Note : Voilà, c'est l'avant-dernier chapitre ! Et il faut croire que j'ai de la peine à quitter la fine équipe, car cette partie est nettement plus longue que les précédentes. Bonne lecture !

9. Then he kissed me

Pour la première fois de sa vie, Tony est arrivé en avance à un rendez-vous. Chaque minute qui passe le trouve en train de jeter un coup d'œil discret à sa montre, et il se demande s'il éprouvait un stress semblable lorsqu'il s'est amusé à balancer la bombe à travers le portail dimensionnel ouvert par Loki... avant de retomber en chute libre sur cette bonne vieille Terre, rattrapé de justesse par le Hulk. La première chose dont il se souvient se résume au visage de Steve penché au-dessus de lui. Jamais il ne pourra oublier l'expression du capitaine à ce moment-là, cet instant précis où Tony a ouvert les yeux, bel et bien vivant alors que toutes les statistiques se liguaient contre sa survie.

Les choses ont-elles commencé à changer entre eux durant cet échange de regards, fugace mais ô combien intense ? Ou bien un peu avant ?

Il soupire, baisse la tête puis contemple à nouveau les eaux calmes et sombres du Pacifique, qui ondulent jusqu'au pied du ponton où il se trouve. Au loin, un bateau solitaire vient de lancer une ligne, et Tony ne peut s'empêcher de se demander quel est l'imbécile qui espère pêcher quoi que ce soit en ce début de soirée. Derrière lui scintillent les lumières du restaurant. Pour une fois, Bruce a eu bon goût : l'établissement est chic sans être bondé, aucun jet-setteur ni paparazzi en vue, et ma foi, la carte a l'air plutôt savoureuse.

Alors qu'il espère et redoute pour la centième fois de la journée l'arrivée de Steve, il entend approcher un pas tranquille sur les planches de bois.

« Bonsoir. »

La voix du capitaine est douce, imperceptiblement hésitante. Tony répond d'un grognement de son cru, avant de s'administrer une baffe mentale. Le brave docteur Banner l'a averti : si tu foires ce coup-là, Tony, attends-toi à donner de sérieuses explications à l'autre type. Et l'autre type, dans la bouche de Bruce, ne peut être que son charmant et impulsif alter ego. Au prix d'un immense effort sur lui-même, il refoule son irrépressible envie de fuir et se tourne vers l'autre homme.

« Bonsoir, Steve », reprend-il en grimaçant un sourire.

D'accord... Vu la tête du capitaine, qui arbore un air mi-figue mi-raisin, Tony vient de lui donner l'impression qu'il préférerait dîner aux chandelles avec un régiment de Chitauri plutôt qu'en sa compagnie. Peut-être éprouve-t-il un brin d'appréhension concernant la scène de réconciliation à laquelle il est censé prendre part, mais ce n'est pas une raison pour ruiner ses chances dès les premiers mots prononcés.

Il tient à Steve. Il veut que leur relation fonctionne, du moins autant que puisse fonctionner une relation entre deux super-héros traînant derrière eux un lourd bagage émotionnel et psychotique.

Ne foire pas, Anthony, s'admoneste-t-il en son for intérieur.

« J'espère que tu aimes les fruits de mer, lance-t-il d'une voix enjouée, et il a juste envie de se frapper la tête contre le garde-fou, les fruits de mer, non mais quel idiot !

— Je ne suis pas sujet aux allergies, si c'est ce que tu veux dire, répond Steve, l'air perplexe. Hum... c'est une belle soirée », ajoute-t-il en s'accoudant avec précaution et à une distance raisonnable du milliardaire.

Tony marmonne d'une manière inintelligible. Il considère la hauteur qui le sépare de l'océan, hélas pas suffisamment importante pour espérer noyer sa honte et lui avec.

Point positif, leur moment de salutations embarrassées est interrompu par une serveuse, uniforme impeccable et chignon blond perché sur la tête, qui leur annonce que leur table est prête.

oOoOo

« 'Tasha, avec cette coiffure tu es la Marylin des serveuses de Malibu », se moque la voix de Clint à travers l'émetteur dissimulé dans son oreille.

Natasha résiste à l'envie de lui répondre par une vacherie bien sentie, et conduit les deux hommes jusqu'à la table qui leur est réservée. Tandis qu'elle leur propose les menus, Steve lui lance un regard songeur, accompagné d'un froncement de sourcil presque méfiant. L'espace d'un dixième de seconde, elle craint qu'il ne l'ait reconnue. Elle a beau être une espionne chevronnée, avoir changé de maquillage et de couleur de cheveux, elle n'oublie pas que leur leader a gardé de ses études aux Beaux-Arts un regard aiguisé en plus de son don pour la physionomie. Considérant qu'il est temps d'entrer dans la peau de son personnage, elle lui adresse un grand sourire saupoudré d'un battement de cils aguicheur. Le subterfuge réussit au-delà de ses espérances, car le capitaine se pare d'une innocente rougeur et plonge le nez dans la liste des hors-d'œuvres. Elle retourne en direction de la salle avec un minuscule soupir.

