CHAPITRE 9
Jeannie a contacté son frère. Elle est arrivée à la gare de los Angeles. Zack, accompagné uniquement de Cody, va la chercher. Les deux hommes avaient convenu que, vu les circonstances, il valait mieux des retrouvailles familiales.
Sur le quai de la gare, Zack a un pincement de cœur en entendant Cody crier :
- Maman ! à la vue de Jeanne et courir se jeter dans ses bras.
Il peut voir combien, malgré toute l'attention de Shaun et son affection à lui, Cody avait le manque de sa mère. On ne remplace pas le lien utérin aussi facilement. Et puis, qui est-il pour juger des sentiments filiaux ou maternels ?
Un sourire se dessine sur le visage du frère attendri lorsqu'il voit Jeannie, larmes coulant sur ses joues, lâcher ses bagages pour accueillir, bras grands ouverts, son enfant et le serrer aussi fort qu'elle le peut. Il voit que l'étreinte a fait oublier à Cody les quelques longs mois de séparation imposés par sa mère. Elle repose doucement l'enfant à terre :
- Attend, je vais dire bonjour à Zack maintenant, et Jeanne lève les yeux vers son frère puis marche doucement vers lui.
Jusqu'alors resté en retrait, Zack s'avance vers elle et à son tour présente ses bras pour y serrer sa sœur. Pas un mot, juste une étreinte fraternelle pour dire et partager la peine familiale. Zack pleure en silence. Orphelins, tous deux, sur le quai de la gare. Zack ravale sa tristesse et regarde sa sœur :
- Tu viens chez nous ?
- Non, Zack, je ne préfère pas. Je veux aller à la maison, si tu veux bien. Je viendrai vous voir, mais pas maintenant. Là, tout de suite, je veux juste aller à la maison et me reposer.
- Oui, excuse-moi... J'ai oublié que le voyage a été long.
Jeanne grimace un pauvre sourire.
Elle a voyagé seule. Presque quinze heures de train. Elle ne l'a pas dit à Zack mais Allen, même s'il ne travaillait pas tard la veille, avait clairement signifié qu'il ne l'accompagnerait pas. Hors de questions de mettre les pieds chez "sa pédale de frère". Jeannie lui avait demandé de faire un effort "pour moi, s'il te plait, Allen". Mais non, c'était trop lui demander.
Jeanne tient à Allen, peut être plus qu'à Zack. Mais surtout désormais , elle a plus besoin de lui. Cody est entre de bonnes mains - elle a toute confiance en son frère - et elle peut donc, à nouveau, vivre comme une "jeune fille" en Oregon. Et cela n'est pas désagréable. Loin des yeux, loin du cœur. Cody lui manque si peu. Sa joie n'était pas simulée lorsqu'elle a revu ce petit bonhomme se jeter vers elle sur le quai. Mais l'avoir tout le temps, dans sa nouvelle vie ? Ça, non, pas de regrets. Pas de remord, non plus.
Zack transporte donc toute sa petite famille dans sa Jimmy, jusqu'à la maison, où il n'est guère retourné, depuis qu'il vit avec Shaun. Une fois l'équipée rendue, Cody attend impatiemment que son oncle le détache. Il trémousse dans son siège et court dans le jardin arrière, dès qu'il est libéré de ses entraves. Pour lui, c'est un retour aux sources. Il redécouvre, avec ses yeux d'enfant, l'espace quitté il y a quelques mois. Cody met les mains sur le grillage et regarde le pont "Vincent thomas", bouche ouverte.
Sa mère, elle, ne fait pas si grand cas de son retour et sort sa clé de son blouson, sans un regard sur son environnement, puis ouvre la porte. Zack la suit de près. Toujours aucun mot. Pour l'une la fatigue, pour l'autre, la peine. Il se retrouvent tous deux dans la cuisine. Zack réenclenche l'électricité. Alors Jeanne, et ses vieux reflexes l'accompagnant, sort une cigarette d'un paquet pris dans sa poche, l'allume et s'affale dans le canapé du salon - resté là.
Cody rentre et par habitude, file dans "sa chambre".
Zack s'assoie sur l'accoudoir du canapé et commence le premier :
- Alors, comment vas-tu ?
- Oh, ça va... Le boulot paye bien et l'endroit où j'habite est chouette. On sort avec Allen et je me suis fait de nouveaux amis.
- Oh,... C'est bien.
- Et toi ?
