Notes : Bonjour! Merci à toutes celles qui prennent la peine de commenter; je ne peux pas répondre à certaines d'entre vous (pas de liens sur mon courriel) mais vous m'encouragez à continuer et je tenais à ce que vous le sachiez. Dans ce chapitre, il est question de vaccins. Je sais que les opinions sont très partagées à ce propos selon la région du monde où on se trouve : je ne porte pas de jugement et je n'exprime pas une opinion personnelle. Je me suis seulement basée sur le fait que, aux États-Unis, la majorité des enfants suivent un calendrier de vaccination très complet. Merci!

Et maintenant…

Chapitre 8

1. Scènes de la vie domestique. 2. Varicelle : une épopée -Première partie

Cape Elizabeth, le 20 mars

«Sam!»

L'interpellé délaisse à regret le journal qu'il lit luxueusement en buvant son deuxième café. C'est dimanche. Sam Winchester n'a que très récemment découvert qu'il était socialement acceptable, les dimanches, de ne rien faire du tout et de se laisser porter par les heures qui passent. Avant, dans ce qu'il désigne maintenant comme la première partie de son existence, les jours de la semaine, anonymes, se suivaient et se ressemblaient : faire des kilomètres de route, chasser, récupérer d'une chasse, rechercher une autre chasse, et ainsi de suite. Le dimanche signifiait seulement que les bars fermaient tôt et qu'il était plus difficile de trouver des gens à arnaquer au poker, au billard ou aux fléchettes.

Quand le samedi est plutôt une suite interminable de courses et de corvées, le dimanche est un havre.

On peut remercier la religion judéo-chrétienne pour les dimanches, et même si Sam a plusieurs excellentes raisons de ne pas la porter particulièrement dans son cœur, il n'ira pas cracher sur le jour de repos qu'elle a modelé à travers les siècles.

Il en est à ces réflexions philosophiques quand la voix impatiente de Dean le tire à nouveau de ses rêveries. Il se lève et prend le temps d'étirer son long corps avant de passer au salon d'un pas nonchalant, les pantalons de son vieux pyjama bas sur ses hanches, se grattant le ventre dans un geste qu'il tient inconsciemment de son père –il ne nierait avec colère si on le lui faisait remarquer, évidemment.

Le tableau qui se découvre à lui est d'une bizarrerie charmante. Penché vers l'avant, un peigne dans une main, de minuscules élastiques décorés de papillons dans l'autre, Dean poursuit leur fille.

Sumiko a finalement compris la technique de la marche à quatre pattes trois jours auparavant, et depuis, elle ne s'est pas arrêtée. Quand elle rencontre un mur, elle gronde jusqu'à ce que Sam ou Dean l'orientent vers un autre côté, comme un jouet mécanique qui s'immobilise devant un obstacle.

Évidemment, la raison de sa fuite éperdue et maladroite ce matin n'est pas uniquement sa volonté d'avancer, mais son obstination à ne pas laisser Dean lui attacher les cheveux.

-Ah ah! S'écrie Dean d'une voix victorieuse quand il contourne le divan et surprend Sumiko de l'autre côté.

Visiblement stupéfaite par ce guet-apens, leur fille s'immobilise un instant, et Dean la prend par la taille sans trop de ménagement, la soulève et l'appuie sur sa hanche.

C'est probablement inconscient, mais l'aîné des Winchester a modifié sa façon de porter leur fille au cours des deux dernière semaines, portant une attention particulière à ne pas trop l'appuyer contre son ventre déjà bien visible –un surplus de poids réparti de façon particulière sans plus, pour les autres, mais la future fille de Sam devant ses yeux fascinés : une petite demi-sphère parfaite, la peau bien tendue, et derrière, Noix de Coco qui s'agite à l'abri au creux du corps de Dean.

-Tu regardes encore mon ventre, lance ce dernier, exaspéré, en lui mettant Sumiko dans les bras. «J'ai besoin de ton aide» ajoute-t-il.

-Dean, elle déteste se faire coiffer. Pourquoi est-ce que-

-On a un rendez-vous web avec Clover dans une demi-heure et je veux qu'elle soit présentable, rétorque son frère sur un ton sans appel.

La coquetterie de Dean, dissimulée sous des couches et des couches d'homme dur et macho, semble s'appliquer aussi à sa fille. Sam se retient de le lui faire remarquer. Évidemment. Qui serait assez stupide pour aller dire à Dean Winchester qu'il en connaît probablement plus sur les gels coiffants et leurs différents effets que la plupart des femmes?