« Bien joué, camarade, la félicite Clint. C'était moins une.

— Je n'arrive pas à croire que Stark ne m'ait même pas remarquée, marmonne-t-elle, faussement vexée.

— Il est trop occupé à faire les yeux doux à son rencard. Ou à se demander comment lui parler sans avoir l'air d'un salaud fini. Je doute qu'il parvienne à terminer la soirée sans sortir la phrase, ou même le mot qui fera tout capoter.

— C'est pour cela que nous sommes ici, Clint.

— Non, c'est pour cela que toi tu es ici. Moi je suis sur une fichue coquille de noix en train de faire semblant de pêcher. Pourquoi est-ce que je n'ai pas le droit de jouer les serveurs ? Ça a l'air bien plus fun et je commence à en avoir par-dessus la tête des missions de surveillance...

— Je suis certaine que la mini-jupe de l'uniforme te siérait à ravir.

— Elle mettrait mes jambes en valeur », rétorque-t-il, pince-sans-rire.

Natasha se tait et pince les lèvres tandis que de nouveaux clients passent devant elle.

« La soirée va être longue, souligne-elle une fois que danger s'est éloigné.

— À qui le dis-tu », acquiesce le Faucon en soupirant.

oOoOo

L'un des talents de Tony, parmi une liste d'innombrables aptitudes dont certaines ne sont pas franchement en adéquation avec son instinct de conservation, l'un des talents de Tony, donc, consiste à faire croire à son interlocuteur qu'il éprouve une incommensurable indifférence à se trouver en sa présence, tout en ne perdant pas une miette de ses discours – la plupart du temps insipides, et de ses gestes – ennuyeux au possible.

En apparence, le milliardaire paraît donc totalement absorbé par la carte du Moonshadow, spécialisé dans les poissons, fruits de mer et crustacés. Pas une seule fois il n'a adressé la parole à l'homme assis en face de lui ; ce dernier commence d'ailleurs à montrer des signes évidents de malaise, comme s'il aurait préféré... dîner avec une armée de Jotuns plutôt qu'avec Tony Stark, oui voilà, la comparaison marche dans les deux sens et pour la deuxième fois de la soirée, Tony éprouve l'envie de se frapper le front avec le premier objet contondant mis à sa disposition.

Ce n'est pas la première fois qu'ils dînent ensemble, loin de là. Il y a eu la très intime trattoria située au cœur de Little Italy, véritables spaghetti alle vongole arrosées d'un divin chianti et ponctuées d'un tiramisu à damner tous les saints du paradis. Puis le bar à sushi de Sycamore Avenue à Los Angeles, très exotique et très hype avec ses microscopiques morceaux de poisson cru présentés sur une assiette comme d'inestimables bijoux (Steve avait manqué s'évanouir en voyant l'addition que Tony avait réglée sans sourciller. Quelle petite nature, ce capitaine.) Enfin, le très classieux salon de thé parisien, celui-là même où il s'était plu à taquiner le blond sur son inexpérience des "choses de la vie". C'est un souvenir nostalgique qui lui noue l'estomac, mais juste un tout petit peu, parce que Tony Stark n'a rien d'un être sentimental ou d'une Bridget Jones en puissance.

Il regrette seulement l'atmosphère légère de ce jour-là, l'adorable gêne de Steve à l'évocation de sa virginité et son sourire final qui disait que peut-être, il laisserait Tony combler ses lacunes en la matière.

À présent, il ne tient qu'à lui de réparer le tort qu'il a commis. Il le sait, Bruce le sait puisqu'il le lui a signifié d'une voix tendue, au bord de l'hulkisation parce que le très calme et très patient docteur commence à se lasser d'être pris pour un expert ès relations amoureuses. Bon sang, peut-être même que Steve le sait et s'attend à ce qu'il fasse le premier pas ! Le capitaine a intérêt à l'aider un peu sur ce coup-là, parce que Tony n'est pas du tout prêt à s'agenouiller humblement devant lui pour le supplier de lui pardonner.

« Tu as choisi ? »

La voix de Steve lui parvient par-dessus le bord de leurs menus. Sa bouche se tord en une moue dubitative. Non il n'a pas choisi, et très honnêtement il se moque de ce qu'il va manger ce soir comme de son premier circuit imprimé. Mais les mots de Steve sont empreints d'expectative, et il se dit qu'il a peut-être faim et l'attend poliment pour commander. Il glisse de quelques millimètres sur sa chaise, tente de lire le langage corporel du capitaine mais ne peut apercevoir que ses doigts déliés serrant légèrement le carton plastifié du menu.

« Les noix de Saint-Jacques, marmonne-t-il en désespoir de cause.

— Et pour moi ce seront les pinces de crabe », répond le blond avec affabilité, non pas à l'adresse de Tony mais à celle de la serveuse.

