Espagne leur avait conseillé de nouvelles terres à explorer, et ils avaient décidé de construire une maison de vacances à cet endroit. Le climat y était beaucoup plus chaud que chez eux. La pêche était de loin leur activité favorite, et ils préféraient rester entre eux plutôt que de se mêler à Angleterre et France, eux aussi partis en vadrouille sur le nouveau continent. C'est donc assis au bord de la rivière que Suède et Finlande avait attendu les poissons.
-Il n'y a vraiment rien ici…
-Mmh…
-Mais je suppose qu'une vie paisible dans la nature peut être considérée comme une forme de bonheur, avait dit Finlande, en extase devant le paysage.
Suède s'était tut, comme à son habitude. De temps à autres, il jetait des coups d'œil furtifs à celui qu'il considérait encore comme sa femme. Une fois de plus, son cœur débordait d'émotions, mais il était incapable d'exprimer correctement le moindre sentiment. Et tandis qu'il grommelait intérieurement face à son manque de confiance en lui, Finlande s'éclipsa brièvement. Il s'était éloigné vers les hautes herbes mais était vite revenu auprès de Suède.
-Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda ce dernier.
-Je viens de voir un petit garçon au milieu des buissons. Il était vraiment mignon, ça donne presque envie de l'adopter…haha !
L'esprit paternel de Finlande était une grande nouveauté. Depuis quand pensait-il à une éventuelle adoption ? Il venait tout juste d'entrer dans l'âge adulte, c'était bizarre qu'il songe déjà à ce genre de chose…
S'ennuyait-il avec Suède… ?
-Quoi, tu veux des gosses ? demanda celui-ci.
-Ahahahaha, je pense que ce serait amusant d'avoir avec nous un gamin aussi mignon que lui ! Et puis, il ne doit pas avoir la vie facile, tout seul au milieu de cette zone sauvage…il va probablement devoir rester ici encore longtemps…je me demande s'il s'en sortira…
-Mmh…
-Il est tellement, tellement mignon…
-Je f'rai d'mon mieux.
-Hein ? De quoi tu parles ?
Et c'est ainsi que Suède se mit en quête de retrouver ce marmot. Jusqu'ici, il n'avait pensé qu'à fonder une famille avec le vieil ami de Finlande, et peut-être une autre nation ou deux qui auraient été capable d'apporter un peu de joie sous leur toit, histoire d'avoir un minimum d'animation et ainsi détendre l'atmosphère. Mais plus Suède se sentait à l'aise en présence de Finlande –le contraire marchait aussi–, et plus il sentait que ce besoin n'était plus aussi nécessaire que dans le passé. Il était on ne peut plus heureux seul avec lui, et il n'avait nullement envie de supporter la présence d'un « gêneur » chez eux. Et après mûre réflexion, Hanatamago leur apportait déjà un bonheur suffisant. Parce qu'avec un chien, Finlande semblait joyeux et décontracté, tout ce qu'il fallait pour rendre Suède heureux. Mais à présent qu'on lui avait mis cette idée d'adoption dans le crâne, il ne pouvait que se montrer déterminé dans la mission qui consistait à retrouver ce gosse au milieu de nulle-part.
Il avait passé des jours à le chercher, allant même jusqu'à inquiéter Finlande. Et sûrement parce que la chance n'avait vraiment pas décidé d'être avec lui, Pays-Bas finit par les chasser de ses terres. Suède avait tout de même montré une certaine résistance, protégeant sa maison de vacances tout neuve ainsi que son espoir de concrétiser le souhait de Finlande en retrouvant le petit, mais c'était peine perdu face à la puissance de Pays-Bas. En fait, c'était la première fois que Suède se voyait vaincu par une autre nation. Lui et Finlande furent donc contraints de quitter le nouveau continent et repartirent chez eux, tristes de devoir dire adieu à leur rêve.
o o o
La vie reprit son cours aussi vite qu'elle l'avait abandonné. Suède s'était fait à l'idée qu'aucune famille ne serait fondée sous ce toit, et il préféra se focaliser sur les conflits qui l'entouraient. C'était beaucoup plus facile pour lui.
Alors qu'il passait le portail pour rentrer chez lui après une dure journée de confrontations, il aperçut Finlande qui, profitant sûrement du beau temps, arrosait les plantes dans le jardin. Suède se glissa derrière lui et le fit sursauter. Involontairement.
-Tu…tu es rentré.
-Oui. T'veux de l'aide ?
-Non merci, ça ira !
-Va plutôt te reposer.
