CHAPITRE 9
Niel ne laissait rien paraître du stress qui l'envahissait. C'était bien la première fois qu'il réagissait ainsi à une réunion de famille. Il savait qu'il aurait à affronter les regards désapprobateurs de sa mère, de sa sœur et de la Grand'tante Elroy mais ce qui l'angoissait le plus était l'idée que Candy parvienne à s'enfuir. Margareth était donc une bonne idée. Il soupira, vérifia une dernière fois sa valise et descendit.
Candy elle au moins avait peu de tracas à se faire concernant la sienne. Elle fut prête en deux secondes et se dirigea vers le salon, le lieu de rendez-vous pour ceux et celles qui iraient à Chicago. Elle imprima la pièce dans son esprit, elle n'y reviendrait certainement plus jamais. Margareth ne tarda pas à arriver également, elle aussi avait un bagage des plus succinct. Candy n'était jamais parvenue à la cerner. Elle n'avait peut-être jamais rencontré quelqu'un comme elle ... ou plutôt si mais un peu plus expansive tout de même : Flanny. Margareth était comme un coffre-fort, à la porte blindée et protégée par un code secret infaillible. Elles ne se parlèrent pas comme à l'ordinaire, attendant que le maître des lieux daigne les rejoindre.
Peter conduisit la voiture devant le porche où tout le petit monde s'engouffra. Candy se retourna une dernière fois pour un dernier adieu à cette maison dans laquelle elle ne retournerait jamais (tout du moins c'est ce qu'elle se promit à elle-même).
Rose Parkson réfléchissait à sa relation avec John Silverman. Il était étrange, dans le sens qu'il s'évertuait à taire son passé. Dès qu'elle cherchait à plus le connaître il se refermait comme une huitre. Elle lui avait trouvé indéniablement des airs du fils Legan mais méfiante au début de sa relation elle avait fini par se convaincre que ce ne pouvait être lui. Pour la simple et bonne raison que Niel imbu de lui-même aurait tout fait pour tenter de la soumettre à lui comme par le passé. John lui souhaitait à priori une relation basée sur l'amitié. Jamais il n'avait cherché à l'embrasser ou eu de gestes déplacés à son égard, ce qui acheva de la rassurer. La fraicheur du soir en cette fin du mois d'Aout de l'année 1919, vint lui caresser le visage et remuer ses boucles désormais libres de leur mouvement puisque Candy ne les tenait plus enserrées dans un nœud. En bas deux hommes discutaient et l'un était appuyé contre le réverbère. Elle frissonna. Elle l'avait déjà vu et son acolyte aussi ... étrange qu'ils soient ici si ce n'est qu'ils la suivaient. Elle referma la fenêtre et ils regardèrent dans sa direction. Qui étaient ces deux individus ? Pourquoi la suivaient-ils et donc pour qui travaillaient-ils ? Bien sûr une hypothèse s'imposa d'emblée dans son esprit : Niel. « Allons ne pense pas n'importe comment ! Niel a depuis trouvé une autre fille ! Il t'a dit qu'il t'aimait mais c'est un menteur, un lâche, c'est archi-faux ! De plus il sait bien que tu ne l'aimeras jamais ! » . Elle soupira. Une petite voix agaçante comme un moustique qui tourne, hésite, avant de planter sa pompe et vampiriser sa victime, lui soufflait « Es-tu sûre ? Es-tu sûre que tu ne l'aimeras jamais ? Lorsqu'il t'embrasse, lorsqu'il te regarde, tu rougis, tes pensées se troublent ... aucun garçon ne t'a fait réagir ainsi ! », Elle se murmura alors un « TAIS-TOI ! » Vigoureux mais le moustique cette nuit-ci avait décidé de la tourmenter. Les deux hommes en bas de chez elle y étaient certainement pour quelque chose.
En cette fin d'année tout le monde attendait les festivités. Tout le monde avait hâte d'enterrer cette guerre qui avait engendré des drames dans les familles. La grand'tante Elroy en particulier qui se remettait mal de la mort d'Alistair. Que lui voulait le destin à s'acharner sur elle ? Lui prendre deux fils ? Alors qu'elle s'était toujours montrée soucieuse de sa pratique religieuse ? Et faire adopter cette fille – Candy – dans la famille ? Une voleuse ? Elle ne savait pas au fond d'elle-même quel était le pire des maux. Le vent vint frapper sa fenêtre et son attention se tourna vers elle. Albert William André l'avait prévenu que Candy serait de la partie ... elle pinça ses lèvres qui firent un trait entouré de parenthèses ridées, marquées au couteau sur son visage austère. Si seulement Albert pouvait ouvrir les yeux sur cette fille !
