9. Des baisers d'ange
Castiel pensait être habitué à la douleur. Il se trompait. Ce que les humains appelaient « peine de cœur » était injustement nommé. Ça faisait mal dans chaque fibre de son être, dans chaque plan de l'espace et du temps, ça faisait mal avant, pendant et après, partout, tout le temps. Il avait cru qu'après la perte de sa grâce il n'y aurait pas plus douloureux. Mais rien ne l'avait préparé à ça. Chaque kilomètre, chaque minute qui l'éloignaient déchiraient son cœur et son âme en un milliard d'éclats sanguinolents et hurlant leur désespoir. La boule énorme qu'il avait dans la gorge l'empêchait de respirer, le trou dans sa poitrine lui donnait envie de vomir, le vide au creux de son ventre lui donnait envie de pleurer.
Et rien de tout cela ne se voyait de l'extérieur.
Les autres passagers de l'avion ne remarquèrent pas cet homme avec son petit sac qui voyagea comme un fantôme et cligna des yeux sous le soleil après l'atterrissage.
Il s'enfonça dans la foule, inconnu, misérable. Un anonyme disparaissant au milieu de milliers d'autres, traînant derrière lui son cœur brisé et son âme en lambeaux.
ù*ù*ù*ù*ù*ù*ù*
2 jours plus tôt
Dean n'avait pas touché à son burger, ce qui en soit était déjà inquiétant. Qui plus est il écoutait Sam attentivement ce qui n'arrivait qu'en cas d'extrême urgence Et la créature qu'ils chassaient, quelle qu'elle soit n'avait rien d'un cas d'extrême urgence. Pour l'heure ses agissements se limitaient à une pluie de poissons et un grand trou qui s'était ouvert spontanément dans la route principale de la petite ville du Wyoming où ils se trouvaient.
Sam repoussa le rapport de police qu'il était en train de détailler à son frère. « Tu vas m'en parler ? »
« De quoi ? »
-De ce qui te tracasse.
-Rien ne me tracasse. Mentit Dean en mordant finalement dans son burger. « Bon sang ce truc est dégueulasse ! »
-T'aurais du prendre le veau il est très bon … donc, ce sujet qui te tracasse ?
-Tu imagines des choses Sammy.
Sam haussa les épaules et abandonna le sujet. Dean y revint plus tard. Il conduisait et Sam sut de quoi il allait parler au moment où il s'éclaircit la gorge.
« Je... Sammy j'ai... »
Sam se tourna vers lui et s'accouda à la vitre de la portière, indiquant à son frère qu'il avait toute son attention.
« Je... Écoute on va avoir une conversation comme deux frangins normaux d'accord ? »
-D'accord.
-Je.. Dean ouvrit la bouche plusieurs fois et la referma sans rien dire, incapable de prononcer les mots. Les dire rendrait tout de suite cela plus réel, les dire à son frère rendrait cela pire encore.
-Tu ?
-J'ai couché avec Castiel. Il l'avait dit d'une traite, très vite et même si la phrase était courte elle l'avait essoufflé.
-Je sais.
-Comment ça tu sais ? La voiture fit un écart quand Dean quitta la route des yeux pour jeter à Sam un regard horrifié.
-Ça fait deux mois qu'il n'a pas dormi dans sa chambre Dean !
-Sexuellement parlant. J'ai couché avec Castiel sexuellement parlant !
Bon sang il l'avait dit. Il avait employé les mots sexe et Castiel dans la même phrase. Qu'ils ne soient pas déjà tout les deux morts foudroyés devait être une indication que jusqu'ici tout allait bien. Il glissa un regard à Sam qui le regardait la bouche ouverte avec ce curieux sourire tordu qu'il avait quand il ne savait pas s'il avait le droit de rire de quelque chose.
-Sexuellement parlant... alors ça veut dire quoi... tu es gay ou quelque chose du genre ?
-Non , nan naaah... Je suis pas gay ou quelque chose du genre je suis... oh bordel je suis un mec qui a couché avec un ange.
