Et voilà le dernier chapitre de mon stock à liquider !
Enjoy (ou pas, ça c'est à vous de voir...) !
0o0o0o0
– L'Elfe au bâton –
0o0o0o0
Le Pèlerin Gris s'en fut seul. Ignorant où aller et sans idée précise d'une destination, car il lui semblait que sa tâche devait le porter partout et nulle part à la fois, il se laissait porter par sa haquenée, telle une plume au gré du vent, sans jamais chercher à la commander. Elle filait comme une brise furtive, rapide et silencieuse, et alors il lui donna ce nom : Alarcavailë, vent rapide, car elle semblait voler au-dessus des plaines plutôt qu'y courir, et aucun obstacle de lui était infranchissable. Avec elle, il traversa des vallées et des forêts, des marais et des rivières, des collines, des montagnes ; il affronta l'ardeur du soleil de l'été, les flagellations du vent, la cruelle morsure du froid d'hiver, les caprices de la pluie. Il découvrit mille paysages dont il s'émerveilla, il respira le parfum de mille fleurs et admira mille fois le soleil s'élever à l'ouest et s'éteindre à l'est, et il lui sembla qu'il devait suivre le même chemin.
Le temps filait comme le cours d'un torrent dont il suivait les remous sans parvenir à les contrer.
L'espace était tout autour de lui, et l'horizon s'étendait bien plus loin que là ou portait sa vue. Le monde était grand et il n'avait nulle obligation qui ne lui guidât un chemin.
Il était vivant, plus qu'il ne l'avait jamais été – plus qu'il ne l'avait jamais ressenti – et il avait parfois dans le cœur l'étourdissante certitude de ne faire plus qu'un avec la terre sur laquelle il courait impétueusement pour en découvrir tous les secrets.
Et il savourait chaque minute de cette existence qu'il s'était choisie celle d'un pèlerin. Il parcourait les interminables plaines, qui semblaient se jouer de lui et le perdre sans lui laisser la chance d'échapper à leur piège ; mais loin de s'en offusquer, il se prêtait volontiers à leur jeu, complaisant comme un enfant. Tous les soirs, il faisait halte et s'asseyait dans l'herbe, le regard levé, en soufflant vers le ciel des ronds de fumée tirés de sa pipe. Cette habitude de fumer qu'il prit bientôt l'apaisait, lui permettant de se raccrocher à quelque chose d'un tant soit peu familier ; et c'était avec sérénité qu'il couchait au sol, le ciel en guise de toit, l'herbe sèche pour tout lit. Alarcavailë se couchait près de lui, lui offrant la chaleur de son corps comme rempart, et il la remerciait de douces paroles elfiques qui n'avaient pas d'équivalent en langue courante. Le lendemain, il reprenait la chasse, le parfum de liberté emplissant ses poumons en même temps que l'air pur de la nature. Il sentait vibrer autour de lui l'énergie sauvage dont crépitait la terre ; elle lui rappelait un peu celle d'Aiwendil, l'insouciant, le farouche, le fantasque Aiwendil, venu des forêts, et qui y était retourné.
Parfois, la mélancolie envahissait son âme quand il repensait à tous ceux qu'il aimait et dont il était séparé ; et dans ces moments-là, le sourire disparaissait de ses lèvres et la gaieté de son visage, et il vacillait au-dessus des affres noires qui le cernaient. La solitude… quand il se rappelait qu'elle était là, qu'elle pesait sur ses épaules comme un fardeau, chaque jour un peu plus lourde, chaque jour un peu plus douloureuse, il sentait son souffle se couper et son esprit ployer.
Depuis combien de temps, dans son errance, n'avait-il pas vu ou parlé à un être vivant ?
Comme si elle captait ses pensées, Alarcavailë lui donnait un petit coup de museau sur l'épaule, comme pour lui rappeler sa présence. Alors il la rassurait d'une caresse ; oui, elle était là et il le savait ; elle était là…
Mais cela ne suffisait probablement pas.
Alors il décida un jour que cet exil n'avait que trop longtemps duré.
Il cessa de jouer et Alarcavailë le comprit. Il lui murmura quelques mots, et elle ne courut plus au gré de son seul instinct au milieu des malines plaines. Elle s'envola plus rapide que le vent, elle fendait l'air comme une flèche qui avait trouvé sa cible.
Le soleil se levait, passait et décroissait dix fois, cent fois, mille fois encore.