Elisa n'était pas à la fête non plus. Niel était devenu une sorte de traître à ses yeux. Qu'est-ce qui lui trouvait donc à cette fille quelconque ? D'origine inconnue et pauvre ? Alors qu'elle, Élisa nettement bien née ne trouvait pas un garçon qui lui convienne ! Sauf un. Un qui n'avait eu d'yeux que pour ... Candy ! Il était le seul qui l'intéressait, car c'était le seul qui l'avait aidé un jour ! Pourquoi ? Pourquoi tout le monde se détournait d'elle ? Elle lâcha son livre ennuyeux et décida de prendre l'air dans le jardin malgré le froid qui y régnait. Quelques invités qui habitaient loin étaient déjà là et leurs voitures occupaient les garages mis à leur disposition. Elle passa devant indifférente et chercha un banc, pour réfléchir. Elle avait toujours été seule en fait ! C'était évident. C'était surtout flagrant depuis que Niel était amoureux de cette fille. Seule et aspirant à ne plus l'être mais personne ne la comprenait, surtout pas les garçons qui gravitaient autour de sa famille. Tous des bellâtres sans intérêts, certainement attirés comme des guêpes sur un pot de miel, sa fortune. « Ils ne l'auront pas, j'en veux qu'un seul ... je veux et j'aurais Terrence Grandchester ». Le temps exécrable la poussa bientôt à retrouver la chaleur et l'atmosphère douillette de la demeure imposante. Tout en marchant une ombre marquait son visage qui arborait la mélancolie comme principale émotion. Elle savait que même la maison bondée d'invités elle serait seule, un électron isolé sans son atome (son frère), et bizarrement pour la première fois de sa vie elle eut envie d'hurler sa colère et d'éclater en sanglot. Avant de pénétrer dans son antre, elle inspira profondément, cherchant à chasser toute émotion signant sa vulnérabilité. Il y eut un bruit de voiture qu'elle aperçut alors qu'elle finissait de monter la volée de marches. Elle la reconnut aussitôt. C'était celle de l'Oncle William. Elle décida qu'il ne méritait pas plus que les autres de l'importance et entra dans son royaume.
Albert descendit du véhicule, imité par son passager. Ce dernier était brun, des cheveux mi- long attachés en queue de cheval, son visage était mangé par une paire de lunettes de soleil qui le rendait inconnaissable ainsi qu'une barbe fatiguée. Pourtant il avait jusqu'à l'année passée fait de nombreuses fois la « Une » des journaux People car il n'était autre que Terrence Grandchester. Il entrevit la jeune femme rousse et grimaça. Elisa Legan par qui tout le mal était arrivé.
Niel conduisait un corbillard. Le silence qui régnait à l'intérieur du véhicule n'avait rien à envier au silence d'un désert, seul le bruit du moteur établissait un monologue très monotone. Bientôt le sommeil gagna Candy et son esprit vagabonda jusqu'à la maison de Pony. Une maison de Pony étrange puisque sœur Maria avait les anglaises et le visage calculateur et froid d'Elisa, mademoiselle Pony n'était plus et les orphelins pleuraient tous ! Candy décida de quitter ce lieu à présent maudit et ... son esprit bascula au Collège Royal St-Paul. La mère supérieure avait les traits de la grand'tante Elroy, et elle entreprit de retrouver quelqu'un, quelqu'un qui était très important pour elle ... son prénom lui revient : Terrence. Niel eut une pointe d'agacement lorsqu'il entrevit ses lèvres murmurer ce prénom qu'il haïssait et ses mains se transformèrent en étau sur le cuir du volant. Margareth assise à l'arrière semblait indifférente, elle ressemblait à une statue de pierre qui d'un simple coup de baguette magique pouvait prendre vie. Candy dans son rêve était loin de toute espèce de considération. Le Collège était une prison, elle voulait s'en échapper et elle ne sut comment le décor de sa colline refuge se transforma en sinistre donjon, celui-là même ou dans sa vraie vie elle avait été punie – encore une fois – suite à un piège fomenté et réussi d'Élisa. Un raton laveur qu'elle reconnut entre mille vint lui rendre visite et alors qu'elle allait s'en saisir se métamorphosa en Terry. Elle se mit à sourire et n'entendit pas Niel maugréer son mécontentement. Dans son songe Terry n'eut cure de sa joie et se mit à rire et changea à nouveau d'apparence pour devenir Susanne Marlow, et disparaître. La conduite de Niel eut quelques à-coups car il prit un chemin plus sommaire que la route principale. Lentement elle sortit de sa torpeur et daigna enfin se tourner vers le chauffeur. Qui à son tour lui adressa un regard noir, lourd de jalousie.
