Note : Courage mes amis(es), les trois chapitres qui viennent, dont celui-ci, sont sans doute les plus durs de tous (et les plus courts, si ça peut vous réconforter). Attention, il y a des passages plutôt hard. Prêts(es) à une plongée en enfer ? Si ça peut vous rassurer, je vous citerais ce simple adage : "quand on a atteint le fond, on ne peut plus que remonter".

Delya : non, ce ne sera plus très long.

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Il aurait été faux de penser que la vingtaine de garçons enfermés à l'Institution s'entendait bien. Il y avait parmi eux des rivalités, des inimitiés, ils formaient des groupes et des clans souvent dressés les uns contre les autres et malheur à celui qui tombait entre les mains d'un groupe adverse.

Le malheur pour Fili et Kili fut qu'à leur arrivée, tous ces groupuscules se reconnurent soudain plus ou moins semblables et ne firent qu'un contre "les nains". Sans doute, pris individuellement et placés dans un autre contexte, ces garçons n'auraient pas été pires que les autres. Mais les conditions de vie à l'Institution étaient très dures pour tous et n'encourageaient pas à la bienveillance. Avoir quelqu'un sur qui se défouler permet parfois d'oublier son propre malheur. Au fond, aucun de ces enfants ou adolescents n'avait réellement de préventions contre le peuple des nains. Ce n'était qu'un prétexte, ainsi que Fili le découvrirait plus tard. Un prétexte néanmoins qui allait coûter extrêmement cher aux deux nouveaux venus. Sans ces gamins rendus méchants par une vie trop rude et dépourvue d'espoir, le temps qu'ils allaient devoir passer à l'Institution n'aurait pas été aussi terrible, en dépit de tout.

Certes, rien de tout cela n'était réellement nouveau pour eux : ils avaient connu toute leur vie l'hostilité générale, le mépris des hommes et, dans le quartier misérable où ils avaient vécu, les individus isolés ou en groupe qu'il fallait éviter à tous les prix sous peine d'être mis à mal. A ceci près qu'ils avaient alors l'opportunité de prendre leurs distances. Ici, entre les murs gris de l'Institution, ils n'avaient aucune échappatoire, la promiscuité était totale et constante.

Quant aux "surveillants", au nombre de six dont deux femmes, payés par le bourgmestre, ils n'avaient de toute manière aucune sympathie pour aucun des enfants qu'ils étaient chargés d'encadrer et eux non plus n'appréciaient pas trop les nains, en raison des histoires qui couraient sur leur compte et dont aucune n'était en leur faveur. Pour comble de malheur, Fili et Kili se les étaient mis à dos dès le premier instant, en se débattant comme des forcenés lorsqu'on leur avait coupé les cheveux. Autant dire que pour eux, les choses s'annonçaient encore plus mal que pour les autres. Malgré tout, ils auraient pu s'accommoder des adultes s'il n'y avait pas eu les autres garçons. A la vérité, si les surveillants n'étaient ni aimables ni patients, si aucun d'eux ne faisait de sentiment, cinq d'entre eux étaient néanmoins à peu près supportables et se montraient à peu près justes envers les pensionnaires. La sixième hélas, à savoir Deth, était un cauchemar à elle toute seule et gangrenait toute l'équipe.

En ce premier matin, ce fut sa voix aigre et sèche qui vint arracher Fili, Kili et les autres au sommeil. Chaque journée se déroulait selon un rythme immuable : au saut du lit, les garçons devaient se rendre dans la cour de l'Institution, cernée de toutes parts par les hauts murs de l'établissement. Là, nanti chacun d'un morceau de savon grisâtre et à peu près aussi dur que la pierre, il leur fallait tirer de l'eau du puits et effectuer une toilette sommaire. Et Deth était là pour surveiller que nul ne tente d'y couper (les surveillants étaient "de nuit" à tour de rôle et leur tour de "garde" s'achevait au moment du petit déjeuner). Cette femme, Fili et Kili ne tarderaient pas à le constater, éprouvait une joie maligne à prendre les enfants en tort, tous autant qu'ils étaient. En été, lorsqu'il faisait très chaud, la toilette était plus approfondie et les enfants devaient se déshabiller pour se verser de l'eau sur la tête et se laver entièrement. Mais on n'en n'était pas encore là. Bien que l'on soit au mois de juin, il faisait bon mais sans plus.

