Hiro Fritz.
Eren n'avait jamais été aussi embarrassé de toute sa vie. Son cœur battait à tout rompre tandis que la masse silencieuse —et visiblement aussi gênée que lui— des soldats le fixait soudain comme une bête de foire. Et, au milieu des regards accusateurs, moqueurs, outrés ou même dégoûtés, il y en avait un qui le transperçait comme une lance, et dont le fer froid et inerte avait cédé la place à deux billes de mercure tournoyantes.
Jamais Eren n'avait vu tant d'expressivité dans les yeux de Levi Ackerman. Crispé et blême, l'adjudant-chef le sondait, lui posant mille questions muettes et semblant incapable de croire ce qu'il venait d'entendre. Malheureusement, l'absence de colère dans les orbes inquisiteurs et désorientés n'était que plus culpabilisante encore, révélant à quel point l'homme était blessé.
« Est-ce la vérité ? » demanda le commandant Hanji d'une voix faible.
Eren, qu'on avait forcé à se relever, les mains en l'air, tout comme l'inconnu à ses côtés et responsable de son dérapage, baissa la tête, honteux et perdu. La chute était vertigineuse : en plus de décevoir l'homme dont il attendait le retour depuis des mois, il risquait de perdre sa crédibilité et l'autorité qu'il avait sur ses hommes. Il lui avait fallu des années pour obtenir la confiance et la sympathie de ses compagnons d'armes, en raison de sa double nature effrayante, et ce qui venait de se produire le ramenait irrémédiablement au point de départ. Au sein de l'armée, où prévalait la rudesse militaire et son lot d'intolérances issues d'un perpétuel concours de virilité, de force ou de mental infaillible et endurci, l'homosexualité était particulièrement moquée, jusqu'à en devenir dangereuse pour ceux qui s'en rendaient coupables. Officiellement interdite entre soldats, elle n'en était pas moins discriminante si elle concernait un partenaire civil. Les hommes qui avaient la malchance d'être découverts devenaient la risée de leur corps d'armée, et finissaient souvent par se désengager, tant les brimades étaient âpres.
« Oui mais…c'est un malentendu ! essaya t'il de se justifier.
— Un malentendu ? railla Briggs. T'as du culot, sale traître !
— Je ne suis pas un foutu traître ! siffla Eren. Et je vous répète que je n'ai jamais vu cet homme de ma vie ! De toute façon, vous vous trompez et ces gens ne sont pas des ennemis ! Alors, quelle importance ?
— Oh-oh ! fit Pixis avec un petit rire. Peut-être qu'en fait, notre cher Eren, transporté par la joie en voyant une aide inespérée arriver, a voulu leur souhaiter la bienvenue d'une manière un peu trop chaleureuse ? »
Le capitaine de Garnison se tourna vers son commandant, éberlué :
« Sauf votre respect, commandant, ne trouvez-vous pas que la situation est on-ne-peut-plus sérieuse ? bredouilla t'il.
— C'est vrai qu'on mérite un accueil haut en couleur ! plaisanta le jeune blond. Mais je n'aurais pas laissé n'importe qui me dire bonjour comme ça ! » finit-il, rieur.
Eren lui écrasa violemment le pied d'un coup de talon. L'autre gémit de douleur, mais, à la grande surprise de son agresseur qui s'attendait à le voir s'emporter, il ne présenta, pour toute riposte, qu'une moue chagrinée des plus parodiques. Ce bref échange ne faisait qu'attiser les suspicions de complicité entre eux. Pour couronner le tout, le regard de Levi brillait, à nouveau, d'une haine dévastatrice.
« Non ! se disculpa déplorablement le sergent. C'est pas ce que vous croyez ! Je... J'ai pas fait exprès ! »
Il se mordit précipitamment la lèvre, tant son explication était puérile et ridicule. À sa droite, le garçon blond s'étouffait en tentant de retenir un fou-rire. Décidément, ce mec ne faisait rien pour l'aider. Pire, il ne faisait rien pour arranger son propre cas, et Eren était estomaqué par tant de je-m'en-foutisme. Il aurait pu trouver cela amusant, si la situation n'avait pas été aussi grave. Les deux commandants l'observaient, maintenant, avec des yeux ronds et déboussolés.
« Vraiment ?! s'exclama Pixis, en prenant un ton exagérément intéressé. Tu veux dire que tu t'es jeté sur lui sans pouvoir te contrôler ? »
Eren grimaça. Si le commandant en chef de la Garnison faisait souvent montre d'une bonhomie excessive et pétulante, il n'en restait pas moins l'un des hommes les plus respectés de l'armée pour sa sagacité et sa férocité latentes. Paré à essuyer une nouvelle remarque ironique de l'un de ses juges, il choisit, tout de même, de poursuivre dans l'honnêteté :
« Oui.
— Que c'est mignon ! s'écria Hanji, sa nervosité la rendant plus excentrique qu'à l'accoutumée. On appelle ça un "coup de foudre", mon petit Eren ! »
Cette remarque fit, instantanément, fuser plusieurs protestations indignées et simultanées :
« Vous n'allez quand même avaler ça ?! s'insurgea Briggs à l'encontre des deux commandants.
— J'hallucine, reprend-toi, bordel ! gronda Levi en menaçant la brune.
— Impossible... N'importe quoi…c'est impossible… » marmottait Mikasa, le regard soudain affolé.
Le timbre grave et débonnaire de Pixis reprit le dessus :
« Du calme, du calme, voyons ! Ecoutez : le sergent Jäger a peut-être eu une conduite curieuse, voire suspecte, mais il reste innocent tant que l'on n'a pas prouvé qu'il est coupable. Le commandant Hanji et moi-même avons toujours eu pleine confiance en lui et Armin Arlelt, c'est pourquoi nous n'approuverons aucune condamnation expéditive, ou manœuvre expiatoire collective et humiliante. »
Il interrogea Hanji du regard. Celle-ci, approuva d'un hochement de tête, son sérieux retrouvé, et prit la parole à son tour :
« Sergent Arlelt ? Les plans d'aménagement du port, que nous vous avons fournis il y a quatre ans, comportaient la création de cachots souterrains visant à tenir en rétention les éventuels titans primordiaux capturés. Ces travaux sont-ils achevés ?
— O-oui ! bredouilla l'interpellé, pâle et un peu égaré, lui aussi. Il n'y a qu'une cellule, mais elle est creusée à une quinzaine de mètres sous le mur. On y accède par un escalier attenant à la cave, sous le cellier.
— Parfait. Nous allons y conduire Eren et...son nouvel ami. Ensuite, nous discuterons tous ensemble, avec ces messieurs-dames, du but de leur venue et de ce qu'il vient de se passer dans un endroit plus propice à la conversation. »
En entendant que le jeune homme blond allait être emprisonné, les trois autres s'étaient redressés, menaçants. Mais le concerné se retourna vivement et leur lança, tour à tour, un regard appuyé pour leur intimer de coopérer. Non sans une certaine réticence, ils posèrent, de concert, leurs armes au sol en signe de bonne volonté. Eren se détendit imperceptiblement, même si, lui-même, sentait toujours les lames affutées contre sa pomme d'Adam et ses cervicales, les bras encore levés dans une posture inconfortable.
Les commandants ordonnèrent à leurs hommes de s'écarter, et la procession, à mi-chemin entre l'escorte carcérale et le cortège diplomatique, rejoignit le bloc des communs. Avec plus d'animosité que d'ordinaire, l'adjudant-chef Levi avait intimé aux hommes qui les maintenaient immobiles, lui et l'étranger, de relâcher leurs prises et de le laisser se charger des prisonniers. Le tueur de titans au palmarès indétrônable marchait à présent derrière les deux inculpés d'une démarche féline, à l'affût du moindre mouvement suspect, et répandait, parmi les soldats épuisés et nerveux, un sentiment de sécurité roboratif. Eren ne parvenait plus à croiser son regard. L'homme s'évertuait à l'ignorer et le jeune homme brûlait de se retourner pour s'expliquer et clamer son innocence. Mais c'était la meilleure façon de provoquer un mouvement de panique générale, au vu de l'émoi collectif et de la tension palpable qui régnait toujours. Sans parler de la correction, expresse et cuisante, qu'il récolterait.
Lui et son camarade d'infortune furent conduits jusqu'au font des entrailles de la base, au bout d'une galerie en cul-de-sac étayée à la hâte, dont l'extrémité était fermée d'une grille enchâssée dans la roche. Les écoulements des pluies, le long du rempart, s'insinuaient entre les différentes strates et faisaient luire les quartz des saillies de granit rose. Le suintement constant amplifiait l'hygrométrie et la fraicheur des lieux, et les affleurements des composites les plus meubles, ainsi que le sol labouré durant l'excavation, se couvraient déjà, par endroits, de concrétions juvéniles.
On les enchaîna face à face, assis sur le sol humide et creusé de gours naissants, en emprisonnant leurs poignets dans des fers doubles fixés aux parois, au-dessus de leur tête. Eren chercha, encore une fois, les yeux de Levi, mais celui-ci, après avoir rassuré leurs deux gardiens et leur avoir donné quelques instructions brèves, disparut sans même un regard en arrière. Navré, le sergent soupira en portant son attention sur le mystérieux jeune homme en face de lui. Ce dernier lui fit un petit sourire, puis déclara sur un ton badin :
« Eh ben, tes potes ont l'air vachement à cran ! Ça doit pas être marrant tous les jours ! »
Eren le fusilla du regard :
« Qu'est-ce que tu m'as fait ? » demanda t'il dans un murmure enrayé par la colère.
Les deux gardes, arborant le blason des roses pour l'un, et les ailes de la liberté pour l'autre, se tournèrent dans leur direction avec curiosité. Eren les ignora, soutenant le regard soudain plus brillant que son voisin de cellule venait de poser sur lui :
« De quoi tu parles ? s'amusa celui-ci.
— Tu le sais très bien ! s'impatienta le sergent. Qu'est-ce que t'as foutu, toute à l'heure ? Comment tu t'y es pris pour me faire...me faire faire un truc pareil ? Et puis, tu es qui, bordel ?! Pourquoi j'ai l'impression qu'on se connait, alors que je suis sûr qu'on ne s'est jamais vus ?! »
L'autre laissa échapper un petit rire clair dont les échos ricochèrent le long du boyau souterrain.
« C'est vrai, avoua t'il enfin, on ne s'est jamais rencontrés. Pas dans cette vie, en tous cas..., ajouta t'il, mystérieux.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Je m'appelle Hiro Fritz », lâcha t'il brusquement.
Eren écarquilla les yeux, sonné.
« Fritz ? répéta t'il. Tu es un descendant de la lignée royale ?
— Pas exactement, répondit ledit Hiro avec un nouveau sourire sibyllin. Mais, pour en revenir à ce qui s'est passé dehors, je t'assure que je suis vraiment désolé. Quand cet enfoiré m'a tiré dessus, j'ai cru que la situation allait déraper, alors j'ai utilisé mon pouvoir sur toi pour, disons, te prendre en otage. »
Eren fronça les sourcils, dans l'expectative qu'il approfondisse ses explications.
« J'ai réagi un peu impulsivement, mais ça a payé. Je sais l'importance que tu as pour tes supérieurs. Sans doute que toi aussi. Semer la confusion ainsi a permis de renverser la vapeur car, tu ne vas pas me contredire, ce Briggs à l'air d'être un sacré connard ! S'ils n'en ont pas grand-chose à foutre de moi, ou que je leur fait trop peur, toi, par contre, tu es trop précieux pour qu'ils ne fassent pas tout ce qui est en leur pouvoir pour te garder de leur côté. En faisant planer le doute sur notre complicité, j'ai réussi à entamer les négociations, car, même si ils n'y étaient pas disposés au départ, maintenant, ça les démangent trop. Ils auraient trop les boules de te perdre. Je suis certain qu'on va m'écouter avec plus d'attention dans très peu de temps. Mais, c'est vrai, je me suis servi de toi. C'était pas prévu. Encore désolé de t'avoir mis dans une position inconfortable. »
Eren ne répondit pas tout de suite, essayant de déceler la moindre trace de félonie dans ses perles d'ambre. Mais cet homme semblait être l'incarnation même de la franchise.
« Quel pouvoir ? » demanda t'il finalement.
Hiro appuya sa tête contre la pierre, l'air las :
« On a beaucoup de choses à se dire..., souffla t'il. Ça va être long de tout t'expliquer.
— Plus vite tu commenceras, plus vite on en aura fini », suggéra froidement Eren.
Le blond soupira et débuta son récit.