Il réprime un sursaut, car il ne l'a pas entendue revenir, n'a même pas senti sa présence alors qu'elle se trouve à côté de lui. Ses paupières se plissent et il observe discrètement la jeune femme, la façon dont elle se tient juchée sur ses talons aiguille, le modelé des muscles de ses jambes, la cambrure de ses reins, la fermeté de sa prise sur le stylo tandis qu'elle griffonne leur commande sur son petit carnet...

Romanova.

Et zut. Comment diable a-t-il fait pour ne pas la reconnaître plus tôt ? Son déguisement est peut-être réussi, et d'ailleurs il parvient à tromper le brave capitaine qui n'y voit que du feu et rougit comme une collégienne tandis qu'elle fait semblant de flirter avec lui... Mais il est Tony Stark, le seul, l'unique et le Flamboyant (car si Thor a le droit d'être le Foudroyant, lui peut se targuer d'être nommé le Flamboyant !) Toujours est-il qu'il aurait dû la voir venir avec ses gros sabots. Ses doigts commencent à pianoter sur la table en suivant un rythme agacé ; il ne se sent absolument pas jaloux, mais si Natasha continue de palper le biceps de Steve de ses petits doigts avides et crochus, il se jure de lui planter la fourchette à poisson en travers de la gorge.

Elle les laisse enfin tranquilles, se retournant au dernier moment pour lancer en direction de Tony un infime clin d'œil. Elle sait qu'il a deviné. Lui comprend que sa présence n'est pas le fruit d'une coïncidence tout à fait tordue, mais qu'elle a tout à voir avec son tête-à-tête en compagnie de Steve.

C'est une conspiration. Tony est à peu près sûr que Barton ne se trouve pas loin, sans doute perché sur un toit, un arbre ou un poteau électrique – ou tiens, pourquoi pas sur ce stupide bateau qui ne doit pas pêcher grand-chose d'autre que des bouteilles plastiques ! Les Avengers – en l'occurrence Bruce, Black Widow, Hawkeye et très certainement Thor qui ne perd jamais une occasion de s'instruire sur les coutumes de Midgard – ont conclu une alliance maléfique ayant trait à ses déboires sentimentaux, et Tony pourrait croire que la faute en revient uniquement à ses camarades si les choses vont de mal en pis entre Steve et lui. Le problème, c'est qu'il n'est pas suffisamment ivre pour croire à ses propres mensonges.

Il en vient donc à soupçonner que ces petits fouineurs cherchent simplement à l'aider, et après tout n'est-ce pas l'impression qu'il a eu lors de sa discussion avec Bruce ? Cette hypothèse éveille en lui la douloureuse impression d'être totalement pathétique, et sans doute est-il temps pour lui d'affronter la situation comme l'homme qu'il a toujours aspiré à être sans jamais avoir eu le courage de le devenir.

oOoOo

Steve remercie la serveuse qui apporte leurs entrées tout en gratifiant Tony d'un regard réprobateur comme celui-ci daigne à peine se montrer poli. Il se demande si le milliardaire a toujours fait preuve d'un tel mépris envers son petit personnel, avant de se souvenir que le logis de Stark est géré par le seul JARVIS. Difficile d'ailleurs de considérer l'intelligence artificielle comme une machine, tant il semble à Steve qu'elle s'est dotée d'une personnalité à part entière.

Il suit des yeux la silhouette de la serveuse qui retourne à ses tâches, un brin perplexe car quelque chose, dans sa démarche, lui laisse une impression familière.

« Chardonnay ? »

Steve sursaute, tant il s'attendait peu à ce que Tony lui adresse la parole. Il cligne des yeux et lève la tête vers le sommelier qui patiente en tenant en l'air une bouteille de vin blanc.

« L'alcool ne me fait aucun effet, dit-il sur un ton d'excuse.

— On ne boit pas du vin uniquement dans le but de rouler sous la table, s'impatiente Tony.

— À te voir, on pourrait croire le contraire », rétorque Steve.

Il se mord la lèvre inférieure, regrettant aussitôt ses paroles. Ce n'est pas ce qu'il a voulu dire, jamais il n'a eu l'intention de prononcer des mots aussi malheureux, aussi blessants ! Il se tourne ostensiblement vers le rivage, refusant de faire face au milliardaire, dont il n'imagine que trop bien la douloureuse expression.

Tony esquisse un geste, que Steve perçoit du coin de l'œil, et le sommelier verse avec grâce le liquide doré dans le verre du capitaine.

« Goûte donc avant de cracher dans la soupe », déclare Iron Man d'un ton moqueur.

Un petit soupir s'échappe de sa poitrine. Est-ce que Tony ne se sentirait pas blessé par son insinuation tout simplement parce que Steve ne signifie plus rien pour lui ? S'est-il trompé ? Thor... Thor lui-même avait l'air de croire que leur relation n'était pas vouée à l'échec, mais en l'état actuel des choses, il lui est tellement difficile de croire en sa capacité à arranger la situation...