-Un ex- ange. Corrigea Sam
-Bon dieu il doit y avoir un enfer spécial réservé aux gens comme moi. Marmonna Dean
-Heureusement qu'on l'a fermé alors. Se moqua Sam.
-Ca te fait rire ?
-Oui.
-Bitch !
-Jerk.
Manifestement, Sam le prenait bien et le besoin que Dean avait d'avoir une discussion à ce sujet, sans doute de se disputer un peu avec son frère, s'évanouit d'un coup. Dean sourit.
« Et c'était comment ? » demanda Sam quelques instants plus tard. Dean serra les mains sur le volant, prêt à éluder la question. Mais rien que d'y repenser il sentit un sourire fleurir sur ses lèvres. Il se tourna vers Sam et son frère aurait pu jurer qu'il ne l'avait jamais vu aussi lumineux.
« Awesome ! »
Le sourire de son frère suffit à mettre Sam mal à l'aise. Mais c'était un sourire heureux comme il n'en avait pas vu à Dean depuis des années.
ù*ù*ù*ù*ù*ù*ù*ù*ù
Castiel regardait les fleurs. Elles étaient superbes, colorées, leurs pétales s'étendaient vers la lumière, leur parfum se répandait dans l'air frais du soir. Les fleurs l'avaient toujours réconforté. Mais il en avait des centaines devant les yeux et il se sentait toujours aussi mal.
Une main se posa doucement sur son épaule. « Vous avez quelque part ou aller ? » Il se tourna vers la femme qui venait de lui parler. Une femme entre deux âges à la peau marquée par de nombreux sourires qui avaient creusé des rides aux coins de sa bouche et de ses yeux. Il secoua la tête. La fleuriste glissa sa main gantée dans la sienne, lui prit son sac des mains et le conduisit dans l'arrière boutique. Elle lui indiqua l'escalier.
« La première porte à gauche à l'étage, c'est la chambre d'amis. Vous pouvez y rester tant que vous aurez besoin. »
Il la regarda, surpris. Elle sourit gentiment. « Vous n'êtes pas le premier à vous égarer par ici. »
Avait il l'air si perdu ? La fleuriste avait des yeux gris perçants et doux, des yeux beaucoup plus vieux que l'âge qu'elle affichait.
« Vous êtes un ange. » dit il. C'était un constat et elle le prit comme tel, elle acquiesça d'un hochement de tête. Castiel grimpa à l'étage pas tout à fait sur de lui. Il ignorait si elle était réellement un être céleste ou juste une humaine d'une incroyable compassion. Pour lui, les deux étaient similaires.
La chambre où il entra était petite et lumineuse, un lit recouvert d'une courtepointe à motif de fleurs, un bureau, une chaise, une armoire en bois sombre. Une vague odeur de lavande venue d'un pot pourri posé sur le bureau. Et le soleil indécent d'un soir d'automne qui s'acharnait à vouloir éclairer la vie de Castiel. Il s'assit sur le lit, la tête entre les mains.
Quand la fleuriste monta le voir, près d'une heure plus tard, les larmes coulaient toujours entre ses doigts.
36h plus tôt.
« On peut pas le laisser faire ça. » dit Sam en versant un café à Charlie.
-Tu as une meilleure solution ?
-Il y a forcément un autre moyen !
-Le trouver prendrait trop de temps. Sam, les murs de ce bunker font près de vingt centimètre d'épaisseur, je dors au bout du couloir et je sais quand Dean se réveille d'un cauchemars parce qu'il hurle tellement fort que j'ai l'impression que c'est moi qui dort avec lui !
-Je sais... Mais... Charlie ils ont couché ensemble !
-Et alors ?
-Dean va le chercher... C'est pas comme s'il avait récupéré une fille anonyme dans un bar ! Il s'agit de Cas... Dean va le chercher et …
-Il ne se souviendra pas de moi.