Élisa avait repris sa lecture et se fut derrière son livre qu'elle le vit. Le garçon qui avait su parler à son cœur. Ce ne pouvait être que lui qui était aux côtés de l'Oncle William. Elle les savait parfaitement en bon terme, surtout depuis que Terry avait mit entre parenthèse sa carrière. En revanche elle, elle n'était jamais parvenue à trouver le chemin du sien. Le fait qu'il soit arrivé pour les festivités laissait entrevoir de nouvelles perspectives et peut-être même une pierre deux coups. Elle avait toujours excellé à ce jeu-là. Elle tourna une page de son roman insipide et soudain elle eut le plan parfait.
Albert conduisit lui-même Terrence à ses appartements puis se dirigea vers son bureau. Élisa entra alors dans sa chambre et sortit son plus beau papier à lettre qu'elle parfuma. « Allons ... mets-toi à la place de cette mijaurée, ce ne devrait pas être si difficile ... tu l'aimes autant qu'elle si ce n'est plus ! » Alors de sa main fine et parfaitement manucurée, écrivit :
« Terry,
Je ne me tiens plus en joie de te revoir ! Je sais que tu as quitté Suzanne et que tout comme moi tu m'aimes ! Cependant je dois te prévenir que Niel Legan a jeté son dévolu sur moi et il me retiens prisonnière vois-tu, s'il te plait libère-moi ! ». Signé : Candy.
Elle admira l'ensemble et sourit. Quel scandale cela allait être ! Ce coup-ci il était impossible qu'elle s'en sorte. Tout était parfait. D'un geste rapide et efficace elle mit la lettre dans une enveloppe et réfréna son impatience de la glisser tout de suite au destinataire. La patience pouvait être sa deuxième qualité.
Niel et les deux femmes firent une pause dans ce petit restaurant isolé. Il ne leur restait que quatre heures de route et ensuite ils seraient arrivés à destination. Normalement pile à l'heure du réveillon. L'atmosphère ne se détendit pas pour autant. Pour Margareth s'était habituel, pour Candy en revanche cela l'était moins. Qu'avait-elle donc pour être si silencieuse ?
- Candy, fit-il après s'être éclairci la voix, je peux savoir ce qu'il t'arrive ? Il arqua ces sourcil tout en la dévisageant narquois. Aurais-tu peur par hasard ?
Elle fit une moue maussade.
- Je l'avoue oui. Elle soupira. L'idée de retrouver ta mère, ta sœur, la grand'tante et toutes ces personnes que je ne connais pas et qui vont me jauger ... ça m'angoisse.
- Pourtant il y aura peut-être quelqu'un qui ... quelqu'un que tu espères ... fit-il sur un ton calme alors que son esprit était comme le pécheur qui vient de jeter un appât et qui espère qu'il fonctionnera.
- Qu'insinues-tu par là ?
Il haussa les épaules, l'air détendu.
- Je ne sais pas répondit-il malicieusement. L'oncle William, que tu connais presque mieux que le reste de la famille (elle frissonna sous l'allusion) s'entendrait bien, enfin aurait gardé une profonde amitié envers un certain acteur dont je ne me rappelle plus le nom ... il se tût, ses yeux ambre d'ordinaire si chauds à son égard avaient un froid polaire contenu quelque part. Terrence ... oui c'est cela, ton « grand » ami Terrence. Il sourit de façon exagérée, montrant sa délectation devant son désarroi.
- Qu ... Terrence ? Au Réveillon ?
Il sourit, condescendant.
- Et voilà ... c'est incroyable tout de même que tu te mettes à agir comme par le passé, en groupie de ce râté.
- Terry n'est pas un raté !
Il ricana tout en faisant tourner dans son verre, son vin. Il avala ce qui restait d'un trait tout en ne cessant pas de la fixer. Il était furieux. Paradoxalement il était furieux d'être furieux. En fait il ne cessait de se demander qu'est-ce qu'elle pouvait bien lui trouver à ce garçon si ... bizarre ? Qu'est-ce qu'elles avaient toutes à lui trouver une séduction qu'il n'avait pas ? Il s'efforça de revenir à la réalité et constata que Candy était moins cramoisie et que l'afflux de sang quittait progressivement ses joues victimes d'un lâcher de tâches de rousseur sauvage et inopiné dès sa naissance.