Il considère le verre d'un air sceptique, puis ne peut s'empêcher d'accorder un regard en direction de Tony qui patiente avec une indifférence affectée. Steve se décide à porter ses lèvres sur le bord du verre. Et hausse les sourcils en réalisant que le breuvage n'est pas aussi mauvais qu'il s'attendait à le croire.

Tony esquisse un sourire en coin avant de s'attaquer aux noix de Saint-Jacques.

Ils dégustent leurs entrées en silence. Steve se doute que sa façon de manger n'est pas très polie, mais la ribambelle de couverts dont il dispose éveille chez lui une certaine perplexité et il trouve bien plus commode de décortiquer les pinces de crabe avec les doigts. Ce qui ne l'empêche pas de s'attirer un reniflement amusé de la part de Stark. S'il peut susciter de l'amusement chez le milliardaire, ce n'est peut-être pas une mauvaise chose, se dit-il non sans une pointe d'espoir.

« Je n'aurais pas dû... » commence-t-il, avant même de savoir comment il va terminer sa phrase.

Tony lève la tête sans rien dire, et son silence presque attentif ressemble à une sorte d'encouragement. Le blond prend une profonde inspiration.

« Je n'aurais pas dû sous-entendre que tu avais des... des penchants alcooliques.

J'ai des penchants alcooliques, réplique Tony comme s'il parlait de la pluie et du temps, non pas d'un sujet si grave que Steve sent son cœur se serrer.

— Je n'aurais pas dû... » répète-t-il encore, et cette fois il ne sait vraiment plus que dire.

Tony inspire bruyamment et termine son assiette en quelques coups de fourchette agacés. Steve se focalise sur ses pinces de crabe. Sa nervosité est telle que ses doigts ne cessent de trembler. Pourquoi faut-il que Tony se montre si peu coopératif et lui rende les choses si difficiles ? Est-ce une manière de le repousser sans pour autant s'impliquer ? Est-il en train de le rejeter sans en avoir l'air, parce que Steve sait combien il déteste tout ce qui ressemble à un acte responsable ?

Il ne veut pas que cela se termine ainsi, sur un malentendu stupide causé par leur caractère aussi borné l'un que l'autre. Il ne veut pas quitter Tony, et ne veut pas que Tony le quitte. Parce qu'il sait qu'ils ne pourront jamais redevenir amis, pas comme avant, et qu'il leur faudra tirer un trait sur cette amitié impossible à reconquérir. Et si jamais cela doit arriver, s'ils ne peuvent pas recoller les morceaux, s'expliquer, se pardonner, alors les Avengers n'existeront plus.

Le tremblement de ses mains devient incontrôlable. Alors qu'il cherche à extirper la chair de crabe de sa coquille, ses doigts glissent et la pince lui échappe, vole en direction de la tête de Tony qui s'écarte au dernier moment.

La pince heurte le crâne poivre et sel du client qui se trouve derrière lui.

oOoOo

« Alerte rouge ! Alerte rouge ! » claironne Hawkeye dans le micro qui le relie au continent, ou plutôt à Black Widow, coincée dans la salle intérieure avec un couple de retraités qui tient à lui faire détailler la composition de chaque plat.

Elle s'excuse d'un ton glacial qui coupe aux deux petits vieux l'envie de lancer des réclamations à son encontre et s'exile dans un coin isolé de la pièce.

« Je t'écoute, murmure-t-elle en essayant d'apercevoir Iron Man et Captain America sur la terrasse.

— La situation est en train de partir en sucette. Stark joue les têtes de mule imbuvables et Rogers est aussi à l'aise qu'un paysan des Carpates à une réunion du G20. »

Le regard collé à ses jumelles à vision infrarouge, Clint laisse échapper un sourire réjoui lorsqu'il entend le bref soupir irrité de Natasha.

« Pourquoi ai-je l'impression que tout cela te divertit, Barton ?

— Tu veux savoir ? Parce que je m'ennuie comme un rat mort sur mon bateau. Cap' vient d'essayer d'éborgner Iron Man avec une pince de crabe. Ce dernier est en train de le lui signifier avec sa morgue habituelle et... oh, je crois que le capitaine va finir par fondre en larmes avant la fin de la soirée. Stark peut vraiment se montrer odieux quand il s'y met.

— Clint...

— Je m'ennuie, Natasha ! Tu ne peux pas savoir combien je m'ennuie !

— Arrête de te plaindre. C'est du sérieux.

— Je ne vois pas en quoi les amourettes de Steve et Tony sont sérieuses. Plus encore, je ne vois pas en quoi elles nous concernent.

— Ce qui concerne l'un d'entre nous implique l'équipe, Clint. Que crois-tu qu'il se passera pour les Avengers si jamais ils n'arrivent pas à trouver un terrain d'entente ?

— Ne me dis pas que tu adhères à la théorie de Banner... Franchement 'Tasha, tu penses réellement que la stabilité du groupe tient au fait qu'Iron Man parvienne à s'envoyer en l'air avec Captain America ?