Charlie et Sam avaient sursauté à la voix de Castiel qu'ils n'avaient pas entendu entrer dans la cuisine.
«Que veux tu dire ? » demanda Charlie.
-Je vais... Je vais faire en sorte qu'il ne se souvienne pas que j'ai vécu ici. Il pensera que je suis retourné à ma garnison et jamais revenu. C'est ce qu'il y a de mieux, il ne me cherchera pas, il ne se souviendra de rien, ce sera très bien.
La gorge de Charlie se noua. « Tu ne peux pas faire ça... tu n'as pas le droit de lui prendre ses souvenirs ! »
«C'est exactement ce que je compte faire. Il n'y a pas d'autre solution. Et puis ce sont des souvenirs de moi, ils m'appartiennent autant qu'à lui.»
-C'est ridicule grogna Sam. Tu connais Dean... Tu sais comment il se sent à chaque fois que quelqu'un le quitte... tu crois quoi ? Que ta disparition ne l'affectera pas ?
-Il ne se souviendra pas de ce que nous avons... partagé.
-Il se souviendra des années précédentes ! Il se souviendra que tu as été là et que tu es parti sans jamais chercher à le revoir. Il se souviendra de toi comme quelqu'un qui l'a abandonné ! Cria Sam jetant presque son café à la figure de l'ange.
-Tu veux que je fasse quoi Sam ? Tu préfères le voir continuer à revivre ces horreurs à chaque fois qu'il ferme les yeux ? Si j'étais encore un ange j'avalerais sa souffrance comme je l'ai fait avec tes souvenirs de la Cage, mais je ne peux pas ! Alors je suis censé faire quoi au juste ?
-N'importe quoi d'autre !
Charlie serrait sa tasse contre elle. « Cas... Comment crois tu qu'il se sentira si la personne qu'il aime le plus au monde l'abandonne ? Il se sentira responsable... tu veux … Tu veux qu'il aille mieux et en même temps tu lui provoques une nouvelle souffrance... ce n'est pas un bon moyen... »
L'ange la regarda avec des yeux tristes. « Je n'ai pas de meilleur plan. Si je reste, le sort finira par être inefficace, je pourrais effacer tout souvenir de moi de sa mémoire mais il faudrait aussi effacer les vôtres... Il se remettra de m'avoir perdu. Avec le temps... »
Sam avait envie de pleurer, il se retint, contrairement à Charlie. « Et tu vas nous abandonner nous aussi alors... »
-Charlie... On n'abandonne que ceux qui comptent sur nous. Objecta Castiel.
-Mais je compte sur toi moi... J'ai besoin de toi...
Il la regarda d'un air surpris. « Pourquoi ? Tu as vécu toute ta vie sans moi... »
-Et j'ai été toute seule presque toute ma vie... Et maintenant que j'ai une famille... je ne veux pas en être privée ! Charlie pleurait franchement à présent et elle en voulait à Castiel de se retrouver dans la position de la fillette trop sensible.
-Tu ne seras pas seule, Tu seras avec Sam et Dean.
-Mais ma famille c'est Sam et Dean et toi !
-Tu t'y feras. Décréta l'ange à bout de patience.
L'impatience, c'était aussi une nouvelle émotion qu'il n'aimait pas beaucoup. Charlie renifla et s'assit à la table de la cuisine. Sam resta debout les dents serrées. « Tu es sur de vouloir faire ça ? »
« Sauf si tu as une meilleure solution. »
Sam n'en avait pas. Et Castiel le savait.
« Allez vous m'aider oui ou non ? »
Ils hochèrent la tête en même temps.
24 heures plus tôt
Castiel fit deux expériences nouvelles ce soir là. Il mentit à Dean, et tricha pour la première fois. Aucune de ces deux actions ne le rendit fier mais il était décidé à ne pas les regretter. C'était Sam qui avait eut l'idée du jeu à boire. Charlie, Castiel et lui même n'avaient bu réellement que les premiers shots de vodka, juste assez pour que leurs vision deviennent un peu floue. Dean , en revanche avait continué de boire, décidé à battre Castiel à ce concours de beuverie. Puisqu'il n'était plus un ange son seuil de tolérance à l'alcool devait avoir beaucoup diminué non ?