Les garçons se mettaient généralement à deux ou trois autour de chaque seau empli d'eau froide, y plongeaient leurs mains et se frottaient le visage avec plus ou moins de conviction. Fili et Kili ne tentèrent même pas de se joindre à eux. Harcelés par la voix aigre de Deth, ils attendirent qu'un seau se libère. Une fois leurs maigres ablutions terminées, les pensionnaires de l'Institution vidaient l'eau qu'ils avaient utilisée à même le sol, si bien que les abords du puits étaient presque perpétuellement trempés. En soupirant, Fili se saisit du seau vide et alla le remplir au puits.

- Un peu plus vite que ça, le nain, le houspilla Deth, vous êtes les derniers !

- Et ça changera pas, persifla un garçon entre haut et bas, pour ne pas être entendu de la femme. J'voudrais pas m'laver avec la même eau qu'un nain.

Ni Fili ni Kili ne firent mine d'avoir entendu. L'aîné posa à terre le seau à demi plein et fit signe à son frère de s'approcher. Tous deux avaient à peine plongé leurs mains dans l'eau qu'un coup de pied renversait le seau dont le contenu se répandit sur les mauvaises chaussures qu'on les avait contraints à enfiler la veille, lesquelles leur comprimaient les orteils et écorchaient leurs pieds nus.

- Pas possible ! s'époumona Deth. Et maladroits, avec ça ! Vous faites perdre du temps à tout le monde !

Fili se redressa, toisant avec colère celui qui venait de renverser le seau et qui le considérait d'un air narquois, mais avant qu'il puisse dire ou faire quelque chose il reçut une claque bien sèche sur la tête.

- Ou bien vous l'avez fait exprès ? cria Deth en lançant une seconde claque, cette fois à Kili qui ne put s'esquiver à temps. Ne reste pas planté là, bon à rien ! Retourne chercher de l'eau. Plus vite que ça ! Les autres fichez le camp, allez manger.

"Les autres" s'éloignèrent en ricanant. Durant les dix minutes qui suivirent, la femme ne cessa de houspiller les deux jeunes nains à tort et à travers, trouvant à redire à chacun de leurs gestes. Finalement, elle les conduisit au réfectoire, une vaste salle dans laquelle s'alignaient de longues tables de bois et autour desquelles les enfants étaient occupés à vider leurs bols de gruau. Fili et Kili auraient voulu s'asseoir l'un près de l'autre mais il n'y avait pas deux places libres au même endroit, ils durent se séparer.

- J'veux pas qu'un nain s'asseye près de moi ! glapit un garçon quand Fili tira une chaise libre, tout en surveillant son frère de loin.

- Tais-toi et mange ! vociféra Deth en lui assénant une claque -elle passait son temps à en distribuer à tout le monde, ainsi que les deux frères ne tarderaient pas à s'en apercevoir- Nous avons perdu assez de temps ce matin.

Occupée à vilipender le jeune garçon qui s'était plaint, elle ne vit pas celui qui crachait dans le bol de Kili.

Pour tout arranger, les deux frères qui n'avaient encore jamais consommé de gruau détestèrent dès le premier abord, l'un comme l'autre, cette bouillie gluante et fade. Jour après jour cependant, ils se forcèrent à la manger comme auparavant ils s'étaient forcés à manger du poisson ou des coquillages crus, quand ce n'était pas des déchets. Car le menu à l'Institution de variait pas davantage que la manière dont se déroulaient les journées : gruau le matin, pain et fromage quelques heures plus tard, un bol de potage le soir. Les quantités étaient chiches et il n'y avait pas là de quoi rassasier des enfants en pleine croissance. La faim ne les quittait donc jamais, mais Fili et Kili avaient déjà connu pire. Pouvoir manger trois fois chaque jour, même en faible quantité, même si ce n'était pas nourrissant, cela leur semblait presque un luxe. Un luxe auquel cependant ils auraient renoncé sans la moindre hésitation s'ils avaient eu un moyen de s'échapper et de quitter ce lieu infâme.

