Chapitre 268 : L'ombre du passé (Nuit du 9 au 10 octobre 1889)

- Viens, Sherlock, allons nous asseoir dans le canapé, m'enjoignit-elle en me tirant par la main.

Elle se laissa tomber dans le canapé lourdement, comme jamais elle n'aurait pu le faire en présence d'autres personnes, puisqu'elle devait adopter les manières d'une lady. Apparemment, mon Hélène n'avait pas changé... Elle faisait toujours fi des convenances.

- Sherlock, murmura-t-elle tandis que je m'asseyais à ses côtés. Évite l'introspection, ce n'est pas bon pour nous deux...

- Il paraît qu'une vie sans dispute ou conflit est impossible, philosophai-je en étendant mes longues jambes.

- Pourquoi éprouves-tu ce besoin morbide de te faire du mal et de penser que les autres vont t'en faire ? Certes, fit-elle en levant sa main pour m'empêcher de parler, tu n'as pas eu une enfance facile, je le conçois, mais tout le monde n'est pas comme tes parents. Tu peux être différent de ton père, si tu le veux vraiment.

- Mon père n'est pas un modèle à prendre en exemple, fis-je amèrement. C'était une brute...

Je poussai un long soupir. Il était peut-être plus que temps de commencer à me défaire de mon passé. Pas l'oublier, mais commencer une longue convalescence, au sinon j'allais de nouveau plonger dans les affres de mon histoire tourmentée.

- Au sujet de mon père, commençai-je péniblement... Le jour où j'ai reçu ta lettre, Amélia était venue... J'ai voulu à tout prix savoir ce qu'il s'était passé entre mon père et ma mère, avant ma naissance. Suite à plusieurs fausses couches et au décès des jumelles, mère ne voulait plus d'enfants, père oui. Il n'a pas compris le chagrin de ma mère, elle voulait en parler, mais pas lui. Ils ont creusé un fossé d'incompréhension entre eux.

Sa main se posa sur la mienne et elle me l'enveloppa :

- Ta mère, comme beaucoup de femmes, voulait parler de son malheur, partager sa peine pour alléger le fardeau. Cela fait du bien, j'en sais quelque chose.

- Mon père, comme beaucoup d'hommes, ne voulait pas montrer sa peine...

- Le jour où les hommes et les femmes se comprendront n'est pas encore arrivé, me dit-elle en posant sa tête sur mon épaule.

- Amélia m'a dit qu'ils s'aimaient toujours. Pourtant, ce n'était que disputes à longueur de journées, ou l'indifférence totale... Il a été odieux avec elle, et le jour où elle est décédée, Amélia m'a dit qu'il avait pleuré comme un enfant.

- C'était un homme qui, comme toi, ne savait pas exprimer les choses qu'il ressentait, me dit-elle en soupirant. Au lieu de me dire que tu tiens à moi, que tu ne veux pas me perdre, que tu ne sais pas comment faire pour nous deux, tu te retranches derrière les paroles cinglantes.

- Je... On ne m'a pas appris, Hélène.

- On l'apprend tout seul, tu sais, stipula-t-elle avec un pâle sourire.

- J'ai dû perdre le peu que j'avais appris au contact de Christine, alors, déclarai-je en me tentant de me remémorer comment j'étais à l'époque. Les sentiments m'empêchent de raisonner clairement, bloquant ma froide logique et me faisant commettre des erreurs que je n'aurais pas commises en temps normal. Ne t'offusque pas si tu me trouves froid et distant dès que je suis sur une affaire. Et si je suis taiseux, cela ne sera pas en raison d'une bouderie de ma part, juste que j'ai besoin de rester silencieux.

Sa main se posa sur mon genou et elle me le caressa tendrement.

- Promis, je te laisserai ronchonner dans ton coin, m'informa-t-elle. Moi aussi je grogne deux ou trois jours par mois. Mais tu me allais me parler d'Amélia et de tes questions au sujet de la dispute entre tes parents, après la mort des jumelles.