Castiel avait fait semblant de boire, regardant Dean s'enfoncer, verre après verre dans l'ivresse. Puis il l'avait porté jusqu'à son lit malgré ses protestations.
Charlie avait disparu quelque part et Sam s'était posté à la porte de la chambre comme pour veiller sur son frère.
Castiel posa la main sur le front de Dean, le chasseur soupira, le sommeil commençait à l'atteindre.
« Pas juste. » marmonna-t-il.
-Quoi donc.
-Toi... Pas bourré.
Castiel sourit. « La prochaine fois. » promit il. Il mentait. Il n'y aurait pas de prochaine fois et Dean ne le ferait jamais ivre. Mais la promesse suffit au cerveau embrumé de l'aîné des Winchester. Il s'endormit en serrant la main de Castiel comme un enfant sers une peluche.
Castiel s'assit sur le bord du lit, une main toujours sur le front de Dean, l'autre serrant toujours sa main. Il ferma les yeux et récita l'incantation qu'il connaissait par cœur. Un vent venu de nulle part agita les cheveux de Sam et Castiel se figea en pleine phrase.
L'esprit de Dean n'était pas clair ni ordonné et Castiel eut du mal à remonter jusqu'à l'origine de ses souvenirs. Il n'allait pas les effacer. Il allait simplement les atténuer, en diminuer la composante émotionnelle jusqu'à ce que toute la vie de Dean lui devienne supportable. Ça allait prendre du temps, Castiel le savait. Il se trouvait à Lawrence trente ans plus tôt et un petit Dean de quatre ans, assis dans le coffre d'une vieille voiture regardait sa maison partir en fumée. Il y avait du bruit et de l'agitation, des lumières clignotantes partout comme si c'était noël mais personne n'était joyeux comme à noël.
Castiel sentait la peur de Dean. L'envie qu'il avait de pleurer et de hurler le nom de sa mère.
Maman... Maman tu es ou ? Maman, pourquoi Sammy pleure ? Maman !
Il se pencha sur l'enfant et sursauta quand les yeux vers de Dean se tournèrent vers lui. «Hello Dean. »
-Comment tu connais mon nom ?
-Je le sais c'est tout.
-Tu es un ange ?
-Qu'est ce qui te fait croire ça ?
-Les ailes.
L'enfant le regardait avec admiration et Castiel tourna la tête. Il avait des ailes. Pas les siennes, plutôt les ailes qu'un enfant de quatre ans imagine pour un ange. Immenses, duveteuses , blanches et froufroutantes. Des ailes où même Castiel aurait voulut se créer un nid.
« Oui, je suis un ange. »
Dean sourit.
« Elle est où ma maman ? »
« Avec les autres anges. »
« Maman dit que des Anges veillent sur moi. »
Castiel sentit sa gorge se serrer. Dean, à quatre ans avait une foi inconditionnelle en sa mère. Une foi d'enfant qui allait bientôt être détruite. Il s'accroupit pour être à hauteur du garçon. « Elle a raison. N'en doute jamais. »
Il toucha la joue de l'enfant et doucement, tout doucement fit jouer le sort, diminuant la peur et la peine. Diminuant le souvenir cuisant de la chaleur du feu sur les joues de Dean , diminuant le bruit des cris de Sam, floutant le regard fou de John quand il revint vers la voiture. Il n'effaça pas le souvenir, il le rendit plus supportable.
Dix ans plus tard il atténua le souvenir pointu d'une fille que Dean avait cru aimer et qu'il avait du quitter puisque leur chasse était finie. Quinze ans plus tard il diminua le souvenir d'une dispute entre John et Sam, l'impression angoissante que Dean ressentit que tout ce qu'il avait connu et aimé jusqu'ici allait voler en éclat. Il tenta en vain de faire disparaître cette impression mais elle était si profondément ancrée en Dean qu'il aurait fallut réécrire tout les souvenirs de Dean pour la vaincre. Castiel la laissa donc presque intacte. C'était, à force, une partie de l'homme qu'il aimait.