Pas Sam. Il se contente donc de s'asseoir sagement sur le divan et de poser le bébé sur ses genoux, face à lui, lui retenant fermement les mains en improvisant une comptine pour la garder occupée.

D'un œil, il observe Dean rassembler deux minuscules couettes de chaque côté de la petite tête ronde et y nouer les élastiques à papillons. Il devient déjà plus habile : les cheveux de Sue sont extrêmement fins et raides : Dean a essayé plusieurs sortes d'élastiques avant d'en trouver qui ne glissaient pas.

-Bon! Dit-il finalement en se redressant, les sourcils encore froncés par l'effort.

Et le résultat est pas mal, doit reconnaître Sam. Sumiko sent visiblement que son père est arrivé à ses fins et secoue la tête plusieurs fois de suite avant d'abandonner et de se tortiller pour que Sam la remette par terre. Il le fait en gardant un œil sur elle.

-Tu peux… tu peux aller l'habiller pendant que je prends une douche? Demande Dean, un peu essoufflé.

-Okay.

-Et je… Sam?

Dean rougit.

-Tu pourrais peut-être lui mettre ce petit chandail vert avec les manches rayées… celui que tu as acheté la semaine dernière?

-Et tu oses me traiter de fille, Dean Winchester? Lance Sam sans pouvoir se retenir plus longtemps.

-Ouais ben, dis-toi que ce sont les hormones.

-C'est ce que tu te fais croire?

-Et te faire botter le cul, ça te dit? Hé, où est la p'tite?

Sumiko en a profité pour se lever en s'agrippant à la table à café. Elle balance une main enthousiaste et réussit du premier coup à faire tomber le verre de jus de pomme aux trois-quarts plein que Dean y avait laissé.

-Elle est diabolique, murmure Dean en secouant la tête, l'air dépassé.

Sam lui laisse le dégât et prend sa fille pour aller l'habiller.

C'est lui qui établit la liaison entre leur ordinateur et celui de Clover. Il y a un léger décalage qui ne doit pas faire plus de deux secondes, mais l'image est claire et Clover apparaît, fébrile et souriante, en lui faisant de grands «bonjour» de la main.

-Hé! Monsieur Winchester.

-Salut, Clo, ça va?

-Bien… Ça va bien. Il n'y a pas de problèmes avec votre maison, mais j'en ai déjà parlé avec Monsieur Campbell alors…

Clover fixe l'écran intensément en se mordant les lèvres.

-Tu veux voir Sumiko, je te parie, dit Sam en riant.

La jeune fille hausse les épaules en rougissant. Sam se lève et laisse la place à Dean qui attend en se balançant d'un pied sur l'autre, les mains du bébé immobilisé dans les siennes pour qu'elle cesse de tirer sur les manches trop longues de son chandail.

Son frère prend la peine de tirer la chaise de la cuisine pour pouvoir s'y asseoir sans que Clover n'aperçoive son profil modifié. Puis, il tourne l'écran vers lui et le pointe à Sumiko.

-Salut, Clover. Regardes, Koko, c'est ta gardienne, tu te souviens?

-Mon Dieu, elle a tellement grandi, bafouille l'interpellée en recommençant à saluer. Bonjour, Sue! Tu es devenue une grande fille… Je pense qu'elle me reconnaît. C'est possible, vous pensez?

Peu probable, pense Sam en observant sa fille tendre les mains vers l'écran. Sumiko est seulement excitée par les images qui bougent et parlent sur le portable.

-C'est très possible, répond cependant Dean en faisant sauter le bébé sur ses genoux. Tu sais, elle a commencé à marcher à quatre pattes.

-C'est vrai?

-Je t'enverrai des photos.

-Oh… j'ai reçu la vidéo de monsieur Winchester et de Sue au cours de natation. Merci!

-Tu… tu as filmé? Demande Sam qui se tient tout près.

Dean détourne la tête et lui sourit, comme pour dire : qu'est-ce que tu t'imaginais?

-Alors, elle nage bien, hein? Demande-t-il en reportant son attention sur le portable.

-Elle était la meilleure, assure Clover avec conviction.

Sue rapproche encore ses mains et tente de toucher l'écran en poussant de petits cris excités.

-Et Sam? Il est né pour porter un bonnet de bain, qu'est-ce que tu en penses?