Mithrandir errait, et ses yeux couraient tout autour de lui, emplis de franche curiosité aussi lumineux que ceux d'un enfant qui découvrait le monde et puis, alors que les mois et les ans s'écoulaient, et que ses voyages ne le conduisaient plus en aucun endroit d'inconnu, cette soif de savoir qui le dévorait, partiellement assouvie, se mua en sagesse.
Il connaissait le monde.
Il avait erré d'est en ouest, du nord jusqu'au sud, exploré chaque forêt, chaque plaine, traversé chaque rivière. Cette expérience qu'il se forgea par lui-même, comme un jeune homme cherchant sa place dans le monde, fut plus intense et fructueuse que toutes les études de carte et les livres qu'il aurait pu faire.
Et les gens regardaient du coin de l'œil, intrigués, ce vieillard vêtu de gris et sa fougueuse haquenée qui hantaient les chemins ; quand d'aventure il s'arrêtait dans un village, on le dévisageait ouvertement, sans honte ni moquerie : seulement de la perplexité dans les regards qu'il croisait. Plusieurs fois, on lui demanda s'il était apparenté aux elfes avec un sourire mystérieux, il répondait que oui, et puis il s'en allait prestement en laissant les braves fermiers emplis de questions et de potins qu'ils s'empressaient de partager avec leurs voisins. Ainsi, la légende fit son chemin dans le cœur des crédules petites gens ; et il n'était pas rare d'entendre, parmi les contes murmurés au coin du feu, l'histoire d'un mystérieux elfe, si vieux qu'il avait la barbe grise, qui, monté sur son cheval plus rapide que l'éclair, parcourait la Terre du Milieu en fendant le ciel comme une bourrasque. Gandalf, l'avait-on nommé, puisqu'on ne savait son nom « Elfe au bâton », car on trouvait un air elfique sur son visage, et tous avaient vus, ou entendu parler du bâton orné d'une pierre luminescente qu'il tenait à la main en chevauchant.
C'était la première fois qu'il était ainsi confronté à des Hommes, et il leur porta aussitôt beaucoup d'amour et de tendresse, et le mystère dont ils étaient entourés l'attirait comme la flamme d'une chandelle attire un papillon de nuit. Quel secret renfermait cette mort sans suite à laquelle ils étaient voués, et leur vie aussi fragile et éphémère qu'une fleur, si facilement flétrie, fanée, déchirée, oubliée ? Et plus il les côtoyait, plus dans son cœur grandissait le désir de les protéger et de leur offrir son corps en bouclier contre le Mal qui les menaçait.
Les Orcs étaient heureusement rare en Eriador mais l'Ombre était toujours présente, indécelable, silencieuse et furtive, et son murmure résonnait en chaque chose vivante, comme l'écho d'une voix se répercutant cent fois sur les parois d'une immense caverne.
Les chevauchées de Mithrandir poussaient toujours plus vers le Nord, d'où il soupçonnait venir les ténèbres ; là, sous les Montagnes de Brume et Carn Dûm, s'étendait ce qu'on appelait les Ruines du royaume magique d'Angmar. Les légendes populaires parlaient d'une malédiction qui régnait sur cet endroit, et personne n'osait en approcher on disait que le soleil n'éclairait jamais ces landes désolées infestées d'Orcs et ces marais où pourrissaient des centaines de cadavres oubliés d'une ancienne bataille. Les ombres s'y concentraient, et des pulsions mauvaises zébraient le ciel constamment envahi de sombres nuages, des éclairs rouges qui jaillissaient comme des fouets sanglants sous les échos de cris d'horreur des âmes qui avaient péri là.
Ce n'étaient peut-être que des histoires sans fondement, exacerbées par l'imagination fertile des Hommes et la superstitieuse peur de la Nuit. Mais aucune légende ne reposait uniquement sur du vent, et Mithrandir sentait que le mal rôdait au nord. Alors il s'en alla vers Angmar, déterminé à livrer son premier combat. Après des années d'errance vaine et vagabonde, il estimait son heure venue.
Au dernier village auquel il s'arrêta dans sa remontée vers le Nord, on le dévisagea avec une stupéfaction horrifiée quand il laissa entendre sa destination finale. Un silence de mort tomba comme une chape de plomb sur la salle de l'auberge, qu'un ivrogne un peu trop éméché rompit en ricanant qu'en effet, cette destination devait être finale… il illustra sa déclaration en passant son pouce contre sa gorge, avant d'éclater d'un rire éraillé. Personne ne le suivit. Tous les yeux étaient fixés sur l'imprudent qui déclarait oser pénétrer dans les Ruines du royaume magique. Cent fois on le mit en garde, cent fois on tenta de le décourager, cent fois on lui répéta l'histoire de la malédiction qui pesait en ce lieu ; rien n'y fit, et le vieillard buté restait campé sur ses positions avec un aplomb qui forçait l'admiration.