Vingt ans plus tard, il vit Dean regarder Sam s'éloigner de lui pour la première fois, son sac sur le dos. Sam ne se retourna pas, John ne dit pas un mot. Personne ne se soucia de Dean qui resta à la fenêtre du motel, plus seul qu'il ne l'avait jamais été.
Maman... j'aimerais tellement que tu sois là... moi ils ne m'écoutent pas...
le départ de Sam, son premier départ avait laissé un trou béant en Dean, et une angoisse que Castiel n'arrivait pas à faire passer. Dean avait passé sa vie à veiller sur son petit frère, à quoi servait il maintenant que Sam n'était plus là ?
Castiel découvrit ensuite combien le brusque départ de John avait laissé Dean seul et désemparé, incapable de prendre une décision de lui même. Il était allé trouver Sam, lui demander de reprendre la chasse avec lui parce qu'il ne supportait pas la solitude. Castiel le comprenait, il fit tout ce qu'il put pour atténuer ce sentiment. En parcourant le livre des souvenirs de Dean, les années suivante il tenta aussi de magnifier les rares moments de bonheur de Dean. Ils étaient généralement liés à Sam, de toutes petites choses. Quelques heures sur la route, une bière partagée en regardant les nuages, Lisa et Ben. La douleur de perdre Lisa et Ben était une des plus violentes. Ce n'était ni un accident ni un aléas de la vie de chasseur, c'était la somme de toutes les erreurs de Dean, le résultat de toute une vie qu'il n'avait même pas choisie mais dont il se sentait responsable. Sa seule présence les avait mis en danger et il avait du les abandonner pour les protéger. C'était le choix qu'un homme vertueux se devait de faire. C'était aussi le choix le plus horrible. Celui d'un héros dont personne ne se souviendrait.
Peut être que tu es fière de moi, Maman... je suis désolé.
La mort de John, la mort de Sam étaient autant de plaies béantes que Castiel s'efforça de refermer. Dean revoyait avec une acuité atroce les yeux de Jo avant qu'il ne la condamne à la mort. Ses yeux le hantaient, ils étaient jeunes et pleins de promesses qui ne se réaliseraient pas.
Je suis tellement désolé.
L'homme qui a débuté l'apocalypse. C'était ainsi que Dean se voyait depuis des années. Un échec. Qu'aurait dit John s'il avait pu voir son fils échouer ainsi ? Mais les souffrances de l'enfer...
Dean n'avait pas mérité ça, il avait fait de son mieux, survécu à plus d'horreurs que quiconque, il était un héros et il le savait. Mais tout cela n'avait servi à rien. Les tortures avaient sapé ses forces, l'avaient détruit. Castiel sentit les flammes, la douleur abominable qui ne s'arrêtait jamais. Quand elle diminuait c'était pour revenir, pire encore, dès que Dean reprenait espoir. Quand on lui permettait l'espoir c'était pour l'écraser juste après. Il ne restait rien de lui. Son âme au supplice avait crié, hurlé, supplié. Supplié pour que cela cesse, supplié pour que cela continue, supplié pour qu'on le laisse mourir.
Et quand on lui avait donné le choix, il avait résisté. Avec les dernières forces de sa droiture il avait résisté, s'infligeant lui même de nouvelles souffrance innommables et inavouables.
Castiel se sentait mal mais il parcourut les souvenirs, se tint debout entre les lames qui s'enfonçaient en Dean, se tint près de lui tandis que ses yeux brûlaient et se régénéraient, effleura son front tandis qu'il éclatait sous les coups et la souffrance.
Et Dean avait cédé. De toutes ça avait été la pire torture. Se voir réduit à cela, à cette chose inhumaine qui infligeait la souffrance pour se l'épargner. Se détester soi même de ne pas avoir eut la force, juste un jour de plus.