La première heure de cette journée avait donné le ton : elle continua comme elle avait commencé et les suivantes furent identiques, à quelques détails près. Après le petit déjeuner, tous les garçons étaient de corvée de récurage. Il fallait ranger et nettoyer l'ensemble des bâtiments. Cette occupation, qui dans un souci "d'équité" variait pour chacun d'un jour à l'autre, durait jusqu'à la collation (pompeusement nommée repas), de milieu de journée.

- Toi le nain, tu n'as qu'à nettoyer les chiottes, fit l'un des garçons à Fili. Au moins tu seras utile à quelque chose.

- Tu n'as qu'à le faire toi-même, riposta le jeune garçon, qui commençait à en avoir par-dessus la tête.

L'autre se jeta sur lui. Fili n'entendait pas se laisser faire mais son adversaire reçut immédiatement le concours de ses comparses, dont deux saisirent le jeune nain par derrière puis l'immobilisèrent, chacun cramponné à l'un de ses bras.

- Lâchez-le ! cria Kili en se précipitant au secours de son frère.

Quelqu'un tendit la jambe et lui fit un croche-pied. Pendant qu'il s'affalait sur le sol au milieu des rires, Fili encaissait deux coups de poing dans l'estomac qui faillirent lui faire rendre son maigre petit déjeuner. Kili se releva avec un cri de rage et bondit sur celui qui venait de frapper son frère. Il lui sauta sur le dos, noua ses jambes autour de sa taille, un bras autour de son cou, et abattit sa main libre sur lui, cognant de toutes ses forces et partout où il pouvait atteindre son adversaire. Des mains se refermèrent sur lui, sur ses vêtements, et voulurent l'arracher à sa victime. Il tint bon. Puis les clameurs lancées par toute la troupe attirèrent deux surveillants qui eurent tôt fait de séparer les belligérants.

- Et voilà, ça commence ! s'écria l'un d'eux avec colère. Il fallait s'y attendre : les nains cherchent toujours la bagarre. Où te crois-tu, sale gosse ? ajouta-t-il en secouant Kili par le bras (il avait eu bien du mal à lui faire lâcher prise).

- Il a frappé mon frère !

- C'est toi qui étais en train de frapper Ragon ! cria l'homme avec colère, tu crois que je ne t'ai pas vu ?!

- C'est eux qui ont commencé.

L'homme lâcha le bras de l'enfant mais le saisit par l'oreille et l'entraîna :

- Tu viens avec moi. Tu vas voir ce qui arrive, ici, aux bagarreurs.

- Aïïe ! Lâchez-moi !

- Laissez-le ! cria Fili.

- Toi, dépêche-toi de te mettre au travail, lui fut-il riposté. Ou tu t'en repentiras.

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- Je veux partir d'ici, Fili. Je veux partir.

- Je sais. Moi aussi. Mais je sais pas comment.

Les deux garçons chuchotaient, agenouillés sur le sol qu'ils frottaient avec des brosses savonneuses. Que n'auraient-ils donné pour être seuls, ne serait-ce qu'un instant ! Mais cela n'arrivait jamais, ici. Jamais. Toutefois, si d'autres garçons étaient occupés à la même tâche qu'eux ici et là, si d'autres passaient parfois, occupés à d'autres travaux, ils étaient relativement éloignés les uns des autres, ce qui permettait aux deux frères de se parler à voix basse.

La matinée était bien avancée. La voix de Kili tremblait légèrement. Il peinait à tenir sa brosse : ses mains était raides et gonflées, couvertes de stries violettes. La correction reçue pour la bagarre du matin... Fili évitait de regarder les mains de son frère, cela lui fendait le cœur. Il semblait hélas qu'avec Frégor ou ici, leur lot demeurait le même. Les coups ne leur étaient ni ne leur seraient épargnés.

- Je les déteste... murmura encore Kili.

Fili ne répondit pas : il n'eut que le temps de se saisir du seau dans lequel ils trempaient tous deux leurs brosses pour éviter que, comme celui du matin, il soit renversé par un coup de pied. Il avait perçu juste à temps les pas qui ralentissaient à leur hauteur au lieu de continuer. Il lança un regard noir à celui qui le surplombait, un mauvais sourire aux lèvres, et l'autre s'éloigna sans rien dire mais avec une expression qui en disait long. Il reviendrait à la charge, aucun doute là-dessus.