- Pas un raté ? Il a – à ce que je sais – plus aucune carrière artistique et ne joue que dans des pièces de secondes zones, sans aucun intérêt. Au moins il est solidaire de la carrière que suit son amie infortunée Suzanne Marlow.
- Tu devrais avoir honte parvint à murmurer Candy. Il a eu un choix. Niel ne la quittait pas des yeux accentuant un curieux malaise. Il ne répondit pas, la laissant poursuivre. Elle toussotât et enchaîna. Je – elle eut un sourire triste et sentit un chagrin encore vif la menacer – je lui ai donné le choix Niel ! Entre Suzanne et moi.
- Et bien sûr il a choisi Suzanne.
Elle se contenta d'hocher la tête.
- Tu n'as pas à le juger. Elle se mordit la lèvre inférieure. Elle enveloppa le décor dans lequel ils étaient, un lieu quelconque et sans intérêt d'où leur parvenait les relents d'odeur de cuisine. Suzanne a sacrifié ses jambes et donc sa carrière et toute son existence pour lui. Je me suis inclinée, il a eu raison.
- Et c'est tant mieux. Cela me laisse le champ libre pour moi. Elle le fusilla du regard ce qui pouvait la dispenser de toute réplique cinglante vocale. Il rit. Il a laissé la place et cette fois c'est moi qui vais la prendre. Il a toujours été incapable de te garder et ce depuis que tu es tombée dans le traquenard de ma sœur et ... ok ... et du mien. Ça a été sans doute un mal pour un bien.
Candy était en mode self-control. Ne pas montrer à quel point ces paroles pouvaient l'irriter. Son esprit s'évada dans l'espoir de lui échapper, un espoir tout proche mais son attention la ramena à la réalité lorsqu'elle se bloqua sur une Margareth des plus silencieuse.
Ils reprirent la route après que Niel eut payé. Le trajet se fit tout autant dans le silence que depuis le départ. Enfin il était pas loin de 20 heures lorsque la voiture franchit l'imposant portail aux armoiries des André. Le cœur de Candy s'affola.
Ils furent conduits à leurs appartements et conviés à se préparer pour la soirée. Leur arrivée ne passa pas inaperçue. Terry assit au fumoir en compagnie d'autres convives pâlit en la voyant au bras de Niel. Il crut être victime d'une illusion mais dut bientôt affronter la réalité : Candy était avec son ennemi juré, ce lâche fini, ce poltron abject ... il écrasa sa cigarette et alla s'enfermer dans sa chambre ronger son frein. L'agitation inhérente à l'arrivée des derniers invités finit par se diluer et le calme reprit ses droits à l'étage. Terry s'était mué en lion tournant et retournant dans sa cage lorsque soudain il vit une enveloppe franchir son pas de porte. Il s'en saisit et lu :
« Terry,
Je ne me tiens plus en joie de te revoir ! Je sais que tu as quitté Suzanne et que tout comme moi tu m'aimes ! Cependant je dois te prévenir que Niel Legan a jeté son dévolu sur moi et il me retiens prisonnière vois-tu, s'il te plait libère-moi ! ». Signé : Candy.
Son sang ne fit qu'un tour. Il allait lui montrer de quel bois il se chauffait ! « On » ne touchait pas à « sa » Candy ! Et surtout pas ce Niel Legan !. Il était furieux à présent et ouvrit le bar. Se fût à ce moment que quelqu'un toqua à la porte. Il soupira.
- ENTREZ !
Quiconque aurait entendu l'invitation serait parti en courant mais n'est pas Elisa Legan qui veut.
- Bonsoir Terrence.
Il faillit recracher de dégoût la gorgée de whisky qui occupait son palais.
- Que me veux-tu ? Persiffla t-il, l'attitude prête à l'attaque.
- Et bien je pense que tu seras ravie de savoir que Candy est ici ... elle sourit mais ses yeux transmettaient une lueur calculatrice.
- Je le sais ! Et elle serait avec ton ... enfin ton ...
- Frère.
- C'est ça. Il avala une autre rasade de Whisky cul-sec. Une chaleur bienfaisante et familière se rependit en lui. L'alcool, un ami fiable mais terriblement exigeant et destructeur.
- Je suis venue te proposer un marché.
- Je ne marchande pas avec les saintes-nitouches de ton genre. Il l'enveloppa à son tour d'un regard meurtrier. Ton âme est plus noire, plus sombre, plus puante qu'une fosse à purin. Tu tentes de la camoufler sous tes robes très chères mais tu n'y pourras jamais rien. Elle était à présent plus pâle que le marbre le plus blanc. Tu es laide Élisa, tout en toi est pourrie.
Elle ravala l'insulte. C'était le seul qui avait osé.