Le patron de l'auberge oublia malencontreusement de lui demander de régler son repas et la chambre louée pour la nuit. Mais quelle grâce pensait-il ainsi faire à un malheureux vieil homme un peu dérangé qui avait décidé d'abréger ses jours dans la peur et la souffrance d'une malédiction oubliée ? Quand il monta s'allonger prendre un peu de repos, Mithrandir souriait sous sa barbe, intrigué et amusé de cette façon d'être si propre aux Humains. Le lit était bon et doux – ou peut-être était-ce parce qu'il avait dormi si longtemps sur le sol rêche envahi de cailloux et de racines qu'il en avait oublié le confort d'une vraie couche ? Sans se poser davantage de questions, il laissa sa tête reposer sur l'oreiller et son esprit s'évader vers d'autres lieux où le corps ne pouvait le suivre.
Il rêva, cette nuit-là, comme toutes les autres.
Il rêve et ce rêve était le même que celui des autres nuits.
D'abord les ténèbres, le silence, l'immobilité, le néant.
Le Vide.
Il flottait dans les cieux d'encre où ne brillait aucune étoile où était le haut, le bas, quelle différence y avait-il entre la droite et la gauche ? Etait-il debout, assis ou couché ? Il ne savait pas il ne savait rien. Dans cette nuit sans début ni fin, il était ignorant et sans repères, si vulnérable…
Et il avait beau rêver du Vide cent et mille fois, il n'en savait rien de plus.
Puis des formes se dessinèrent autour de lui, et un rayon de lumière pure chassa les ténèbres.
C'étaient les Jardins d'Irmo.
Le murmure du ruisseau, le chant des oiseaux, la caresse du vent le frémissement des feuilles d'argent, le crissement des graviers sous ses pas.
Il marchait seul dans une allée, et il espérait sa venue.
Quelquefois, il la voyait une ombre qui se profilait sous le couvert des arbres, glissant de tronc en tronc, presque invisible. Il ne la voyait pas mais son cœur sentait sa présence. Elle ne s'approchait pas craintive, farouche comme par le passé, elle le suivait en silence sans oser se dévoiler.
D'autres nuits, il restait seul tout au long de sa promenade, et il s'éveillait le cœur percé de la douleur de ses espérances brisées.
Tel était son rêve.
Nuit après nuit c'était le même.
Son esprit débridé s'enfuyait vers le souvenir de Nienna, l'appelant éperdument par son nom.
Et les larmes qu'il avait envie de verser étaient égoïstes, car elles étaient celles de sa seule peine.
Mithrandir se leva avec l'aube. Comme toujours. Il venait d'émerger d'une longue promenade en solitaire, et son humeur était sombre et plus fort que jamais était son désir d'en finir au plus vite avec l'Ombre d'Arda.
Ainsi il pourrait revenir, et sa main essuierait les dernières larmes du visage de Nienna car la douleur aurait disparue du monde, et ce serait lui, – lui ! – qui aurait rendu le sourire à la Pleureuse.
Juste alors qu'il s'apprêtait au départ, le forgeron du village s'approcha de lui ; s'inclinant maladroitement, il lui offrit un objet long et étroit enveloppé de cuir, en lui disant qu'elle lui serait utile là où il allait.
C'était une épée.
Mithrandir le remercia avec sincérité. L'arme n'était certes pas une œuvre d'art, mais elle était légère et équilibrée, et sa lame vive et tranchante. C'était là tout ce qu'il demandait d'une arme.
Le forgeron eut raison, car il dut se servir de ce présent dès le lendemain. Les Orcs infestaient les terres du Nord comme des parasites, y pullulant et y circulant sans crainte comme si elles étaient leur territoire.
Mithrandir put ainsi mettre en application tous les conseils dont Eonwë l'avait accablé à propos du combat à l'épée, et il apprit dans le même temps comment user de son bâton de pouvoir. Alarcavailë le seconda fidèlement, envoyant voler de violentes ruades toutes les créatures qui prétendaient approcher d'elle de trop près. Dans les ténèbres infectées du Mal qui baignaient les ruines d'Angmar, le héraut de Manwë et Nienna livra son premier combat et il fit couler le sang.
Il se jura que ce serait la dernière fois. Mais il savait que cette promesse, il ne pourrait la tenir, et que le plus dur était encore à venir. Il ne pouvait désormais plus se tenir à l'écart de la guerre.