Au réfectoire, l'ambiance était lourde. Si les trois autres étrangers les avaient suivis sans rechigner, ils ne semblaient pas très bavards, et peu enclins à débuter une discussion. Alors qu'Hanji et Pixis les avaient priés de s'asseoir autour de la table qu'ils avaient choisie pour l'entretien, ces derniers avaient préféré rester debout, à l'instar des quelques soldats réquisitionnés pour assurer la sécurité —et qui n'avaient pas été sélectionnés par hasard, car ils comprenaient Conny, Sasha, Frock et Mikasa— en se tenant discrètement en arrière. Armin, en statut d'accusé, adoptait la même raideur qu'eux, et demeurait à leurs côtés en front de tablée.
« Bien, débuta le commandant Pixis. Je vais commencer par me présenter. Oh, attendez ! —il se tourna vers la jeune femme qui lui faisait office d'assistante— On a bien quelque chose à servir à boire pour nos visiteurs et leurs hôtes assoiffés, non ? »
La femme lui jeta un regard réprobateur, excédée par ses sempiternelles réclamations d'ivrogne, mais accéda néanmoins à sa demande au vu des circonstances exceptionnelles. Hormis le commandant lui-même, peu acceptèrent d'être servis en vin lorsque celui-ci fut apporté. Seul Briggs et Hanji l'accompagnèrent, ainsi que, contre toute attente, le jeune sergent Arlelt, qui semblait avoir besoin d'un remontant pour soulager son état de stress.
« Reprenons, poursuivit le vieil homme. Je suis Dot Pixis, commandant en chef de la Garnison Des Murs. »
Il marqua une pause et sa consœur en profita pour s'introduire elle-même :
« Et moi Hanji Zoé, commandant en chef du Bataillon d'Exploration.
— Capitaine Eliot Briggs, de la Garnison Des Murs, enchaîna celui-ci avec dédain.
— Caporal Jean Kirschtein, du Bataillon d'Exploration.
— Adjudant-chef Levi Ackerman, du Bataillon également. »
À l'entente de son nom, les yeux clairs du plus jeune s'agrandirent de surprise, et il scruta si intensément Levi que celui-ci tiqua :
« Quoi ?
— Vous avez bien dit "Ackerman" ? »
Levi plissa le nez, de nouveau agacé par tous les mystères qui entouraient son nom de famille. Un bref coup d'œil à Mikasa lui indiqua que la jeune femme suivait assidûment la conversation.
« Ouais, et ? » fit-il en libérant son aura inquiétante et redoutée.
Le petit brun eut un léger mouvement de recul qui enchanta le plus vieux.
« Rien… On n'était pas sûr qu'il restait des survivants de votre lignée, c'est vraiment...
— Ferme un peu ta gueule, Le Rat ! Tu risques de te mordre la langue ! » tonna le mastodonte à la peau noir.
Levi méprisa superbement leur cocasse différence de carrure et lança à l'autre l'homme un regard assassin, le mettant au défi de l'interrompre, tandis qu'il relançait le gamin :
« De quoi tu causes ? Dis-moi ce que tu sais, petit. »
Cette fois, ce fut la grande blonde qui s'interposa de sa voix grave et vibrante, relevée d'un accent puissant qui lui faisait rouler les « r » :
« Lat pas petit. Toi petit. Et mauvais calactèle. »
L'adjudant mis quelques secondes à saisir le sens de la phrase mais, une fois l'insulte décryptée, il laissa une fureur sourde se répandre dans sa voix :
« Qu'est-ce que tu viens de dire, toi ? gronda t'il, venimeux, alors que ses poings se resserraient, prêts à la remettre en place.
— Lieutenant Stanislova Vassnoïvitch », déclama t'elle avec prestance en lui tendant une poigne massive, et faisant fi de son attitude agressive.
Levi, pour une fois, resta un peu ahuri. Il tenta de se répéter mentalement le patronyme imprononçable, mais y renonça. Il baissa les yeux sur la main tendue et ouverte, laissant apparaître une paume à la peau laiteuse, et, après quelques longues secondes d'hésitation, accepta de la serrer avec un œil toujours méfiant. Une lueur amicale brillait dans les yeux bleus et profonds de la femme, et il pouvait discerner, dans ce regard dur, une vivacité d'esprit insoupçonnée.
« Lavie de faile votle connaissance, Levi Ackelman, dit-elle avec importance.
— Ackerrrman, rectifia t'il, passablement exaspéré, mais ayant recomposé son expression flegmatique caractérisant le retour d'une mer calme.
— Et moi, c'est Duke Barton ! fit le jeune homme avec enthousiasme. Mais tout le monde m'appelle "Le Rat". Et le costaud pas sympa, c'est Blackbull.
— "Blackbull" ? répéta Hanji, perplexe.
— Si tu veux savoir ce que ça veut dire, je te montrerai, ma jolie ! » se gaussa soudain la montagne de muscles.
Hanji se colora vivement en imaginant les transcriptions lubriques que pouvaient laisser supposer le pseudonyme. La posture ouvertement provocante de l'homme —le bassin en avant et les poings sur les hanches— ne laissait aucun doute sur l'interprétation de l'invitation, pour le moins salace.
« Euh... Hem, merci, mais je préfère m'en tenir à mon imagination ! bégaya t'elle avec un petit rire gêné.
— Vous pouvoil appeler lui John Andlews..., précisa la femme.
— "Andrews", chuchota Le Rat en aparté, pour les aider à comprendre, ce qui lui valut une œillade sommatrice de la part de sa supérieure.
— ...si vous emballassés pal alias toldu, continua t'elle comme si rien ne l'avait interrompue. Vous pas faile attention à ce que lui dile. Lui se cloile homme illésistible, tlés pénible avec femmes ! acheva t'elle en lorgnant le concerné d'un regard accusateur.
Le dénommé Blackbull haussa les épaules et croisa ses bras gonflés et robustes sur son large poitrail.
« Et l'autre ? demanda soudain Levi, et tous se tournèrent vers lui. L'espèce de tête brûlée qui est au trou, c'est qui ?
— Hiro, répondit Le Rat. C'est...notre ambassadeur. »
Levi leva un sourcil narquois.
« Il est pas un peu jeune et une peu trop grande-gueule pour ça ? s'étonna t'il.
— Ben, il a de la tchatche, c'est sûr ! dit le plus jeune avec un petit rire. Mais il est pas si jeune que ça, en fait il…
— Fais gaffe, Le Rat, l'interrompit sèchement Blackbull. T'as pas mis ton bavoir. C'est pas vrai, tu jactes vraiment comme une pie ! »
Vexé, le garçon rosit et baissa les yeux. Alors que Levi s'apprêtait à leur demander, et certainement sans tact oiseux, d'arrêter leurs mystères, leur lieutenant proposa :
« Si vous vouloil en savoil plus sul Hilo, vous demander à Hilo se plésenter lui-même.
— Ouais, approuva Blackbull. Le bla-bla c'est son boulot, 'toute façon. Nous, on est juste les muscles !
— Pff, parle pour toi ! râla discrètement Duke Barton.
— Et vous pensez qu'on va laisser un mec dont on ne sait rien se balader dans la base et approcher le commandement aussi facilement ? objecta Levi.
— Pardonnez-nous mais, en l'absence d'informations, nous sommes obligés de nous montrer prudents, ajouta Hanji. Vous comprenez ?
— Da, répondit Stanislova Vassnoïvitch avec un hochement de tête. Mais Hilo seul entle nous habilité poul médiation.
— Pourriez-vous, au moins, nous en dire plus sur vous ? D'où vous venez ? Si vous appartenez à une faction en particulier, et surtout pourquoi, même succinctement, vous êtes là ? demanda alors Pixis.
— Nous avons été envoyés par le général Pit Manson, de l'Union des Pays Libres, avoua finalement le cadet avec un regard en coin à ses camarades, qui l'encouragèrent, pour cette fois, à poursuivre. Notre mission de reconnaissance consistait à entrer en contact avec des responsables civils ou militaires, ainsi qu'avec le switch du Titan Originel.
— "Switch" ? souligna Hanji.
— Pardon, je ne sais pas comment on les appelle en eldien. Ceux qui possèdent un titan primitif. Dans notre langue, on parle couramment de "switch" ou "shifter"…
— Réceptacles, répondit la brune. Mais, peu importe, du moment que je sais à quoi vous faîtes allusion.
— OK. Donc, nous devions établir une première approche pour vous parler de l'offre d'alliance avec l'UPL. Nous sommes là pour vous proposer de la rejoindre…
— L'Union des Pays Libres, hein ? répéta Pixis, songeur. De quoi s'agit-il exactement ?
— La confédération des états qui se sont soulevés contre l'Axe —et Hanji et Levi cillèrent en entendant le mot, soudain assurés de la véracité des propos d'Historia— et dont la priorité est de libérer les nations sous sa domination, tout en empêchant la propagation du conflit. Nous soutenons la résistance dans de nombreux pays envahis. À la tête de notre coalition président tous les chefs d'Etat alliés, et l'état-major est composé d'officiers supérieurs issus de toutes les armées entrées en guerre à nos côtés. Nos rangs sont donc très hétéroclites, et mélangent les soldats de plus de vingt-cinq nationalités différentes, qui se battent, désormais, ensemble sous la même bannière. Le général Manson est certainement l'une des figures les plus importantes de l'état-major, car il assiste aux sommets gouvernementaux et représente la nation armée la plus vaste et la plus puissante d'entre toutes. Il a enrôlé et défendu près de quinze pays en voie d'être défaits par Mahr alors qu'il n'était encore que colonel. Aujourd'hui, c'est lui qui nous envoie. D'après lui, l'issue de la guerre aura lieu sur cette île, car tout dépendra de ce qu'il va se jouer ici. »
Il se tut et put s'apercevoir que tout l'auditoire était suspendu à ses lèvres.
« Hem, pour faire bref, conclut-il, apparemment peu habitué à être le centre d'une telle attention.
— Et, pour une mission d'une telle envergure, nota Pixis avec une légère ironie, votre général n'a envoyé que quatre hommes ?
— Non, répondit l'autre à la hâte. Un cuirassé mouille à quelques encablures, et il est lui-même à bord.
— Bordel ! se hérissa le colosse à sa droite. Quand est-ce que tu vas soigner cette putain de diarrhée verbale ?! »
Duke Barton s'empourpra violemment.
« Lui attendle rappolt notle unité, dit professionnellement la femme. Nous discuter, ensuite, si nous tomber d'accold, lui rencontler chef à vous.
— La cargaison qu'Hiro a déposé sur le port n'est qu'un avant-goût de l'arsenal que nous mettrions à disposition et emploierions, nous-même, pour assurer votre défense, expliqua alors Blackbull. Quand ces sales connards vont se pointer, ils ne viendront pas à dos de canassons avec des piques et des flèches, croyez-moi ! Sans technologies plus avancées, vous allez tous crever comme des blattes qu'on…
— Voilà, le coupa Le Rat en levant les yeux au ciel. C'est pour ça qu'il vaut mieux que ce soit Hiro qui vous explique tout ça.
— Hiro n'est pas plus poli que moi ! s'indigna l'autre.
— Il se la raconte moins, et surtout, il est eldien lui-même ! ajouta t'il pour essayer de convaincre les commandants. Moi, je cause trop. Toi, tu racontes de la merde. Quant à Vass, on bite rien quand elle parle. »
Levi n'avait pas obtenu assez d'informations pour laver son scepticisme, mais, étrangement, ces trois-là lui inspiraient confiance. Il avisa Hanji du regard et put y lire les mêmes sentiments. Sentant que leur requête de libérer leur acolyte était sur le point d'obtenir satisfaction, il posa enfin sa question, celle qui lui brûlait les lèvres depuis un trop long moment :
« C'est bien joli tout ça, mais ça nous explique pas pourquoi cet abruti de Jäger et votre pote débraillé se sont léchés la gueule. Une coutume de chez vous peut-être ? »
Les trois soldats lui jetèrent des regards embarrassés, mais le dénommé Duke Barton reprit la parole avec un certain courage :
« Hiro est un peu spécial. Vous avez déjà dû comprendre qu'il s'agit d'un des titans primordiaux; le seul rallié à notre cause. Il a des capacités assez exceptionnelles, pour un switch…euh, un réceptacle. Ces pouvoirs sont plus puissants que ceux de son..."espèce", dirons-nous. Et il possède un pouvoir particulier qu'il peut utiliser même sous forme humaine. À la base, ce pouvoir est destiné à être utilisé sur le Titan Originel. Je ne vais pas m'étendre, car c'est un peu compliqué et il vous expliquera mieux lui-même, mais j'imagine que c'est pour cette raison que cela a été particulièrement efficace sur Eren Jäger.
— De quoi s'agit-il ? questionna Hanji, exaltée de curiosité.
— Il est capable de dégager une sorte de charme, si on peut dire. Sur des individus comme vous et moi, ça se traduit par une attirance soudaine et légère. Une sorte de fascination dont il peut user pour obtenir ce qu'il veut de quelqu'un, dans la mesure où cette personne y est plus ou moins réceptive.