Un maelström de sentiments failli m'envahir, mais je les refoulai au plus profond de moi. Si je voulais en parler, j'allais devoir faire abstraction de ce que je ressentais et présenter les faits comme dans une enquête : de manière froide et détachée.

- Mon père a fait une chose qui m'a dégoutté au plus haut point. Lorsque Amélia me l'a avoué, j'ai compris l'animosité que mère avait ressentie à mon égard... Je t'avais déjà dit qu'après ses fausses couches, ma mère ne voulait plus d'enfants, elle faisait donc chambre à part, laissant mon père s'amuser avec ses maîtresses... Un soir, alors qu'il était ivre, il est entré dans la chambre de ma mère et...

J'aurais dû présenter cela comme des faits : de manière froide et détachée. Mais je ne le pu. Les mots se bloquèrent dans le fond de ma gorge. La main d'Hélène serra plus fort la mienne, mais elle resta silencieuse. Je lui en fus gré.

- Le plancher s'est ouvert sous mes pieds au moment où Amélia m'a expliqué que mon père avait, ce soir là, violé sa propre femme. Même si au regard de la loi, ce n'est pas considéré comme un viol...

- Sherlock, me dit-elle la gorge serrée. La loi n'est pas juste, et tu le sais bien. Les femmes n'ont aucun droit, même pas celui de porter plainte contre un acte pareil. Dieu du ciel, je comprends mieux pourquoi cette femme t'a haï, lorsque tu es né.

Hochant la tête, je me couchai sur le canapé, obligeant Hélène à reculer et me roulai en boule, posant ma joue sur ses cuisses. Sa main vint me caresser les cheveux et je restai silencieux durant quelques minutes. En parler n'était pas facile, mais je devais exorciser une partie de mon ténébreux passé.

- J'étais le fruit de l'infamie de mon père... fis-je au bout du long silence. Chaque fois qu'elle me voyait, elle repensait à cette nuit. Amélia m'a appris que le jour où mère s'était rendue compte qu'elle était enceinte, elle avait juré à mon père qu'elle haïrait l'enfant et que jamais elle n'aurait un geste tendre pour lui. Orgueilleuse comme elle l'était – tout comme mon père – elle a fait en sorte de ne jamais revenir sur sa parole, même si Amélia m'a dit qu'elle m'aimait et qu'elle aurait aimé me chérir.

Ses doigts passèrent dans mes cheveux, arrangeant une mèche qui s'était rebellée.

- Vous êtes des sacrées têtes de mules, dans ta famille ! C'est votre satané orgueil qui vous perdra. Pardonnes-tu à ta mère son comportement, depuis que tu en connais la cause ?

Je n'avais jamais vraiment réfléchi à la question ou je n'avais pas voulu y réfléchir.

- Pardonner est une chose, fis-je avec lenteur. Comprendre en est une autre. Depuis les confidences d'Amélia sur ma conception, je sais que je n'étais pas l'objet du désir de mère. Mycroft avait été désiré, moi, pas. Le premier avait été conçu alors qu'ils s'aimaient, le deuxième... non. Je peux comprendre que chaque fois que ma mère posait les yeux sur son ventre, cela ne lui rappelait pas de bons souvenirs. Elle aurait aimé que je meure avant de voir le jour.

La main d'Hélène me caressa la joue. Mon passé devait lui rappeler les mauvais moments du sien. Ce fut avec difficulté qu'elle me répondit.

- Moi-même, ayant souhaité perdre mon « locataire », je comprends l'état d'esprit de ta mère. De plus, ce n'était pas un inconnu qui lui avait fait cela, mais son mari. L'homme qu'elle avait aimé...

- Oui, fis-je dans un souffle.

- Donc, poursuivit Hélène, c'est normal qu'elle n'ait pas souhaité ta venue...

- Je peux le comprendre aussi, fis-je en soupirant. Mais je n'étais pas le responsable.

- Amélia t'a dit que, pourtant, elle t'aimait ? éluda-t-elle.