Castiel engloba l'ensemble de ces horreurs et, patiemment, se mit à les effacer. Le souvenir demeurerait, le ressenti disparaîtrait. Ce serait comme si Dean avait vécu sa vie au cinéma, à regarder le pire film d'horreur de tout les temps. Il éteignit la chaleur, arrêta la souffrance. Et quand il ne resta rien que de violentes images, il se pencha sur le corps mutilé de Dean et très doucement posa ses lèvres sur son front. Il effaça la culpabilité, le remords.
Tu es un homme bon Dean Winchester. Quels que soient tes péchés tu les as largement expiés.
Au de là de l'enfer il y eut l'errance, ces choses horribles qu'il avait dites à Sam et qu'il avait pensées sur l'instant.
La mort de Bobby et toute cette peine que Dean avait cachée au monde entier parce que c'était son rôle d'être fort. Et puis Castiel se vit.
Il ne se vit pas tel qu'il était mais tel que Dean se le représentait. Il voyait toujours ses ailes de la même façon qu'à quatre ans et cela déchira le cœur de l'ange. Il avait cru Dean trop adulte,trop ancré dans la réalité pour avoir encore la foi. Et en fait Dean en était dépourvu. Il ne croyait qu'à la puissance d'une arme qu'il pouvait serrer dans sa main, il ne faisait confiance à rien d'autre. Sauf à Castiel. Il voyait ses ailes et lui aurait confié sa vie. Il l'avait fait d'ailleurs, plusieurs fois.
J'aimerais que tu le connaisses maman... il est mon meilleur ami. Mon seul ami après Sam...
Castiel faillit s'arrêter là. Il faillit renoncer à son projet, laisser Dean avec ses souvenirs atténués et rester auprès de cet homme qu'il aimait. En qui il avait foi plus qu'en Dieu. Mais il se concentra, rassemblant toute sa détermination. Il scanna les souvenirs jusqu'à son arrivée au Bunker et … s'effaça.
Pour Dean, il n'aurait jamais frappé à la porte, ne serait jamais allé chasser avec eux. Il effaça le souvenir de Dean lui apprenant à faire du café. Il effaça les dizaines de plats que le chasseur lui avait fait goûter. Il supprima les moments ou Dean avait accepté que Castiel écoute de la musique classique dans la voiture car cela le calmait.
Dean n'aurait aucun souvenir des mains de Castiel sur lui, de leurs baisers, de leurs confidences. Il ne se souviendrait de rien.
Il ne resterait que le souvenir d'une vie trop dure pour quelqu'un de si jeune, d'un enfant qu'on avait forcé à grandir au milieu des monstres. Il ne resterait qu'un homme au passé sombre tourné vers un avenir meilleur. C'était tout ce que Castiel souhaitait pour Dean, un avenir meilleur.
Maman... je l'aime tellement tu sais...
Castiel sentit les larmes couler quand il effaça ce dernier souvenir. Le souvenir de l'instant où Dean s'était avoué à lui même qu'il l'aimait.
Il réintégra lentement son corps, Sam s'était assis sur la chaise du bureau, Charlie n'était nulle part en vue.
« Ca va ? » demanda Sam. Castiel hocha la tête, se pencha sur Dean et déposa un baiser sur son front.
« Dors » murmura-t-il.
Dean ferma les yeux un peu plus fort, poussa un soupir et se roula en boule. Castiel remonta la couverture sur ses épaules et resta quelques minutes à le regarder avant de se lever.
Sam avait une boule dans la gorge quand il le serra contre lui.
« Tu n'es pas obligé de partir. » dit il.
« Si. »
« Tu vas me manquer... tu vas nous manquer. »
Castiel hocha la tête. Ils allaient lui manquer aussi.
Quand il partit, quelques heures plus tard, c'était le milieu de la nuit. Charlie l'attendait à la porte d'entrée avec sa tête des mauvais jours.