— Moi, j'appelle ça le "sex-appeal", et j'en ai aussi ! claironna Blackbull. Je précise que son truc ne marche pas sur moi !
— Oui, toi homme vilile ! Glosses couilles aussi gonflées que ton olgueil ! » railla la femme imposante, dont l'expression conservait la froideur et la dureté du marbre.
L'homme avait beau être impressionnant —mais quoique de peu, face à elle— il se contenta de lui lancer un regard mécontent. Levi supposa que cette guerrière à la carrure droite et masculine devait se montrer, à l'occasion, particulièrement terrifiante pour maintenir pareille autorité sur des éléments si marginaux.
« Dans ce cas, il est hors de question de le faire venir, rétorqua Pixis en ignorant l'échange de piques. Pourquoi risquerions-nous qu'il utilise ce talent sur nous ?
— Il ne le fera pas, affirma Le Rat. De toute façon, les effets du charme sont passagés, et, lorsqu'ils disparaissent, on se rend tout de suite compte que l'on a été manipulé. Vous le sauriez, ça n'a pas d'intérêt. En plus, il ne s'en sert pas outre mesure, et il cherchera à vous convaincre, pas à vous séduire, je vous l'assure ! Ca n'aurait pas de sens pour lui de faire cela, car nous ne cherchons qu'à vous prouver notre bonne foi et vous persuader en toute sincérité. C'est la seule façon de sceller une alliance forte et durable !
— Quelle grandiloquence ! pesta Levi. Arrête de t'enflammé, le gosse. Tu vas te faire dessus.
— Je suis sûr de ce que j'avance ! se défendit le plus jeune avec colère.
— Alors, pourquoi il l'a utilisé sur l'un des nôtres ?
— Ça, je ne sais pas. Mais ça ne serait sûrement pas arrivé si votre capitaine de Garnison, ou je ne sais quoi, ne lui avait pas tiré dessus ! »
Tous se tournèrent vers Briggs, stupéfaits.
« Dis-donc, la vielle croûte…, fit la voix traînante de l'adjudant qui s'avança de quelques pas menaçants vers le capitaine, soudain recroquevillé sur son banc. Tu nous as pas tout raconté ?
— Je savais qu'il ne risquait rien puisque c'est l'un de ces monstres ! essaya de plaider l'accusé. Il fallait que quelqu'un leur montre qu'on leur était supérieur, qu'on ne les craignait pas ! Je voulais les capturer pour les interroger, mais Jäger a foutu le bordel ! C'est sa faute !
— Vous avez fait feu sur des hommes qui se présentaient en paix et en nombre aussi réduit, alors que cela indiquait clairement leurs intentions pacifiques ?! rugit Hanji. Eliot Briggs, vous êtes vraiment un pauvre abruti incompétent…
— Merci pour ces précisions, les coupa à nouveau Pixis. Adjudant-chef Levi, je vous serais reconnaissant de bien vouloir aller chercher nos deux énergumènes, voulez-vous ? Sans eux, la suite de la discussion s'annonce difficile, et j'ai grande hâte d'en apprendre plus.
— Mes avis qu'on n'en sait pas encore assez pour ça ! protesta Briggs.
— Merci, capitaine. Mais je me passerai de vos commentaires, dorénavant, le fit sèchement taire Pixis en dévoilant l'une de ses facette les plus terrifiantes.
— Hiro est peut-être un peu trop extravagant, au premier abord, mais c'est quelqu'un de franc et loyal. Le lien qui les unit, lui et Eren Jäger, ne doit pas vous inquiéter. Ce sera une force plus qu'autre chose dans votre combat », ajouta Duke Barton.
Ses yeux d'azur étincelèrent de conviction, mais Levi, en entendant ses mots, ne ressentit qu'un nouveau pincement de colère inculte. Cette perspective le laissait mitigé entre l'espoir et la jalousie. Se savoir si démuni face à l'empire de ses désirs et de ses pulsions primaires le mettait hors de lui. Il se fit violence pour se ressaisir et chasser les parasites émotionnels qui brouillaient sa rationalité d'esprit :
« Je vous les amène », soupira t'il avant de quitter l'assemblée.
Cela devait faire une vingtaine de minutes qu'Eren écoutait Hiro, bien que le temps, au fond de cette oubliette, soit difficile à compter. Les confessions du jeune homme le plongeaient toujours plus dans une réflexion profonde et dédaléenne. La surprise initiale s'était d'abord muée en incompréhension, puis en révélation, lorsque les pièces du puzzle s'étaient soudainement emboitées les unes avec les autres.
« ...et tout le monde serait content ! » termina l'autre avec entrain, malgré le caractère dramatique de son discours.
Eren resta méditatif. L'univers lui semblait si vaste, tout à coup, et une peur insidieuse rampait dans ses veines, avivée par son propre rejet de la réalité et le poids terrible que représentaient ses choix futurs.
« Ce n'est pas si simple, et ça ne le sera jamais. En plus, je dois d'abord te croire », déclara t'il enfin.
Hiro le regarda avec un sérieux encore inédit, puis s'adressa aux gardes :
« Hey ! S'il vous plait, les mecs, je crois que j'ai un truc dans ma godasse. Ça me fait un mal de chien depuis tout à l'heure ! Vous voulez pas défaire les boucles, là, que je puisse l'enlever ? »
Eren haussa les sourcils, se demandant ce qu'il cherchait à faire, et certain qu'il ne s'agissait que d'un odieux mensonge. Les soldats le regardèrent avec une méfiance évidemment fondée, et l'un d'eux s'anima :
« Et puis quoi encore ?! Tu te fous de nous où quoi ?
— On est sous terre et je suis attaché, geignit Hiro en remuant les mains dans ses entraves. En plus, vous avez écouté tout ce que je venais de dire, pas vrai ? Je ne suis pas un danger, allez quoi ! »
Eren aperçut, de nouveau, un scintillement d'or dans son regard pressant, et l'homme qu'il regardait afficha soudain une mine plus amène :
« Si c'est juste parce qu'il a un caillou dans sa pompe..., fit celui-ci en haussant les épaules
— T'es sûr ? s'inquiéta le second. Ces mecs sont pas normaux, et l'adjudant-chef Levi non-plus, d'ailleurs ! J'ai pas envie de me prendre une branlée par ce gars, moi !
— C'est bon ! Qu'est-ce que tu veux qu'il y ait là-dedans, à part un pied ? »
L'autre se renfrogna mais laissa son collègue entrer dans la cellule et défaire les attaches de la buckle boot présentée par le blond. Puis, il referma rapidement la grille et laissa le prisonnier se débrouiller pour se déchausser en utilisant son autre jambe, s'avisant que rien de suspect ne sortirait du godillot. Une fois son pied dégagé, Hiro s'employa, en se tortillant comme un vers sous l'œil amusé et interrogateur d'Eren, à le dénuder de son bas tricoté. Quand il y parvint enfin, il lâcha un soupir soulagé accompagné d'un clin d'œil canaille à son vis-à-vis :
« Tu devrais te mettre à l'aise aussi », suggéra t'il, et Eren compris le but de la manœuvre.
Il s'était, bien évidemment, demandé pourquoi, lors de leur précédent contact physique, rien de ce qu'il avait subi avec Chrysta ne s'était produit, alors que le jeune homme revendiquait appartenir au sang des Fritz. Après ce qu'il venait d'apprendre, il pouvait imaginer que les capacités d'Hiro étaient hors-normes, et qu'il devait s'attendre à un contrôle plus rigoureux de l'Axe venant de sa part. À présent, ce que tentait de faire le garçon était on-ne-peut-plus clair. Il louvoya à son tour pour s'extraire de l'une de ses cuissardes, sous les yeux attentifs et de plus en plus effarouchés des gardiens.
« Qu'est-ce que tu... Qu'est-ce que vous faites, sergent Jäger ?! s'affola celui du Bataillon.
— J'ai chaud, grogna Eren pour toute réponse.
— Vous... Hé, pas de blague, hein ?! C'est bizarre votre plan, là ! Vous allez pas nous attirer des ennuis, pas vrai ?
— Je t'avais dit de ne pas écouter leurs caprices ! s'énerva celui de la Garnison.
— Ça va, bouclez-la ! s'impatienta Eren. Personne ne va bouger, ni nous, ni vous, Ok ? Il va rien vous arriver, alors, pétez un coup et redescendez, c'est clair ? »
Les deux hommes se turent, peu habitués à la fermeté soudaine du sergent, et Hiro leva un sourcil admiratif devant cet éclat d'autorité. Eren était surtout agacé par son entreprise, et se remercia intérieurement de ne pas avoir eu le temps d'enfiler son harnais. Nul doute que les sangles passant sous la voûte plantaire lui auraient posé plus de problèmes pour ôter sa chaussette. Quand sa peau fut enfin à l'air libre, il interrogea Hiro du regard, et celui-ci tendit son pied nu dans sa direction.
« Je te préviens, dit-il, il se peut que mon pouvoir s'anime de lui-même quand l'Axe s'activera.
— Je suis attaché, tenta de se rassurer Eren. Montre-moi. »
L'autre hocha la tête avec gravité, et leurs orteils commencèrent à se frôler.
Comme lors de ses précédents contacts avec Chrysta, une salve d'images s'imposa à son esprit, dans un débit effréné. Il avait beau fermer les yeux, les visions n'en étaient que plus nettes, et se massaient contre les défenses de sa conscience foudroyée par l'intrusion brutale. La connaissance pénétrait son cerveau à la vitesse fulgurante d'une injection, se répandant dans son être tel le venin d'un mamba. En quelques secondes à peine, il obtint la preuve que ce que lui racontait Hiro était vrai, mais il avait aussi entrevu la synthèse hachée et dramatique de sa vie d'errance. Il pensait le connaître. Maintenant, il en était certain. L'Axe venait de les lier, tels deux métaux en fusion pris entre le marteau et l'enclume.
Sans retirer son pied, Hiro laissa le flot des aveux s'atténuer. Eren savait, désormais, que le jeune homme avait un contrôle presque absolu sur le pouvoir ancestral qui les unissait, et qu'ils pouvaient se toucher sans le déclencher, au gré du jeune homme. Le reflux de l'irruption mentale lui laissa une sensation de vertige. Derrière les barreaux de fer rouillé et suintants, les gardes s'agitaient, se demandant si ils devaient alerter les supérieurs. Eren ouvrit les yeux et sa nausée s'atténua.
« Mal-de-terre ? » se moqua médiocrement le blond qui semblait aussi secoué que lui.
Mais, lorsque leurs yeux se croisèrent, Eren eut à peine le temps d'admirer leur couleur à nouveau envoutante que les deux astres solaires, redevenus scintillants comme des pièces d'orfèvrerie, éteignaient, une fois encore, son raisonnement en faisant surgir la bête de luxure terrifiante qui l'habitait à son insu.
Les yeux dorés d'Hiro s'agrandirent et il murmura quelques excuses, puis ils s'embrumèrent à leur tour, tandis que, sans pouvoir se maitriser, Eren tirait sur ses fers comme un forcené, le dévorant du regard. Sa cheville s'enroulait autour de celle de son voisin, qui répondait à la caresse en frottant ses propres tarses le long de son mollet, dans une convoitise indécente et dominatrice.
Levi fit irruption des ténèbres du goulet sombre en surprenant les deux gardiens dissipés, manifestement, par une querelle turbulente. À sa vue, ils se pétrifièrent et lui jetèrent des regards paniqués. Son regard empli d'animosité lui suffit à obtenir rapidement une explication :
« Ils font des trucs bizarres…
— C'est rien de mal, ils ont pas bougé ! sembla se défendre l'autre.
— Foutez-le camp ! » tonna l'adjudant-chef, pris d'un pressentiment désagréable et peu disposé à entendre les excuses stupides de la piétaille.
Il était certain que ce qu'il verrait au-delà des grilles n'allait pas lui plaire, et il ne fut pas déçu. Alors que les deux jeunes gens le dépassaient en se pressant pour lui obéir, tels des rats désertant le terrier d'une vipère, il put apercevoir les deux hommes enchaînés tendus l'un vers l'autre et, alors que —par un procédé obscur— leurs pieds nus se frottaient déjà bien trop sensuellement à son goût, ils se contorsionnaient pour approfondir le toucher, se dévisageant avec une perversité criante d'un désir bestial des plus obscènes. Ils se débattaient dans leurs fers, leurs corps tendus l'un vers l'autre, comme irrésistiblement attirés et en proie à une soif d'une lubricité démentielle. Les yeux d'Eren étaient exorbités et son front luisait de sueur. Il grondait comme un mâle en rut, totalement aliéné par la tentation d'une femelle en chaleur.