Sans doute ne voulait-elle pas jeter de l'huile sur le feu en me parlant que même si l'enfant n'était pas responsable, une femme violée ne pouvait pas aimer le fruit de cet acte innommable. Elle avait tellement haï le sien, avant sa naissance, qu'elle avait eu du mal à l'aimer ensuite.

- Oui, ma mère a finalement gardé sa haine pour mon père... Elle aurait aimé me chérir et s'occuper de moi, mais son orgueil et sa colère contre mon père lui ayant fait hurler que jamais elle ne s'occuperait de l'enfant à naître et que jamais elle ne l'aimerait, elle s'est sentie obligée de tenir parole. Elle en avait fait le serment. La messe était dite.

- Aimer son enfant, mais ne pas le montrer... Dieu du ciel, s'exclama-t-elle. Sherlock, mais c'est de ta mère, que tu tiens ! Tu m'aimais, mais tu ne disais rien...

- En effet, répondis-je, mais souviens-toi que je n'ai pas été odieux ou froid avec toi, lors de notre rencontre. Ni même après.

Sa main caressa mon cou.

- Si, il y a eu quelques fois où j'ai dû te remettre au pas, me rétorqua-t-elle. C'était sans doute au moment où tu te posais le plus de questions, surtout quand tu venais chez moi, et que tu avais l'impression d'être empêtré dans une vie de famille, avec moi qui t'avais servi le petit-déjeuner et Louis assis à table. Ça te faisait peur et tu devenais désagréable. Tu avais peur de ce que tu ressentais pour moi, peur de la tendresse que tu avais pour un petit démon blond et peur de t'engager. Alors, comme ta mère quand elle avait peur de se laisser aller et de montrer les sentiments qu'elle avait pour toi, tu devenais abject. Vous êtes pareils...

- J'ai ôté mon armure devant toi, Hélène, murmurai-je. Bien plus souvent que tu ne le penses. Ma mère a toujours caché l'amour qu'elle avait pour moi, ne le confiant qu'à Amélia. Elle était contente que ce soit elle qui s'occupe de moi, car elle savait tout l'amour que cette femme prodiguait au petit garçon que j'étais. Elle lui demandait de mes nouvelles en cachette, surtout lorsque j'étais malade. Alors, la comprendre, j'en suis capable, je l'ai fait. Mais pour le pardon... Non.

Toute mon enfance, j'avais souffert du comportement d'indifférence de mère à mon égard. Malgré leur aisance financière, mère n'avait pas vraiment laissé une nounou s'occuper de mon frère aîné, préférant le choyer elle-même. Ce qui n'avait pas manqué de faire jaser les alentours : une mère, épouse d'un squire (1), qui désire élever son enfant elle-même.

Hélène eut un petit éclat de rire lorsque je lui en fis part :

- Une lady, épouse d'un comte, qui élève sa fille elle-même, ça a dû faire jaser aussi. Mais bon, j'avais ma tante et ma belle-mère pour me suppléer. Sans oublier l'épouse de Giuseppe.

- Tu n'as donc pas engagé de gouvernante et de nounou ?

- Non, il valait mieux ne pas introduire d'éléments étrangers dans la maisonnée, m'expliqua-t-elle avec un haussement de sourcil significatif. Trop dangereux pour Alessandro et son compagnon. Ma tante nous a servi d'alibi et monsieur Lewis a donné des cours particuliers à Louis, mais ce ne sera jamais un bon élève, sauf en littérature. Enfin, ce n'était pas l'objet de notre discussion. Par contre, je pense que tu devrais commencer à pardonner à ta mère, même si tu en as souffert quand tu étais jeune, elle aussi a dû souffrir de ne pas pouvoir t'étreindre.

- Hélène, m'emportai-je, il lui suffisait de le faire... Son orgueil, son damné orgueil, l'en a empêché !

Elle me tapota l'épaule :

- Le tien a failli te faire commettre des erreurs dont tu aurais eu à regretter ensuite, Sherlock. Il t'a privé de la naissance d'Elizabeth, de ses premiers pas, ainsi que tout ce qui fait les joies d'une famille. Certes, tu as évité les inconvénients.