- Tu refuses mon marché ?
- Pour Candy j'en fais mon affaire. Pour ta gouverne je préfère traiter directement avec la Mafia ils ont plus d'honneur que toi.
- Je peux savoir pourquoi ...
- Pourquoi je te dis tes quatre vérités ? Allons-y ... j'ai toujours rêvé de le faire. D'un geste il l'invita à s'asseoir. Il se servit le fond de sa bouteille de Whisky. Tu es jalouse de Candy (Elisa gloussa pour dissimuler une peur immense comme jamais elle n'en avait ressentie jusque là dans son existence), il se tût, observa la marque de ses flèches. Quoique tu fasses tu ne seras jamais à son niveau. Elle est à l'écoute des autres, courageuse, travailleuse, et indépendante. En fait je pense que tu aimerais quelque part être à sa place ... il eut un grimace, ses yeux échauffés par l'alcool brûlaient d'un feu intense, je pense Élisa que tu souffres quelque part de la solitude mais ... toute action a un prix, et le prix de tes actes tellement immondes, mauvais et calculateurs, est une intense solitude ! Et j'ai le regret de te dire que ton physique ne parviendra jamais à compenser.
« Le mufle, comment ose t-il ? » Elle le fixait sous le choc, anéanti par tant de fiel.
- Tu cherches en ce moment certainement à te trouver des excuses ?
- Comment ... cette fille ... a été accusée de vol !
Il sourit visiblement amusé.
- Oui bien sûr, tout comme tu l'as attiré dans le piège au Collège Royal de St-Paul qui a signé son évasion. Il haussa les sourcils et se mit à la recherche d'une deuxième bouteille. Comble de malchance le récipient à glaçons était vide et il se résigna à appeler quelqu'un. Il revient à sa victime. Allons Élisa cesse de nier l'évidence ... tu es seule, désormais ton frère t'a lâché, tu es aux crochets de ta famille qui pourrait ... te couper les vivres ? Et pourquoi pas ? Tu es intelligente à défaut d'être belle (elle serra les dents encore une fois sous l'impact, son esprit se compara une micro seconde à un boxeur encaissant les coups de l'adversaire).
- Merci répliqua t-elle sur un ton acide.
- De rien.
- J'étais venue pour te proposer un marché que tu as refusé, à la place tu m'as insultée, ça ne se passera pas comme ça ! Elle le scruta il eut soudain l'air désabusé.
- J'ai essayé Élisa de t'aider, de te sortir de ton malheur inconscient dans lequel tu te complais, sans doute par peur de changer de personnalité, de te rebeller vis à vis de ta mère ... il soupira et conclue par un presque inaudible « je comprends ». Ses mots la firent frissonner.
- Je ... je n'ai peur de rien.
Il pouffa. Quelqu'un toqua et une domestique s'enquit de son souhait et repartit aussitôt.
- Élisa je suis un acteur. Ôh oui je sais ! Je suis sur le déclin et je ne joue que dans des pièces sans intérêt mais vois-tu pour faire ce métier il faut une certaine sensibilité, un feeling ... tu comprends ? Elle s'était levée et se tenait près de la porte, prompte à fuir l'antre de cet ours impossible. Néanmoins elle ne pouvait se résoudre encore à fuir et opina du chef. Tu as peur Élisa, tu joues les filles sûres d'elle mais au fond de toi tu caches une immense peur, et je vais te dire son nom. Tu as peur que les gens voient ton vrai visage, le visage d'un être monstrueux, sournois, mesquin, menteur et j'en passe parce que quelque part tu paies l'éducation de ta mère.
- Ma mère ?
- Elle t'a sans doute eue, tout comme ton frère pour plaire à son entourage. A t-elle eue envers toi la moindre tendresse ?
« Comment osait-il ? De quel droit ? » Mais en elle s'exécutait le mécanisme de la mémoire. Elle cherchait dans ses souvenirs mais en les passant en revue elle savait déjà la réponse. Il avait tapé dans le mille. Lui patiemment attendit. Il attaqua un bol de cacahuètes tandis qu'il se réservait un grand verre de Whisky dans lequel surnageaient des glaçons condamnés.
Elle le fixait l'air à présent ahuri.
- Alors ?
- Alors ... non ! C'est ... mais ... « Oui reviens à Candy ... à cette fille que tu veux à tout prix jeter hors de la famille ... et pourquoi déjà ? Parce que je la déteste ? Et pourquoi ? Ce Terry m'a complètement retourné le cerveau ! »
- C'est pour ça que tu hais Candy. Tu sens que malgré qu'elle soit orpheline elle a reçu toujours de l'amour. Il fit une moue. Ce que toi tu n'as jamais eu et que ... il prit un air prophétique, et que tu n'auras jamais si tu ne changes pas.