Il contempla les cadavres tordus, figés tout autour de lui il était le seul debout, et du sang maculait sa mante grise. L'odeur de la mort avait envahi la plaine.
Les Orcs ne ressemblaient en rien aux Hommes, aux Elfes ni aux Maiar ; ils ressemblaient à… oh, il ne trouvait rien à quoi les comparer. C'étaient des monstres, hideux, féroces, sans âme et sans pitié ; et pourtant, il ne parvenait pas à les haïr complètement. La compassion dont son être était empli prenait le dessus, et maintenant qu'il contemplait son œuvre, toutes ces vies ôtées, il se sentit étouffer.
-J'ignore s'il existe un lieu de paix et de rédemption pour vous, prononça-t-il en détournant la tête, incapable de regarder ces cadavres gisants là par sa faute. Mais peut-être Nienna vous prendra en pitié dans ses larmes ; peut-être Nàmo vous accueillera-t-il dans ses Halls…
Et, la voix brisés par sa gorge nouée de sanglots, il se détourna et s'enfuit, la tête emplie des échos des contes qu'Eonwë lui avait rapportés, qui prétendaient que les Orcs étaient autrefois des elfes, mutilés, corrompus par des siècles de servitude et de torture.
Il se hissa péniblement sur le dos d'Alarcavailë, le corps lourd et douloureux et le cœur endeuillé. La jument prit le galop, comme partageant son désir de s'enfuir au plus vite de cet endroit maudit.
D'un galop empressé, il revint au village qui l'avait accueilli la veille il vit l'incrédulité se peindre sur tous les traits. On se poussait du coude en murmurant sur son passage, le désignait du doigt sans chercher à se montrer discret ; et puis soudain, comme le cours d'une rivière libéré par la chute d'une digue, des foules se précipitèrent sur lui. On l'entoura, on chercha à lui serrer la main, on lui demanda son nom, on le pressa de cent questions. Étourdi de ces débordements de joie, il regardait autour de lui, muet de stupeur, sans parvenir à répondre à aucune d'elle.
La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre dans tout l'Eriador ; colportée par les voyageurs de village en village, racontée lors des veillées où tous se rassemblaient pour écouter les meilleurs conteurs les faire rire aux éclats ou frissonner d'effroi, elle hissa l'Elfe au bâton au rang de Valar, ces anciens dieux presque oubliés, descendu parmi les Hommes pour les sauver.
Sa présence était partout connue chez les petites gens, et quand on l'évoquait, d'un ton rêveur et émerveillé, l'espoir revenait dans les cœurs, et le feu devant lequel ils se blottissaient pour affronter les ténèbres sauvages leur semblait plus chaleureux.
Un jour cependant, le destin voulut que le Pèlerin Gris cesse ses errances solitaires, et il le mit sur la route des Dùnedain. Ils voyageaient en compagnie de cavaliers, tous vêtus de noirs et enveloppés de longues capes qui masquaient leurs visages ; des épées ceignaient leurs flancs, des carquois pendaient à leur selle, et ils n'hésitaient jamais à s'en servir. Les voyageurs et les marchands redoutaient de croiser leur chemin, car ils n'inspiraient confiance à personne, et il courait sur leur compte de bien méchantes histoires. On ne les estimait guère plus que les Orcs, en vérité, bien que personne ne sache exactement ce qu'on leur reprochait ; ils portaient malheur, disaient certains, et une noire malédiction suivait leurs pas comme leur ombre ; c'étaient des vagabonds sanguinaires et dangereux qui s'attaquaient aux honnêtes voyageurs pour les dépouiller de leurs richesses.
Mais Mithrandir avait entendu parler d'eux en une bien autre façon, de la bouche d'Elrond, lorsqu'il séjournait à Fondcombe. Les Dùnedain étaient les derniers descendants des Nùmenoréens, et dans leurs veines coulait un sang elfique venu du premier Roi de Numénor, Elros Tar-Minyatur. La voix d'Elrond s'était brisée en prononçant ce nom. En quelques mots simples, il avait parlé à Mithrandir de son frère jumeau, qui avait renoncé à l'immortalité pour aller régner sur les Hommes. Il était mort depuis bien longtemps, et son âme s'était dissoute dans le néant qui était le destin des mortels.
Mithrandir les rencontra pour la première fois alors qu'il parcourait les landes d'Etten en direction de l'est, dans l'idée de franchir les Montagnes de Brume pour explorer l'autre côté du monde. Ils avaient monté un campement au détour d'un bosquet d'arbres secs, dépouillés de leurs feuilles par l'approche de l'hiver. Hésitant un instant, Mithrandir encouragea Alarcavailë à s'avancer vers eux. Il découvrit son visage, dissimulant rapidement son épée sous un pan de sa cape.