— Je pense que si Tony brise le cœur de Steve, ou si Steve réussit l'exploit d'atteindre celui de Tony, alors oui, les liens qui unissent les Avengers seront mis en péril. Nous n'existons pas sans Captain America. Et même si cela me coûte de la reconnaître, Stark est tout aussi indispensable à la survie du groupe. Nous fonctionnons en équipe, ou nous partons chacun de notre côté. »

Natasha se tait, et Clint considère le silence qui s'installe entre eux avec un frisson. Il est forcé de reconnaître que son raisonnement se tient, et qu'à défaut de ne pas avoir entièrement raison, elle n'a pas tout à fait tort non plus.

Cette histoire d'équipe et d'Avengers, il n'y a d'abord pas vraiment cru. Cela semblait trop beau, trop utopique de la part du SHIELD que de chercher à réunir des personnages aussi différents et individualistes qu'ils l'étaient, des cowboys solitaires qui ne faisaient pas même confiance à leur ombre. Il a été le premier étonné de voir Natasha se prêter avec autant de complaisance à ce petit jeu, allant jusqu'à accepter de bonne grâce l'hospitalité de Stark. Lui-même s'est contenté de la suivre. Parce qu'après la mort de Coulson, la seule personne envers laquelle il avait éprouvé ce qui ressemblait à de la loyauté, il n'avait plus rien, ni personne ni lieu, auquel se raccrocher. Juste Natasha.

Et maintenant il songe aux Avengers, à ces hommes, ce dieu et cette femme qui l'ont accepté sans concession ni compromis, même après qu'il a tenté de les tuer, prisonnier des pouvoirs de Loki. Jamais ils n'ont remis en cause sa place au sein de l'équipe, jamais ils n'ont douté de ses compétences et de ses motivations.

« C'était une telle mauvaise idée de leur part, chuchote Natasha dans un soupir.

— Quelle mauvaise idée ? marmonne-t-il, perdu dans ses propres pensées.

— Celle de tomber amoureux l'un de l'autre. »

Les doigts de Clint se crispent sur ses jumelles. Il peut la voir à travers les lentilles, tellement belle et dangereuse, si proche et si lointaine à la fois. Réalise-t-elle qu'en prononçant ces simples mots, elle vient de lui briser le cœur ?

« On ne contrôle pas toujours ses sentiments, murmure-t-il prudemment.

— Je sais. Cela reste malgré tout futile et puéril.

— Sans doute.

— C'est une faiblesse.

— Peut-être...

— Clint...

— Oui ?

— Je ne veux pas être faible. Plus jamais. »

Il baisse les jumelles, incapable de la regarder plus longtemps. Il connaît les sentiments de Natasha pour tout ce qui a trait à l'amour et au romantisme. Il a toujours su le soin presque obsessionnel avec lequel elle déguise ses pensées et refoule ses émotions. Il se souvient aussi de ce matin qui les a trouvés dans le même lit, de la lumière de l'aube qui caressait les boucles rousses de Natasha et de sa tête à elle contre son épaule à de fois ils avaient dormi côte à côte durant des missions, mais ce jour-là était spécial, pour la seule et excellente raison que Clint s'était résolu à accepter le fait qu'il ne pourrait jamais aimer une autre personne que Natasha.

« Tu n'es pas faible », dit-il au bout d'un long moment.

Elle ne trouve pas le courage de lui répondre.

oOoOo

La tension qui règne entre eux est telle que Tony se sent au bord de l'explosion. Il considère avec envie la bouteille de Chardonnay qui trône sur la table. Mais après la remarque de Steve, qui ne pensait pas à mal parce qu'évidemment, Captain America ne pense jamais à mal, noyer sa nervosité et son irritation dans l'alcool est sans doute la pire chose qu'il puisse faire.

Sans compter que l'autre imbécile vient de l'attaquer avec une pince de crabe volante, et il ne veut même pas penser à la Romanova dont la présence qu'il devine derrière son dos, quelque part dans le restaurant, lui hérisse les cheveux sur la nuque.

Force est d'admettre que c'est l'un des plus horribles dîners auquel il lui a été donné d'assister. Lui qui d'habitude n'est jamais à court de mots ne trouve rien à dire pour détendre l'atmosphère ou détourner la conversation vers des sujets anodins – conversation inexistante par ailleurs. Et pour être tout à fait honnête, il n'a même pas envie de faire l'effort.

Natasha incognito revient avec leurs plats, rougets grillés pour Steve, tranche d'espadon mariné et cuit au four pour Tony qui grimace légèrement en constatant que toute cette histoire lui a coupé l'appétit. Steve lui-même tarde à savourer sa première bouchée. Si tous les deux continuent de se taire, tout sera fichu à jamais.

Il n'a jamais été très doué pour les discussions sérieuses, encore moins pour réparer les torts qu'il a pu causer – ou plutôt que des entités extérieures ont pu le forcer à causer, et voilà, encore une fois son cerveau ne peut s'empêcher de trahir ses bonnes intentions en le soustrayant aussitôt à ses responsabilités ! Il pousse un grognement de frustration sans vraiment s'en rendre compte.