Jeanne est un peu coincée. Elle voudrait bien que son frère lui raconte mais, elle n'a pas envie d'avoir de détails sur leur étrange couple.
- Tout va comme tu veux ? Cody ne te fait pas trop de misères ? Il est sage au moins ? Et ton école ? C'est comme tu voulais ?
Tant de questions à la fois, sans attendre de réponse, Jeanne poursuit :
- Tu es heureux ?
Seule vraie et bonne question. Zack se passe la main dans les cheveux. Il a bien entendu le message de sa sœur.
- Oui, Jeanne, oui, oui et oui. Cody est un amour et il est heureux avec nous. Il va à la petite école, tu sais. Mais c'est avec lui que tu devras en parler. Il faudra que tu l'écoutes. Il aura pleins de choses à te raconter. Et oui, je suis heureux, Shaun est chouette et ... je tiens à lui. Comme lui tient à nous.
Après quelques secondes de silence et de gène, Zack rajoute :
- Viens nous voir demain, je viendrai te chercher et tu passeras l'après midi avec nous et la soirée. Il faut que tu discutes avec ton fils et...
- Oui, et...Il faut qu'on parle de l'enterrement. C'est uniquement pour ça que je suis là.
- Oui, tu n'es pas obligé de me le rappeler. Tu sais.
Zack a haussé le ton mais se reprend :
- Excuse-moi.
Il ne veut pas se fâcher avec sa sœur. Pour rien au monde, surtout pas pour Cody. Cela fait moins de deux heures qu'ils sont réunis et il sent déjà tout l'abime qui les sépare là où le deuil aurait pu les rapprocher. Jeannie le ramène à la triste réalité :
- Je voudrais me reposer maintenant, le voyage a été long, puis tournant sa tête vers l'autre pièce :
- Cody ! viens faire un bisou à ta maman.
Cody réapparait comme par enchantement dans l'embrasure de la porte et va presque timidement déposer un léger baiser sur la joue tendue de sa mère. Zack à son tour s'approche de sa sœur.
- Je viens te chercher demain, oui ?
- Oui, mais ne viens qu'en début d'après-midi, Je serai prête.
- Ok, à demain.
- A demain et... Merci pour le trajet.
- Ouais, à demain.
Zack attrape son neveu, resté sagement debout dans le salon, par les épaules et le dirige vers la sortie. Il ne reste pas plus longtemps que nécessaire ici, revenu pour de mauvaises raisons. Il démarre rapidement, pressé de retrouver son amant.
Sur le trajet du retour, Zack observe Cody dans son rétroviseur. Il lui fait un signe de la main et son neveu, comme ils en ont l'habitude, lui répond de même, en le singeant.
- Quoi de neuf, Cody ? Tout va bien ?
- Ça me fait bizarre de revoir maman.
Zack sent l'enfant soulagé. Plus à son aise désormais que sa mère ne soit pas dans le véhicule.
- On la revoit demain, pas vrai ?
- Oui, bonhomme, ta maman va venir voir notre maison et ta chambre.
- Oh, c'est vrai ? Je pourrais faire un dessin pour elle ? Pour qu'elle l'emmène là où elle habite. En Oregon.
- Oui, Cody, c'est une excellente idée. Et ça lui fera surement très plaisir.
- D'accord.
L'enfant se laisse alors bercer par le roulis de la GMC et s'assoupit finalement. Zack sourit en voyant son neveu endormi, dans le rétroviseur. Il comprend que les émotions des retrouvailles ont du épuiser cette toute jeune âme.
Arrivé à l'appartement, Zack a dans ses bras son lourd paquet de tendresse, à peine réveillé par la sortie du siège auto et du véhicule. Shaun les attendait et dès leur entrée, se dirige vers la chambre de l'enfant afin d'en ouvrir la porte pour que Zack se décharge doucement de son paquetage sur le lit.
Zack remonte une couverture qui borde l'enfant et les deux hommes s'éclipsent silencieusement de la pièce.
Shaun prend la main de Zack et lui propose tendrement :
- Viens là.
Zack ne se fait pas prier et enfouie sa tête au creux de l'épaule de son amant. Shaun referme ses bras et étreint Zack en le berçant doucement.
- Voila.
Shaun sait son amant à sa place au creux de ses bras. Comme un refuge. Il sait que c'est juste ce dont il a besoin en cet instant. Pas de paroles, pas un mot, là non plus. Juste des câlins et de la tendresse. Quelque chose d'infiniment doux , de chaud. Quelque chose de profondément réconfortant.