Clover sourit malgré elle pendant que Sam donne une tape derrière la tête de Dean. Profitant du moment d'inattention, Sumiko se penche brusquement vers l'avant et tape sur le clavier à deux mains. Le temps de la ramener vers l'arrière, le portable est tombé sur l'écran de veille.

-Et merde, murmure Sam en appuyant sur une touche. Dean, essaie de-

-J'ai fait exprès, tu penses?

Quand l'écran s'ouvre, il ne revient pas sur le site du rendez-vous web, mais bien sur l'Écran Bleu tant redouté des utilisateurs de Windows. Une erreur fatale s'est produite pendant blablabla…

-C'est grave, commente Dean en poussant le portable vers Sam.

-C'est… c'est impossible. Comment elle a fait? Demande ce dernier en pianotant frénétiquement sur les touches.

Rien. L'ordinateur se ferme, et la fin du doux ronronnement a des intonations funestes.

-Elle a cassé mon portable, se plaint Sam, parfaitement conscient du ton grincheux et puéril de sa voix. Elle a fait apparaître l'Écran Bleu de la Mort juste en appuyant sur des touches!

Dean dépose leur fille par terre, l'air songeur. «On a parlé à Clover trente secondes, même pas…»

-Elle tient ça de toi, tu sais, grogne Sam en appuyant sur l'interrupteur –sans succès.

-Quoi?

-Tout ce… cette exubérance, elle tient ça de toi. Et il faut toujours que tu touches à ce qu'il ne faut pas, comme avec cette histoire de maison hantée à Burlington, quand tu t'es foutu la main en plein dans la projection astrale-

-C'était une fois!

-Une fois de trop, réplique Sam. Je ne peux même plus l'ouvrir, merde!

Un bruit sourd leur fait détourner la tête. Sumiko a renversé la valise de Sam déposée dans un coin et exhibe en écarquillant les yeux des feuilles d'exercice qu'elle froisse entre ses petites mains.

-Non Koko! Crie Dean en allant limiter les dégâts.

Sam contemple son ordinateur, le menton dans la main, et se dit qu'il est plus que temps d'acheter des barrières pour la maison. Au minimum.

)))(((

Le dimanche n'est pas un jour de repos, finalement, pas lorsqu'on a un bébé qui rampe à la maison. Sam et Dean commencent par comploter contre leur fille pour lui trouver un espace de jeu sécuritaire et se décident pour le salon, dont il est plus facile de fermer l'entrée. Reste à fermer l'accès à la cheminée et à enlever tout ce qui peut s'avérer dangereux. Dean va à la quincaillerie dans l'après-midi et en revient avec des loquets pour bloquer l'ouverture des tiroirs, des barrières de sécurité et plusieurs fiches en plastique pour recouvrir les ouvertures des fiches électriques.

Les deux barrières sont sensées s'ouvrir facilement grâce à une poignée, mais leur ajustement dans l'encadrement d'une porte (en l'occurrence, celle de la chambre de Sumiko) ou d'un mur ouvert est loin d'être évidente. Quand Dean termine de poser la barrière du sous-sol, il balance son tournevis à bout de bras et regarde Sam, stupéfait : «C'est plus facile de contenir un fichu démon qu'un bébé» dit-il en essuyant la sueur sur son front.

Sam l'entend à peine. Il continue de travailler sur son portable en espérant arriver à le réparer, par un miracle quelconque.

Ce soir-là, les frères s'effondrent dans leur lit, épuisés, alors qu'il est à peine passé neuf heures. Dean, les mains derrière la tête, s'intéresse à une fissure au plafond. Sam se presse contre lui, une main sur son ventre, et Dean le laisse faire, probablement trop fatigué pour le repousser.

-Tu sais, murmure Dean après un moment, je pense qu'elle a besoin de stimulation.

-Sue?

-Non. L'Impala. Bien sûr, Sue, qu'est-ce que tu penses?

-Je… je ne sais pas… D'après les lectures que j'ai faites, son niveau d'énergie est normal pour son âge, et puis chaque bébé est différent.

-Elle passe ses journées enfermée ici avec moi, Sam. Elle devient hystérique quand on l'emmène quelque part. Tu la vois bien quand on arrive à la piscine : elle est intenable.

-Et…

Dean se racle la gorge.

-Peut-être que… peut-être que la garderie n'était pas une si mauvaise idée –et je t'interdis de passer le moindre commentaire sarcastique.

-Okay, répond Sam, prudent.