L'orgueil et l'entêtement avaient contraint ma mère à me regarder grandir de loin, sans poser une seule fois une main bienveillante sur mon épaule, et moi, j'avais reproduit le même schéma avec Hélène. Sans oublier une certaine pudibonderie qui m'empêchait aussi de lui tenir la main en public ou de lui manifester des preuves de mes sentiments à son égard. Ces genres de témoignages d'affection resteraient pour le privé.

- Ma punition est élevée, fis-je avec amertume. Elle ne portera pas mon nom et m'appellera « monsieur Holmes » ou « Sherlock ».

- Elle peut dire « parrain »... Sherlock, tu as eu ta chance, mais c'est le même orgueil qui t'a fait partir en courant.

Je m'insurgeai quand même vu qu'il n'y avait pas que ça :

- Non, c'est la peur de vous perdre, à cause de moi ou de mon métier, qui m'a fait renoncer. Mon choix n'avait pas été facile, mais il fut délibéré. Je savais que j'allais souffrir, même si je n'y étais pas préparé.

- Lorsque tu me balance des : « il n'y a rien entre nous », alors que tu penses le contraire... fit-elle, me lançant quelques aménités.

Grinçant, le ton de sa voix !

- Là, d'accord, c'est ma mère qui dit à mon père qu'elle ne m'aime pas, alors qu'elle meurt d'envie de me serrer contre elle, fis-je en lui donnant raison, parce que c'était ainsi. Pareil avec mon père : elle disait qu'elle le haïssait, et sur son lit de mort, ma mère lui a avoué qu'elle l'aimait toujours, et lui, il a pleuré comme un enfant, implorant son pardon pour tout le mal qu'il lui avait fait. Trop tard pour réparer les dégâts.

Sa main me caressa le menton, suivant la courbe de ma mâchoire, remontant vers mon cou. Je la vis sourire.

- Le cercle vicieux est levé, alors, puisque tu as imploré mon pardon de mon vivant, et peu de temps après... Tu as vaincu un de tes démons. Pardonne à ta mère, elle ne savait pas ce qu'elle disait, le jour où ces mots ont franchis sa bouche. Ton père l'avait... violé, et moi aussi, j'ai eu des mots très dur envers l'enfant que je portais. Moi aussi j'avais dit que je ne voulais pas garder l'enfant, moi aussi je voulais qu'il meure. J'ai juste fait l'effort après sa naissance d'attendre, pour en être sûre.

- Au final, tu as eu raison...

- Ce ne fut pas facile, tu sais, m'avoua-t-elle. Chaque fois que je la regardais, je pensais à toi et cela ne m'aidait pas du tout. J'avais un véritable blocage lorsque je devais la nourrir au sein. Au départ, j'avais pensé que ce serait magnifique d'élever ton enfant, mais les souvenirs de tous mes bons moments passés avec toi me pourrissaient la vie, puisque j'étais dans la crainte de ne plus les revivre. Il m'a fallu du temps pour apaiser mes propres démons, et quand cela fut fait, ma fille était plus proche de son père qu'elle ne le sera jamais de moi.

- Papa poule ? ricanai-je malgré moi. C'est rare, dans la noblesse...

Elle eu un éclat de rire puis redevint sérieuse.

- Si je te disais ce qu'il en pense, de la noblesse... N'oublie pas que c'est un peu grâce à lui si j'ai gardé l'enfant. Karl avait beau me répéter que j'avais une chance sur deux, sans la présence de mon futur mari à mes côtés, je n'aurais pas pu élever ma fille. Le courage m'aurait manqué et les conventions de la bonne société m'auraient obligées à vivre dans des quartiers populeux. Ou alors, j'aurais dû la confier à une famille aimante...

- Ne m'oblige pas à lui dire « merci » tout de même, maugréai-je, même si j'étais conscient que sans lui, Hélène aurait dû se séparer d'Elizabeth. Si tu étais venue avec l'enfant, je ne t'aurais pas laissé dehors...

