FUITE
En me réveillant le lendemain, j'étais seule dans mon lit avec une note de Jasper sur ma table de chevet, disant qu'il allait m'appeler dans la journée. Je ne savais pas comment réagir à ce qui s'était passé entre nous. Mon cœur se sentait particulièrement heureux, mais ma tête, elle, elle savait que j'avais commis une erreur. Tout ce que je pouvais espérer, c'est que ça ne voulait pas autant dire pour lui que pour moi.
En entrant dans la cuisine pour boire un café, je commençais à réfléchir à ce que j'allais devoir dire à Jasper, comment je pourrai justifier mon soudain besoin de partir. Un emploi à l'étranger ? Une envie de voyager ? Je n'avais aucune idée de ce que je devrais lui dire, surtout après avoir couché avec lui, tout ce dont j'étais sur, c'est que s'il tenait un peu à moi, il pourrait être blessé d'apprendre ma mort prochaine, c'est pourquoi je préférai lui faire croire que j'étais quelque part sur terre, à vivre ma vie.
J'attrapais ma tasse pour aller m'installer dans le salon lorsqu'une migraine me frappa violemment, en clignant des yeux, je parvins à atteindre mon fauteuil en prenant soin de ne pas renverser mon café. La douleur paraissait venir par intermittence, le médecin m'avait expliqué qu'avec le temps, les douleurs seraient plus fréquentes, mais il ne m'avait pas parlé de leur intensité.
Je m'enfonçai doucement dans les coussins, espérant ne pas avoir à prendre mes médicaments, j'en avais plus qu'assez de me sentir planer la moitié du temps.
Je posais donc ma tasse et fermais les yeux dans l'espoir de me détendre et de faire disparaître la douleur, mais lorsque je les rouvrais, un halètement de surprise m'échappa.
- Maman ? Murmurais-je stupéfaite tout en me redressant
Je clignais des yeux en scrutant ma mère debout près de la fenêtre, elle regardait vers moi, sa bouche remuait comme si elle parlait, mais je n'entendais rien. Très lentement, je me levais dans l'espoir de m'approcher suffisamment pour la toucher, tendant la main devant moi de peur qu'elle ne disparaisse.
- Maman ? Répétais-je en sanglotant doucement. Maman, si tu savais à quel point tu me manques...
La sonnerie de mon téléphone portable attira brusquement mon attention et je détournais le regard quelques secondes pour le prendre, mais lorsque je reposais les yeux vers la fenêtre ma mère avait disparut.
Alors c'est ce dont m'avait parlé le médecin ? Mon dieu, cette hallucination semblait si réelle...
Sans y réfléchir, je prenais l'appel, les yeux toujours rivés à l'endroit exact où était apparut ma mère, une partie de moi était particulièrement heureuse de l'avoir vu, l'autre était horrifié en prenant conscience que ce n'était pas vraiment elle, mais la tumeur.
- Yolina ? Entendis-je soudainement
Je soupirais en rapprochant le téléphone de mon oreille, essayant tant bien que mal de reprendre mes esprits, ce qui était loin d'être facile, car malgré la disparition de mon hallucination, ma migraine était toujours là.
- Oui ? Murmurais-je les yeux clos
- Est-ce que ça va ? S'inquiéta Jasper
Non, répondis-je silencieusement, regrettant amèrement d'avoir pris son appel
- Bien sur, Jasper et toi ?
Il eu un long silence, puis un léger soupire.
- Je suis désolé de ne pas être resté, mais j'avais quelque chose de très important prévu ce matin et...
- Tu n'as pas à t'excuser, le coupais-je promptement. Écoute Jasper, j'ai... j'étais sur le point de partir, j'ai un rendez-vous, je peux t'appeler plus tard ?
- Bien sur, tu peux venir à la maison si tu veux ? Me proposa-t-il presque timidement. Esmée aimerait beaucoup te voir
Je réfléchissais un moment, essayant d'analyser les derniers événements. Les hallucinations étaient la dernière ligne avant... avant le point de non retour et j'allais devoir m'éloigner de Jasper plus tôt que prévu. Aussi douloureux soit-il, j'allais devoir faire croire à mon départ aussi vite que possible. Mais d'abord, il me faudrait voir mon médecin.
- Je t'appelle Jasper, si je ne rentre pas trop tard, je passerai, sinon, tu devras te contenter de mon appel, dis-je en essayant de paraître aussi enjoué que possible
- Est-ce que... est-ce que tu m'en veux pour la nuit dernière ? Me demanda-t-il hésitant
Je fronçais les sourcils pas très sur de comprendre pourquoi il me posait une telle question.
- Jasper, pourquoi devrais-je t'en vouloir ? Nous sommes deux adultes, tu n'as pas commis un viole, si j'avais voulu que tu arrêtes, je t'aurai demandé d'arrêter. Je ne t'en veux pas parce que je n'ai aucune raison de t'en vouloir, s'il te plaît, arrête de te sentir responsable de tout. Si tu as peur que notre amitié en soit altéré, tu n'as pas d'inquiétude à avoir
De nouveau, le silence suivi ma déclaration. J'attendais qu'il réponde en jouant nerveusement avec la cordelette de mon pantalon de pyjama, mais rien ne semblait vouloir sortir de sa bouche.