Après un long moment d'étreinte, Shaun s'éloigne de son amant et lui demande :
- Raconte.
Alors, les deux hommes s'assoient dans le canapé et Zack, en peu de phrases, explique comment sa sœur n'a pas changé ; comment Cody était émouvant à en pleurer de revoir, intimidé, sa mère ; comment la journée de demain sera peut être longue et difficile. Shaun sait bien que Zack réserve ses mots.
Shaun n'a pas peur de Jeannie, ni de son attitude, ni de ses propos blessants. Pour lui, c'est facile. Il n'a pas trop d'affection envers cette femme qui en a si peu vis à vis de son propre fils. De celle qui a laissé se sacrifier Zack sans aucun scrupule. De celle qui avance des arguments de bonne tenue sociale et qui reproche à son frère son homosexualité, oubliant son bonheur.
Pourtant de nature pacifique, il se sent en colère lorsqu'il pense à elle. Jeannie a toujours laissé son frère supporter la charge de son enfant. Zack n'était qu'un gamin quand Cody est né ! Et encore, son jeune ami ne lui a jamais raconté sa vie lors des premières années du bébé. Il faudra qu'il le lui demande, un jour. Mais, Shaun imagine sans mal, les sacrifices que, adolescent puis jeune homme, Zack a du réaliser pour éduquer le petit garçon. Comment a t-elle pu ? Maintenant encore, Zack qui pourrait poursuivre sans contrainte ses études, se retrouve à devoir gérer un timing hyper serré et travailler pour participer à l'éducation de Cody. Tout cela à 22 ans.
Malgré tout, il ne veut pas que demain se passe mal ou que Jeannie fasse encore de la peine à son frère et rajoute à sa tristesse.
Mais... Demain est un autre jour. Demain, il fera en sorte que tout se déroule au mieux. Pour Cody et surtout pour Zack. Pour Zack, si beau, qui encore une fois, fait preuve d'une maturité et d'un sens des responsabilités sans faille. Shaun se dit : Dieu, que j'aime cet homme ! Qui dois-je remercier pour l'avoir placé sur ma route, cet été ? Son cœur se gonfle de fierté et de tendresse pour ce jeune adulte juste à côté de lui dont il partage les jours et les nuits, en totale harmonie.
Le lendemain est arrivé. Hier soir, Shaun a pu voir s'endormir son jeune amant. Toutes les caresses et les tendresses de la nuit l'ont apaisé. Le désir et la passion ont fait dériver leurs corps et leurs âmes sur des pentes charnelles où seuls les sens étaient éveillés et toutes pensées refoulées. Attendris , comblés, les deux amants se sont endormis, peau contre peau, jambes mêlées, soudés par un même amour.
Puis le jour s'est levé et les trois hommes ensuite. La matinée est passée si vite. Shaun a pu voir, durant des heures, son amant fébrile, à l'idée de la venue de sa sœur. Zack tourne en rond et repasse plusieurs fois dans les pièces, pourtant pas si nombreuses, à l'affut d'un quelconque détail ou objet "déplacé". Shaun essaie de l'apaiser :
- Doucement, doucement. Ça va aller.
Mais rien n'y fait. Il voit là le jeune homme, dans toute son impatience et sa nervosité réunies. Durant ce temps, Cody est resté sagement assis à la table à réaliser son dessin. Shaun, lui, est calme et paisible. Advienne que pourra.
L'horloge de la cuisine affiche 13h30.
- J'y vais, annonce Zack. Il est entendu que Cody l'accompagne. Un moyen de lui faire passer plus de temps avec sa mère.
Arrivés là-bas, ils ont trouvés Jeanne, cigarette à la bouche, encore, et bière certainement pas très fraiche, dans une main. Et semble t'il, n'ayant pas fait grand chose d'autre que dormir.
- Tu as mangé, au moins ? demande Zack toujours soucieux de sa famille.
- Non, je n'ai pas eu le temps.
Ils décident de prendre une collation au "Pacific diner", un moyen de revoir au passage son ancien patron. Celui-ci a embauché un nouveau cuisinier. Zack le connait et va le saluer dans la cuisine, tandis que Jeanne mange rapidement en silence, à coté de son fils qui a juste commandé un muffin au chocolat. Elle est rarement, voir quasiment jamais, venue ici, ayant très peu d'interactions avec la précédente vie de Zack. Au contraire de Cody qui connait parfaitement les lieux. L'enfant, dans son innocence se fait un plaisir de lui faire découvrir le site. Jeanne comprend qu'elle n'est pas sur son territoire mais écoute, avec un semblant d'intérêts, les propos de son fils. Zack revient s'assoir près d'eux. Le malaise est perceptible. Jeanne n'est pas affamée, angoissée à l'idée pas très réjouissante, à ses yeux, d'aller chez "eux". Zack, lui, est impatient de lui montrer son domaine, son refuge...