- Merci du conseil fit-elle, acide.
Il leva son verre comme pour trinquer et malicieusement lui fit un clin d'œil et ajouta sur un ton ironique :
- De rien !
Elle entra dans sa chambre furieuse et entreprit de se préparer. Les miroirs ont cela d'unique, ils ne trichent jamais dans le reflet qu'ils renvoient. Toute son assurance s'évapora lorsqu'elle se vit telle qu'elle était. Pour la toute première fois de sa vie. Une pierre tomba dans son estomac. Terry avait eu raison sur elle, sur toute la ligne. Son enfance, ses souvenirs, se substituèrent au faste de sa chambre, la basculant dans sa vie au Ranch. Leur évocation fit rapidement naître des nausées. Des gestes tendres de sa mère ? Elle cherchait, scrutait chaque recoin de sa mémoire et n'en vit aucun. Des ordres, des réprimandes mais aussi l'instillation de l'orgueil d'être une Legan, une fille riche, au-dessus du peuple, avaient jalonné son quotidien, sa vie, jusqu'à aujourd'hui. Ses longs doigts fins enserrèrent la brosse et avec rage défit ses anglaises. Elle avisa un ciseau et fut tentée un instant de s'en servir mais elle parvint à reprendre son empire. Elle revêtit une robe nettement moins tapageuse que celle qu'elle avait précédemment choisi et jaugea de l'effet. Sa chevelure rousse tombait en boucles désordonnées, sa robe même simple la mettait en valeur, son reflet eut son aval, il était à son goût, inhabituel mais à présent sa décision avait été prise : l'Élisa du passé venait de trépasser grâce à Terrence Grandchester, tout ceux qui avaient fait son malheur allaient payer. Elle entendit à l'extérieur la voix de Candy et elle suspendit son geste. Candy ... elle inspira profondément. Elle eut la certitude que jamais une amitié profonde ne pourrait exister entre elles mais rien ne lui interdisait de la prendre pour exemple. « Je la hais ! », une petite voix en écho lui répondit « Tu l'envies, tu l'as toujours envié ! Elle, elle a pu courir et s'amuser avec Archibald et Alistair tandis que toi, toi tu en avais l'interdiction parce qu' « une jeune et riche fille du monde NE COURT PAS ». Elle eut une bouffée de rage. Sa raison avait décidé de la tarabuster. « Ce n'est pas Candy que tu dois détester, ce sont tes parents qui ont fait de toi une marionnette ! Tenue d'être là, faire bonne figure devant des gens ennuyeux ! Être aux ordres ! Toujours ! » .
- Je me promets à moi-même que tout cela va changer ! Elle inspira profondément tandis que raisonnaient les premières notes de l'orchestre spécialement engagé pour la soirée. Un sourire diabolique s'imprima sur son visage qui signifiait clairement que les Legan seniors pouvaient faire leurs adieux à leur fille si sage et si parfaite (tout du moins son rôle en apparence).
L'état d'esprit des autres convives était bien loin des préoccupations d'Élisa qui venait de se prendre sa seule et unique humiliation et qui allait avoir des conséquences notables sur sa vie future. Niel sur son trente et un, accompagné d'une Candy resplendissante firent leur entrée dans la salle de réception. Terry lui, avait décidé d'en savoir plus sur leur relation. D'après la lettre, Candy était sous son emprise ce qui ne l'étonnait pas vu le détestable personnage qu'il était dans son souvenir. Il les vit et son sang se figea. Elle le regardait d'un air si ... si ... amoureux ! Il ne pouvait y avoir d'erreurs, son regard ne trompait pas et cela lui tordit les boyaux de comprendre que celui-ci ne lui était pas adressé. Tandis que le couple saluait leurs connaissances, Terry les suivit des regards jusqu'à ce qu'une main se pose sur son épaule qui le fit vivement se retourner. C'était Albert avec un autre jeune homme qu'il n'avait jamais vu.
- Oh ... euh ... Albert, excusez-moi ... Albert souriait d'un air entendu. Il savait qui, Terry suivait du regard.
- Terry ... voici John.
- Bonjour ... John.
- Monsieur Grandchester ... votre visage ne m'est pas inconnu. Vous étiez dans le milieu artistique, le théâtre ! Cette évocation fut loin de lui faire plaisir.
- C'est du passé.
Albert et John continuèrent à lui parler tant et si bien qu'il perdit de vue le couple maudit.