Steve lève les yeux vers lui, sa fourchette suspendue à mi-chemin entre l'assiette et sa bouche.

« Ce n'est pas bon ? » demande-t-il d'une voix à la fois neutre et polie.

Tony jure intérieurement et contemple le poisson auquel il n'a pas encore touché. Il en prend une bouchée, juste pour se donner contenance et ne pas avoir l'air plus idiot qu'il ne l'est déjà.

« Trop cuit », grommelle-t-il, avant de constater avec horreur que Steve entreprend d'appeler la serveuse – soit Natasha.

Toujours horrifié, il assiste à l'échange irréel entre Captain America et Black Widow concernant un espadon trop cuit, et se demande si Natasha ne va pas le lui faire avaler de force juste pour le plaisir de voir Tony Stark s'étouffer avec. Mais non, elle accède à la demande de Steve avec une amabilité à vous donner des sueurs froides, retire le plat de la table et s'en retourne vers les cuisines. Lorsqu'elle reparaît, c'est avec une assiette encore fumante et un poisson divinement cuisiné.

Elle le frôle à peine en repartant, et c'est tout juste s'il se rend compte qu'elle vient de lui glisser un émetteur dans l'oreille.

« Stark, tu es tellement pathétique que ça ne me fait même plus rigoler. »

La voix de Clint, ironique et blasée, le fait sursauter.

« Doucement, Tony ! raille-t-il. Tu ne voudrais quand même pas que le capitaine pense que tu as des puces. »

Le milliardaire se fend d'un sourire hypocrite tandis que Steve fronce les sourcils, avant d'adresser un discret doigt d'honneur en direction du petit bateau de pêche où, d'après ses déductions, doit se trouver le Faucon.

« Oh, ça c'est très classe, ironise effectivement ce dernier. Tu as intérêt à te surveiller, parce que tu ne voudrais tout de même pas que Rogers te prenne pour un garçon mal élevé, n'est-ce pas ? »

La voix de Barton dégouline de sarcasme, et Tony se promet de piéger toutes les flèches de l'archer de farces et attrapes. La vengeance est un plat qui se mange froid, et il compte bien en profiter au moment où l'autre s'y attendra le moins.

« C'est très jouissif de penser que je peux te dire toutes les vacheries qui me passent par la tête sans que tu puisses me répondre, continue Clint, inconscient d'aggraver son cas de seconde en seconde. Malheureusement, le boulot d'abord, les petits plaisirs ensuite. Les autres sont persuadés que tu ne parviendras jamais à arranger les choses tout seul avec Cap', et tu sais quoi ? À te voir galérer comme un forçat sur sa rame, je ne suis pas loin de partager leur avis. »

Par les moustaches d'Einstein, il a deviné juste ! Les quatre autres se sont vraiment ligués pour influer sur sa vie amoureuse. Clint a raison, sa vie est en train de s'enfoncer dans les tréfonds du pathétique.

« Okay, Stark. On va faire simple, afin qu'un enfoiré affectif de ton espèce puisse comprendre et appliquer les consignes que je vais te donner. »

Au temps pour lui. Si Clint "Hawkeye" Barton se pique de jouer les conseillers sentimentaux à son égard, cela signifie qu'il vient de dépasser les tréfonds du pathétique pour plonger dans les abysses de la sociopathie émotionnelle.

« On va commencer par la nourriture. Complimente la cuisine. Allez ! ajoute Barton d'un ton péremptoire comme Tony laisse échapper une grimace de dégoût.

— Qu'est-ce qu'il t'arrive ? s'enquiert Steve.

— Je... le poisson... délicieux, parvient-t-il à articuler en forçant un nouveau sourire sur son visage.

— Ah bravo, maintenant il va croire que tu es en train de t'empoisonner ! s'exclame Clint.

— Tu es sûr que ça va ? réitère le blond avant de poser sa fourchette. Écoute, Tony. Tu n'as visiblement pas envie de trouver ici ce soir. En ma compagnie.

— Non, ce n'est pas...

— Laisse-moi parler. Je crois qu'il est préférable qu'on en finisse tout de suite.

— Stark, c'est un code rouge.

— Nous aurions dû comprendre dès le départ que ça ne fonctionnerait pas. Même si... même si je t'apprécie beaucoup, et je crois... j'ose espérer que tu m'apprécies aussi...

— Code rouge ! Prends-lui la main.

— Steve, s'il te plaît... commence Tony en faisant mine de se lever.

— Nous sommes deux causes perdues, coupe le capitaine. Et rien de bon ne peut sortir de deux causes perdues.

— Sa main, Tony ! »

Le milliardaire ne réfléchit plus, assommé par les paroles de Steve. Mû par l'instinct et la voix de Clint, il pose sa main sur celle du capitaine.

« Super, approuve Hawkeye dans l'émetteur. Maintenant, fais-lui comprendre que tu tiens à lui et que ta mission en ce bas monde ne se résume pas à faire de son existence un enfer. »

Tony grince des dents. Sans lâcher la main de Steve, qui le contemple d'un air ébahi et quelque peu effrayé, il se rassied et toussote légèrement.