- Voilà, c'est ici, constate simplement Zack après avoir garé son véhicule.
Cody ouvre la marche, Zack tient la porte et laisse entrer Jeanne dans l'appartement. Shaun les attendait debout, mains sur les hanches et un sourire, un peu figé de bienvenue, affiché sur ses lèvres. Jeanne ne sait, ni quoi faire, ni quoi dire. Alors, Shaun, avec sa simplicité habituelle, s'avance vers elle et lui tend la main, puis fait une rapide bise sur la joue de la jeune femme.
- Bonjour Jeannie, heureux de te voir.
- Oui... Merci. Bonjour à toi.
Il montre la cuisine et se dirige vers le réfrigérateur.
- Tu veux boire quelque chose ? Une bière, un verre d'eau ou un jus de fruits. Avec Cody à la maison, on a tout ce qu'il faut.
- Oui, une bière fraiche, si tu as. Merci.
Puis s'adressant à l'enfant, Shaun demande :
- Cody, tu fais visiter à ta maman ?
- Oui, maman, viens voir ma chambre.
Il l'a tire par le bras alors qu'elle venait à peine de s'assoir. Mais comment résister à l'enfant trop fier de présenter son espace :
- Tu vois, ici c'est ma chambre pour moi tout seul...
Il lui raconte alors l'achat du tapis de course. Et comment les nombreuses voitures circulent dans la rue par la fenêtre, même la nuit.
- Elles ne dorment jamais, explique t-il à sa mère.
- Cody, ce sont des gens qui conduisent. Les voiture ne dorment pas.
- Je sais, Jeannie, puis dans un haussement d'épaules,
- Je disais ça pour rire, il rajoute :
- Tu veux voir le reste de la maison ?
- Oui, si tu veux bien me montrer.
Les deux hommes sont dans la cuisine et se font discret, pour laisser libre court à Cody et à sa mère. Ils craignent tout deux le passage de leur chambre et surveillent, sans y paraitre, les propos de l'enfant.
- Là, c'est la salle de bain. Tu vois, c'est presque comme à notre maison d'avant. Il montre son petit tabouret "spécial brossage de dents". Sa mère l'écoute, attendrie, et passe sa main dans ses cheveux blonds.
- Tu as l'air bien, ici, avec ton oncle Zack.
- Oh, oui et Shaun assure, aussi. Il est gentil et drôle.
Jeanne à cette dernière phrase, éprouve un pointe de jalousie, qui lui tord un instant l'estomac. Cody semble montrer plus d'affection envers cet étranger qu'envers elle. Elle reste sa mère après tout. Ça, personne ne peut lui enlever, même Shaun, qui n'aura jamais aucun titre vis à vis de Cody, lors de présentations, même si Monsieur "assure". Shaun lui a déjà enlevé son frère, il ne lui enlèvera pas son fils.
Alors, elle sort de la chambre, suivie par son enfant qui la double, mais, qui s'arrête devant la porte fermée - alors que la sienne est en permanence ouverte - et recherche Zack et Shaun du regard.
Zack qui a constamment un œil sur son neveu, acquiesce de la tête à la question silencieuse de Cody.
- Oui, mon grand, tu peux continuer la visite.
Alors Cody ouvre la porte et indique à Jeannie qui l'avait déjà compris :
- Ici, c'est la chambre de Zack et de Shaun.
Jeannie, curieuse jette un très bref regard, juste pour vérifier à quoi ressemble un lieu de dépravation, mais ne rentre pas dans la pièce, contrairement à celles précédemment visitées. Elle est presque surprise d'y trouver une chambre propre et rangée, très ordinaire, en fait. Que croyait-elle trouver ?
Cody comprend que quelque chose ne va pas, mais comme il ne sait pas quoi, il se retourne une fois de plus vers son oncle.
- C'est bon Cody, tu peux refermer la porte.
- Voila, dit l'enfant, c'est tout... puis après réflexion, remarque :
- Ah non, je ne t'ai pas fait visiter la cuisine.
Il attend patiemment sa mère qui s'est dirigée vers la baie.