Candy et Niel ne manquèrent pas de saluer Archibald et Annie qui venaient de se fiancer, enfin. Niel n'était pas particulièrement enjoué à l'idée de les voir mais ils faisaient partis de la famille. Annie parut gênée ce qui ne manqua pas de troubler Candy, elle sentait confusément qu'elle voulait lui dire quelque chose. Alors que la conversation s'envolait vers des banalités, Annie adressa son plus beau sourire à Niel.
- Niel, excuse-moi mais il faut que je dise quelque chose à Candy ... sur ... enfin sur ... elle chercha en Candy un prétexte et fut sauvée. Sur Sœur Maria !
- Hum ... il fit un bref signe d'accord mais Candy y lut aussi toute sa méfiance.
- Merci Niel, je te la ramène au plus vite.
Enfin en lieu sûr, Annie apprit à Candy que Terry faisait parti des invités.
- Oh ... Candy afficha un air troublé.
- Par contre ... que fais-tu avec Niel ? Je croyais que tu ne l'aimais pas !
La rougeur s'accentua sur ses joues, un drôle de feu faisait briller ses yeux comme de l'intérieur.
- Les choses changent Annie. Je ne peux pas t'expliquer mais ... elle soupira. Je ne crois pas que je l'aime !
Annie gloussa. Tant de naïveté de la part de son amie la sidérait.
- Candy ... même ici, à quelques mètres tu ne cesses de regarder dans sa direction ... et ton visage vient inconsciemment de se changer à la vue de cette fille qui l'approche. Annie se tût et fronça les sourcils.
- Niel peut bien fréquenter qui il veut, souffla Candy. Bientôt je serais libre.
- Libre ? Mais tu l'es déjà ! Qu'entends-tu par là ?
Consciente d'avoir laissé une trace, Candy tenta de se reprendre.
- Libre de cette famille Annie. Je ne la supporte plus !
- Tu veux dire ... annuler ton adoption ?
- Oui tout à fait.
- Et pour Terry ?
Terry faisait parti du passé. Dans le train qui l'avait ramenée de New-York, malade et sous le choc quelque part elle avait tourné la page. Elle avait été jusqu'au bout, sauver une jeune fille du haut d'un toit à l'hôpital et accepté la décision légitime de Terry.
- Terry fait parti du passé.
Elle retourna aux côtés de Niel et de cette fille. Visiblement eux deux étaient dans une conversation des plus animées. « Une ancienne conquête sans doute » persiffla une voix sèche dans le fond de son cerveau.
- Bonjour fit-elle, Annie muette sur ses talons.
La fille se retourna et la transperça d'un regard ambre, le même que Niel et surtout qu'elle ne connaissait que trop bien.
- Candy ... bien sûr. Elle eut un sourire espiègle qui n'annonçait rien de bon. Candy elle, sentit monter un serpent glacé le long de son dos. « Qu'a t-elle manigancé encore ? ».
- Terry est là, cela doit vous enchanter tous les deux ! Surtout toi Candy ... un Duc doit te convenir ! A mon avis il ne t'a pas oublié ! « C'est moi ou il y a de la rage dans sa voix ? ».
- Qu'il soit là ou non ne m'importe plus Élisa. « Je sais que les choses ne seront plus jamais comme avant ..., il y a Suzanne et sa dette envers elle ... et il a fait son choix ». Ça te surprend ? Elle sourit.
- Tu mens.
- Je t'assure que non. Elle soupira. Élisa ne changerait jamais, elle le savait alors à quoi bon essayer de lui faire entendre raison sur son erreur ? Terry a choisi Suzanne Marlow ... j'ai décidé d'accepter son choix et ... je ne reviendrais pas dessus.
- Quelle grandeur d'âme ironisa Elisa. Tu vas donc apprendre qu'il est venu pour toi. Elle ricana et reporta son attention sur son frère. La concurrence va être dure Niel ! Terry a déjà eu ses faveurs !
- Élisa !
- Quoi ? Elle fit l'air étonné. Quand tu t'es retrouvée dans le donjon au Collège Royal de St-Paul ... ce n'était pas la première fois ! Avoues-le !
- Élisa je te le répète, Terry ne me concerne plus. Elle jeta un regard en coin à Niel qui avait du mal à dissimuler sa joie.
- Tu vois Élisa, en gros tu perds ton temps ! Terry n'a plus la quotte donc en clair tu as le champ libre.
Elle se contenta de le toiser. Air que connaissait parfaitement Niel. Il signifiait qu'elle avait du se faire méchamment remettre à sa place.