La fureur qui s'empara de Levi fut si intense qu'elle lui brouilla la vue et lui coupa le souffle. Le chaos assourdi, qui venait de le faucher, étouffait toute forme de discernement. Il ne restait plus que haine et violence.
Il ouvrit la cellule et en fit grincer la porte sur ses gonds, sa colère atteignant des confins encore inexplorés, tandis qu'il constatait l'indifférence des occupants, dont les regards mêlés ne cillèrent même pas à son entrée. Sans un mot, sans un soupir, il frappa sans retenir sa force. Les angles dures et saillants de son talon s'abattirent sur les chairs, nues et pâles, une première fois, les déchirant et faisant craquer les os. Il y eut des cris de douleur, mais Levi resta sourd et, dans une frénésie dont lui seul était capable, deux autres coups suivirent le premier avant que les victimes n'aient le temps de protéger leurs membres fustigés. Jamais, de toute sa vie, Levi Ackerman n'avait pourfendu un autre être humain de toute sa puissance physique. Mais là, dans ce clapier immonde, où l'honneur agonisait et ses propres vices le narguaient jusqu'à le rendre fou, il venait de franchir une limite qu'il pensait lointaine. Une limite qu'il croyait pouvoir mépriser jusqu'à la fin de ses jours tant il avait d'emprise sur ses émotions.
Il avait eu tort.
« Putain, c'est qui ce malade mental ?! » hurla soudain Hiro, horrifié par la cruauté implacable de l'adjudant-chef, et ramenant son pied ensanglanté contre sa cuisse.
Eren semblait serrer les dents tant la douleur était intense, et préférait éviter de regarder l'ampleur des dégâts à l'extrémité de sa jambe. Levi, en revanche, était pleinement conscient du massacre, et la vue des tendons sectionnés par sa férocité suffit à apaiser un peu sa tourmente. D'un geste machinal et assuré, il passa une main dans ses cheveux désordonnés, réajustant sa tenue toujours impeccable en toutes circonstances, comme s'il venait simplement d'écraser un cafard. Eren paraissait avoir retrouvé ses esprits et lui jetait un regard désœuvré.
Le jeune homme osa une approche, dans un murmure décousu :
« Liv...Ad-Adjudant…
— Ta gueule. Je ne veux même pas entendre le son de ta voix. »
La douleur transperça les roues de malachite bouleversées qui le fixaient. Et, cette fois, elle n'était pas physique. Levi refusa de prêter écoute à ses adjurations muettes et mortifiées, et déverrouilla les entraves.
« Vous allez pouvoir vous expliquer, ils vous attendent », dit-il de son ton froid et mécanique.
Les deux hommes se levèrent et le précédèrent dans le souterrain humide, boitillant pour l'un, claudiquant pour l'autre, mais, déjà, la vapeur s'élevait de leurs blessures.
« Tu ne me présentes pas ton ami le psychopathe ? » demanda Hiro à l'adresse d'Eren, un sourire belliqueux aux lèvres, tandis qu'ils arpentaient le tunnel vers la sortie.
Le sergent lui jeta aussitôt un regard mauvais, lui intimant de se taire. De son côté, Levi avait plissé les paupières mais demeurait impassible, jugeant que son dernier accès de rage avait suffisamment outrepassé la mesure. Il aperçut l'air soudain sérieux et inquiet qu'arborait le blond et le scruta, attentif.
« Eren ? commença celui-ci, visiblement soucieux. Est-ce que tu crois…
— Ça va aller, le coupa l'intéressé d'une voix douce et rassurante. Jusqu'ici, on ne doit pas paraître très amicaux, mais les commandants Pixis et Hanji sont des gens bien. Et je… »
Mais il s'interrompit, embarrassé après un bref coup d'œil en arrière. Levi pinça les lèvres, agacé par ce comportant trop familier entre eux. Pour couronner le tout, le blond souriait à nouveau, comme s'il avait su interpréter la fin perdue de la phrase de son subordonné.
« Je sais. Merci.
— Fermez-la ou je vous broie les couilles, la prochaine fois ! » siffla l'adjudant-chef.
Quand ils sortirent de la réserve et traversèrent les cuisines, la démarche des deux semi-titans était redevenue presque normale, au grand soulagement de Levi qui n'avait guère envie d'expliquer la raison de son emportement. Hiro avisa le tas d'armes confisquées à ses compagnons, encombrant l'un des passe-plats, et s'arrêta subitement.
« Oï ! Avance, sale merdeux ! ordonna Levi.
— Une seconde », répondit l'autre avec son éternel sourire charmeur.
Il écarta les pans de son manteau et déboucla sa ceinture. Levi porta instinctivement les mains aux poignées de ses sabres, mais le jeune homme ôta, avec calme, l'accessoire muni d'un holster emprisonnant un Colt et le lui présenta avant de le poser, le tenant toujours en évidence, au-dessus des autres. Levi se maudit pour son manque d'observation. En temps normal, ce genre de détail ne lui aurait pas échappé. De plus, la coopération exagérée de ce mec ne faisait qu'enfoncer le clou. L'adjudant lui aurait volontiers fait ravaler son aplomb d'un coup de lame.
« Joue pas avec moi, le menaça t'il. Par ici. »
Après une grimace faussement vexée, l'insolent le suivit dans le réfectoire, Eren fermant la marche. À leur entrée, le silence se fit. Hiro échangea quelques regards avec ses coéquipiers, puis s'avança effrontément vers Armin.
« Armin Arlelt ? fit-il, ostensiblement enjoué. Ravi de faire ta connaissance ! Je suis Hiro Fritz. »
Le petit blond, les yeux comme deux soucoupes, resta pantelant en observant la poignée de main que lui tendait l'autre. Levi s'était immédiatement rapproché, sur la défensive, et était sur le point de sommer à l'étranger de ne pas faire de vagues quand, d'un hochement discret de la tête, Eren lança un signal confiant à son ami d'enfance. Les mains des deux blonds se serrèrent avec une certaine chaleur, alors qu'Armin semblait vouloir bafouiller quelque chose. Un voile passa brièvement devant ses yeux. Il tressaillit légèrement, puis Hiro le lâcha et se détourna vers l'assemblée.
Levi interrogea Armin d'un regard sévère, mais celui-ci secoua la tête avec un petit sourire gêné, non sans une brève œillade entendue avec Eren. Levi était à bout de nerfs. Il ne faisait aucun doute qu'un rapport plus subtil qu'une simple présentation venait d'avoir lieu entre les deux titans. Ce Fritz semblait terriblement puissant.
« Bon ! déclama Hiro sans que personne ne l'ait invité à parler, et de sa voix claironnante qui irritait de plus en plus l'adjudant-chef. J'espère que mes amis se sont montrés bien élevés ?! On a plein de choses à se raconter, mais vous m'avez l'air un peu tendus. Il ne faut pas ! Oh, c'est du vin ? »
Tout à son bavardage, il s'avança vers la table et prit place sur le tabouret vide qui traînait au bout, face à l'auditoire réparti à l'autre extrémité. Pixis leva un sourcil, piqué de curiosité :
« Un très bon cru, dit-il. Servez-vous, je vous en prie.
— Merci beaucoup ! » répondit le jeune homme avec un sourire chaleureux.
Autour de lui, les expressions étaient partagées : de l'affabilité trompeuse du commandant de la Garnison à la circonspection complète d'Hanji, en passant par les airs scandalisés de Briggs et des autres jusqu'à l'animadversion totale de Levi. Seuls Eren et les trois autres olibrius semblaient sereins.
« Alors, où en étiez-vous ? demanda Hiro, une fois son verre rempli du breuvage sombre.
— Nous faisions la connaissance de vos trois camarades, dit Pixis d'un ton badin. Bien que nous ignorons encore leurs fonctions exactes, et surtout la vôtre…
— Toutes mes excuses ! Je me nomme, donc, Hiro Fritz, répéta t'il, lui aussi avec verbiage. Le lieutenant Vassnoïvitch —qu'il pointa du doigt en pivotant sur son assise— est la responsable militaire assignée à notre délégation. C'est également elle qui gère l'armement et les munitions de la compagnie mobilisée pour l'intégralité de cette mission de reconnaissance. Il n'existe aucun pétard sur terre qui n'ait encore de secrets pour elle, et elle est également spécialisée dans le maniement du lance-flammes. Mais j'espère que vous ne la verrez jamais à l'œuvre, car ça fait froid dans le dos. Sans vouloir blaguer. Ensuite, Blackbull, notre brute épaisse de service et, initialement, sergent tankiste. Ne vous fiez pas aux apparences, ces deux-là sont comme cul et chemise, et leur passion pour l'artillerie lourde est particulièrement flippante. Et enfin, Le Rat, notre pianiste.
— "Pianiste" ? interrogea Pixis.
— Je suis sapeur-télégraphiste, précisa le garçon.
— Duke à l'air d'une pleureuse, plaisanta Hiro, mais il occupe un poste fondamental au sein de l'armée de l'UPL. Ils vous ont parlé de l'UPL ? »
Hanji et Pixis acquiescèrent, dans une écoute appliquée.
« Bien. En fait, le rôle de pianiste est d'assurer les communications radio, mais nous serons amenés à y revenir. »
Il marqua une pause, constatant leur perplexité. Hanji, cependant, sembla se reprendre et se présenta à son tour, déclenchant un nouveau tour de table introductif auquel Levi ne participa pas. Hiro leur offrit un sourire des plus sincères pour les remercier, avant de reprendre :
« En ce qui me concerne, je suis à la botte du général Manson, mais je ne fais pas officiellement partie de l'armée. Disons que je suis un de ses proches. Dans cette mission, j'ai la fonction d'émissaire mais, en entendant mon nom, vous avez dû comprendre à quel point je suis concerné ?
— C'est le moins qu'on puisse dire, approuva Hanji. Tu es le Marteau d'Arme, c'est bien ça ?
— En effet, répondit Hiro —et Levi ne manqua pas les coups d'œil furtifs que lui et Eren échangèrent— Mais ce n'est pas tout.
— Nous avons eu vent de l'existence d'un dixième titan, dénonça brutalement le commandant du Bataillon. Qu'est-ce que tu peux nous dire à ce sujet ? »
Le sourire d'Hiro s'élargit, se faisant tout à coup plus mystérieux :
« Nous allons en parler, dit-il calmement. Mais il faut commencer l'histoire par le début.
— Arrête de te la jouer et crache ta valda ! J'en ai marre de t'entendre piaffer, ça me colle des hémorroïdes ! » vitupéra Levi en brisant tout ersatz de formalité qui était parvenu à subsister.
Hiro se raidit et haussa les sourcils, tandis que Duke Barton, dit Le Rat, s'éclaircissait la gorge avec un léger embarras :
« Hem... L'adjudant-chef Levi Ackerman est un peu soupe-au-lait. »
Levi foudroya l'impertinent d'un regard tempétueux qui le fit frémir, mais compris vite que son commentaire n'était qu'une excuse pour que le blond entende enfin son nom, car, aussitôt, celui-ci se retourna et débita avec emphase :
« Levi Ackerman ? Celui qui a découpé Sieg Jäger en petit morceaux ? Quel talent, vraiment ! Je suis un grand fan !
— Comment tu sais ça ? se défia Levi.
— Je sais que j'ai l'air d'un jeune con, éluda Hiro, mais ça fait une paye que je roule ma bosse, et j'ai mon propre réseau d'informateurs. De ce que sait Mahr, il y a une grande part que je sais aussi. Et, croyez-moi, vous êtes célèbre, là-bas ! finit-il avec un clin d'œil exaspérant.
— Je ne vais pas supporter ses charades bien longtemps », balança Levi à l'adresse d'Hanji.
Mais, alors que celle-ci était sur le point de lui répondre, la voix d'Eren s'éleva et tous se tournèrent vers lui, avec surprise :
« Avant d'entrer dans les détails, je voudrais souligner que, comme Hiro l'a dit lui-même, si il est aussi renseigné sur nous, c'est par l'intermédiaire de notre ennemi. Que celui-ci en sache autant devrait nous mettre la puce à l'oreille.
— Il a raison, enchaîna Le Rat, avec sérieux. À notre arrivée au Havre, sur la côte alliée, j'ai pu intercepter une télétransmission, par radiogoniométrie, émise depuis votre île. Nous savons que vous ne disposez pas, en principe, d'une technologie de communication à ondes amorties. Si un appareil émet depuis vos murs et, qui plus est, sur une portée de plus de six-cent kilomètres c'est, à mon sens, extrêmement suspect.
— Mon gars, admonesta Levi, on dirait que t'as bouffé du plâtre. Personne ne comprend ce que tu racontes, ici.