Une heure plus tard, tous les garçons furent invités à ranger leur matériel et à regagner le réfectoire. Fili et son frère s'efforcèrent de ne pas être à la traîne cette fois, dans l'espoir de trouver deux chaises côte à côte. A ceci près que...

- Pas toi, décréta le surveillant qui se tenait à la porte et les regardait entrer, en saisissant Kili par le bras.

- Quoi ?! se rebiffa l'aîné. Il n'a rien fait !

- Va t'asseoir, toi, et tais-toi, lui fut-il rétorqué.

Fili ouvrit la bouche pour protester à nouveau mais l'homme le poussa en avant :

- Plus vite que ça !

Puis, baissant les yeux vers Kili qu'il n'avait pas lâché, il le poussa vers le mur :

- Toi tu ne manges pas et tu restes face au mur. On verra si tu recommences à déclencher des bagarres. Ici tu n'es pas dans tes montagnes de sauvages, nain !

Kili n'avait de toute façon jamais vu de montagne, ni d'ailleurs de nains autres que sa mère et son frère. Il ne protesta cependant pas et obéit, lèvres serrées.

Fili, la gorge nouée, ne le quitta pratiquement pas des yeux tout le temps qu'ils furent tous assis à table. Au moins, pensait-il, lugubre, on ne l'avait pas à nouveau battu.

Il mangea la moitié du pain et du fromage qu'on lui avait donné et bourra le reste dans les poches de son pantalon. Heureusement que, par mesure d'économie, on ne leur avait donné la veille que des chaussures et une sorte d'affreuse tunique jaunâtre en grosse toile, dépourvue de poche. Les vêtements ici n'étaient distribués qu'avec parcimonie, quand on ne pouvait faire autrement. Fili et Kili avaient conservé une petite partie de leurs hardes.

- Tu fais des provisions, le nain ? fit celui qui était assis en face de lui. Donne-moi ça. Si tu le manges pas, tu me le donnes.

Fili le regarda droit dans les yeux :

- Je t'emmerde ! répliqua-t-il.

Il ne lâcha pas un instant le regard de l'autre, qui préféra ne pas insister : bien que d'une manière générale les surveillants ne soient pas toujours très vigilants au réfectoire, car ils étaient occupés à se restaurer eux aussi, à midi et le soir ils étaient tous là, tous les six. Et ils ne détestaient rien tant qu'être interrompus pendant qu'ils mangeaient (mieux et plus que les enfants qu'ils encadraient). Le garçon n'avait pas envie d'être puni à son tour pour avoir déclenché une bagarre.

- Sale rat ! siffla-t-il entre ses dents. Bâtard !

Fili ne répondit rien mais continua à le regarder fixement. En définitive, l'autre détourna les yeux et affecta de se concentrer sur son maigre repas. Ce ne fut là qu'une courte accalmie, hélas. En début d'après-midi, les pensionnaires de l'Institution étaient rassemblés dans une salle, prenaient place sur des bancs et se devaient d'écouter durant deux bonnes heures un gros homme ennuyeux comme la pluie qui leur ressassait inlassablement les hauts faits des guerriers du Gondor, le grand royaume des hommes, tout proche de Carnoval.

Le bourgmestre tenait absolument à cette séance et espérait, disait-il, que cela non seulement inspirerait "ces pauvres créatures" et les pousserait peut-être un jour à s'engager dans l'armée, mais encore était-ce supposé leur servir d'exemple. En vérité, personne n'écoutait. Les uns somnolaient, les autres s'efforçaient de discuter discrètement entre eux, tous s'ennuyaient ferme. Après la leçon du jour, si l'on pouvait appeler cela ainsi, l'un des surveillants, là encore à tour de rôle, prenait la place du gros homme et durant une heure encore faisait ânonner aux enfants des phrases toutes faites dont aucun d'eux n'avait que faire : "l'honnêteté est une vertu", "la paresse est un vice", "le travail est nécessaire et salutaire" et autres bêtises du même tonneau. Tout le monde était mort d'ennui, ankylosé et avait mal aux fesses à force de rester assis sur un banc de bois dur, mais nul ne prêtait la moindre attention aux soi-disant instructeurs, pas même en répétant sans y penser leurs phrases creuses, pour eux totalement dépourvues de sens.