- M'aurais-tu épousé, alors ?

- Porter mon nom aurait été trop dangereux, Hélène, murmurai-je. Tu le sais. Autant accrocher une pancarte dans votre dos en indiquant aux truands que, si ils veulent me mettre hors d'état de nuire, c'est à vous qu'ils doivent s'en prendre.

- Tu vois, je le savais, ricana-t-elle doucement. J'aurais privé ma fille d'une vie stable.

- Hélène, nous ne devrions pas aller dans cette direction là...

- Sherlock, me dit-elle en posant sa main sur mon épaule. Je sais, au fond de moi, que tu ne m'aurais pas laissé tomber. Mais je sais aussi que je t'aurais embarrassé plus qu'autre chose, avec deux enfants, dont un nouveau-né. Je ne voulais pas que tu me prennes à Baker Street parce que tu te sentais obligé, mais parce que tu en avais envie. Si j'avais été chez toi, je ne sais pas où nous en serions, à présent, mais ce ne serait sans doute pas dans la sérénité. Je t'aurais demandé des choses dont tu n'aurais pas su me donner. Le temps ne s'achète pas et la disponibilité non plus. Liza a eu un début de vie dans le calme et la douceur. C'est ce qu'il lui fallait.

- Les enfants d'abord, fis-je en me redressant. Tu as sans doute eu raison. Ton mari avait plus de temps à leur consacrer que moi.

Je restai silencieux, me demandant comment j'aurais pu gérer l'histoire si Hélène avait débarqué avec notre fille... Déjà, j'aurais douté. Il m'aurait fallu du temps avant d'être sûr de ma paternité. J'aurais dû les cacher, et pas à Baker Street, car une mère et un nouveau-né, cela se sait vite. Il m'aurait fallu ruser aussi pour aller les voir, et vu l'abondance d'affaires que j'avais eue, sans parler de mon voyage sur la lande pour l'affaire des Baskerville, Hélène ne m'aurait pas beaucoup vu. Non, ces quatre années avaient été riches en affaires et m'auraient laissé peu de temps pour m'occuper d'eux. Tout compte fait, la meilleure solution était celle qu'elle avait choisie, même si j'aurais toujours un petit pincement au cœur d'avoir raté de nombreuses choses en ce qui concernait ma fille.

Ma main se posa sur sa cuisse et j'acquiesçai silencieusement.

- Pour le reste, demandai-je, comment se passe ta vie dans l'aristocratie ?

Sa main droite fit le geste de chasser une mouche invisible.

- Je les évite au possible, hormis certaines réceptions auxquelles nous avons dû participer, et celles que nous avons dû donner. Bref, je les ai en horreur, et entendre toutes ces pimbêches discuter que « si les pauvres sont pauvres, c'est parce que c'est Dieu qui le veut », ça me donne envie de bondir.

- Aie, fis-je à voix haute. Suffragiste ? (2)

Je dus toucher un point sensible car sa voix s'anima et elle s'enflamma.

- Quand un homme travaille comme un fou plus de douze heures par jour et que au final, il gagne à peine de quoi se payer un quignon de pain, je ne suis pas d'accord. La pauvreté n'est pas une fatalité de Dieu, et ce n'est pas parce qu'elle sont nées avec une cuillère un or dans la bouche qu'elles doivent se permettre ce genre de réflexion. Alors oui, « suffragiste » s'il le faut. Et anti-corset, en prime.

- Tu n'en mets toujours pas ? rigolai-je doucement, repensant que lorsqu'elle avait dû en mettre un, elle ne l'avait pas lacé.

- Obligée, quand on va à une réception, mais je ne le lace pas. Je ne suis pas folle. C'est un instrument de torture, cette horreur.

- N'exagérons rien, fis-je en fronçant les sourcils.