— Désolé, fit le plus jeune, intimidé. En fait…
— Ce que Le Rat veut vous expliquer, le coupa Hiro, c'est qu'un système de communication dont vous n'avez, et votre incompréhension le confirme par ailleurs, aucune connaissance, émet des messages depuis chez vous en direction des côtes. »
Autour de la table, les visages se décomposèrent, atterrés par la révélation.
« Bien sûr, poursuivit le petit brun, je n'ai pas pu décrypter le contenu du chiffrement, et nos experts y travaillent encore, mais la triangulation du signal est très claire, et le message a été émis depuis Mitras. C'est bien ainsi que vous nommez la capitale au centre des murs ? Enfin, cela signifie qu'une personne, ou même tout un réseau, a la possibilité de renseigner l'ennemi et ne s'en prive pas. Ce poste n'est pas apparu par hasard. Il est sûrement sur place depuis plusieurs années, sans doute livré par Mahr au cours de ses précédentes incursions discrètes.
— Je vois », dit Hanji avec une extrême gravité.
Palliant à tous risques d'espionnage, selon l'avertissement qu'ils venaient d'entendre, elle et Pixis ordonnèrent aux hommes qui gardaient le périmètre de sortir. Brauss, Springer et Frock, essayèrent de protester, mais un regard tueur de Levi les fit filer vers la sortie sans broncher. Kirschtein et Briggs furent également invités à se retirer, ce qui ne se fit pas sans esclandres de la part du capitaine de la Garnison, qui quitta les lieux en s'indignant copieusement qu'on ne lui fasse pas confiance, et qu'il reste plus de membres du Bataillon que de la Garnison pour assister à cette réunion cruciale. Levi remarqua, sans surprise, que Mikasa n'avait pas quitté sa position.
Il ne manquait plus que celle-là pour lui pourrir un peu plus sa journée :
« Oï ! Tu te fous de qui, toi ? Bouge !
— Je m'appelle Mikasa Ackerman », confia t'elle précipitamment.
« Malin » pensa Levi en voyant le gamin blond réceptif à l'évocation de son nom, observant la brune avec intérêt. Il se demandait ce qui se cachait réellement derrière leur patronyme commun, doutant de plus en plus qu'il s'agisse seulement de leurs caractéristiques physiques héréditaires et singulières.
« C'est ma sœur, argua alors Eren.
— C'est bon, déclara Hiro. Elle peut rester. Je n'ai absolument aucun doute sur votre loyauté à tous les deux même si, vous en particulier, fit-il à l'adresse de Levi, vous avez l'air d'une vraie tête de lard !
— Heureusement que tu as encore des choses à nous dire, feula l'adjudant. Sinon, tu ne pourrais déjà plus parler !
— Bon, du calme, tempéra Hanji. En fait, Levi n'est pas si contrariant d'habitude. Sa mauvaise humeur a beau être chronique, c'est une bonne nature et, même si il peut être intimidant, il se montre rarement aussi agressif. Essayons de repartir sur de bonnes bases, vous voulez bien ? »
Levi leva les yeux au ciel. Il n'était pas certain d'apprécier ce diagnostic de caractère qui lui donnait l'impression d'être un prédateur apprivoisé. Mais Hiro lui répondit par un sourire conciliant.
Eren parla de nouveau :
« Hiro est là depuis le commencement. Il a connu Ymir en personne. »
Tandis que toute l'assistance le dévisageait, sidérée, lui et le blond échangèrent un long regard. Eren sembla balayer les derniers doutes du jeune homme qui se lança :
« C'est vrai. Ymir était mon épouse.
— Ben moi, je crois que je vais m'asseoir et boire un coup, finalement ! » dit Blackbull.
Ses collègues l'imitèrent et Levi, se demandant encore si Hiro n'était pas tout simplement fou, en fit de même, suivi par Mikasa. Il se garda bien de se servir du breuvage, en revanche, bien trop âpre à son goût et attendit, comme les autres, que l'étrange ambassadeur daigne poursuivre.
« En ce temps-là, le monde était bien différent, leur conta t'il. Je n'étais que le fils d'un chef de clan dominant, et mon mariage avait été arrangé par ma famille pour conclure une alliance avec une peuplade voisine. Ma fiancée se nommait Ymir, et nous nous connaissions déjà de longue date. C'est environ un an avant notre mariage, il y a mille-huit-cent-soixante-quatre ans, qu'Ymir a rencontré l'Ange et est entrée en symbiose avec lui. Celui que vous nommez, aujourd'hui, le Titan Fondateur. Pour nos peuples respectifs, cet être fut très vite apparenté à une divinité. Ses pouvoirs extraordinaires ont permis la naissance et l'essor d'une véritable civilisation. Ymir et moi avons conclu notre union et, dans ce contexte de progrès et de prospérité, avons fondé une dynastie puissante et sacrée. Ymir et l'Ange devinrent les idoles d'un nouveau culte qui se répandit de par le monde et, en moins de dix ans, naquit la domination totale d'Eldia. Seuls ceux touchés par l'ange, les individus de notre peuple que l'on nommait, désormais, "eldiens", pouvaient se prétendre bénis par les dieux et appartenir à une race supérieure. Les dieux avaient envoyé l'un des leurs pour nous sauver. Nous étions le peuple élu, et un lien céleste nous unissait les uns avec les autres ainsi qu'avec la toute-puissance divine.
Mais, au bout de treize ans, le pouvoir a commencé à faiblir. Tout comme ma femme. Finalement, comme cela était établi dans le pacte conclut avec le Titan, Ymir dut lui céder ses dernières force pour lui permettre de renaître au travers d'un nouveau réceptacle. Le tout premier titan, l'Ange, n'avait rien de comparable avec tout ce que vous avez pu voir au cours de votre vie. Pour assurer la pérennité de l'ordre établi, nous avons respecté le pacte et obéis à ses volontés. De cette façon, les eldiens conservaient leur savoir et leur supériorité, et la mémoire d'Ymir survivait. Pour moi, c'était... C'était tout ce qui comptait. »
Personne ne pipa mot, mais chacun semblait plongé en pleine réflexion. Levi avait entendu, comme les autres, la dernière phrase de son discours, mais il se fichait pas mal de l'aspect sentimental de son histoire. Il voulait qu'il touche au but.
« Pour l'Ange, enfin, le Titan, car c'est à partir de sa mort que l'appellation changea, ce pacte garantissait simplement son immortalité, au travers de ses réincarnations perpétuelles, à l'instar des souvenirs de ses hôtes. Mais, comme je le disais, l'Originel était très différent des autres. C'était un être à part entière, avec les fonctions biologiques de n'importe quel être vivant. Il était de sexe mâle. »
À ses mots, un étonnement diffus s'empara de l'auditoire. Hanji, en sa qualité de scientifique, était littéralement absorbée :
« Se-sexe ? questionna t'elle, ahurie.
— Oui. Ymir étant une femme, il manquait une complémentarité dans le pacte. C'est à ce moment que notre religion, jusqu'à lors, polythéiste, est devenu monothéiste. Nous avons compris que notre dieu était unique, bien que capable de se reproduire. Comme n'importe quelle créature, il était guidé par ses instincts de reproduction, et ce pacte était, pour lui, l'assurance d'obtenir une descendance.
— Donc, ce n'était pas un dieu », l'interrompit Eren.
Hiro lui jeta un regard noir, mais l'autre haussa les épaules et croisa les bras sur sa poitrine. Levi, un peu perdu, refusait de croire un seul mot de ces aveux tant qu'il n'aurait davantage de preuves, mais, pour la première fois de la journée, il approuvait un peu Eren.
« C'est possible, soupira le blond. En tous cas, il est vrai qu'il est mortel. Mais il ne peut mourir qu'à condition de donner naissance à un semblable. Si cela lui était possible, l'être qui apparaitrait serait à nouveau complet et au maximum de ses facultés. Si Ymir avait été un homme, il aurait pu se métamorphoser sous sa vraie forme. Tout ce qui lui manquait était une femelle, enfin, plus exactement, une matrice. Il était peut-être plus soumis à la nature qu'une divinité, telle qu'on les conçoit, mais il restait, néanmoins, doué de pouvoir hors de toute compréhension humaine. Si une femelle de son espèce n'existait pas, il lui suffisait de choisir un humain parmi ceux unis par son lien pour lui donner les capacités de porter son fruit. Et c'est ce qu'il fit. Lorsqu'Ymir mourut, neuf élus, dont notre fille, dévorèrent son corps. Le pouvoir fut séparé entre eux, permettant d'assurer la protection de l'âme affaiblie du Titan Originel, qui fut léguée à ma fille de par l'héritage du sang. Quant à moi, étant la moitié de la prêtresse disparue, j'héritais de la Matrice.
— Attendez une minute ! ne put se retenir Hanji. Si j'ai bien tout compris, vous avez environ deux-mille ans et, par-dessus le marché vous êtes hermaphrodite ou un truc dans le genre ? Par " matrice ", vous faîtes référence à la matrice utérine, c'est bien ça ? Capable d'accueillir la fécondation et la division cellulaire ? s'exalta t'elle en rajustant ses lunettes.
— Oh oh ! J'adore cette poupée ! s'exclama Blackbull —et Hanji rougit à nouveau violemment— Rien ne la dégoûte, même pas ta sexualité de batracien !
— Je t'emmerde, grommela Hiro, l'air vexé.
— Escalgot et vels de telle faile cela aussi, enchérit platement Vass, ce qui lui valut un regard courroucé de la part du blond.
— Techniquement, ça n'a rien à voir, le défendit Duke. Et vous le savez très bien ! Hiro est incapable de s'autoféconder et, sous forme humaine, son appareil génital est de type masculin tout ce qu'il y a de plus normal !
— Merci de ces précisions, soupira Hiro qui se pinçait l'arête du nez, visiblement plus exaspéré qu'embarrassé.
— Ah ? Comment tu sais ça ? se moqua grassement Blackbull. Tu crois ce qu'il dit, ou tu as été vérifier, mon mignon ?
— Je crois ce qu'il dit ! s'égosilla Le Rat, écarlate. Arrête de parler avec ta bite, gros tas, elle dit rien d'intelligent !
— заткнись! aboya soudain le lieutenant. Poulquoi hommes toujouls bavalds quand sujet sexe aboldé ? Hilo êtle homme, ça pas de doute, cal lui aussi obsédé que vous d'habitude. Maintenant, vous felmer gueules et laissez lui finil !
— ...Merci, la gratifia ironiquement le blond. C'est si bon de se savoir entouré d'amis qui ne vous jugent pas ! On va éclaircir quelques points à ce sujet : effectivement, le but est bien la procréation, et mon titan est capable d'engendrer. Pas le Marteau d'Arme, bien sûr, mais l'apparence que j'ai acquise lorsque le pacte fut scellé. Nous l'appelons le "Titan Maternel", le "Titan Féminin", ou encore simplement la "Matrice". Je sais que vous appelez déjà le titan d'Annie Leonhardt "Titan Féminin", mais ce n'est pas son véritable nom. Les titans, primitifs ou non, reproduisent certaines caractéristiques physiques de l'humain dont ils sont issus durant la transformation. C'est pour cela que celui de Leonhardt a l'aspect d'une femelle, mais ce ne serait pas le cas si son porteur était un homme. Personnellement, je nomme ce titan le " Guetteur ", mais inutile de vous embrouiller davantage.
Pour résumé, seule la Matrice conserve ses attributs féminins malgré le genre de son porteur : moi. Même l'Originel est soumis à ces changements physiques. Ses capacités de reproduction ne sont effectives que si son réceptacle est un homme, c'est pourquoi il ne pouvait rien tenté du vivant d'Ymir. Il m'a créé, car il va s'en dire que j'ai perdu ma nature humaine dans le processus, afin d'assurer ses chances de réussite avant que son pouvoir ne soit fractionné. Mon rôle, à partir de là, était d'attendre qu'un descendant masculin hérite du pouvoir, et, ainsi, remplir notre part du marché en garantissant la propre postérité de l'ange. Mais ça ne s'est pas passé comme prévu. Tant que son but ne sera pas atteint, je continuerai d'exister. Je suis un outil indépendant de lui, et je ne suis pas soumis à l'affaiblissement consécutif de l'état de maintien vital qu'engendre le poids de sa conscience sur les porteurs : la malédiction d'Ymir. Et cette exemption prime en toutes circonstances, même sur le Marteau d'Arme que je possède depuis plus d'une cinquantaine d'années, maintenant.