- Jasper ? Nous sommes toujours amis si c'est ce que tu veux savoir, rajoutais-je dans l'espoir de provoquer une réaction
- Je ne suis pas sur de vouloir ça
Je dû me battre pour ne pas éclater en sanglot. Qu'est ce qu'il voulait dire par là ? Regrettait-il au point de ne plus pouvoir me supporter ? Bien sur, cela arrangeait mes plans, mais... je ne pouvais pas m'empêcher de me sentir anéanti à l'idée d'être rejeté de la sorte par quelqu'un auquel je tenais autant. J'écarquillais les yeux, manquant de peu de lâcher le téléphone en prenant conscience que mon attachement à Jasper était devenu beaucoup plus important que je ne le pensai, il ne s'agissait plus de quelques sentiments, non, j'étais amoureuse de lui. Horrifié, je déglutis et pris rapidement la décision d'attraper la perche qu'il m'avait inconsciemment tendu.
- Bien. Je comprends, soupirais-je en tentant de cacher ma déception. Prends soin de toi, Jasper.
- Non... ce n'est pas...
Mais je raccrochais avant d'en entendre d'avantage. J'étais beaucoup trop lâche pour ça. Sans doute aurait-il préféré ne pas avoir à me parler de nouveau, mais Jasper était un gentleman, il voulait sans doute s'assurer que je ne prenais pas cela trop au sérieux.
En essuyant les larmes noyant mon visage, je composais le numéro de mon médecin tout de suite après pour lui demander de me recevoir au plus vite. Après une conversation rapide avec lui, je retournais dans ma chambre pour me préparer à aller à l'hôpital, apparemment, il avait une permanence. J'aurai mille fois préféré le voir à son cabinet, mais il remplaçait un médecin de garde.
Une bonne heure plus tard, j'étais dans la salle d'attente, essayant de me détendre au mieux en griffonnant sur un papier. Je n'eus pas à attendre bien longtemps qu'il apparut devant moi avec un sourire me donnant envi de le poinçonner. Le rendez-vous ne dura pas très longtemps lui aussi, à vrai dire, dès que ce cher docteur avait proposé de me faire hospitaliser, j'avais écourté l'entrevu avec une nouvelle prescription et la promesse de prévenir quelqu'un de la situation afin de s'assurer que je n'agonisai pas sur le plancher de mon appartement.
Dans le taxi me reconduisant chez moi, je me demandais quoi faire, mon indécision devenait une habitude. N'ayant aucune famille et plus aucun ami, je ne pouvais pas demander à qui que ce soit de venir s'assurer régulièrement de mon état, par ailleurs, la situation avec Jasper me poussais à partir afin qu'il ne se doute de rien. J'étais presque sur de ne jamais le revoir, mais je ne voulais prendre aucun risque, d'autant qu'Esmée et moi avions prit l'habitude de nous voir et tout comme pour Jasper, il n'était pas question qu'elle apprenne que j'étais mourante.
Je décidais donc de passer mes derniers jours dans un hôtel à Seattle, cela me permettrait d'être visité régulièrement au moins par la femme de ménage, tout en étant à proximité de l'hôpital.
La première chose que je fis en rentrant fut d'emballer toutes mes affaires. J'avais déjà commencé avec beaucoup de choses que j'avais entreposé dans la cave, ne restait plus que la vaisselle, les objets personnels, je laissais le mobilier et l'électroménager sur place, certaine qu'il ferait le bonheur de quelqu'un.
Il me fallut un peu plus de deux heures pour finir à emballer, préparer ma valise et réserver ma chambre d'hôtel. Une fois terminé, je m'installais sur le divan avec un papier et un stylo dans les mains, hésitante à écrire une lettre à Jasper.
Après un long moment, je décidais de faire court, juste au cas où il se décidait à passer, après tout, il avait toujours le double des clés que je lui avais donné.
Jasper,
Je suis parti, si tu le souhaite, tu peux rester dans l'appartement pendant deux semaines.
J'ai été ravi d'être ton ami Jasper et j'espère t'avoir apporté un peu de réconfort. J'espère également que tout se passera bien avec ta famille maintenant.
Je ne vais pas revenir, j'aurai voulu te dire au revoir, mais je dois partir tout de suite.
Embrasse Esmée pour moi, dis-lui merci, j'ai adoré passer du temps avec elle (presque autant qu'avec toi)
Prends soin de toi, Jasper. Je suis sur que le bonheur t'attends quelque part, suffit de garder les yeux ouverts.
Tu vas me manquer.
Yolina
Bon, c'était un peu plus long que prévu, surtout en considérant qu'il ne la lira peut-être jamais, mais il y aurait tellement plus à dire. J'étais cependant satisfaite de ne pas avoir eu à lui mentir en face, j'étais resté vague et ce n'était pas plus mal.
Je n'aurai jamais eu le temps de comprendre en quoi lui et sa famille étaient si différents, je m'étais tellement concentré sur son bien-être essayant de faire abstraction de toutes les bizarreries que j'avais remarqué. Comment pouvait-on être si froid, si dure, si rapide ? Il paraissait remarquer mon état émotionnel et tant d'autres choses. Oui quelque chose était différent, mais ce n'était pas vraiment ce qui m'importait, non, la seule chose importante, c'est que Jasper m'avait touché à bien des égards. Il était spécial et tout ce que j'espérai pour lui, c'est qu'il trouve quelqu'un de bien pour prendre soin de lui, l'aimer comme il le mérite.
Je posai la feuille sur la table et me leva en tirant ma valise avec moi dès que j'entendis le klaxon du taxi près à m'éloigner de la seule personne qui était parvenu à illuminer un peu ma vie.