Elle s'emporta avec encore plus de fougue :

- Au niveau des douleurs qu'il occasionne, c'est l'équivalent d'un pal en torture. Imagines-tu ce qu'une femme peut ressentir quand le corset est lacé à fond ? Sais-tu que l'on corsète des jeunes filles de douze ans à peine ? Parfois moins ? Dès six ans !

- Les aléas de la mode qui veut que vous ayez de jolies tailles, fis-je un peu gêné de la tournure que prenait notre conversation.

- Oh, oui, la taille « sablier », railla-t-elle en fustigeant ledit corset. Cet instrument barbare est tellement serré qu'il comprime la respiration et le diaphragme. Pourquoi crois-tu que les jeunes demoiselles tombent si souvent en pâmoison ? Parce qu'elle ne savent plus respirer, tiens. Et tout cela pour leur faire perdre au moins deux tailles. Tout est serré, comprimé. Provoquant des douleurs intolérables... Les hanches rétrécissent... Pas de mystère, Sherlock : si tant de femmes meurent en mettant au monde leur enfant, c'est la faute au port du corset.

- Attends, fis-je, pris de court. Le corset n'est-il pas un mal nécessaire ? Toutes les jeunes filles qui en ont porté un ne sont pas décédées. Et des tas d'enfants survivent à la naissance, et leurs mères aussi. Ils sont nombreux, les survivants, non ?

- Il y a des tas de soldats qui survivent aux guerres, contre-attaqua-t-elle avec douceur. Est-ce pour autant qu'elles sont un mal nécessaire ?

- En effet, fis-je contrit. Donc, tu n'en portes toujours pas ? Pourtant, tu as gardé une taille assez fine, même si elle l'est moins qu'il y a quatre ans.

Le regard qu'elle porta sur ma personne était aussi noir que la nuit.

- Merci, Sherlock, fit-elle avec froideur. Sincèrement désolée de ne pas avoir retrouvé ma taille de jeune fille après mon accouchement.

- Non, Hélène, fis-je en levant les mains. Ce que je voulais dire, c'est que malgré ces quelques kilos en trop, tu es toujours aussi attirante.

- Quelques kilos en trop ? grinça-t-elle. Toujours aussi charmant, à ce que je constate.

- Non, je...

Un éclair fugace passa dans son œil et je compris que je venais de me faire avoir.

- Bon, tu gagnes la manche, me résignai-je de mauvaise grâce. Je me suis fait avoir.

- Les kilos pris après mon accouchement ont été perdus à la sueur de mon front, m'avoua-t-elle en souriant du bon tour qu'elle venait de me jouer. De longues marches en solitaire, ou avec Alessandro, des tisanes et de l'exercice. Mais pas de corset. Et ma fille n'en portera pas. J'ai croisé, à un bal, l'épouse d'un duc qui avait la taille tellement fine que j'en suis restée bouche bée. Depuis qu'elle est enfant, elle en porte un qui lui comprime jusqu'au bas ventre, avec une « cuillère » en acier. Une des pires cuirasses qui existe. Ensuite, elle se plaint, la pauvre chérie, de n'avoir pas su porter son enfant jusqu'à la naissance. Elle ne l'avait enlevé que sur la fin, son corset...

- Et bien, je te retrouve telle que tu étais quand je t'ai perdu, soupirai-je. Anarchiste, révolutionnaire, hérétique, suffragiste, en butte avec la société bien pensante. Voguant à contre courant des autres.

Ma main se posa sur la sienne et je levai son poignet à hauteur de mes lèvres :

- Ne change pas, je te prie, le jour où tu te couleras dans le moule, je serai bien contrit.

- Reste toi-même aussi et ne vire pas en un horrible romantique, me menaça-t-elle.

- Oui, maître, fis-je moqueur. Pas de risques, tu le sais.

- Ça, je m'en doutais...

Puis, ses lèvres se posèrent sur ma joue et elle me dit :

- Mes paupières se ferment toutes seules, je vais m'allonger.

- Nous devrions peut-être aller au lit ? proposai-je, en me levant.