Enfin...tout cela est très théorique car, comme je le disais, les événements qui ont suivis le pacte ne me permettent pas d'en savoir plus, moi-même, sur ma propre nature. Une fois le pacte prononcé, j'étais horrifié par ce que j'étais devenu et ma nouvelle vocation mais, accablé par la mort de ma femme et soucieux du sort de notre dynastie, j'étais prêt à tout, comme je le suis toujours, pour protéger la souveraineté d'Eldia. Y compris disparaître en enfantant, sous la forme d'un monstre, un nouveau dieu dont le père ne serait autre que l'un de mes propres petits enfants. »
Cette dernière phrase répandit une atmosphère lugubre dans le réfectoire. Levi se contenta de garder un visage fermé, mais les autres étaient partagés entre le dégoût et l'effroi. Même Eren s'était assombri. Hiro était pâle et observait leurs réactions, en fronçant ses sourcils fins et plus foncés que sa chevelure aux reflets de champs d'été prêts pour la moisson.
« Tu comptes nous impressionner avec ça ? le relança Eren. On en a vu d'autres ! Et t'es pas le seul monstre, ici. Continue. »
Evidemment, cette remarque était plus rassurante qu'insultante, et le léger sourire qui revint éclairer le visage du premier Fritz n'échappa pas à Levi.
« Si tu le dis... Donc, suite au pacte, ce fut le gros bordel. Les élus, proches du pouvoir ou notables de notre communauté, se sont rebellés contre les accords divins. Les pouvoirs, même minimes comparés à ceux du Fondateur, les séduisirent et ils refusèrent d'œuvrer à la résurrection de l'Ange, préférant conserver ce privilège au sein de leurs propres lignées. Ils s'assuraient, ainsi, une emprise sur la maison royale, et je fus vite évincé du pouvoir par ma propre fille. Les dissidences qui avaient éclaté ne firent que s'envenimer au cours des ans, et elle n'eut pas d'autre choix que de leur obéir. De plus, certains peuples commençaient à se soulever contre nous, jaloux de notre puissance. Des conflits éclatèrent au sein des neufs. Certains voulaient assouvir toutes les autres races, inférieures à leurs yeux, tandis que d'autres refusaient la guerre et se sentaient investis du devoir sacré, hérité de leur prophète, de sauver tous les hommes. Ma fille n'était qu'une gamine perdue, et une puissance s'élevait à l'ouest : Mahr.
La peur l'emportant toujours sur la raison, la menace de ces peuples s'unissant contre nous prévalut à toutes autres prérogatives, et fut vite enrayée. Pendant près de mille-sept-cent ans, Marh fut à la merci d'Eldia, assouvie mais continuant cependant de croître. Notre ordre était brisé et, durant ce conflit sans fin, j'assistais à la décadence de tout ce que nous avions bâti. Pour empêcher le retour du Titan Fondateur, un accord détermina que seules des reines se succéderaient sur le trône. L'Axe se transmit de prêtresse en prêtresse, tandis que les descendants mâles, s'ils n'étaient pas tués, faisaient vœux d'allégeance aux armées eldiennes ou à l'église réformée, fondée sur une théologie plus contemporaine et en étroite accointance avec les priorités militaires et politiques. En quelques décennies, je vis la chute de notre genèse. Les faits dont j'avais été le témoin devinrent des mythes; l'histoire devint légende. Certaines maisons nobles, parmi les neuf, rejoignirent les rangs des peuples persécutés, certainement à juste titre, et la discorde ne fit que nous anéantir davantage. Pendant sept siècles, mes arrière-petites-filles occupèrent le trône, et j'avais fini par me résigné. Ma préoccupation principale était la protection de ma lignée, et ceux de mon sang étaient les derniers à me croire, grâce aux souvenirs. Les huit autres avaient des facultés d'occultation bien plus accommodantes. Même si mes ambitions n'étaient plus prises en compte, car le retour de la domination de l'Ange était récrié ou oublié, on continuait de m'accorder du crédit quand il s'agissait de protéger notre maison. Sans oublier que, même si les réceptacles du Titan Originel refusaient le pacte, la mémoire de leur mère, Ymir, les empêchait de se débarrasser de moi si facilement.
Finalement, après près de huit-cent ans, la monarchie se retrouva dans l'impasse, sans héritière. Le fils unique reçu le pouvoir suite à un coup d'état auquel je participais, mais sur lequel je ne m'étendrais pas, et j'obtins, pour la première fois, l'opportunité d'exécuter la tâche qui m'était dévolue. Malheureusement, ce fut un échec, car le roi lutta contre la volonté du titan. Pendant une cinquantaine d'années, je fus enfermé, car il était incapable de me tuer, mais voulait préserver ses descendants de la tentation. Surtout que, une fois le pouvoir en main, il était décidé à abolir la tradition matriarcale et laisser, enfin, les hommes aux commandes de l'empire. Si lui n'avait pu mettre fin à mes jours, pour anéantir la menace que je représentais, un conseiller zélé de son successeur ne se gêna pas pour tenter le coup. Et, suite à une tentative d'assassinat plutôt médiocre, je suis parvenu à m'échapper. En vérité, même si je suis aussi coriace que tous les autres shifters, on peut me tuer tout comme eux. À condition d'aimer le travail sale —Levi haussa un sourcil répugné— bien entendu. Celui qui est entré dans mon cachot, ce soir-là, était parfaitement renseigné. Heureusement pour moi, c'est le roi lui-même, grâce au lien, qui m'a sauvé. Il a ensuite obtenu de moi la promesse d'abandonner ma part du marché tant qu'un nouveau monarque n'exprimerait pas, lui-même, sa volonté de l'honorer, et m'a condamné à l'exil. Et...j'ai soif. »
Il porta le verre à ses lèvres. De toute évidence, son attitude détachée et concentrée sur sa narration n'était qu'une façade. Levi sentait toute la prudence et l'émotivité qui teintaient sa harangue. Au vu des expressions passionnées qu'arboraient ses compagnons, il doutait même que cet homme se soit déjà livré si profondément, même à eux. Lui-même était totalement subjugué par ces déclarations, et ne cessait réfléchir activement, faisant presque surchauffer son cerveau. Seul Eren semblait n'éprouver aucune surprise, juste une tristesse presque indiscernable.
« Tu m'étonnes ! dit Levi à l'attention d'Hiro. J'ai rarement entendu quelqu'un d'aussi bavard. »
Les yeux ambrés le scrutèrent un instant, conscient que cette pique était le premier encouragement sympathique qu'il obtenait de l'adjudant.
« Voyons, Levi ! Pour quelqu'un qui a connu une aussi longue existence, je trouve que notre invité à plutôt l'esprit de synthèse ! Continuez, je vous prie. Nous attendons la fin ! le soutint Hanji à son tour, avec bienveillance.
— Bien, fit le blond, apathique. Pour la faire courte, j'ai tenu ma promesse. Mais, entre-temps, l'empire de Mahr gagna la guerre, comme c'était à craindre devant la déchéance de notre civilisation. Le cent-quarante-cinquième roi décida de sauver son peuple en l'enfermant derrière les murs. Qui il était réellement, je ne pourrais pas vous le dire, car je ne l'ai pas connu. Mais il est indiscutable qu'une détermination pacifique était à l'origine de ses actes. Ou bien était-ce le désespoir de voir sa famille décimée et le chaos s'abattre sur son empire ? Peut-être que l'Ange, au bout d'un si long combat, est parvenu à reprendre le dessus et contrôler à nouveau les vices méprisables de la race humaine, car il obtint un nouveau compromis avec son hôte. L'enjeu du pacte de non-agression, qui fut alors scellé, était la paix du peuple d'Ymir qu'ils souhaitaient l'un et l'autre. Après une dernière utilisation visant à effacer la mémoire des eldiens, le Titan accepta de confiner l'Axe pour que son utilisation ne soit plus source de conflit ou d'avidité. En contrepartie, il obtint du roi le serment que, lorsque viendrait la fin, d'après lui inévitable, d'Eldia, la Matrice serait utilisée, permettant ainsi le retour du divin et la sauvegarde de l'humanité. Le pacte se matérialise dans les entraves psychiques qui poussent vers la mort ceux qui tenteraient de le briser. Et, si je suis là aujourd'hui, c'est parce que, malheureusement, l'heure fatidique est arrivée. Mahr projette de détruire tout ce qu'il reste de nous, et elle est tout près d'y parvenir. Je dois remplir ma part du contrat.
— Ohé, attend un peu ! s'alarma Eren. On n'y est pas encore.
— Si, justement ! sourit Hiro. En t'emparant de l'Axe, tu as ouvert une brèche. La symbiose entre le sang Fritz et le Titan Originel était congéniale et essentielle aux pactes successifs. Mais, pour la première fois en deux-mille ans, l'esprit du Fondateur est détenu par un eldien anonyme de basse extraction et, qui-plus-est, de sang métissé. La conscience affaiblie du Titan Originel n'a que peu de contrôle sur toi. Autrement dit, les liens du pacte n'ont pas, ou peu, d'effets sur toi. Réfléchis ! Si tu perds encore si facilement le contrôle de l'Assaillant, alors qu'Armin a vite bâclé son apprentissage, quelle en est la raison ? Le Titan Originel craint tes transformations et tente d'interférer. Vos âmes ne sont pas liées comme c'est le cas avec ceux de mon sang, et il ne peut influer sur tes actes. Certaines fois, quand tu deviens l'Assaillant, ni lui, ni toi ne pouvez plus interagir sur ton switch, et c'est d'autant plus terrifiant pour lui que c'est une part de son propre esprit qu'il ne peut plus contrôler ! Il pourrait se révéler sous sa forme originelle si se jouaient des évènements décisifs mais, là encore, il prendrait le risque que tu puisses utiliser pleinement l'Axe contre ses propres desseins. Votre cohabitation est des plus déterminantes, tant elle est contradictoire. Et tu n'es pas n'importe qui, Eren Jäger, sois en sûr ! Tu es indéniablement doué d'une détermination effrayante pour être parvenu à tenir tête à un être si puissant au cours de tes exploits passés ! »
Eren le regardait, en proie à une investigation interne et profonde. Levi aussi venait d'être saisi par ces mots. L'appellation « Dernier Espoir de l'Humanité » estampillée à son soldat n'avait jamais eu tant de sens qu'aujourd'hui, et il ne pouvait réprimer le sentiment de fierté qui lui chauffait la poitrine. Il était peut-être d'une nature méfiante mais, cette fameuse détermination, il l'avait tout de suite décelée chez l'adolescent. Elle n'avait rien de divin, juste la générosité d'un cœur à toute épreuve, engagé au-delà du possible contre la barbarie et l'injustice qui frappait ce monde, et à mille lieues de la vengeance derrière laquelle il se dissimulait. C'était ce sens du sacrifice qui, contre toutes attentes, n'avait fait que le préserver et le hisser au-dessus du commun des mortels, les voix de la liberté accompagnant, dans un chœur poignant et prophétique, chaque stupidité qui sortait de sa bouche.
S'éleva, d'ailleurs, celle d'un de ses apôtres :
« Finalement, tu n'as pas l'air si dévoué à...cet ange ? questionna Armin, sur la réserve.
— Je ne sers que l'humanité ! répondit Hiro avec un rire cristallin. Et je protège, avant tout, ce qui m'est cher ! Comme c'est le cas de ma famille; de mes propres enfants. Les dieux peuvent bien allez se faire voir.
— C'est un peu...paradoxal, non ?
— Non, et son regard atteignit, alors, des abysses incommensurables. Je croyais en ce que je faisais, au début. Maintenant, j'ai suffisamment vécu pour qu'il ne me reste qu'un seul chemin à suivre, abrité de toutes tentations ou caprices éphémères : sauver ce que j'ai aimé. Sauvé la mémoire de ma femme et ce que nous avons construit ensemble. Donner à mes enfants les moyens de survivre, qu'ils soient humains ou bestiaux; qu'ils nous soient confiés par des dieux ou des démons. Et vous devriez saisir cette opportunité sans trop vous questionner…, termina t'il dans un murmure grondant qui les firent soudain entrevoir à quel point ces affirmations pouvaient être motivées.
— Super ! Mais qu'est-ce que tu as foutu, clairement, pendant mille-huit-cent ans ? demanda abruptement Eren, à nouveau provoquant. Et cet exil ? Sympas, les vacances ? Quelles sont les clauses du pacte de non-agression que tu ne nous dis pas ? Tu ne m'as pas tout montré, en bas, et j'attends la suite. »
Cette fois, les deux hommes se défièrent avec une hostilité déstabilisante, autant que l'avait été leur soudaine complicité.
« Si j'ai omis certains détails, c'est qu'ils n'avaient pas d'importance, siffla Hiro, les pupilles étrécies au cœur de ses disques d'or.
— Si tu ne nous dis pas toute la vérité, n'espère pas qu'on te fasse confiance ! le pourfendit Eren.
— Tu me fais déjà confiance ! » rétorqua l'autre, et le sergent eut beau lui envoyer un regard rebelle, cela ne fut pas suffisant pour le contredire.