Suède insista pendant cinq bonnes minutes jusqu'à ce que Finlande se décide à lui passer le tuyau d'arrosage. Mais à ce moment exact, Hanatamago jugea bon de sauter contre le tibia de ce dernier et, dans un faux geste, Finlande dirigea le jet d'eau droit sur le visage de Suède. Il bredouilla une série d'excuses que Suède n'écouta qu'à peine, trop occupé à programmer une petite vengeance. Il essuya ses lunettes avec le tissu de sa chemise sous le regard gêné de Finlande puis, sans que celui-ci ne s'y attende, attrapa le tuyau d'arrosage pour le diriger immédiatement sur lui. Finlande poussa un cri monstrueux qui se transforma très vite en rire, essayant tant bien que mal de récupérer son arme. Suède se sentait étrangement…comblé.
-Eeeeh, Su-san…rends-moi ça !
La force de Finlande lui permit de lui enlever le tuyau des mains sans grande difficulté, et il se mit à attaquer Suède en retour. Celui-ci fut bien rapidement aveuglé par les gouttelettes d'eau qui avaient une fois de plus atterri sur le verre de ses lunettes, mais il s'en fichait : tant qu'il pouvait avoir le rire de Finlande dans les oreilles, pour lui, c'était l'euphorie.
Ils passèrent plusieurs dizaines de minutes à se courir après avec le tuyau d'arrosage, et même Hanatamago finit par se mêler au jeu. La nuit tomba très tard puisqu'ils étaient en plein été, la chaleur ambiante leur permettant de rester trempés jusqu'aux os jusqu'à que le ciel s'assombrisse. Ils avaient tout de même eu beaucoup de mal à sécher le pelage de leur chien lorsqu'ils rentrèrent dans la maison, mais ils ne regrettaient pas une seule miette de cette fin d'après-midi. Suède n'aurait pas pu rêver mieux pour lui remonter le moral après une journée aussi exténuante que celle-ci.
o o o
Mais il fallait bien que quelque chose vienne perturber cette euphorie.
Ou plutôt, quelqu'un.
C'était un jour normal, l'un de ces jours où Suède rentrait d'une énième bataille contre Danemark. Le genre de jour où il n'attendait qu'une chose : retourner chez lui et passer un bon moment avec Finlande, peut-être autour d'un café et sûrement en compagnie de Hanatamago. Mais non, il fallait que cette fin de journée ne se passe pas comme prévu.
Car sur la banquette extérieure, non loin de la porte d'entrée de leur maison, Finlande était assis à côté de quelqu'un d'autre. Et ce quelqu'un, Suède aurait pu le reconnaitre entre mille.
-Ah, Su-san est de retour !
-Fin.
-Oui ?
-Qu'est-ce qu'il fait là ?
Russie lui adressa un sourire innocent que Suède prit comme un affront.
-Il es passé par-là et je lui ai proposé un verre de vodka, expliqua Finlande comme s'il s'agissait d'une évidence.
-Mmh…est-ce que j'peux…te…te parler deux s'condes ?
Finlande haussa un sourcil interrogateur et s'excusa auprès de Russie. Ils s'éloignèrent sur la terrasse et, surveillant l'invité du coin de l'œil, Suède se pencha légèrement vers Finlande pour lui dire à voix basse :
-Tu sais qui c'est j'espère.
-Oui, c'est Russie.
-Je pensais avoir été clair à son sujet.
-Eh ! Ta description était exagérée, je m'attendais vraiment à un monstre…alors qu'en fait, Russie-san est très gentil.
-R…Russie-san ?
-Oui, on a bien discuté tous les deux, j'ai pu passer le temps en t'attendant.
Suède sentit comme un malaise grandir en lui. Non seulement Finlande lui avait désobéi, mais en plus, il venait de sous-entendre que la meilleure façon qu'il avait de passer le temps était de discuter, chose qu'il ne pouvait pas faire quotidiennement face au quasi-mutisme de Suède. Et puis, il le sentait, c'était comme un reproche implicite pour lui dire qu'il s'absentait bien trop souvent et que « je m'ennuie dans cette maison, il n'y a rien à faire à part jouer avec Hanatamago, j'aimerais beaucoup assister à tes combats alors dis-moi juste pourquoi j'ai pas le droit, ici c'est nul et j'aimerais t'accompagner, ça fait toujours trop long de t'attendre »…bref, un classique. Suède s'était fait à l'idée que pour atteindre le sommet de la puissance, il devait sacrifier un précieux temps qu'il pouvait passer en présence de Finlande. Mais depuis le début, c'était pour lui que Suède s'engageait dans les batailles. C'était pour étendre leur pouvoir dans le voisinage, imposer un certain ordre, et ainsi vivre paisiblement dans cette maison sans craindre de se faire attaquer par des nations trop puissantes. C'était pour la sécurité de Finlande que Suède se battait tous les jours. Alors, à quoi pouvaient bien servir ses efforts si on invitait l'ennemi numéro un, le plus dangereux de tous, à boire un verre sous le préau comme s'il s'agissait d'un nouveau voisin que l'on invite pour faire connaissance ? Suède devait vraiment apprendre à Finlande l'art de la méfiance, c'était primordial face à quelqu'un comme Russie.