« Tu as tout à fait raison, commence-t-il, juste pour le plaisir d'entendre Barton s'étrangler à l'autre bout des ondes. Je suis une cause perdue. Mais toi, Steve, toi... Tu es Captain America. La personne la plus parfaite qu'il m'ait été donné de rencontrer.

— Je suis loin d'être parfait, proteste le blond.

— À ton tour de me laisser parler, réplique Tony en serrant ses doigts autour de ceux du capitaine. Tu es parfait dans le sens où tes défauts, si infimes soient-ils, ne prennent jamais le pas sur tes immenses qualités. Et Dieu sait qu'il en faut une sacré dose pour dépasser le premier rendez-vous en ma compagnie ! ne peut-il s'empêcher d'ajouter en plaisantant.

— Tu n'es pas si mauvais que tu veux bien le croire, dit Steve d'une voix douce.

— Laisse-moi garder mes illusions, veux-tu ? Ce que je veux te dire, c'est qu'une cause perdue et une bonne cause ne peuvent pas être une si mauvaise combinaison... Et zut, les beaux discours et moi, ça fait deux. Ce que je veux te dire, Steve... Ce que je veux que tu comprennes...

— J'ai besoin de toi », termine le blond.

Ses lèvres s'étirent en un pâle sourire, et Tony expire doucement.

« C'est ça... Attends. Quoi ?

— J'ai besoin de toi, répète Steve. Je tiens à toi, Tony. »

Celui-ci lui lance un regard soupçonneux.

« Tu es sûr ?

— Mais oui ! acquiesce-t-il en laissant échapper un petit rire. Le fait que je me sois montré si jaloux en voyant ta photo avec Thor dans le journal le confirme, tu ne crois pas ?

— Tu étais jaloux ?

— Évidemment.

— Je pensais que tu étais furieux, que tu m'en voulais de ne pas être sincère envers toi...

— Oui, ça aussi, avoue le capitaine. Mais Tony, tu ne comprends pas ? Je ne veux pas te partager, que ce soit avec Thor ou avec le reste du monde. Je veux que tu sois à moi, rien qu'à moi... Oh Seigneur, non, oublie ça. Maintenant tu vas croire que je joue les petits amis possessifs.

— C'est... intéressant, réfléchit Tony. Et diablement sexy. »

Steve gémit et cache son visage entre ses mains. De l'autre côté du rivage, Clint est étrangement silencieux mais Tony sait qu'il n'en a pas perdu une miette.

« Pas mal, Stark, fait une nouvelle voix – celle de Natasha – au creux de son oreille. Pas mal du tout.

— Et même mieux que ce qu'on pouvait espérer de ta part, renchérit Clint. Maintenant, tu peux embrasser la mariée ! »

Tony pousse un soupir exaspéré, quitte malgré tout son siège et fait le tour de la table pour se poster devant Steve.

« Sache que je suis complètement sincère lorsque je dis que le poisson est délicieux, que je ne regrette pas cette soirée en ta compagnie et que... je tiens à toi, Steven Rogers. »

Le capitaine lève la tête et se tourne vers lui. Le sourire qu'il lui adresse est d'abord timide, comme s'il avait peur de croire aux paroles de Tony. Puis il s'élargit, illumine son visage à l'expression si ouverte et si honnête que le milliardaire se demande s'il a jamais été capable de proférer un seul mensonge de sa vie – avant de se rappeler toutes les fois où Steve a menti pour pouvoir s'enrôler dans l'armée.

Tony secoue la tête. Et réalise à quel point il est tombé amoureux.

« Oups ! s'exclame Hawkeye.

— Clint ? appelle Natasha.

— Barton ? interroge Tony, avant de s'administrer une baffe mentale car le visage de Steve passe de l'adoration à la perplexité.

— Barton ? fait le capitaine. Pourquoi Barton ?

— Les gars, on dirait que c'est en train de mordre, là-dessous. Et ça n'a pas l'air comestible... en fait, ça a l'air carrément hostile ! »

Un puissant clang résonne à travers l'émetteur, suivi d'un gargouillement de très mauvais augure. Tony se tourne vers l'océan. Le petit bateau s'agite follement au-dessus des flots qui semblent être entrés en ébullition. Une silhouette agile traverse la terrasse, se penche au-dessus de la barrière du mieux qu'elle peut.

Steve bondit de sa chaise, les sens en alerte.

« Natasha ? s'écrie-t-il en reconnaissant enfin la jeune femme.

— Désolée pour la soirée, Rogers, marmonne-t-elle, son attention tout entière focalisée vers le bateau qui est en train de couler. Elle ne devait pas se terminer comme ça.

— Pourquoi es-tu là... non attends, ce n'est quand même pas à cause de Tony et moi ? s'offusque le capitaine. Et où est Clint ?

— Là-bas », dit Black Widow en faisan apparaître un pistolet comme par magie.