-Ce serait quelque chose à temps partiel, évidemment. Je pensais… trois avant-midis par semaine. Elle ne fait plus de sieste le matin. Elle pourrait en profiter au maximum.

-C'est vrai.

-Ce n'est pas… je ne fais pas ça pour me débarrasser d'elle ou-

-Dean, je sais.

-Bon. Plus tard, elle aura sa sœur et-

Dean s'interrompt et inspire entre ses dents. Sous la main de Sam, les muscles de son ventre se contractent soudainement.

-Dean?

-Du calme, c'est une fausse. Ça arrive de temps en temps, murmure son frère qui se tourne précautionneusement sur le côté gauche.

-Et de temps en temps, ça veut dire quoi exactement?

-De temps en temps, réplique Dean, exaspéré. J'ai lu que les fausses contractions pouvaient commencer plus tôt et être plus fréquentes pour une seconde grossesse, ce qui ne fait aucun sens pour moi, si on réalise qu'entre les deux mon utérus a complètement disparu mais bon…

-La fatigue peut aussi être responsable. Tes journées sont longues, Dean, et Sumiko te prend beaucoup d'énergie. La garderie est une bonne idée.

-Je ne veux pas l'envoyer là-bas parce que je suis fatigué, Sam!

-Je sais, répond ce dernier d'un ton apaisant. C'est… c'est juste un plus.

Sous la main de Sam, les muscles de Dean se détendent lentement.

-On devrait en parler à Rania, ajoute Sam après un moment.

-Peut-être, mais ça ne…ça ne m'inquiète pas, Sam. La p'tite est là, bien accrochée, et elle va se rendre à terme.

Le ton de Dean est si assuré qu'on pourrait croire qu'il en a la certitude. Sam décide de laisser faire, pour le moment. Au cours des trois dernières semaines, l'angoisse de son frère semble avoir presque complètement disparu. Les rêves sont moins fréquents, aussi. Sam ne l'a retrouvé qu'une seule fois, assis dans la cuisine à trois heures du matin, en train d'éplucher des pommes de terre, complètement endormi. C'en était presque drôle, et le couteau économe était beaucoup moins menaçant que le Bowie de Dean. Sam a pris une photo.

-Hé Dean, murmure-t-il, sentant le sommeil le gagner rapidement.

-Mmm?

-Comment est-ce que vous faisiez, papa et toi?

-Quoi?

-Quand j'avais l'âge de Sue, pris dans des chambres de motels malpropres, avec un chasseur qui possédait des armes toutes plus dangereuses les unes que les autres.

-C'était mon travail de te surveiller. Littéralement. Répond Dean, lui-même tout près de s'endormir. Tu mettais tout dans ta bouche, et tu avais l'embarras du choix : les planchers des motels sont loin d'être un exemple de propreté. Je me rappelle… je me souviens de cette fois où papa s'était endormi et euh… il devait être complètement ivre parce qu'habituellement, il gardait ses armes hors de notre portée et le matin, tu avais réussi à sortir de ton parc –tu devais avoir quoi, même pas deux ans et tu t'étais fourré au moins trois balles d'argent dans la bouche, et tu les suçais comme si c'était la meilleure chose au monde. Il y avait du sel et de l'eau bénite répandus tout autour de toi, et aussi de la terre de cimetière. Je m'en souviens parce que j'ai dû réveiller p'pa et qu'il a éclaté de rire, et ça, je peux te dire que c'était plutôt rare. Mais tu aurais pu prendre un fusil, ou un couteau. Ça aurait pu être pire. Tu as… tu as toujours eu cette fixation orale…

Dean a un rire étouffé dans son oreiller. Sam sourit aussi, mais proteste, pour la forme.

-Hé, je ne me plains pas, rétorque Dean.

Il y a une longue minute de silence, et Sam suppose que son frère s'est endormi, mais il sent soudainement la pression de sa main sur la sienne.

-Je suppose que tu as raison, pour Sumi, chuchote Dean plus sérieusement. Tu étais un bébé tranquille, Sam, contemplatif. Tu pouvais passer des heures à t'amuser avec un bout de bois ou un vieux jouet, et quand on était tous les deux, tu avais tendance à imiter tout ce que je faisais. Tu as marché tard : un an et demi, je pense, mais bon… J'avais quoi? Six ou sept ans? Mes souvenirs sont plutôt confus.

-Alors j'avais raison pour quoi?

-Sumiko… Toute cette énergie et cette…

-Exubérance.

-Hé. Je ne suis pas stupide.