- Hors de question, chuchota-t-elle, indignée. Imagine si Elizabeth nous surprend ? Non, je reste dans le canapé et je te laisse le lit.

- Je vais rester encore un peu, je n'ai pas sommeil.

- Comme tu veux... fit-elle en s'étendant dans le canapé et en étalant une couverture épaisse sur elle. N'oublie pas de recharger le feu... Et de sortir le chien...

Le silence se fit, seulement perturbé par le crépitement des bûches dans l'âtre. Le poêle au charbon fonctionnait, lui aussi, et il régnait une bonne température.

Je me levai, remis du bois dans le feu, sortis le petit chien, qui s'était réveillé et ensuite, je m'assis dans le canapé, les pieds d'Hélène collés contre ma cuisse.

Les minutes s'additionnèrent, et je restai perdu dans mes pensées.


Notes de l'auteur :

(1) Squire : petit gentilhomme campagnard anglais. Nom donné de plus en plus fréquemment, à partir du XVIIIe siècle, aux membres de la gentry anglaise. Le squire est un notable qui domine la vie paroissiale grâce à sa richesse de propriétaire foncier, à son éducation, à l'ancienneté au moins relative de sa famille, au souci qu'il a de la conscience religieuse de ses tenanciers, et au droit de patronage qu'il possède lors de la vacance du bénéfice curial. Résidant plus volontiers que le grand aristocrate dans sa demeure campagnarde, investi parfois d'une fonction administrative officielle, menant une vie mondaine active en relation avec ses voisins de même rang, il incarne la permanence de l'ordre social aux côtés du pasteur du village qui lui assure l'appui du goupillon.

Gentilhomme : autrefois, celui qui était de famille noble.

(2) Suffragiste : La mobilisation des femmes pour obtenir le droit de vote débute au milieu du xixe siècle dans le cadre de la démocratisation du Parlement britannique. Leur cause avait les sympathies du mouvement chartiste et de libéraux progressistes, tel John Stuart Mill, qui appuiera la première campagne suffragiste. Celle-ci commence en 1866 avec le dépôt au Parlement d'une pétition pour le droit de vote des femmes. Son rejet suscite une réaction de l'opinion qui aboutit à la formation, en décembre 1867, du premier mouvement suffragiste, la National Society for Women's Suffrage.

Les réticences des gouvernants au vote des femmes, malgré une opinion publique favorable à celui-ci, amènent les militantes à mieux coordonner leur action.

Après l'échec de justesse du Suffrage Bill de 1897, leurs mouvements s'unissent dans la National Union of Women Suffrage Societies de Millicent Fawcett. Ne croyant plus aux manifestations pacifiques, Emmeline Pankhurst fonde en 1903 la très radicale Women's Social and Political Union.

Sous son impulsion, celles qui seront bientôt appelées les suffragettes par la presse s'orientent vers des actions spectaculaires et violentes entre 1906 et 1914. Objets d'une répression sévère de la part du gouvernement Asquith, suffragistes et suffragettes n'obtiendront gain de cause qu'avec l'adoption du suffrage universel en 1928.

http:/ www. universalis. fr/ encyclopedie/mouvement-suffragiste/

(2) Le terme suffragettes désigne, en son sens strict, les militantes (uniquement des femmes) de la Women's Social and Political Union, une organisation créée en 1903 pour revendiquer le droit de vote pour les femmes au Royaume-Uni. Ses modes d'action, basés sur la provocation, rompirent avec la bienséance qui dominait jusqu'alors le mouvement suffragiste britannique.

Par extension, le terme est parfois utilisé pour désigner l'ensemble des militantes pour le droit de vote des femmes dans le monde anglo-saxon.

En 1918, les Britanniques obtinrent le droit de vote à partir de 30 ans (les hommes pouvaient, eux, voter dès l'âge de 21 ans). L'égalité fut établie dix ans plus tard, lorsque les femmes furent autorisées à voter dès 21 ans en 1928.

http: / fr. wikipedia. org/ wiki / Suffragette

Horrible, les corsets, non ?