Tony soupçonne qu'elle est parvenue à dissimuler tout un arsenal sous son uniforme de serveuse.

« Je crois que je vais avoir besoin d'aide », intervient Clint et presque au même moment, un gigantesque tentacule fend la surface de l'océan, s'enroule autour de l'embarcation et l'entraîne vers les profondeurs sous-marines. Des hurlements de frayeurs s'élèvent tout autour d'eux.

Natasha laisse échapper un juron et enlève ses chaussures. Sans hésiter, elle enjambe la barrière de sécurité et saute dans l'eau. Tony se demande bêtement si son arme est étanche, avant d'apercevoir Steve qui tente d'imiter la Veuve Noire.

« Stop ! Qu'est-ce que tu crois faire ? lance-t-il tout en l'attrapant par le bras. Pas de barbotage pour toi, Cap'. Occupe-toi de faire évacuer les civils pendant que je récupère mon armure. »

Il abandonne Steve sur la terrasse et court jusqu'à sa voiture, se félicitant d'avoir réparé et amélioré Mark V. Il ouvre la mallette, y plonge les mains et aussitôt l'armure prend vie pour le recouvrir entièrement. Le temps de revenir sur les lieux de la bataille à venir, et il constate que le brave – et stupide – capitaine ne l'a pas attendu, et s'est jeté dans l'océan sans uniforme ni bouclier.

Un grondement animal fait vibrer l'océan et des dizaines de tentacules remontent à la surface.

« J'ai l'impression qu'on a affaire au rejeton de notre dernière pieuvre extraterrestre, note Clint, qui a réussi à échapper au naufrage. Il n'a pas l'air du tout content. »

Tony ne peut que lui donner raison. Il aperçoit Natasha qui approche de Barton à coups de brasses puissantes, et sonde les flots à la recherche de Steve, sent son cœur s'affoler comme l'autre ne semble pas remonter. Enfin, une chevelure blonde émerge des vagues.

Le combat fait rage durant un long moment. L'ennemi est particulièrement coriace et vindicatif, le terrain peu propice à une attaque rapide et frontale. Thor et le Hulk, avertis par JARVIS et le SHIELD, se joignent aux festivités, et c'est un déluge de coups, de flèches, de balles, de marteau et de rayons pulseurs qui tombe sur le céphalopode alien. Si Iron Man et le dieu d'Asgard évoluent dans les airs, leurs camarades attaquent sous la surface, sans relâche et avec un acharnement admirable.

Au prix d'un dernier effort dans lequel chacun met ses dernières forces, la bête s'effondre et se laisse couler vers l'abîme. Épuisé, Clint s'accroche au cou de Natasha, qui a toujours été meilleure nageuse que lui.

« Où est Steve ? demande Tony en sondant les flots.

— Il était là, pas loin de moi... répond Clint, dont la voix est à peine un murmure.

— Eh bien il n'y est plus ! » s'impatiente Tony en volant au ras de l'eau.

Il active sa vision infrarouge, à la recherche de la moindre source de chaleur qui pourrait révéler la présence de Steve. Il tente d'ignorer les battements de son cœur, de plus en plus rapides et affolés. Si cet imbécile s'est noyé pour échapper à leur début de relation...

Soudain, le Hulk pousse un cri terrifiant et disparaît sous les flots.

Les minutes qui suivent sont sans nul doute les plus angoissantes de sa vie – et Dieu sait que son existence est une longue suite de moments terrifiants ou du moins hautement perturbants.

Lorsque l'alter ego de Bruce émerge à nouveau, il tient sous l'un de ses bras le corps immobile du capitaine, qu'il dépose avec une étonnante douceur sur le ponton. L'énorme masse de muscles verts fond comme neige au soleil, laissant la place à un docteur Banner épuisé et frissonnant.

« Je crois qu'il est en arrêt cardiaque », souffle-t-il avant de s'évanouir, rattrapé de justesse par Thor.

Tony ôte son casque et s'agenouille auprès du blond, totalement inerte. Il essaye de sentir son souffle contre sa joue. Bruce a raison, il ne respire plus.

Sous le regard désespéré de Clint et celui inquiet de Natasha, il renverse délicatement la tête du capitaine en arrière, puis lui pince les narines avant de commencer les insufflations. Il colle sa bouche à celle de Steve, insuffle deux fois, se relève, place ses mains sur sa poitrine, comprime le sternum pour stimuler la circulation sanguine. Encore et encore, sans jamais s'arrêter, sans songer une seule fois qu'il ne parviendra pas à le sauver.

Une minute passe, puis deux.

Enfin la poitrine de Steve se soulève d'elle-même. Le capitaine tousse et crache l'eau qui remplit ses poumons. Il se recroqueville légèrement mais Tony l'aide à se redresser avec moult précautions. La tête appuyée contre l'armure d'Iron Man et le teint livide, Steve inspire douloureusement.

« Tu m'as embrassé », chuchote-t-il d'une voix âpre en direction de Tony.