— C'est une scène de ménage ? demanda Hanji, tandis qu'une lueur curieuse brillait derrière ses verres. On attend justement des explications sur le comportement d'Eren, ce matin.
— Oh, ça ! ricana Hiro. Je suis irrésistible, voyez-vous !
— Ferme-la ! jappa le sergent, humilié.
— Pas la peine de te la péter, fit Blackbull. On a déjà plaidé la cause du gamin.
— "Gamin" ?! s'offusqua encore Eren, et Levi savoura l'ironie.
— C'est irrespectueux de l'appeler comme ça ! le défendit Le Rat.
— C'est ça ! ricana le sergent tankiste. Prête-lui tes crayons de couleur et allez faire vos coloriages en silence ! »
Eren et Duke se gonflèrent comme deux crapauds en pleine parade nuptiale, mais la grande blonde frappa sur la table et ses hommes reprirent leur sérieux, tandis qu'Hanji, d'une paume ouverte, faisait taire les protestations épicées d'Eren :
« Veuillez rester courtois, sergent Jäger ! Ou silencieux, si cela ne vous est pas possible, le vouvoya t'elle durement pour asseoir davantage son autorité. Quant à vous, Monsieur Fritz, pourriez-vous répondre correctement à la question que l'on vous a posée ?
— Le pouvoir que j'ai utilisé sur lui est inhérent à ma fonction, répondit Hiro en laissant son amusement s'effacer. On m'a donné toutes les cartes pour que je sois capable de faire déraisonner l'hôte de l'Originel. Lui-même ne cherche qu'à m'approcher, et il exerce sur moi le même état...d'envoûtement, rosit-il. Je ne m'attendais pas à ce que cela soit aussi efficace, je vous l'assure ! Mais j'y ai été contraint, car les choses se présentaient mal. »
En quelques mots, Eren leur expliqua ce que l'homme lui avait dit, en cellule, et ce qu'il avait ressenti quand Hiro avait déployé ses charmes. Levi fut plus concentré par son récit qu'il ne l'aurait dû. Il buvait ses explications, tandis que leurs yeux ne faisaient que se chercher et s'esquiver. Ceux d'Eren balayaient l'assistance pour tenter de convaincre tout un chacun, mais sa voix tremblait chaque fois qu'ils rencontraient les siens qui, eux, traquaient la vérité et refusaient de se laisser prendre au piège des émotions, naviguant de l'orateur à l'angle de la table. Alors qu'il semblait se prendre d'affection pour la menuiserie, la robustesse du tenon-mortaise se révélant à lui, Hanji accapara soudain son attention :
« Tu entends ça, Levi ? C'est fantastique !
— Fantastique ? Chacun son point de vue. En tous cas, tu as un nouveau spécimen à disséquer. »
Hiro blêmit subitement, et ses trois compères se raidirent :
« Hôla ! s'inquiéta Blackbull. Personne ne touche à Hiro, c'est clair ?! »
Levi apprécia la solidarité qu'il découvrit.
« Je ne lui ferai aucun mal ! tenta Hanji. Eren ! Dis-leur, c'est pour la science !
— Je... Je ne suis pas sûr que ça nous... » commença le sergent, avant de se rétracter avec un sourire torve, pour enquiquiner ouvertement le blond :
« Hiro sera sûrement d'accord.
— Hein ?! braya le concerné.
— C'est un diplomate, après tout ! confirma Eren en lui jetant une tape sur l'épaule.
— Non mais... Pff, si c'est comme ça que tu te venges, c'est vraiment petit !
— On ne prononce pas cette expression ici ! » répartit Eren sans réfléchir, mais il s'empourpra soudain violemment, et, si Levi n'avait d'abord pas compris l'allusion, cette gêne évidente et brutale la rendait limpide, désormais. Malgré leur différent muet et exacerbé, ce crétin trouvait encore le moyen de lui chercher des poux. Cependant, la facilité avec laquelle il se laissait-aller à la familiarité à son encontre, si spontanée qu'elle lui échappait même alors qu'un froid s'était glissé entre eux, le réconforta en dépit de sa rancune.
« Enfin, peu importe ! enchaîna aussitôt Eren. Nous aurons tout le temps d'approfondir les choses plus tard. Maintenant qu'il s'est présenté, on peut entrer dans le vif du sujet : l'Union des Pays Libre est venue à nous, accepterons-nous son aide ?
— Ce garçon à l'air de s'y connaître en affaires pour conclure, ainsi, des marchés avec les dieux à répétition, ha-ha ! Même les recéleurs du marché de Trost ont moins de bagou que lui ! Malheureusement, je ne suis qu'un vieil homme, et je ne suis pas sûr de tout suivre…, s'imposa Pixis en les scrutant d'un œil calculateur.
— Le Bataillon d'Exploration n'a pas tout divulgué au Conseil », avoua Hanji qui, comme les autres, ne croyait pas un mot de cette pseudo-sénilité.
Dot Pixis leva un sourcil plus qu'intéressé, et légèrement accusateur. En quelques minutes, elle révéla au commandant de la Garnison leurs découvertes passées sous silence lors de leur réunion, six mois plus tôt. Si le regard de l'homme se fit plus sévère au cours de son exposé, il n'afficha, cependant, aucune désapprobation lorsqu'il prit fin.
« Je comprends votre vigilance, dit-il finalement. Notre Conseil est un véritable cimetière d'éléphants, dont je fais moi-même partie. Et les soupçons de collaborations avec l'ennemi, soulevés par nos invités, vous donnent raison, de surcroit. Dans cette situation, je ne vois vraiment pas ce qui pourrait nous contraindre à refuser leur offre, outre la certitude que ces hommes ne fassent, eux-mêmes, partie d'un coup monté par notre adversaire.
— Nous prouverons ce que nous avançons, intervint Hiro.
— Oui, cela va s'en dire. Mais, j'émets quand même une réserve : quelles sont vos revendications ? À aucun moment vous ne nous avez parlé du prix à payer. »
La remarque pertinente fut accueillie avec une certaine réticence. Les visages soudain tracassés des quatre compagnons montraient à quel point la méfiance de Pixis était justifiée. Seul Eren, semblant déjà renseigné, restait impassible. Devançant les étrangers en pleine hésitation, il prit l'initiative d'affirmer son propre avis, tout en révélant leurs réclamations :
« Ce dont nous parlons n'est pas un simple conflit entre nous et Mahr. Il s'agit d'une guerre ayant pris des proportions mondiales. Plus une seule nation, sur cette terre, n'est aujourd'hui capable de conserver sa neutralité ! Les enjeux sont partout. La myriade de peuples qui existaient au départ n'est plus, tous se sont regroupés sous l'une ou l'autre des deux puissances qui s'affrontent. Chrysta l'avait vu : il nous faut choisir un camp. Si nous refusons, nous serons exterminés. Si nous nous soumettons à Mahr, nous serons exterminés. Le choix est donc simple, et se fait par élimination. Je ne connais pas l'UPL, mais je sais qu'Hiro dit vrai quand il parle de nous sauver. Il ne laisserait jamais personne menacer Eldia. S'il a eu foi en ce général des armées venu nous secourir, je lui fais confiance également. Nous avons eu l'occasion de partager plus que de simples paroles, et le lien qui nous unit me permet une clairvoyance qui n'est en rien comparable aux rapports humains conventionnels, vous devez me croire ! Ce que veut Manson, ou plutôt, l'état-major et les cabinets gouvernementaux qu'il représente, c'est la renaissance du Titan Fondateur; tout comme Hiro, qui veut remplir sa part du contrat. Le général et ses contemporains s'intéressent à la puissance que représente l'Axe, et ils la convoitent. Ils sont prêts à conclure une alliance sous la condition équitable que le pouvoir appartienne à l'UPL, que nous aurons ainsi rejointe, et plus à notre seule civilisation. Une sorte de partage. Cela ferait de l'Axe une monnaie d'échange, mais ils sont inconscients du peu de valeur qu'elle a. Je doute fort de ce qui résulterait de la possession d'une pareille puissance. Selon moi, cela ne ferait qu'engendrer de nouveaux conflits, tant l'Axe a une propension à déclencher les rivalités et exacerber la soif de domination de ses détenteurs. Ils pensent être à même de le "posséder" et de "l'employer" comme un simple outil, soi-disant pour se défendre et simplement intimider leurs opposants, mais il ignorent que cette chose est l'arme la plus destructrice qui soit au monde; ils ignorent que rien ne peut la dominer et qu'elle possède sa volonté propre…— il jeta des regards appuyés à Blackbull, Vassnoïvitch et Barton, qui baissèrent les leurs, comme si leur inexpérience venait d'être pointée du doigt et qu'ils étaient bien les premiers à douter d'elle— Moi, je vous le dis, je ne céderais pas à leur requête. L'état-major de l'UPL a déjà organisé sa stratégie martiale. Tandis que Mahr sera contrainte de déployer la plus grande partie de ses forces à Paradis, les capitales envahies d'occident seront affaiblies. Les confrères de Manson frapperont, et ils frapperont fort. Les places-fortes seront prises et les états libérés. Le sort de Mahr dépendra de ce qui se passera sur notre île, et de qui l'emportera. Plus nous auront d'alliés, plus ils viendront en nombre, désertant ainsi leurs bases et leur pays. Mais, s'ils gagnent ici et s'emparent de l'Axe et de nos ressources, ils seront alors assez forts pour reprendre ce qui leur aura été confisqué. Vous comprenez ? On se fiche de leur revendications ! L'UPL a autant besoin de nous que nous avons besoin d'elle ! »
Hiro avait croisé les bras et semblait... Le seul mot qui vint à l'esprit de Levi fut « boudeur ». Finalement, ce général Manson n'avait pas envoyé la bonne personne pour servir ses ambitions, car une telle attitude ne faisait guère montre d'une grande résolution à exécuter ses volontés. De plus, si quelqu'un en savait long sur l'Axe et tous ses vices cachés, c'était bien ce prétendu « émissaire » venu pour le négocier. Levi sentait tous les sophismes qui émanaient de lui comme l'odeur de l'éther dissimule celle de la mort à l'hospice. Il disait venir au nom de quelqu'un, mais visiblement, il n'était là que pour son propre compte, relayant aisément au second plan les aspirations de ceux qui l'avaient envoyé, car il ne semblait pas vraiment déterminé à obtenir leur prix. Au contraire, le refus sec d'Eren semblait peu l'affecté.
« Comme tu voudras, ronchonna le blond à l'adresse seule du jeune sergent. Mais tu verras que vous aurez peut-être besoin de l'Ange, vous aussi. La victoire est encore bien loin !
— Je me suis juré d'exterminer tous les titans ! serina Eren. Je veux bien comprendre tout ce que tu as traversé et tes choix passés mais, moi, je n'ai que vingt ans, et tu es mal tombé. Je ne suis pas du tout l'espoir que tu attendais. Je n'ai pas plus envie de remplir le pacte que les précédents rois, et je m'en branle du pouvoir ! Je veux juste voir toutes ces créatures disparaître une bonne fois pour toute ! »
Levi sentit sont cœur s'accélérer. Eren était, décidément, le seul à lui procurer cette exaltation, comme la première fois qu'il l'avait vu, au fond de ce cachot insalubre il y avait cinq ans.
« Dans ce cas, fit l'adjudant d'un ton détaché, entre-bouffez-vous et on n'en parlera plus !
— Ce n'est pas si simple, lui répondit Hiro. L'Originel ne peut pas mourir si facilement. Au mieux, je mourrai en le dévorant, et lui et son réceptacle survivront et ressortiront de mes entrailles encore fumantes. Au pire, il se réincarnera comme n'importe quel autre primitif parmi les descendants d'Ymir, peu importe le degré éloigné de parenté. Si Eren me tue, ça ne garantira en rien qu'une nouvelle Matrice ne sera pas créée un jour, car, s'il le souhaite et en des temps plus calmes, le Fondateur n'aurait qu'à réabsorber le pouvoir des neuf. Ça ne le rendrait pas complet, mais ça lui donnerait assez de pouvoir pour assouvir à nouveau son besoin de descendance qui serait, elle, entière, libre et toute-puissante.
— T'as réponse à tout toi, hein ? râla l'adjudant.
— Vraiment fascinant, commenta Hanji, transportée. Nous devrions organiser une rencontre avec ce général Manson, et nous la baserons sur ce marché : nous entrerons dans l'Union des Pays Libres et combattrons Mahr à vos côtés. Nous nous engagerions à partager les ressources si convoitées de notre île avec vous durant la durée du combat, et même au-delà, si vous en avez le besoin. Trouvez-vous ce premier accord raisonnable ?
— Pff, demandez à votre serpatte ! Apparemment, je me suis fait piquer mon rôle de négociateur.
