaires, faisaient comme un mosaïque à même le sol.
- C'est très bien, il me semble, fit Snape d'un air guilleret. Tu ne trouves pas, Harry ?
- Si, si… Très bien, Alan, répondit Harry d'une voix tremblante.
- J'espère que vous serez à l'aise, mes hôtes, fit le Borgne. Je vous laisse vous installer, le repas sera prêt dans deux heures. Oh oui, le repas. Le repas, hein, Peter ? Tu vas servir tes clients, hein, Pet…
Se voix s'éteignit lorsqu'il ferma la porte de la chambre, laissant Harry et Snape seuls, les yeux dans les yeux.
- Mais enfin, Snape, attaqua tout de suite Harry, où nous avez-vous emmené ?
Snape prit une grande inspiration.
- Ne m'appelez pas « Snape », je ne le tolère pas.
- Excusez-moi. Professeur Snape…
- Eh bien je vais vous expliquer, Potter. Je vous emmène spécialement dans cette auberge. J'ai tout réfléchi. Ces gens –car ils sont plusieurs : trois- vont essayer de nous tuer d'une manière ou d'une autre. Je sais qu'il existe un souterrain partant de cette maison, un souterrain qu'ils utilisent pour venir dans les chambres la nuit. Ce qu'ils ne savent pas, c'est que ce souterrain possède également une entrée sur un autre couloir, long de plusieurs kilomètres, qui mène à un autel perdu au milieu d'une forêt.
- D'une forêt… ? N'est-ce pas…
- Blackwood, oui, vous avez compris. Selon mes recherches, cet autel -qu'on ne peut trouver qu'en passant par ce souterrain-, était un lieu de rites très ancien. Un autel de sacrifices. J'ignore pourquoi Cromwell (son visage s'assombrit à l'évocation de ce nom) nous a indiqué cet endroit, mais ce n'est sûrement pas pour rien.
- Et… Qu'allons-nous y chercher ?
- Je vous l'ai dit, Potter, je l'ignore ! Enfin, j'ai une petite idée, mais je ne veux rien avancer pour le moment !
- Non, ne vous énervez pas, s'il vous plaît. C'est déjà assez pénible comme ça.
Snape se tut un moment.
- Et, au retour, nous devrons passer par la forêt.
- Et pourquoi donc ?
- Parce que le souterrain sera fermé.
- C'est génial. Comment va-t-on se repérer ?
- Vous oubliez que vous avez Severus Snape devant vous, Potter.
Harry sourit, mais Snape sembla se refermer encore plus en le voyant, alors Harry reprit un air normal, c'est-à-dire, pour l'instant, un air triste. C'est vrai, il avait Severus Snape devant lui.
Il avait Severus Snape devant lui.
Qui l'aidait, qui était avec lui.
Tout d'un coup, il se rendit compte de la chance qu'il avait. Cette situation lui aurait semblé tellement étrange il y a à peine deux semaines !
- Et il faudra faire attention, poursuivit-il. La forêt est dangereuse…
- Mais pourquoi me dites-vous tout cela maintenant ? s'étonna Harry. Nous avons le temps !
- Nous avons le temps… Mais il vaut toujours mieux tout dire, au cas où.
- Au cas où un de nous…
- Au cas où JE, Potter.
- Mais…
- Taisez-vous.
- ...
- ...
- ...
- Que voulez-vous faire en attendant, Potter ?
- En attendant quoi ?
Snape soupira d'un air excédé.
- En attendant que l'on nous appelle pour manger.
- Je ne sais pas. Rien. Pourquoi ?
- Pour savoir.
- On va penser, alors.
- Pensez, alors. Ça ne pourra pas vous rendre plus bête que vous ne l'êtes.
- Vous ne voulez pas arrêter ?
- Quoi ? De ne plus être méchant avec vous ? Je ne peux pas.
- Pourquoi ? fit Harry, triste.
Snape ricana.
- Parce que ça me fait trop plaisir.
Harry ne répondit rien, mais sentit un petit coup de tristesse, d'amertume le submerger.
- Au cas où vous l'auriez oublié, Potter, nous sommes censés nous haïr.
- ... censés. Juste censés.
- Mais nous nous haïssons. N'est-ce pas ?
Harry ne répondit pas et mit sa tête derrière sa main pour la cacher de Snape.
- Vous me haïssez, Potter. Vous me l'avez répété tant de fois…
- Vous aussi, vous me haïssez.
- Alors tout est pour le mieux.
Snape ricana une nouvelle fois.
- Arrêtez d'alourdir la situation, Snape, dit tout d'un coup Harry.