-Halte là, vieillard ! S'écria l'un d'eux en le voyant.
Les autres tournèrent la tête, et aussitôt, le Maiar se trouva harponné par trente regards perçants.
Leurs cheveux étaient longs et noirs, librement lâchés dans le dos ou retenus en queue sur la nuque, et la plupart avaient le menton couronné d'une barbe hirsute. Malgré cela, leurs traits étaient beaux, et sous le hâle que leur conférait la vie sauvage, on devinait une peau blanche et douce ; même les plus âgés d'entre eux ne semblaient guère marqués par le passage du temps. Il y avait un indéniable air elfique sur leurs visages, et sans leurs habits de vagabonds, ils se seraient élevés parmi les plus grands seigneurs des Hommes.
-Êtes-vous hardi ou inconscient de cheminer seul en des lieux si dangereux et un temps si troublé ? Demanda un Rôdeur en s'avançant vers lui.
Il s'apprêtait visiblement à empoigner la bride d'Alarcavailë pour la guider jusqu'au cœur du camp, et la surprise passa sur son visage quand il réalisa que la jument ne portait aucun harnachement.
-Je la monte à la manière des elfes, expliqua paisiblement Mithrandir. C'est la compréhension et non la contrainte du harnais qui vous assurera la plus fidèle compagne.
-Je vous entends, vieil homme, répondit le Rôdeur, et un mince sourire approbateur passa sur son visage aux traits sévères. Mais approchez-vous donc. Les Orcs pullulent en ces lieux lorsque la nuit tombe vous serez davantage à l'abri parmi nous.
-Je ne crains pas les Orcs, dit Mithrandir, mais j'accepterai votre compagnie avec joie.
Ainsi il entra en contact avec les sauvages Rôdeurs du Nord, si craints de tous, et si mal considérés. C'étaient des hommes pragmatiques qui savaient à quelle valeur estimer la vie, à devoir la risquer constamment ; mais ils étaient aussi de joyeuse compagnie, enclins aux rires et aux débats passionnées. Loin des brutes sans cœur et sans morale que l'on s'imaginait, ils étaient cultivés et possédaient un certain raffinement, malgré l'existence rude et marginale qu'ils menaient.
Ils ne s'approchaient pas des villages, se nourrissant de ce qu'ils chassaient eux-mêmes ; aucun d'eux n'aurait songé à assaillir un convoi marchant pour leur voler leurs possessions, et les armes dont ils étaient chargés ne servaient qu'à tuer les Orcs et les Trolls qui infestaient les plaines du Nord. Mithrandir décida de demeurer un temps parmi eux, chevauchant en leur compagnie et partageant leur ordinaire. Il apprit à monter une tente en quelques mouvements, à faire un feu même avec du bois mouillé, à dormir peu et à s'endurcir. Quant à lui, c'est avec une certaine fierté qu'il leur fit découvrir l'art du fumage de l'herbe ; sa fidèle pipe excita leur curiosité, si bien qu'ils passèrent des soirées entières à récolter des branchages fins pour les tailler de la même façon. Et, tous les soirs, les éclats de rire montaient vers le ciel étoilé alors qu'ils bourraient ensuite leurs pipes pour souffler au ciel étoilé leurs nuages de fumée bleue.
Ils lui avaient fait une place parmi eux sans trop de difficulté, sans se soucier de son âge apparemment avancé et être traité sans égards particuliers, simplement comme un compagnon de voyage, un camarade et un ami, procura au Maiar un délicieux sentiment d'indépendance qu'il n'avait jusque-là jamais ressenti avec tant d'acuité.
Durant plusieurs années, on vit ainsi galoper dans les landes d'Etten une compagnie de cavaliers enveloppés de noir, et au milieu d'eux, un vieillard hirsute, tout de gris vêtu, gris de barbe et de cheveux, gris de peau, aussi si vieux et si misérable en apparence qu'il semblait à peine humain. En vérité, il ne l'était pas pas vraiment. Et pourtant, son cœur était plus humain que celui de bien des Hommes, et forgé d'une résolution aussi féroce que celle qui habitait un jeune garçon assoiffé d'aventures, désireux d'un monde plus beau et plus juste.
0o0o0o0
Et voilà, Mithrandir est devenu une star nationale ! C'est pas beau ça ?
Et ma crise d'updates est terminée. Donc comme d'habitude, prenez soin de vous et lisez des fanfics, et à la prochaine !