-Enfin bon, continua Finlande devant le silence de Suède. Je sais que tu ne l'aimes pas beaucoup, mais je t'assure que tout va bien pour moi…j'essaye juste de nouer des liens avec les autres, je ne vois pas ce que…
-Russie est un ennemi, Fin.
-Je ne vois absolument pas pourquoi. Il est très doux et très généreux, il m'a même proposé de me faire une visite guidée de l'endroit où il habite, ça m'a l'air très beau et…
-Il en est hors de question.
Suède se dirigea à grands pas vers l'intrus et se planta devant lui, Finlande sur ses talons.
-Dégage, grogna Suède à l'adresse de Russie.
-Eh bien…je n'attendais pas beaucoup plus venant de ta part, répondit celui-ci avec un sourire à la fois vicieux et angélique (comment c'était possible de sourire comme ça, sérieusement ?!).
-Tant mieux. Au revoir.
Suède agrippa Finlande par l'épaule et le traina à l'intérieur de la bâtisse malgré ses protestations fort bruyantes. Russie lui offrit un petit signe de la main, mais Suède lui claqua la porte au nez, et la verrouilla à double tour.
Finlande ne lui adressa pas la parole de toute la soirée.
o o o
Le malaise se dissipa vite entre eux, mais Suède avait tout de même besoin d'une bonne dose de violence pour se défouler. Et le seul moyen qu'il trouva fut de défier Danemark, encore et encore. Comme quoi, il avait un bon millier de raisons valables de vouloir lui taper dessus, et cette colère qu'il ressentait à l'égard de la rencontre entre Finlande et Russie en faisait bien évidemment partie. Il n'avait que cette solution pour étouffer toute la haine qu'il ressentait à cet instant-là.
C'est pourquoi Suède marchait sur la glace, ses pas lourds et sa stature imposante, aussi menaçant qu'un animal féroce. Bientôt, il aperçut la silhouette fantomatique de Danemark parmi la brume qui envahissait le fjord. Suède réalisa alors que son besoin de massacrer quelqu'un était encore plus fort que prévu, et Danemark en paya le prix : il ne lui fallut pas plus de quelques minutes pour l'aplatir. Puis, ses yeux se posèrent sur Norvège qui, comme d'habitude, se tenait à plusieurs mètres du champ de bataille. Il semblait complètement désintéressé par le duel. Suède profita donc de cette occasion pour s'avancer vers lui en levant son arme, prêt à tout pour exorciser sa haine.
Quand Norvège comprit qu'il se faisait attaquer, il commença à se défendre par quelques mouvements de doigts qui envoyèrent des étincelles indigo sur l'épée de Suède. La magie ne pouvant la stopper que très légèrement, Norvège fronça les sourcils et fit une deuxième tentative, ses gestes s'enchainant de plus en plus précipitamment à mesure que Suède s'approchait de lui. Mais les sortilèges se révélèrent complètement inefficaces.
-Non…
Suède ignora la plainte de Danemark. Norvège, lui, serrait les dents face à la menace que représentait l'arme qu'il avait sous les yeux, et essayait tant bien que mal de faire quelque chose pour éviter que le pire ne se produise. Mais pour une raison inconnue, sa magie n'avait aucun effet. Essai après essai, elle s'affaiblissait comme si Norvège perdait petit à petit le contrôle de ses propres pouvoirs. Suède n'allait faire qu'une bouchée de lui.
-NE LE TOUCHE PAS.
Danemark l'avait agrippé par la taille pour l'arrêter, beuglant comme un malade.
-SI TU LUI FAIS QUOI QUE CE SOIT, J'TE JURE QUE JE VAIS VOUS DEMONTER A EN CREVER, TOI ET TON ESPECE DE…
Suède ne put savoir la fin de sa phrase puisqu'il se débarrassa très vite de lui, le renvoyant sur la glace d'un geste sec et plein de cruauté. Le choc assomma Danemark pour de bon, et Suède regarda une dernière fois Norvège qui semblait sur le point de perdre son sang-froid légendaire.
Puis, comme s'il venait de réaliser le monstre qu'il était, Suède prit la sage décision de battre en retraite. Encore une fois.
Il ne parla pas de ce combat à Finlande.