Il entendit Snape remuer. Sans s'en rendre compte, ils s'étaient tous les deux assis côte à côte sur un des lits, et Harry, derrière sa main, voyait un pan de la chemise de Snape le toucher, sur son bras. Il remua imperceptiblement pour le sentir frotter contre sa peau. C'était si rassurant…
Snape joignit ses mains et s'appuya le menton dessus. Harry baissa la main qu'il tenait comme une œillère et le regarda. Il ne voyait rien d'autre que ses cheveux noirs, qui tombaient élégamment sur chaque côté de son visage, et le bout de son nez, son grand nez qui ne choquait plus Harry depuis des lustres, mais qui, là, lui rappela sa nature. Il rit gaiement tout en se laissant tomber de tout son long sur le lit, puis rit de plus belle quand Snape se tourna vers lui d'un air étonné, ses mains ayant encore la forme qu'elles avaient prise alors qu'il se reposait dessus.
- Cessez de rire comme un forcené !
Ses yeux partirent de ses pieds, qui pendaient en dehors du lit, pour remonter à ses jambes, sa ceinture, puis son torse et enfin revenir à sa tête. Harry cessa de rire et rougit.
- Que vous arrive-t-il ? fit Snape. Est-ce... ce borgne qui vous a déteint dessus ? Depuis quelques secondes, vous semblez ne plus avoir toute votre tête.
- Je pensais à quelque chose.
- Et... Puis-je savoir à quoi ?
- Non.
- Ça me concerne ?
- Non, mentit Harry.
- Le voilà qui rit tout seul, dit Snape comme pour lui-même. Nous sommes bien avancés.
- Mais, fit Harry en changeant brusquement de sujet et en se redressant sur son séant, pourquoi n'allons-nous pas tout de suite dans ce... tunnel ?
- Je ne sais pas d'où il part.
- Nous pouvons chercher ! Ou leur demander !
- Leur... demander ? fit Snape en considérant Harry d'un air dégoûté. Bonjour, nous voudrions savoir où se trouve votre souterrain secret, vous savez, celui que vous empruntez lorsque vous venez tuer vos clients dans leur chambre ?
- Ce n'est pas ça que je voulais dire, reprit Harry. Un Imperium ou une dose de Veritaserum suffiraient, non ?
- Un petit Imperium… et c'est tout ? reprit-il lentement, en articulant chaque mot. Vous avez une notion bien particulière des sortilèges Interdits.
- Et vous, alors ? Vous avez bien tué des centaines de personnes parce que Voldemort vous le demandait !
Harry se figea. Comment... comment ces mots affreux avaient-ils bien pu sortir de sa bouche ?
Il sentit une boule monter dans sa gorge.
- Désolé…
- Vous voyez bien que nous n'arriverons jamais à nous entendre sans nous taper dessus.
- Non, là c'est de ma faute, dit Harry, uniquement de ma faute.
- Et sachez, Potter, que j'ai tué exactement trente-sept personnes.
- Je ne veux pas savoir.
- Alors ne dites pas « des centaines ».
- Je vous ai déjà dit que j'étais désolé.
- C'était ce que vous pensiez. Il fallait que je vous mette au courant vu qu'apparemment nous en parlerons souvent.
- Ça m'a échappé…
- ...Trente-sept personnes... recommença Snape, faisant frissonner Harry. Et j'ai trente-sept ans.
Harry tourna les yeux vers son professeur. Il était comme perdu dans ses pensées, les yeux rivés sur un des innombrables tapis. Il y en avait à peu près une trentaine… Peut-être même bien trente-sept.
- Mais dans ces trente-sept personnes… Vous comptez ...Dumbledore et... Cromwell ?
- Oui, Potter. Mais arrêtez de me parler de cela.
- C'est juste que... Eux, ils ne comptent pas !
- Bien sûr. Ils ne comptaient pas pour vous, fit Snape d'un ton sarcastique.
- Je veux dire… C'était Dumbledore qui vous avait demandé de le tuer. Et pour Cromwell, vous avez fait la chose que j'aurais faite à votre place. Vous vous êtes vengé. Lui, aussi, il vous avait tué, en quelque sorte.
Harry sentit Snape trembler. Il se demanda pourquoi, et vit que son professeur, d'un geste tellement naturel que Harry ne l'avait pas senti, avait posé sa main sur l'avant-bras de son élève.
Harry jouit de cette sensation, ferma les yeux et inspira, jusqu'à presque sentir son pouls à travers leurs vêtements. Cette main si douce, si légère... Si précautionneuse qu'il ne l'avait pas sentie au départ... Posée là, sur lui, d'un geste qui voulait tout dire. Tout. Et qui représentait tout pour Harry. Il rouvrit les yeux et la vit, blanche et fine, longue. Pure. Et il savait que derrière, le bras était taché de sang, boursouflé de cicatrices. J'aitué…
Oui, trente-sept personnes.
Il le savait maintenant.
J'ai tué... Oui, trente-sept personnes.
Cette main ne laissait rien présager. Et dire que lui, Harry, le jour où « c'était » arrivé, avait pensé, juste en voyant Snape revenir de la cuisine...
« ... Snape secoua la main, et Harry put voir du sang commencer à perler au bout de ce doigt si fin, si blanc et si pur…
Si pur ? Snapeavaittué !
Harry devenait fou. Du moins, c'était ce qu'il croyait. »
Il l'avait pensé, et Snape l'avait marqué quelques secondes plus tard.