-Excuse-moi.

-Donc, ouais, je suppose que… je me souviens… avant l'incendie et… je me rappelle que j'aimais bouger et courir et que m'man m'appelait sa sauterelle et… bon, après… les choses sont devenues différentes. Si… si rien de tout ça n'était arrivé, qui sait quel genre de petit garçon j'aurais été.

Dean a prononcé les dernières paroles d'une voix pâteuse. Il baille ostensiblement et son corps se détend. Sam reste pressé contre lui, profite de sa chaleur et du mouvement régulier, rassurant, de sa respiration.

Il se sent triste, soudainement, en imaginant Dean aussi enthousiaste et plein d'énergie que Sumiko, arraché à son enfance de la manière la plus horrible qui soit. Et malgré tout, rien n'a jamais pu éteindre cette énergie infantile, cet appétit vorace pour la vie qui le caractérise : prendre ce qui vient quand on en a la chance, que ce soit de la nourriture ou du sexe ou quelque soit le plaisir qui s'offre à lui. C'est peut-être le petit garçon qu'a été Dean qui a refusé de lâcher prise, malgré tout.

Et c'est un testament à la volonté de vivre et de survivre de son frère.

)))(((

29 mars

Sam est en train de réciter l'alphabet avec ses élèves quand le directeur passe la tête par la porte de la classe. «Je peux vous parler un instant monsieur Winchester?»

-Bien sûr.

Il demande aux enfants de faire deux minutes de silence et va rejoindre l'homme bedonnant qui ressemble plus à un avatar du Père-Noël qu'à un gestionnaire.

-Qu'est-ce qui se passe, monsieur Stevenson?

-Pas de panique… C'est juste que la mère du petit Jolstein vient de téléphoner.

-Danny?

-Oui.

C'est son troisième jour d'absence. Il y a aussi Mackenzie, la petite aux lunettes roses, qui manquait à l'appel le matin même.

-Alors?

-Il a la varicelle.

-Oh.

-La plupart des enfants sont vaccinés, mais je vais vous laisser un communiqué à glisser dans le sac de vos élèves, ce soir, juste pour avertir les parents.

-Okay.

-Ann devrait vous le fournir après la pause du dîner.

-Pas de problèmes.

Sam n'y pense pas davantage le reste de l'avant-midi. L'idée refait surface alors qu'il dîne avec sa fille et son frère, au moment où Dean se remplit une deuxième assiette de pommes de terre sautées et de saucisses.

-Dean… Tu savais qu'on pouvait faire vacciner les enfants pour la varicelle?

Ce dernier secoue la tête sans rien ajouter, la bouche pleine. Sumiko crie pour que la purée de courge arrive plus vite, et Sam s'empresse de lui tendre une cuillerée.

-À quel âge est-ce que tu l'as eu?

-Pourquoi est-ce que tu me demandes ça?

-Par curiosité. Un de mes élèves a la varicelle et j'y réfléchissais, c'est tout.

-J'étais très jeune… maman était encore en vie, dit Dean qui fronce les sourcils fort pour se souvenir. Et je… je ne crois pas que tu étais né à ce moment-là. J'ai encore une cicatrice sur la cheville.

-Et moi?

Nouvelle bouchée, pour Sue, comme pour Dean.

-… Je… je ne crois pas que tu l'aie eu, dit Dean après un moment de réflexion. Des otites à répétitions, la rubéole, et des amygdalites, bien sûr… Et aussi la roséole, je crois, et la gale : ça je m'en souviens comme si c'était hier : tu me suppliais de te laisser te gratter et… Non. Pas la varicelle. Est-ce que ça pose un problème?

Sam fronce les sourcils à son tour. Sumiko tape sur sa table jusqu'à ce qu'il y pose un biscuit aux légumes.

-La plupart des adultes sont immunisés, même s'ils n'ont pas eu de symptômes, mais si je ne le suis pas, je pourrais donner le virus à Sumiko. C'est une maladie bénigne chez les jeunes enfants.

-… Mais est-ce que ce n'est pas plus grave chez les adultes?

Sam hausse les épaules.

-Parfois, oui, mais que veux-tu que je fasse? J'ai été exposé, il est trop tard de toutes façons. Je… je devrais quand même appeler Rania.

-Pourquoi?

-La varicelle peut entraîner des complications chez les f- chez les personnes enceintes.

-Mais je suis sûr de l'avoir eu!

-Je l'appelle.

