I COMME… INTENDANCE

« Mon chéri, je suis désolée mais nous devons aller au Ministère… Pour t'enregistrer. »

Cette phrase avait été prononcée quelques heures auparavant. Remus n'était pas idiot. Il savait bien ce que ça voulait dire. Depuis quelques jours, ses parents n'étaient plus les mêmes. Enfin ils n'étaient plus les mêmes depuis des mois, à vrai dire. Depuis l'accident. Sa mère avait beaucoup pleuré, crié, elle avait invectivé son père à un moment aussi, tandis que Remus n'avait pas très bien compris ce qui se passait.

Tout ce dont il se souvenait, c'était de cette horrible bête dont la mâchoire broyait sa chair, de son souffle fétide sur elle et de son rire diabolique en disant qu'elle l'avait contaminé et qu'il portait à présent sa malédiction. Et effectivement, si le petit garçon n'avait pas très bien compris ce qui lui arrivait, il était suffisamment grand pour comprendre que c'était grave.

Ses parents l'avaient retiré de l'école, en disant qu'il ne pourrait plus jamais y retourner et qu'il ne fallait plus jamais qu'il côtoie d'autres enfants. Les soirs de pleine lune, il ressentait des douleurs atroces, intenses, et il ne se sentait plus lui. Quand il se réveillait finalement de son cauchemar, il était ensanglanté, il avait mal partout et il n'avait qu'une envie : se glisser dans la jupe de sa mère pour qu'elle le rassure enfin.

Mais elle le regardait à peine à présent, elle fuyait son regard, comme si elle aussi avait peur. Il lui faisait peur. Ce qui s'était passé était grave, et c'était en partie de sa faute, de ce qu'il en comprenait. Et maintenant, ses parents lui expliquaient qu'il fallait qu'ils aillent au Ministère de la Magie pour qu'il soit enregistré. Un simple papier administratif, lui avait expliqué maladroitement son père. Pour que tout le monde sache qu'il était un loup-garou. Qu'il n'était pas un petit garçon comme les autres.

Remus l'avait très mal vécu. Juste après cette annonce, il était parti en courant dans sa chambre pour s'y enfermer et pleurer de toutes les larmes de son petit corps. Alors comme ça, en plus d'avoir à vivre ça au quotidien, il fallait que tout le monde le sache ? En plus de sentir la bête dans toutes les fibres de son corps, d'en avoir peur comme de son ombre, de craindre à chaque fois qu'elle ne prenne le dessus, il fallait aussi que tout le monde le dévisage dans la rue, en sachant qu'elle vivait avec lui ?

Ça n'était pas juste, ça n'était vraiment pas juste, et non, il ne voulait pas aller signer ces papiers. De toute façon, ils ne pouvaient pas l'obliger, n'est-ce pas ? Il allait s'enfermer à double tour dans sa chambre, manger les petits gâteaux cachés dans son bureau en cas de creux, traîner des pieds jusqu'à cet endroit officiel où ils voulaient l'emmener, crier dans la rue, piquer une colère.

Tout le monde s'arrêterait sur son passage, et ses parents seraient obligés de dire aux passants ce qu'ils voulaient lui faire faire et quelqu'un les arrêterait, n'est-ce pas ? Parce qu'on ne pouvait pas l'obliger à se faire enregistré s'il n'avait pas envie, ses parents ne l'étaient pas eux, ses voisins non plus, alors pourquoi lui, ça n'était pas juste ! Non, Remus ne voulait pas. Ils n'avaient qu'à envoyer des policiers sorciers pour venir le chercher. Na.

Après des heures de négociation, sa mère avait fini par lui faire entendre raison. Il n'avait pas le choix et plus il repoussait ce moment, plus ils risquaient de se faire prendre, et il ne voulait pas que papa et maman aillent en prison, évidemment pas. Et puis sa mère lui avait promis une tarte aux pommes en rentrant, pour le récompenser de son courage, alors c'était quand même une offre alléchante.

Le lendemain matin, ils s'étaient levés de bonne heure et sa mère avait passé un temps fou à le préparer. Elle lui avait demandé de mettre ses plus beaux vêtements et elle avait soigneusement coiffé ses quelques mèches rebelles. Elle-même s'était joliment apprêtée, elle avait mis le parfum que Remus aimait tant et un joli collier. Son père ne les accompagnait pas, on était en semaine, il devait aller travailler.

Ils avaient pris un portoloin qui lui avait un peu donné le mal de mer, étaient passé du côté du Londres moldu pour atteindre une cabine téléphonique. Remus s'était demandé si sa mère avait encore quelqu'un à appeler, quelque chose qu'elle aurait oublié, un rendez-vous qu'elle n'avait pas pris pour eux, peut-être, peut-être allaient-ils rentrer finalement, se demanda-t-il avec espoir. Mais non, quand le cadran avait été tourné, ils étaient descendus dans le sol, et ça lui avait fait très bizarre.