Fili, lui, occupa tout son temps à faire discrètement passer à son frère, morceau par morceau, ce qu'il avait gardé pour lui de son repas. Cela ne put se faire que très lentement, de manière à ne pas attirer l'attention. Et encore : les garçons assis de part et d'autre des deux frères se rendirent fatalement compte de leur manège et tentèrent tout du long de s'emparer de l'une ou l'autre miette. L'un saisissait le bras de Fili ou lui écrasait le pied, quand il ne tentait pas d'enfoncer sa main dans sa poche pour y prendre ce que le garçon y avait caché. L'autre tentait de prendre à Kili ce qu'il avait dans la main ou lui saisissait brusquement le bras lorsqu'il essayait de porter la nourriture à sa bouche. Tous se firent aussi discrets les uns que les autres mais les deux pique-assiettes réussirent plusieurs fois leur coup, sachant parfaitement qu'aucun des jeunes nains n'aurait la sottise de protester et d'ainsi se faire prendre. Cela ne fit hélas que retarder l'inéluctable : trouvant sans doute que le jeu qui se déroulait devant lui ne l'amusait plus, l'un des garçons, assis derrière les deux frères, se leva brusquement :

- Messire ! s'écria-t-il d'une voix vertueusement indignée. Messire, le nain a volé de la nourriture !

Le résultat ne se fit pas attendre. Pain et fromage furent confisqués et Fili s'entendit promettre une sévère correction, avant d'être sommé de se rasseoir et de se montrer attentif à des préceptes "dont il avait à l'évidence plus besoin qu'un autre".

- Je n'ai rien volé, siffla le jeune garçon. C'était à moi. C'est ma part de midi.

Une gifle claqua avec force :

- Tu ne me réponds pas, insolent !

La joue écarlate, Fili refusa de baisser les yeux et se rassit en se mordant les lèvres de rage. Toutefois, il apparut que Tradon, c'était le nom de celui qui venait de le gifler, avait tout de même pris en compte l'explication de l'enfant, car Fili ne fut pas puni davantage ce jour-là.

Après ces assommantes heures de prêchi-prêcha inutile et jusqu'au repas du soir, les enfants étaient à nouveau lâchés dans la cour, "pour se dépenser et prendre l'air". Et dès ce premier jour, jusqu'au tout dernier qu'ils furent contraints de passer à l'Institution, ce fut pour les deux jeunes nains le pire moment de la journée et celui qu'ils redoutaient le plus. Ce moment de "liberté" en effet n'était pas surveillé. Ainsi, les autres pensionnaires avaient-ils toute latitude de tourmenter à l'envie leurs nouveaux souffres douleurs.

Au contraire de Fili et Kili, eux attendirent donc avec impatience désormais, chaque jour, cette "récréation", rivalisant d'invention pour persécuter "les nains". Ils n'osaient certes pas les brutaliser trop durement, de crainte d'attirer un surveillant, mais ce n'était pas nécessaire : ils les poussaient, les pinçaient, distribuant des coups, pas trop forts mais nombreux, aux endroits du corps cachés par les vêtements, les insultaient à qui mieux mieux... Ni Fili ni Kili ne manquaient de courage. Mais ils étaient deux contre vingt et de plus, de très petite taille. Ils étaient totalement à la merci des autres durant tout le temps ainsi passé à l'extérieur.

Jour après jour, les deux frères subirent mille avanies, dont ils ne pensèrent même pas à se plaindre à un adulte : ils n'avaient aucune confiance en ces derniers et craignaient que cela ne fasse que se retourner contre eux. Comment en auraient-ils jugé autrement ? Pour les autres garçons, le fin du fin consistait non seulement à leur faire du tort par eux-mêmes mais de réussir en outre à les faire punir ou réprimander ensuite par les surveillants. Il y eut donc les vêtements déchirés (quel drame, ce jour-là ! Saélon passa près d'une heure à ressasser sur le prix que coûtaient les vêtements et la chance qu'avaient "tous ces bons à rien, ces traîne-misère qui pourraient être en train de mourir de faim dans la rue" d'être vêtus gratuitement. Tout cela en vain, puisqu'il décida ensuite que "ceux qui ne prennent pas soin des affaires qu'on leur confie n'en auront pas d'autres !". Cela n'avait toutefois pas empêché les deux frères de recevoir force paires de claques).