Jeannie regarde, par la grande vitre, la vue sur un des quartiers de Los Angeles qu'elle ne connait pas. Ici, ce n'est pas comme à San Pedro. San Pedro ressemble à une petite bourgade portuaire. Ce qu'elle voit par la vitre lui semble froid et impersonnel. Une grande avenue passagère où les maisons, ou immeubles voisins, semblent éloignés et ne donnent pas ce sentiment communautaire de sa banlieue d'origine.
- Comment se fait on des amis ici ? intervient t'elle, maligne,
- Vous connaissez vos voisins ?
- Tu sais, répond spontanément Zack, sans laisser le temps à Shaun de dire un mot, nous ne sommes là que depuis quelques mois. Nous vivions à San Pedro depuis toujours.
- Moi, je me suis fait de nouvelles amies à Portland.
- Tant mieux pour toi, Jeannie, tant mieux pour toi, dit Zack en se passant la main dans les cheveux.
Shaun trouve qu'il est temps d'intervenir :
- Cody, montre la cuisine à ta mère et dit-lui comment tu cuisines bien.
- Maman , tu sais, je cuisine avec Zack.
- Ah, vraiment ? tu ne le faisais pas avant.
- Oui, mais maintenant, on cuisine tous les deux ensemble. Pas tout le temps. Ce n'est pas moi qui prépare tous les repas quand même...dit il en riant et avec un grand sourire malicieux.
Zack, Jeannie et Shaun rit de bon cœur à cette blague naïve.
Cody détient le pouvoir magique qu'a l'innocence, de détendre l'atmosphère. C'est lui le petit prince.
Jeannie retourne vers la table où elle avait posé son sac à main. Pose sa bière vide dessus et fouille dans sa besace d'où elle sort un paquet de cigarettes.
- Non, Jeannie, ici tu ne fumes pas, annonce très sérieusement Zack.
- On peut ouvrir la fenêtre ?
- Non, je ne préfère pas et Shaun non plus, de toute façon. On est tout de même chez lui... Je te rappelle.
Zack murmure son dernier propos pour ne pas se fâcher avec sa sœur. Shaun n'a pas le cœur de le contredire, même s'il ne considère pas un seul instant, l'appartement comme étant uniquement le sien. C'est le leur, à tous les trois.
- Ok ! Ok ! de toute façon, je dois téléphoner à Allen. Alors je sors faire un tour, d'accord ?
- Ouais, tu sonnes en bas, on t'ouvrira et après, de toute façon, il faut qu'on aille voir papa au centre et qu'on règle les papiers.
- Oui, Jeannie hoche la tête puis sort.
Shaun ne peut retenir un léger soupir de soulagement. Zack se retourne vers lui et le regarde, ses yeux bleus interrogateurs. Alors Shaun s'approche de lui, lui caresse de ses deux mains ses bras, et le rassure :
- Ça va, tu vois, ça va aller... puis dépose un léger baiser sur les lèvres de son amant. Cody et moi, on vous prépare tranquillement à manger pendant que vous serez partis. N'est-ce pas Cody ?
- Oui, je vais demander à maman ce qu'elle veut manger ce soir. Tu sais, comme chez toi au bord de la plage, quand on a été dans ta grande maison. Je t'avais répondu que j'étais affamé...
- Oui Cody, je ne pourrais jamais oublié un tel moment, ni tout ce que tu as commandé, ni tout ce que tu as avalé, répond en souriant Shaun.
Cody sort voir sa mère pour lui demander son menu. Restés un instant seuls, les deux hommes se serrent dans les bras l'un de l'autre. Etreinte à l'initiative de Shaun. Zack, un instant hésitant, ne résiste pas au besoin d'être apaisé. Même maintenant, avec le retour potentiellement imminent de sa sœur. Il ferme les yeux et se laisse bercer. Shaun aime tant ce total abandon dont est capable Zack, habituellement si réservé et pudique. Mais l'instant est trop bref et déjà, le jeune homme se retire du doux cocon. Il prépare ses affaires, clés, papiers et dossier et s'avance vers l'entrée au moment même où Cody revient, suivi de sa mère.
- Je sais ce qu'on va préparer avec Shaun, s'enthousiasme l'enfant.
- Tu vois ça avec lui, bonhomme, ta mère et moi, devons y aller.
- Tu envoie un SMS quand vous êtes sur le retour, propose Shaun.
- Ok.
Zack ne veut donner un baiser à son amant en présence de sa sœur. Alors malgré tout, Shaun qui comprend sa réserve, lui caresse le bras et laisse partir Zack et Jeannie.