« Ne pars pas. » réclama-t-elle.
« Il le faut. »
J'ai besoin de toi !
Dean disait ça aussi. Mais vous n'avez pas besoin de moi. Vous avez vécu jusqu'ici sans moi , vous vivrez après.
Charlie avait les yeux pleins de larme. « Idiot ! Ca veut dire « je t'aime » en langage Winchester ! »
Castiel sourit.
« Tu es une Winchester maintenant ? »
Elle haussa les épaules. « La version qui chasse ses sandwiches au super marché. Ces garçons sont ma famille maintenant qu'ils le veuillent ou non , et toi aussi. »
« Prends soin d'eux. » Castiel se pencha pour l'embrasser sur le front.
« Tu me donneras des nouvelles ? »
« Sans doute pas. »
Elle hocha la tête, elle ne s'était pas attendue à une réponse positive. Elle le regarda s'éloigner dans la nuit jusqu'à ce que Sam la force à rentrer. Elle pleura très longtemps cette nuit là et Sam n'eut pas le cœur de la laisser seule. Il n'avait pas envie d'être seul non plus. Ils s'installèrent sur le canapé face à la télé éteinte , plus loin dans le bunker , Dean dormait d'un sommeil sans rêve pour la première fois depuis des mois.
« On fait quoi maintenant ? » demanda Charlie au petit matin, quand elle n'eut plus de larmes à verser. Sam attrapa les manettes de la console de jeu sur la table basse du salon.
«On fait comme tout le monde. On essaie d'oublier. »
Ils jouèrent à des jeux de guerre jusqu'au réveil de Dean. S'il remarqua les traces de larme et les yeux bouffis de Charlie, il ne fit aucun commentaire.
ù*ù*ù*ù*ù*ù*ù*ù*ù*ù*
La fleuriste s'appelait Rochelle, elle s'occupait de la boutique, apprenait à Castiel à confectionner des bouquets et les noms des plantes. Son époux se nommait Daniel, c'était un homme aux traits acérés qui parlait peu et chantonnait des chansons aux fleurs qu'il faisait pousser dans la grande serre dans la cour intérieure de la boutique. Ils l'avaient accueilli comme s'ils ne s'inquiétaient pas du tout des conséquences de leur gentillesse, comme s'il était normal d'ouvrir leur porte à un vagabond. Comme s'ils avaient fait ça toute leur vie. Castiel trouvait du réconfort à rempoter les fleurs, à voir les bulbes s'épanouir doucement. L'odeur de la terre quand il y enfonçait les doigts pour planter des graines, le bruissement des feuilles même quand il n'y avait pas de courant d'air que Daniel lui avait appris à écouter.
Il avait entendu et senti tout cela quand il était un ange, une créature omnisciente... mais les humains n'écoutaient pas, ne voyaient rien... ils était aveuglés, assourdis par le hurlement des émotions qui déferlaient sans cesse sur eux. Castiel n'arrivait pas à en supporter plus d'une à la fois alors qu'à l'intérieur de lui c'était une tempête de tourments qui le ravageait à chaque seconde de chaque journée. Il dormait peu, la nuit il se relevait et se réfugiait dans la serre, écoutant les plantes fleurir.
Parfois Daniel l'y rejoignait, lui proposait une cigarette que Castiel refusait et tout deux restaient sans parler à senti l'odeur du tabac couvrir peu à peu celle des fleurs. Le matin venu, courbatus et fatigués ils se levaient à l'appel de Rochelle qui, sans poser de question leur servait un petit déjeuner avant de les renvoyer chacun à leur tache.
C'était une vie calme et tranquille qui permettait à Castiel de ne pas penser. Il ne voulait plus jamais penser, plus jamais. C'était trop dur, trop triste. Les fleurs, les fleurs au moins revenaient toujours, toujours aussi splendides, sans rien attendre et sans rien demander qu'un peu d'eau et de soleil.
Castiel aurait voulut être une fleur.