Il y eut le jour où Kili fut contraint d'avaler une araignée vivante et celui où son frère et lui, immobilisés par plusieurs dizaines de mains, durent cette fois avaler plusieurs petits cailloux tombés de la margelle du puits car "les nains, c'est des bouffeurs de roche, allez, on veut voir". Les mâchoires des deux frères étant bloquées comme des étaux, leurs tortionnaires entreprirent de leur frapper la tête contre le sol « jusqu'à ce que tu avales, sale nain ». Fili et Kili auraient peut-être résisté quand même : chacun céda pour qu'on cesse de brutaliser l'autre.

Un autre jour, tous les garçons se déchaussèrent et se mirent à bombarder Fili et Kili, acculés dans un angle de la cour, avec leurs chaussures. Il y eut la fois où Kili faillit être précipité au fond du puits. Il ne fut sauvé que par l'arrivée de Tradon, qui parut tellement soupçonneux ensuite quant à ce qui était en train de se passer, malgré les airs faussement innocents qui accueillirent ses questions, que les garçons n'osèrent pas recommencer.

Et bien entendu, outre les sévices physiques et les humiliations en tous genres, les deux frères eurent droit, chaque jour sans exception, à leur lot d'injures :

- On dit que les nains naissent de la roche, ça veut dire quoi ? Qu'ils ne savent pas comment faire des enfants à leurs femmes ? Ils préfèrent les faire avec des rochers ?

- Non, c'est parce que les naines, elles ressemblent à des grosses truies et qu'elles ont du crin sur la figure. Elles sont tellement laides que leurs hommes préfèrent baiser des cailloux. Remarque, à ce qu'on dit, les hommes nains sont eux aussi plus moches que des poux, alors...

- Ouais bah quand même... ils font comment pour faire des enfants aux rochers ?

- Ils font comment, les nains ? Dites-nous ça ? Ils se frottent le gland dessus ? Les cailloux les font bander ?

Au début, Fili et son frère ne se gênèrent pas pour riposter. Ils avaient tous deux grandi dans la rue et y avaient acquis un vocabulaire plutôt riche, que leur défunte mère leur avait toujours formellement interdit d'utiliser en sa présence. Dis était inflexible sur ce sujet et n'hésitait pas à tirer sévèrement les oreilles de ses garçons lorsqu'ils venaient à laisser échapper une vulgarité.

- Je ne tolèrerai pas que vous soyez grossiers ! grondait la princesse déchue. J'espère bien que vous ne parlez jamais comme ça, même hors de la maison. Ce n'est pas comme ça que je vous ai élevés !

Mais ces abominables humains ne méritaient pas mieux, n'est-ce pas ? Toutefois, très vite, les deux jeunes nains préférèrent se taire et traiter les autres par le mépris. Cela ne leur valut que davantage de coups et d'insultes, mais leur attitude hautaine et silencieuse enrageait tellement les autres que ça en valait la peine.

Si la "récréation" du soir constituait le pire pour les deux frères, le reste de la journée n'était pas pour autant exempt de tracasseries sans fin et de pièges en tous genres.

Ainsi, en ce tout premier jour, lorsqu'ils regagnèrent enfin leur dortoir, Kili s'aperçut que quelqu'un avait uriné sur son matelas.

Il dormit par terre, enroulé dans sa couverture. Le surveillant de nuit le découvrit au matin et le punit sévèrement pour « avoir souillé son lit ». Car « je savais que les nains étaient sales mais pas à ce point là ».

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Ohé, vous êtes tous encore là ? Vous avez tenu le coup ? Bon, le prochain chapitre est encore assez -très- dur, mais cramponnez-vous : ça ne durera plus très longtemps.