Shaun attend que les deux adultes passent la porte puis se retourne vers Cody :
- Alors, grand chef, dis-moi tout !
Shaun et Cody ont eu devant eux, plus de deux heures pour aller acheter le nécessaire à l'élaboration du repas. Au supermarché, Cody a voulu que Shaun achète des cacahouètes :
- Je n'en mangerai pas, mais je sais que maman adore ça... S'il te plait.
- Ok, allons-y pour des cacahouètes.
Shaun est un peu embêté car il n'a pas pensé à demander à Zack, ce qui ferait plaisir à sa sœur en alcool, alors que lui-même n'en a aucune idée. Autant mettre tous les atouts de leur côté.
Du rouge - est-ce que ça ne fait pas trop snob ? - un vin français - pire encore, limite ostentatoire - ou de la bière - un peu trop basique -
Dans le doute, Shaun charge le caddy de quelques bouteilles diverses et variées. L'occasion est rare et ils trouveront bien des invités avec qui boire et vider les alcools restants.
Il leur reste encore beaucoup de temps pour cuisiner, mais Shaun ne va pas aussi vite - manque d'habitude - que Zack et il se doit de faire participer Cody, qui se réjouit à l'idée de préparer à manger pour sa mère.
Heureusement que celle-ci n'a pas des goûts compliqués : des pâtes. Non, Shaun est médisant. Peut-être que tout simplement, elle a voulu faire plaisir à son fils. Oui, il décide de lui laisser le bénéfice du doute et de pencher pour cette dernière version.
Les deux cuisiniers ont décidé de présenter un plat à la hauteur de leur invitée de marque : parmesan, basilic et... Tomates fraiches - tout juste venues de ... - en ce début décembre, il ne vaut mieux pas savoir quel chemin elles ont parcouru -
Ironiquement, Shaun imagine qu'elles ont plus voyagé que Zack - Mais il essaiera de remédier à cela. Si tout va bien, c'est un projet qu'ils accompliront ensemble, voyager... En Europe ou ailleurs. Shaun a bien réussi à faire venir vivre Zack avec lui. Grand défi, s'il en est. Alors, un voyage... Mais, ils ont le temps et les Tortellinis ne vont pas cuire tous seuls.
Cody met une nappe en papier, grise avec des étoiles argentées dessus. C'est lui qui l'a choisi au magasin. Il la trouvait belle et de circonstance : parce que Papy est une étoile, maintenant. Zack lui a expliqué la mort de son grand père, qu'il ne le reverra plus, le ciel, tout ça...
Cody a un petit peu pleuré. Grand père était gentil avec lui. Mais, quand il ne le voyait pas, il n'y pensait pas. Alors, il a un peu peur que, comme son oncle lui a dit qu'il ne le reverrait plus jamais, il l'oublie tout à fait. Ce qui l'a fait pleurer, ce sont plutôt les larmes dans les yeux de Zack, quand celui-ci lui parlait. Cody a rarement vu son oncle pleurer. Des fois, il l'a vu triste ou en colère ou encore, les sourcils froncés. Mais là, ça semblait venir de plus loin encore, de son cœur et ses yeux n'arrivaient pas à retenir l'eau qui s'échappait de son corps.
Cody comprend. C'était le papa de Zack... et de Jeannie. Mais, lui était bébé quand son père est parti et il ne pense pas avoir pleurer à cause de cela. Alors, il imagine que pour Zack aussi, la peine s'en ira.
En attendant, il s'applique à mettre un table impeccable. Heureusement qu'ils ont quatre chaises. Cody sait compter jusqu'à cinq. Il a d'abord positionner une bougie, toute neuve elle aussi, au centre de la table. Interdit de l'allumer. C'est Shaun qui fera cela, quand les deux adultes seront revenus. L'enfant a mis le couvert et des serviettes dans les assiettes. On dirait un repas de fête, un peu comme Noel. Le petit garçon va chercher son dessin, qu'il a tout spécialement réalisé pour sa mère et auquel Zack a mis un ruban - C'est de la récupération, mais ça, Jeannie ne le saura pas -
Maintenant, Cody s'ennuie. Shaun, le voit bien, alors il propose au garçon :
- Va jouer dans ta chambre, si tu veux.
- Ils reviennent bientôt ?
- Je ne sais pas, Grand chef, mais je te préviendrai dès que Zack m'envoie un message.
- Est ce que je peux regarder la télé, plutôt ?