-Sam…

Mais Sam est déjà debout et réussit à rejoindre le médecin à sa clinique. Elle prend le problème au sérieux immédiatement et demande à ce que Dean se présente à son bureau au courant de l'après-midi pour faire un test d'immunité. «Son histoire médicale est plutôt vague, sinon inexistante. Je veux juste m'assurer qu'il est bien immunisé –mais qu'il ne s'inquiète pas. 90% des adultes le sont.»

Sam ne demande pas quelles seraient les conséquences sur le bébé. Il a appris, en devenant père, qu'il est parfois malsain de chercher à tout savoir. Qui l'eut cru?

Dean n'est pas inquiet. Il est exaspéré. Sam lui fait ses grands yeux de chien battu et propose de laisser Sumiko à la garderie pour l'après-midi.

Au début du retour en classe, Joshua –pour faire changement, tiens- mouille son pantalon et Sam sent sa peau sèche et brûlante de fièvre sous ses doigts. Sa mère doit venir le chercher et non, il n'a pas reçu le vaccin pour la varicelle.

La période d'incubation du virus est de dix à vingt-et-un jours : le virus est extrêmement contagieux, jusqu'à ce que les boutons soient complètement secs. Avec la proximité qu'il entretient avec les enfants, Sam est sûr d'avoir été exposé. Il ne peut que souhaiter posséder l'immunité, ou une résistance naturelle au virus, comme il l'a lu sur un site médical.

Sumiko se met à faire de la fièvre en fin d'après-midi. Elle n'est pas très élevée : son nez coule. Il est probable qu'elle soit en train de percer sa quatrième dent. Sam attend le retour de Dean avait sa fille qui ronchonne au milieu des enfants de la garderie, et s'il a un léger mal de tête, il n'y accorde pas d'importance : il a suffisamment de préoccupations.

-Et puis? Demande-t-il à Dean en attachant leur fille dans son siège.

-Et puis rien : une prise de sang. Je devrais avoir les résultats dans trois jours.

-Sue fait de la fièvre.

-C'est probablement une dent.

-Probablement.

)))(((

Cette nuit-là, les pleurs de Sumiko réveillent Sam un peu après une heure du matin. Encore à demi-conscient, il s'assoit rapidement sur le bord du lit et se lève, soucieux de ne pas troubler le sommeil de Dean.

Il n'a pas fait deux pas qu'il constate que ses jambes sont devenues mystérieusement inutilisables au cours de la nuit, et que la pièce éclairée par la lune ne devrait pas tanguer comme ça. Il tombe lourdement sur les fesses.

Sa tête est sur le point d'éclater. Il ne comprend pas comment il a pu dormir avec une migraine aussi intense.

-Sam?

-Par terre, marmonne ce dernier en fermant les yeux.

Voilà. Plus de pièce qui tangue, plus de nausée. Sam serait parfaitement content de demeurer ainsi jusqu'à ce que sa migraine s'atténue.

-Qu'est-ce que tu fais par terre? Demande Dean d'une voix endormie.

-'Suis tombé, explique Sam le plus naturellement du monde.

Et puis il ouvre les yeux pour regarder Dean, et son frère allume la lampe de chevet au même moment. La lumière qui en jaillit est infernale : c'est comme si quelqu'un lui enfonçait deux tisons brûlants à travers les orbites. Sam a juste le temps de se pencher pour éviter de se vomir dessus.

Une main se pose sur son dos. Il frissonne.

-Tu fais de la fièvre, murmure Dean.

-Mfgn', répond Sam en s'essuyant la bouche d'une main tremblante.

-Foutu bordel, grommelle son frère. Évidemment! Tu fais partie de ces dix pour cents qui ne sont pas immunisés, je suppose.

-Peut-être que je perce une dent, rétorque Sam qui tente de s'éloigner des restes peu appétissants de son repas.

Cette boutade lui paraît particulièrement drôle. Il éclate de rire. Sa tête éclate tout court, et il appuie son front contre le matelas en gémissant.

-Ne… ne bouge pas de là, ordonne Dean. Je vais aller voir Sumiko et je reviens.

Il quitte la chambre en déclinant son plus bel éventail de jurons.

)))(((

Au déjeuner ce matin-là, Sam frissonne sous sa couverture et contemple sans appétit le verre de jus d'orange que Dean a posé devant lui. Dans sa chaise, Sumiko écrase méthodiquement ses bleuets sur la tablette en plastique en poussant des grognements de temps à autre, entrecoupés d'une petit toux sèche qui lui fait sortir la langue, et si Sam ne se sentait pas si misérable, il sourirait avec attendrissement.