- Avoues que ... tu as été le voir ! Il vit sa sœur se liquéfier puis se transformer en carotte de glace pour analyse archéologique, Niel se fit l'effet de la Gorgone.
- Il ne pense qu'à ... qu'à toi ! Cracha t-elle à Candy.
- Désolée, mais je n'en suis pas la cause. « Il faut que je lui parle ! Savoir ce qu'il en est mais ... que faire de Niel ? ». Elisa se contenta d'un petit rire et tourna les talons.
Niel s'avisa que Terry ne les quittait pas des yeux. Il reporta son attention sur Candy. Elle avait dit « J'ai décidé d'accepter son choix ». La question qui importait était « Quelle importance avait-il dans ses sentiments ? » et son visage se ferma car la réponse ne pourrait s'exprimer pleinement que s'il la laissait le rejoindre.
- Candy, elle le regarda attentive, je pense que tu ... tu devrais aller le voir. « Niel ? Ai-je bien entendu ? Niel veut que j'aille parler à Terry ? Il perd la tête ? ». Devant son air surpris, il se contenta de sourire. Oui ... j'ai décidé de te faire confiance.
- Pourquoi ? Déjà je ne suis pas sûre qu'il veuille me parler.
- Ça m'étonnerait qu'il te rejette vois-tu, il ne cesse de regarder dans notre direction.
- Tu n'as pas peur ? Elle avait presque murmuré.
- Non. Étrangement non. Tu as dis toi-même que tu ne reviendrais pas sur son choix. Il lui prit la main et la chaleur de la sienne se répandit en elle comme la lave sur une terre gelée. Je t'ai dit que je t'aimais et je viens de comprendre que aimer c'est ne pas t'avoir pour moi, je dois aussi te faire confiance. Elle se sentit rougir. Son désir de fuir s'effilochait, son cœur avait modifié son rythme et son corps voulu plus qu'une chaleur au niveau de ses mains. « Non ! Tu ne dois pas céder à la tentation de rester avec lui ... tu t'es promis de t'enfuir pour (ses yeux se fermèrent une micro seconde) pour lui et pour toi ! Pour vous deux ... Élisa et sa mère vont te pourrir l'existence si tu ne le fais pas ! ».
- D'accord, lâcha t-elle en soupirant.
Les mains de Niel eurent du mal à se dénouer. Le cœur battant il la vit rejoindre son presque « pire » ennemi. Le champs laissé libre une jeune femme se présenta pour danser. Il déclina.
Terry la vit s'approcher et réalisa que quelque chose s'était brisée depuis leur dernière rencontre. Suzanne avait fait voler en éclat leur complicité d'antan.
- Bonsoir Terry.
- Candy ... « Sa voix a changée ! Plus de fatigue ... ». Ton nouvel ami a consenti à te laisser venir jusqu'à moi ?
- Si tu veux parler de Niel ... (l'autre fit un signe affirmatif), oui il a changé.
Bizarrement une barrière s'était dressée entre eux deux, qu'ils pouvaient ressentir chacun de leur côté. La conversation se tarit d'elle-même et Candy rejoignit Niel. Tout le monde était là et le réveillon commença. Les André dominaient et dirigeaient les réjouissances. Candy était à côté de Niel et d'Albert, La grand'tante était assise à ses côtés puis sa belle-mère et son beau-père, puis enfin venaient Élisa, Terry, Annie et Archibald. Le balai des serveurs commença alors et les plats tous sophistiqués et tape-à-l'œil s'enchaînèrent jusqu'au dessert. Tout était parfait sauf l'ambiance et Candy regretta un instant de ne pas être à la Maison de Pony et entendre les éclats de rire et la bonne humeur des enfants. Dans cette salle immense tout y était tellement rigide, sous l'emprise d'une étiquette austère, que tout éclat de rire y était comme interdit, il ne pouvait d'ailleurs pas s'épanouir, rien ne le permettait, il aurait été comme une graine ballottée par le vent et déposée sur un sol aride, sec et brûlant, tuée dans l'œuf au moindre contact.
Niel se tourna un moment et fronça les sourcils, remarquant que sa compagne avait l'esprit ailleurs. Il toqua alors à son attention.
- Tu as l'air comme absente ... souffla t-il alors que la Grand'tante trônait telle la Reine Victoria, l'air sévère.
- Je pensais à la Maison de Pony, l'atmosphère doit y être nettement plus ... festive.
- Sans doute. Je t'avoue que j'ai hâte aussi que l'on commence à danser.
Dionysos entendit sa prière.
Le dessert fut avalé, la Reine de cœur se leva donnant le signe à sa cour d'en faire autant.