- Oui, soupire Shaun, tu peux. Mais pas trop fort, le son, tu sais, comme d'habitude.
- Ok, Shaun, d'accord.
Shaun a appris par Zack que la télévision était continuellement allumée à la maison. La plupart du temps par Jeannie. Mais Zack, en accord total avec Shaun, a décidé que cela ferait aussi partie des mauvaises habitudes du passé à oublier par l'enfant - Comme dormir habillé -
Depuis, entre le dessin, les jeux dans sa chambre et la garderie, la vie de Cody est plus riche et plus stimulante. Shaun est fier du travail accompli par Zack et par lui-même. C'est un beau pied de nez à toutes ces familles hétérosexuelles. Non pas qu'il éprouve de la colère, ni de la jalousie. Mais leur statut de "famille" est toujours à justifier au regard des autres. Celui de Jeannie, en particulier. Hors, ils se conduisent mieux avec l'enfant qu'elle ne la jamais fait. Il est dans un environnement sain - sans cigarettes et avec deux adultes responsables pour l'aider à se construire. Cody est un don du ciel, un don de Zack. Il est comme le fils que Shaun sait qu'il n'aura jamais.
Alors que l'enfant est installé depuis un peu moins d'une heure, Shaun est interrompu dans sa réflexion par un message de son amant, laconique, comme toujours : "on rentre". Ce qui ne le renseigne ni sur le temps du retour, ni sur le lieu de départ.
De toute façon, tout est prêt. Alors, ne sachant quoi faire, lui non plus, Shaun s'installe à côté de Cody dans le canapé en attendant l'imminent retour du frère et de la sœur. Dans quel état d'esprit, va t'il les trouver ? Il ne devrait plus avoir beaucoup à attendre avant qu'il n'ait sa réponse.
Quelques minutes plus tard, en effet, Zack et Jeannie arrivent. Une odeur de cigarettes suit cette dernière. Cody éteint spontanément le téléviseur et se lève.
- Bonsoir, ça va ? demande Shaun en regardant tour à tour la jeune femme et son frère.
- Oui, répond Jeanne en posant sa veste sur le dossier d'une chaise et en s'asseyant dessus.
- Non, maman, ce n'est pas là, ta place, indique Cody, qui rajoute en mettant les mains sur une autre chaise :
- C'est là que tu dois t'assoir.
- Si tu veux, mon garçon, répond sa mère, complaisante.
Elle se lève et s'accorde même le temps d'un bisou sur la joue de son fils avant de s'installer à la place désignée.
Le diner se passe plutôt bien. Tout le monde met du sien pour créer une ambiance sympathique. Les sujets restent généraux. Cody est le centre principal de la conversation. Rien qui ne pourrait fâcher n'est évoqué.
Jeanne raconte un peu sa nouvelle vie. Zack décrit son quotidien : Cody à la garderie, ses études et son boulot de cuistot. Il ne s'étend pas sur sa scolarité. Il sait que cela n'intéresse pas sa sœur, qui elle n'a pas fait d'études universitaires. Cody raconte la petite école, sa maitresse, son apprentissage et ses premiers amis.
- Je sais même faire mes lacets tout seul, maintenant.
Sauf, qu'il n'en n'a pas. Il avait demandé à Zack de nouvelles chaussures pour s'exercer. Mais celui-ci n'a pas voulu.
- Pas tout de suite, quand tu auras grandi des pieds. Là, on t'en achètera.
- Avec des lacets ?
- Oui, promis, Cod's, avec des lacets.
Jeanne a joué la surprise quand elle a vu la feuille enroulée dans son assiette :
- C'est pour moi ?
- Je ne sais pas, continue Zack dans l'esprit, je crois qu'il faut demander plutôt à Cody.
- Oui, maman, c'est pour ça que tu es assise là. C'est un dessin.
- Voyons voir cela !... Oh !
La surprise n'est pas feinte, cette fois. Le dessin est vraiment joli. Les couleurs sont harmonieusement dégradées dans un arc-en-ciel, au dessus d'une maison. Il y a une tête de bonhomme à l'unique fenêtre.
- C'est moi, là, explique l'enfant en pointant son petit doigt sur le rond. Zack et Shaun, sont dans une autre pièce, alors on ne peut pas les voir.
- Ecoute, ton dessin est vraiment très beau. Je peux le garder et l'emmener avec moi à Portland ?
- C'est pour toi que je l'ai fait, pour ton frigo dans ta maison là-bas.