— Je tlouve ce complomis suffisant dans ulgence, ajouta Vass, et ses deux camarades approuvèrent d'un hochement de tête.
— Je l'approuve également, dit Pixis avec un nouveau sourire jovial. Diantre, que ces pourparlers sont stressants ! Et je suis sans voix, mon petit Eren ! Qui aurait cru que tu puisses te montrer si intransigeant ? Ha ha ha... Il faut dire que tu n'as jamais été d'une nature très malléable ! Mais les grands esprits autour de cette table s'étaient bel et bien rencontrés, le jour où ils ont vu en toi la tête de mule la plus indécrottable du pays ! Nous nous fions à ton intuition ! Ceci a valeur d'avertissement, le comprends-tu ?
— Oui, commandant. Nous en saurons plus lorsque le Conseil et la reine rencontreront leur général mais, en attendant, je me porte garant des dires de ces hommes et de mes propres arguments.
— Sûr ? souligna Hiro. Moi, je te trouve bien inconscient ! Suicidaire, même, de refuser l'arme que je vous offre !
— Si tu penses être son allié, sache que, moi, je suis un ennemi de l'humanité…, grinça alors Eren, et tous le regardèrent effarés. Mais un ami de celle en devenir, ajouta t'il. Tu dois connaître l'adage "les ennemis de mes ennemis sont amis" ? Celui qui a dit ça…
— A chié dans la colle », acheva Levi.
Tous observèrent Le Rat installer son poste de transmission avec une curiosité presque enfantine. Dans une petite valise, d'environ quatre kilos, tenait un matériel électronique capable d'émettre des messages longue-portée par la simple oscillation des ondes hertziennes. Le reste de l'équipement, encore emballé sur la plateforme, n'avait pas encore été inventorié, mais faisait déjà vibrer les insulaires d'excitation. Tandis que le jeune brun changeait le quartz d'émission sous le regard appréciateur d'une Hanji survoltée, le lieutenant Vassnoïvitch préparait le chiffrage du message, en s'aidant d'une grille de lettres dont la première ligne était codée « ETLESEAUXSEFENDIRENT ». Bien qu'il n'en saisisse guère toute la symbolique, cette citation semblait, à Eren, des plus appropriées. Hiro, lui, ajustait la fréquence d'un autre appareil qui tenait dans une seule main.
« Hiro va passer une communication SSB avec le général Manson pour confirmer le rendez-vous de demain, expliqua Duke. Moi, je dois faire ma transmission quotidienne à la centrale.
— "SSB" signifie que c'est une communication orale, précisa Hiro. D'habitude on n'utilise pas beaucoup la radiophonie, ou seulement sur courte de distance, quand le périmètre est assez sécurisé. La portée n'est que de cinq kilomètres et très facilement repérable, sans parler du codage qui est totalement merdique. Mais j'apprendrai tout cela à Eren par le biais de ma mémoire. C'est primordial que vous puissiez l'utiliser.
— Arrête de trifouiller ce squelch et magne-toi un peu ! le pressa Le Rat. Si on arrive à émettre en même temps, ça sera plus rapide !
— T'excite pas, ça vient ! »
Soudain, un grésillement se fit entendre, et le blond rapprocha le combiné de son oreille. De son côté de la table, Duke commençait à pianoter sur le manipulateur iambique, dans un rythme frénétique.
« Aigle impérial à mouette boiteuse : est-ce que vous me recevez ? » articula Hiro, semblant s'adresser à l'appareil.
Les grésillements reprirent alors qu'il semblait lâcher une commande.
« Aigle impériale à mouette boiteuse : est-ce que vous me recevez ? »
Nouveaux grésillements
« Mouette boiteuse ? fit une voix grave et moqueuse, tout à coup, et tous les eldiens écarquillèrent les yeux de fascination devant la prouesse technologique. On vous reçoit, Echo-Roméo, situation ?
— Sous contrôle. J'ai deux Charlie-Delta-Tango OK pour Roméo-Victor. J'ai aussi deux Sierra-Golf-Charlie, Tango 1 et Tango 2, un Alpha-Delta-CharlieTango 3, et un bittard Tango 4. Confirmez-vous Roméo-Victor ? À vous.
— Confirmé. Félicitations, Echo-Roméo. Confirmez-vous que Tango-Roméo-Sierra a fait son boulot ? À vous. »
Les parasites radios et légers revinrent. Hiro se tourna vers Duke, qui semblait extrêmement concentré sur son art. Le silence était cérémonieux, hormis la musique crépitante du signal morse, tandis que chacun les regardaient avec une attention magnétique. Le blond le brisa en s'esclaffant bruyamment :
« Arrêtez de le bouffer des yeux comme ça, vous le déconcentrez ! Il écrit, en ce moment-même, plus de quarante mots à la minute ! »
Puis, il enclencha à nouveau la pédale latérale de l'objet dans lequel il parlait :
« Affirmatif. Tango-Oscar-Charlie informé. À vous.
— Roger. Hé, Roméo ? —Et Eren décela aisément un sourire dans le timbre masculin et mystérieux qui résonnait depuis l'écouteur supérieur— Tu as été sage, j'espère ? »
Hiro grimaça avant de répondre, avec un professionnalisme exagéré :
« Fin de transmission. »
Echo-Roméo : ER, Escadron de Reconnaissance.
Charlie-Delta-Tango : CDT, commandant.
Roméo-Victor : RV, Rendez-vous.
Sierra-Golf-Charlie : SGC, Sergent.
Tango : Cible.
Alpha-Delta-Charlie : ADC, Adjudant-chef.
Tango-Roméo-Sierra : TRS, Transmetteur.
Tango-Oscar-Charlie : TOC, Tactical Operation Center.
Eren s'approcha et le regarda éteindre le poste avec une moue interrogatrice.
« Quoi ? grommela l'autre. Toi aussi tu veux me vanner en foxtrot ? La rencontre avec le général Manson aura lieu demain, ici même, annonça t'il tout-à-trac. Il faut que vous fassiez venir votre reine et ses conseillers. On pensait que c'était la meilleure solution. J'imagine que vous ne comptez pas laisser entrer une délégation jusqu'au fond de vos murs si facilement ? Avec Eren et Armin à leurs côtés, vos dignitaires n'auront rien à craindre, et nous seront loin des zones civiles. »
Hanji et Pixis ratifièrent cette initiative sans ambages, car ils devaient certainement avoir eu la même idée.
L'heure du dîner approchait, et les hommes auxquels revenait la tâche de le préparer se présentèrent bientôt. Le commandement les laissa gagner le service, ayant, au préalable, remisé les armes qui l'encombraient à la cave. En attendant le rassemblement du repas, les conversations se firent plus légères, toute tension paraissant soudain lointaine. Eren était rassuré et heureux que les discussions aient conduit à une ouverture. Hiro s'entretenait avec une Hanji visiblement passionnée en lui jetant des coups d'œil discrets, l'implorant de venir à son secours. Pixis semblait faire du charme à l'armoire blonde avec une aisance rédhibitoire, et Levi questionnait le jeune Barton sur la nature du chargement abandonné sur les quais. Le pianiste lui fit un rapide compte-rendu du contenu mais l'homme resta incrédule, et le brun finit par conclure qu'Hiro avait prévu de former Eren et Armin à l'utilisation du matériel qu'ils apportaient avec eux, par l'intermédiaire de l'Axe. Les deux sergents seraient, alors, à même de partager leurs connaissances avec le reste de l'armée. Levi était on-ne-peut-plus sceptique d'apprendre que l'on avait choisi ces deux jeunes cons pour un apprentissage si conséquent, mais le temps jouant contre eux et le lien des souvenir étant un outil pédagogique fort avantageux, il ne put que s'y résoudre.
Les soldats de la base furent, ensuite, invités à les rejoindre au mess. D'une voix enjouée et le regard brillant d'une ivresse naissante, le commandant Pixis leur fit un bref topo de la situation, décidant que les témoins de la première heure seraient, aussi certainement que malheureusement, les mêmes que ceux de la dernière, et qu'ils étaient en droit de connaître, même de façon très condensée, l'identité des fauteurs de troubles et le fin-mot de l'histoire, tout en les encourageant à faire montre d'amabilité et de se conduire en hôtes accueillants. Une dernière menace à l'encontre de ceux qui voudraient jeter l'opprobre à Eren et Hiro, en raison de leur comportement déplacé, fit intensément rougir le sergent. Pixis n'expliqua pas les raisons qui les avaient poussés l'un vers l'autres en détails, mais souligna, néanmoins, le caractère paranormal qui sustentait le lien entre les deux hommes, et qui les avait conduits jusqu'à ce quiproquo licencieux. Il couronna son discours par une dernière affirmation grivoise, qui laissa Eren gourd d'embarras :
« Et, comme me l'a si justement rappelé le sergent Armin Arlelt, toute à l'heure, notre ami, le sergent Eren Jäger, voue une passion si débordante à l'encontre de la gente féminine qu'il serait difficile et malvenu de la remettre en cause ! N'est-ce pas, mon brave garçon ? »
Eren se força à sourire et jeta à son ami d'enfance un regard tueur. Celui-ci lui répondit d'une supplique désolée, et le plus grand baissa les armes, se laissant gagner par l'humeur apaisée et collective. Il tenta la chance en choisissant le tabouret en bout de tablée, coincé entre les deux Ackerman, et remarqua que Levi semblait s'être radouci.
« Une "passion débordante" qui a un peu trop débordé, ces derniers temps… » railla celui-ci dans un murmure, les yeux fixés sur le broc tandis qu'il se servait un verre d'eau.
Eren sentit que le ton, loin de chercher la dissension, annonçait, tout au contraire, un début de réconciliation. Quoique le sujet, en lui-même, ne pouvait décemment être approfondi sur le moment, surtout avec le regard épineux que sa sœur braquait sur eux. Avec nonchalance, le jeune homme appuya sa semelle à un pied de table et commença à se balancer sur son tabouret, les pouces dans les poches. Il s'apprêtait à répondre, impatient de renouer le contact avec l'homme qu'il espérait revoir depuis six mois, mais fut interrompu par le commandant de la Garnison qui, le nez rougi par le vin et les pattes d'oie plus goguenardes que d'ordinaire, claironnait soudain :
« On boit du Château-La-Pompe*, adjudant-chef Levi ? Décoincez-vous un peu, bon sang ! D'après ce qu'on m'a dit, vous avez quelque chose à fêter ?! »
Levi, soudain livide, accusa le commandant Hanji d'un regard sombre et sinistre. Celle-ci se tordit le cou pour regarder le plafond, l'air faussement innocent.
« Toutes mes félicitations pour vos fiançailles ! J'espère être invité aux noces ! » le gratifia Dot Pixis dans un sourire sincère et euphorique.
Le tabouret bascula vers l'arrière et Eren chuta vers le sol. Heureusement, il fut rattrapé in-extrémis par Mikasa, grâce à l'un de ses réflexes légendaires et stupéfiants. Les deux pieds en équilibre furent rejoints par ceux qui avaient décollé inopinément, et Eren, de nouveau stabilisé sur son assise et un peu hébété, constata que toute l'attention de la grande table était maintenant tournée vers lui.
« Ça va ? lui demanda Mikasa, inquiète.
— Oui...je... Je ne m'attendais pas à ça ! J'aimerais beaucoup rencontrer l'heureuse élue pour lui présenter mes condoléances...euh, félicitations ! »
Et ce lapsus volontaire était bien plus acide que moqueur, mais seule une personne releva la subtilité.
Château-La-Pompe : eau.
Certainty – Temples – 2016 :
Traduction :
J'ai…
J'ai le tableau et les détails…
En dehors
Et à l'intérieur de mon champ de vision.
Nous débarquons,
Nous atterrissons sur le parallélogramme,
Sur le sable d'une autre terre.
Nous apparaissons et appelons…
Ce soir,
Le pont s'étend jusqu'à l'autre rive
Au bon moment,
Au-dessous du soleil.
Vous atterrissez
Sur les galets, proches du « Neverland ».
Vous réapparaissez et rappelez…
Les vagues ondulent doucement…
Le sable se repose…
Je veux connaître la certitude dans ma vie.
Je veux connaître la certitude à travers la nuit.
Je veux connaître la certitude dans ma vie.
C'est une île isolée du monde que nous trouvons.
Tu as…
Tu as la recette et la composition,
En main,
Juste sous ton regard.
Nous soignons,
Nous réparons tous les lieux d' « Erverland ».
Sur le sable d'une autre terre,
Nous semblons grands.
Les vagues ondulent doucement…
Le firmament se repose…
Je veux connaître la certitude dans ma vie.
Je veux connaître la certitude à travers la nuit.
Je veux connaître la certitude dans ma vie.
C'est une île isolée du monde que nous trouvons.