Dean lui a fait prendre tout un cocktail de médicaments la nuit précédente, et sa migraine n'est plus qu'une vague pulsation derrière ses yeux. La douleur éclate à nouveau dans toute sa splendeur quand Sam éternue plusieurs fois de suite, dans sa serviette de table, faisant sursauter Sumiko qui se met à geindre en frottant ses yeux.

-C'est peut-être seulement le rhume, dit Dean avec espoir en lui tendant une boîte de mouchoirs.

-C'est la façon qu'à trouvé le virus de la varicelle pour se propager, explique Sam en se massant les tempes. Avant l'irruption des boutons, on éprouve des symptômes d'infection des voies respiratoires supérieures, alors quand on tousse ou qu'on éternue, on contamine les autres par l'expulsion de gouttelettes-

-Okay, okay, champion. Depuis quand est-ce que tu es un expert en varicelle?

-Hier.

-Bois ton jus d'orange.

-Pas envie.

-Tu veux du lait? De l'eau? Jus de pommes?

-Beurk.

-Sam.

-Jus de pomme.

-Bien.

Sam a appelé l'école pour signaler son absence, soulagé d'apprendre qu'il possède quelques jours de maladie à écouler. Il passe le reste de l'avant-midi sur le divan à frissonner en écoutant documentaires après documentaires (les secrets de la fabrication des grandes pyramides d'Égypte, la reproduction chez les amphibiens, les derniers jours d'Hitler), interrompu seulement une fois par Dean qui vient piquer Sumiko dans sa balançoire, devant la télé, et change de poste sans lui demander son avis.

-Hé!

-C'est l'heure de Star Wars : la Guerre des Clones, explique Dean.

-Le film?

-Le dessin animé. Sue adore ça.

-Mais j'écoutais…

-Tu vas vraiment empêcher ta fille malade de neuf mois d'écouter son émission de télé?

-Ce n'est pas un peu violent pour elle?

-Qu'est-ce que tu veux que je te dise? Elle hait Dora l'Exploratrice, elle pleure quand le générique des Petits Einstein commence et il est hors de question que je lui fasse regarder un de ces shows anglais bizarre visiblement créés par des adeptes du LSD mentalement instables.

-Mais-

-La ferme, ça commence.

À travers les brumes chaudes de sa fièvre, Sam est légèrement amusé –et attendri aussi, allez, soyons un peu honnêtes- de constater que Dean et Sumiko ont établi une routine les jours de semaine. Assis en tailleur près de la balançoire, son frère plie des vêtements sortis du sèche-linge tout en gardant un œil sur l'écran –ce n'est visiblement pas la première fois qu'il le fait- et Sue demeure immobile, les yeux grands ouverts, poussant un cri de temps à autre et sirotant son gobelet de lait comme si c'était un verre d'alcool.

Un peu avant le dîner, alors que Dean passe l'aspirateur –Dean passe l'aspirateur, se répète Sam en riant tout seul- avec Sue installée à cheval dessus- Sam se dit que son frère a peut-être raison, qu'il a seulement attrapé un rhume un peu agressif, et qu'il pourra aller enseigner le lendemain.

Une demi-heure plus tard, il vomit ses tripes dans les toilettes et est persuadé qu'il va mourir. La fièvre remonte brusquement. Il se souvient d'être allé se coucher, puis les choses sont un peu floues. Il a chaud et froid, sa gorge semble hérissé d'aiguilles, tout les muscles de son abdomen sont tendus et sa tête trop légère est prise dans un nuage de vapeur brûlante.

Il vomit encore, lui semble-t-il. Dean lui fait avaler des comprimés, l'empêche de se blottir sous trois couches de couvertures, lui parle –Dieu seul sait ce qu'il peut raconter, Sam est ailleurs- et change régulièrement la serviette froide sur son front. Sam glisse sans cesse entre le sommeil et l'éveil, se retrouve dans une chambre de motel, sur le siège arrière de l'Impala, dans la pièce fortifiée du sous-sol de Bobby. C'est peut-être réel, mais probablement pas, et soudainement il n'y a plus rien, et un sommeil véritable, profond, le recouvre comme une vague.

La première sensation est comme une brûlure diffuse qui parcourt chaque nerf de son corps. Il tousse avant même d'ouvrir les yeux et lorsqu'il le fait, ses paupières lui semblent enflées et lourdes.