- Non, je l'accrocherai au mur. Comme ça, mes amies verront ce que mon fils est capable de faire, dit-elle en le regardant droit dans les yeux, pour lui montrer sa sincérité et sa fierté.
Cody rayonne de bonheur et ses yeux brillent de plaisir. Mais la soirée est finie pour l'enfant. Cette fois, il ne raccompagnera pas Jeannie à la maison. Il est trop tard pour cela. Et la fin du repas des adultes le berce.
Jeannie s'est régalée et a félicité son fils et Shaun. Shaun a menti en évoquant le fait que Cody avait presque tout fait, tout seul.
C'est sa mère qui a couché le garçon. Elle lui devait bien ça. Ils savent qu'ils se reverront une dernière fois, demain, lorsque Zack ira la chercher pour aller au cimetière puis la reconduire à la gare.
Jeanne repartira tout de suite après l'enterrement. Elle ne peut se permettre de laisser son travail plus longtemps et le voyage est long.
Elle décide qu'il est l'heure de rentrer. Apres avoir remercier Shaun, elle regarde une dernière fois le nouveau lieu de vie de son frère et de son fils. Une légère pointe de jalousie la tiraille - sentiment qui ne se maitrise pas - Zack a l'air plus confortablement installé qu'elle - plus confortablement et plus richement. Elle est contente pour son frère mais elle aurait largement préféré qu'il s'installe avec une fille...
Encore une fois, Zack fait un aller-retour jusqu'à San Pedro.
Personne ne parle sur le début du trajet. Mais Zack qui n'a rien dit de fâcheux jusque là, veut lui faire comprendre :
- Tu sais, je suis bien avec Shaun.
- Je sais.
- Et tu vois, je tiens ma promesse. Cody est heureux avec nous.
- Ça aussi, je le sais.
- Oui, mais je voulais te le redire. C'est important pour moi, mes études, Cody et... Shaun.
- C'est définitif, c'est ça que tu veux me dire ? Tu ne changeras pas d'avis ?
- Quoi Jeannie ? Ce n'est pas un avis ! Je tiens à Shaun et je n'envisage pas quelqu'un d'autre que lui.
Zack quitte la route du regard un instant pour la regarder droit dans les yeux.
- Ok, ok, j'ai compris, épargne-moi tes détails de...
- Attention Jeannie, la coupe son frère qui rajoute :
- N'utilise pas de mots qui fâchent. Respecte-moi et respecte Shaun. C'est un homme bon.
- Ok, d'accord.
Et le silence à nouveau s'installe entre le conducteur et sa passagère.
- A demain
- Oui, à demain.
Réconciliés, le frère et la sœur se serrent dans les bras l'un de l'autre. Puis, Zack reprend la route de retour. Beaucoup d'émotions et une grande fatigue.
Shaun est couché mais pas endormi, lorsque le jeune homme s'allonge à son tour, dans le lit. Une étreinte chaleureuse et tendre les berce tous deux et les amène avec douceur vers un sommeil paisible et mérité.
Le lendemain se passe. Triste et gris par cette journée hivernale. La cérémonie est semblable à toutes les autres. Le monde est habillé de noir et quelques fleurs sont déposées sur le cercueil.
Jeannie n'a pu contenir une dernière fois quelques larmes. Zack, si. Il a déjà fait ses adieux à son père. Personne ne s'éternise sur la pelouse entretenue. C'est Shaun qui a conduit l'équipage au cimetière puis, qui emmène toute la famille à la gare. Il reste dans le véhicule lorsque les "adieux" se font. Jeannie lui a encore accordé un remerciement puis est sortie récupérer son sac dans le coffre de l'auto.
Seuls donc Zack et Cody l'accompagnent jusqu'au quai.
- C'est passé vite, évoque la jeune femme.
Est-ce du soulagement ou du regret dans ce constat ?
- Tu reviens quand tu veux, suggère Zack dans une dernière embrassade,
- Pour Cody.
- Oui.
Pieux mensonge.
Elle attrape son fils et le serre dans ses bras. Il a été entendu que Cody reste avec son oncle. Elle ne sait trop quoi lui dire, alors, jouant une dernière fois son rôle de mère :
- Sois sage, Cody.
- D'accord.
L'enfant se colle à son oncle tandis que Jeannie monte dans son wagon. Un dernier au-revoir derrière la vitre et le train s'avance déjà.
- Tu es prêt, gamin ? demande Zack à son neveu.
- Oui, rentrons chez nous.