Il avait même cru qu'ils allaient se perdre tellement l'endroit avait l'air grand. Une immense statue, des couloirs qui allaient dans tous les sens, des cheminées d'où sortaient des gens, des tas de sorciers qui se bousculaient et courraient dans tous les sens. C'était une vraie fourmilière. Il avait serré avec plus de vigueur la main de sa mère avant de déglutir. Ça n'était pas le moment de se perdre.

Il la laissa le guider à travers les dédales pour prendre un ascenseur. Il y avait du monde partout, et des tas de papiers qui volaient magiquement. Ils s'arrêtèrent au quatrième étage et le petit garçon sentit les regards interrogateurs se poser sur lui. Section des animaux, section des êtres et section des esprits, lut-il sur une pancarte. Dans quelle catégorie pouvait-il bien aller ? Celle des êtres ou celle des animaux ? Quelque part, la réponse lui faisait peur.

Ils marchaient moins vite déjà, Remus était trop petit pour pouvoir bien distinguer les inscriptions sur les portes mais a priori, sa mère était en train de chercher celle qui leur correspondait. Elle murmurait tout doucement les noms avant enfin de s'arrêter devant une porte. Enregistrement des loups-garous. Il ne saurait finalement pas s'il était un animal ou un être. De toute façon, il n'était pas bien sûr de comprendre ce que ça impliquait. Sans doute quelque chose de pas très flatteur, c'était tout ce qu'il pouvait en dire.

« Bonjour, vous venez pour un enregistrement ? » demanda avec une voix pincée une bonne femme perchée sur un tabouret derrière son comptoir.

« Oui. » répondit tout doucement sa mère. Remus serra plus fort la main de sa mère. Elle n'allait pas l'abandonner hein ? Ils allaient signer un petit papier et c'était tout ? C'était juste de l'intendance, comme elle avait dit ?

« Quelle est la bête ? » grinça-t-elle.

« Ne parlez pas comme ça devant mon fils, s'il vous plaît. » demanda sèchement Espérance Lupin.

« Je suppose que c'est pour lui que vous venez… » Renifla l'horrible bonne femme. « Nom, prénom, date de naissance, date de morsure, empreintes. » Ajouta-t-elle, agacée en lui tendant une plume et un formulaire sur un parchemin.

Espérance la prit d'une main, essayant tant bien que mal de la positionner correctement dans ses doigts. Elle la trempa délicatement dans l'encrier avant d'écrire avec. La plume grattait sur le parchemin, s'accrochait aux fibres du papier. Elle n'était toujours pas très à l'aise avec ce genre d'outils. Remus le savait bien, à la maison, elle écrivait encore avec un stylo et une feuille de papier. Sa mère n'avait pas de pouvoirs magiques, contrairement à son père. Elle avait pourtant bien accepté les capacités de celui-ci, elle disait que c'était à cause de leur rencontre, mais le petit garçon n'avait jamais su pourquoi.

Il s'en voulait de lui faire en plus subir cet affront, alors que la méchante sorcière derrière son tabouret avait un petit sourire satisfait. Il la regarda remplir les cases sans réussir à déchiffrer ce qu'elle y notait. Ça n'était pas facile. Il posa sans rechigner ses mains sur le comptoir quand la sorcière reprit le parchemin. Elle lui lança un sort qui le chatouilla un peu et ses empreintes apparurent sur le document. Il les regarda, fasciné, se former, avant que la bonne femme range rapidement le papier.

« Merci d'être venue, madame. N'oubliez pas de le surveiller. Et de nous signaler tout comportement déviant. Une cellule spéciale du Ministère de la magie pourra vous aider. »

« Mon fils n'est pas un animal ! Et nous n'avons sûrement pas besoin de vous. » Rétorqua la jeune femme avant de quitter le bureau, Remus sur les talons.

Le petit garçon se retourna une dernière fois pour voir la pièce dans son ensemble. Il y avait beaucoup de dossiers suspendus dans les placards. Etait-ce parce qu'il n'était pas tout seul dans ce cas ? Y en avait-il beaucoup comme lui ? Qu'étaient-ils devenus ? Avaient-ils réussi à aller à l'école pour apprendre la magie ? Avaient-ils une vie normale ? Est-ce que la douleur atroce qui le prenait cessait au bout d'un moment ou faudrait-il continuer à serrer les dents lors des transformations ? Il aurait eu tellement de questions à leur poser. Il n'était pas sûr de pouvoir un jour…