Sam s'assoit dans la pénombre : la nuit est tombée. Le radio réveil indique dix-neuf heures trente. Des sons indistincts lui parviennent de la salle de bains.

Il se lève. La pièce ne tangue pas : première bonne nouvelle. Sa tête ne lui fait plus mal : deuxième bonne nouvelle. Elle lui semble même trop légère, comme si elle flottait quelque part au-dessus de son corps. C'est la même chose lorsqu'il se met à marcher : il a plus l'impression de léviter. Il sourit sans raison et frissonne dans ses boxeurs. Il doit faire encore de la fièvre.

Il trouve Sumiko assise dans le bain, Dean à genoux près d'elle, en train de lui verser de l'eau sur la tête. Sa fille arbore quelques petits points rouges sur le visage, le ventre et les bras. Elle rit lorsque Dean fait couler l'eau dans son dos : eau qui, d'ailleurs est d'une étrange teinte grisâtre.

-Oh, ma puce, dit-il d'une voix enrouée mais pleine de sympathie.

-Ils ont commencé à sortir cet après-midi, explique Dean sans se retourner, mais sa fièvre est tombée et ils ne semblent pas trop la déranger.

-Elle a l'air misérable…

-Ce n'est pas-

Dean se retourne, observe Sam de la tête aux pieds et ouvre d'immenses yeux.

-Seigneur, murmure-t-il.

-Quoi?

-Arrête de t'inquiéter de Sumiko. Tu t'es vu? Foutu bordel de merde, Sam.

Sam se retourne pour pouvoir s'observer dans le miroir, et écarquille les yeux à son tour.

Son torse, son visage et ses bras sont recouverts de taches rouges inégales, certaines tellement serrées qu'elles se fondent en motifs étranges. Rien à voir avec la légère irruption de Sumiko. Les paupières de Sam sont enflées, ses yeux sont injectés de sang et ses oreilles sont presque uniformément rouges.

-Merde, murmure-t-il.

-Il y en a un peu moins dans ton dos, si ça peut t'encourager, dit Dean, toujours choqué.

-Et ça… ça ne pique pas encore… Tout ça va se transformer en papules pleines de liquides et…

Sam se sent blanchir. Il tombe à genoux et ouvre le couvercle des toilettes juste à temps pour vomir un long filet de bile. Dean lui caresse le dos d'une main et soutient Sumiko de l'autre.

-Tu fais encore de la fièvre, Sam.

-Mouais, murmure-t-il en tirant la chasse d'eau.

Il reste assis par terre et tente de sourire à Sumiko qui l'observe, incertaine.

-Qu'est-ce qu'il y a dans l'eau, Dean?

-Une poudre médicamenteuse à l'avoine. J'ai appelé la pharmacie et fait livrer des trucs. La poudre est censée atténuer les démangeaisons : j'ai aussi de la calamine et du tylénol et une lotion pour le cuir chevelu, parce que les boutons s'y infectent plus facilement, et des gouttes pour les yeux et les oreilles.

-Wow.

-C'est le pharmacien qui m'a recommandé tout ça.

Dean sort Sumiko du bain. Leur fille pleure jusqu'à ce que Dean l'ait bien emmitouflée dans son drap de bain. Il la presse contre lui et soupire, les traits tirés.

-Tu change l'eau et tu prends un bain, dit-il à Sam.

Il désigne un petit sachet déposé sur le lavabo.

-Il faut juste mettre ça là-dedans. Tu penses que tu peux te débrouiller? Je vais coucher Sumiko et je vais revenir t'aider.

-Ça va aller, dit Sam en tentant de sourire.

Il s'appuie lourdement sur le lavabo pour se relever.

Dean paraît hésiter près de la porte. «Tu es certain? Parce que tu étais pas mal amoché cet après-midi.»

-Je t'appelle si ça ne va pas.

-Je suis juste à côté.

Demeuré seul dans la salle de bains, Sam contemple son visage à nouveau. Puis, un frisson de fièvre le traverse et l'idée de se plonger dans un bain chaud lui paraît soudainement très attrayante.

-Pas trop chaude, ton eau! Crie Dean depuis la chambre de Sumiko.

Démasqué, pense Sam en se penchant pour vider la baignoire, replié sur lui-même, se sentant vieux et apathique.

Le pire est passé, se dit-il pour s'encourager. Les boutons sont sortis.

Mais évidemment, le pire n'est pas passé.

À SUIVRE…