Chapitre 9

What's love got to do with it

André était comme enragé, il pensait à Oscar prise dans l'antre de Girodelle, elle comptait sur lui. Certes, elle savait très bien se défendre toute seule... Mais malgré sa compétence au combat, à mains nues, Oscar ne ferait pas le poids contre la force physique d'un homme. Tant pis pour le plan initial. Il retourna vers le mur d'enceinte, ramassa le grappin qu'il avait caché dans les fourrés et se précipita sous le balcon de la chambre de ce dépravé de lieutenant. Il eut un moment de réflexion, il n'était plus certain de se souvenir de l'emplacement de la pièce.

La nausée… Le sentiment de nausée s'empara d'abord d'Oscar, puis vinrent les sueurs froides, la tête lui tournait, ses forces la quittaient peu à peu, elle allait s'évanouir. Le temps était comme suspendu dans l'antichambre de l'enfer qu'était cette pièce. Chaque seconde à attendre l'intervention d'André lui paraissait une éternité.

Dans un silence de mort, le comte s'approcha encore plus près, et passa une main dans le cou de la jeune colonelle, l'autre à l'intérieur de sa cuisse et commença à l'embrasser fiévreusement sur les lèvres, Oscar terrorisée, se retira brusquement et avec le peu d'aplomb qui lui restait, lui lança sèchement :

- Vous devriez le savoir, Girodelle, les prostituées n'embrassent pas ! Vous avez parfaitement entendu, je ne suis que ça ce soir. Vous ne m'achetez pas avec de l'argent, mais avec votre silence, ce que vous m'infligez est abject, vous qui prétendez m'aimer... Non seulement je ne vous aimerai jamais, mais vous avez aussi perdu toute mon estime désormais.»

Elle vrilla le lieutenant du regard. Mais regretta presque immédiatement ses paroles devant l'expression glaciale et impassible qu'il présentait toujours. Elle mourrait d'envie de lui démolir le portrait, mais d'une part elle était apeurée pour pouvoir bouger, et d'autre part, jamais elle n'aurait le dessus. En particulier sur un spécimen aussi vicieux, certainement capable de lui imposer sa force virile de la pire des façons.

Plus le temps de tergiverser, il fallait agir. André lança l'outil, pareil à une énorme araignée de métal, s'accrocha du premier coup à la balustrade. Grisé par cette réussite, animé par la volonté d'en découdre, André se hissa sans peine, toujours avec la même agilité, la même rapidité. Presque arrivé à destination, il manqua de lâcher sa prise et se rattrapa de justesse. Une douleur effroyable lui traversa le dos telle une décharge électrique. Bravant la souffrance, il réunit toutes ses forces pour rejoindre la terrasse. Enfin il y était. Les rideaux avaient été tirés sur les baies vitrées, il ignorait tout de ce qui pouvait se passer au-delà, sans doute le pire. Sans prendre le temps de reprendre son souffle il partit à la recherche d'un objet pour briser le mur de verre qui le séparait d'Oscar, au risque de produire un vacarme qui alerterait toute la domesticité. André s'empara d'une vasque de fleurs qu'il s'apprêta à lancer contre la fenêtre lorsqu'il s'aperçut que celle-ci était entrouverte… « Pour l'amour du ciel, faites que ce soit sa chambre... »

Le regard du lieutenant se durcit, acéré, froid, perçant, implacable. Oscar se sentait comme une malheureuse petite souris face à serpent visqueux, froid et affamé... Si Oscar avait cru en l'existence du Diable, elle aurait été persuadée de l'avoir en face d'elle. La main droite toujours dangereusement proche de son intimité, il lui pinça le menton avec la gauche, puis il s'adressa à elle avec une voix qu'elle ne lui connaissait pas, inhumaine, métallique, mécanique presque, sans âme.

- Écoute petite garce, nous avions un accord, et je te prie de croire que tu vas l'honorer. Je t'ai demandé une nuit, je ne me contenterai pas de te culbuter comme un de ces puits à foutre qui pullulent à Versailles, non. Je n'en resterai pas là, je t'ai dit une nuit, et elle ne fait que commencer. Non, tu ne t'en tireras pas comme ça. Depuis toutes ces années que je te vois te pavaner, me rendre fou de désir par le moindre de tes gestes sans pour autant me laisser le moindre espoir de…

- Je n'ai jamais cherché à vous aguicher… » Conjura-t-elle.

- Déshabille-toi, entièrement… Tu es à moi »

Le peu qui restait du si solide et valeureux Colonel Oscar de Jarjayes vola en éclats. Et cette nausée qui ne la quittait pas. Tremblante comme une enfant apeurée, Oscar murmura d'un mince filet de voix, presque inaudible.

- Laissez-moi, je vous en prie…Je… Je vais… être malade… »

- Ferme-là, catin ! » Hurla-t-il.

A ce moment précis, tel un deus ex machina que l'on attendait plus, André jaillit de derrière la tenture. Il avait entendu la dernière invective lancée à l'encontre d'Oscar. Cette intrusion fit bondir Victor et sa captive qui commençait à ne plus espérer. André la découvrit avec stupeur, sur le lit de Girodelle, à demi-nue, prostrée. Elle lui lança un regard désespéré. Le visage d'André était fermé, jamais elle ne l'avait vu avec un regard si haineux. Son regard si vert, si tendre, était maintenant noir et froid comme la mort. Jamais elle n'avait vu une telle expression sur son visage.

André se précipita tel un fauve sur le lieutenant qui n'eut guère le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Mais celui-ci préparé aux différentes formes de combat, comme tout militaire qui se respecte, riposta immédiatement en décochant un violent coup de poing dans la mâchoire du faux Masque Noir. Bien que sonné, André se rua à nouveau sur son adversaire pour le renverser. Lui et le gradé tombèrent lourdement sur le sol. Alors que les deux hommes se livraient un à pugilat des plus brutaux, Oscar se redressait péniblement sur son séant, chancelait, pour finalement se pencher en avant et rendre le contenu de son estomac sur un tapis probablement hors de prix.

André sa force décuplée par la colère maîtrisa le comte sans peine, immobilisé, celui-ci ânonna :

- Lâchez-moi… Prenez tout ce que vous voudrez… Et puis… Tu vois cette beauté là-bas sur mon lit… J'ai bien vu que tu la regardais tout à l'heure… Si tu le souhaites, on se la partage, et je te laisse repartir sans avertir les autorités qu… »

Littéralement rendu fou de rage par cette suggestion, André s'empara d'un tisonnier qu'il plaça perpendiculairement à la gorge du lieutenant et commença à appuyer. Il sentait son corps gigoter sous le sien, son visage prenait une teinte violacée, ses yeux étaient injectés de sang, écarquillés à l'extrême comme s'ils allaient sortir de leurs orbites. Il était sur le point de perdre connaissance... Oscar, qui avait recouvré ses esprits se jeta sur son ami.

- André arrête ! Tu vas le tuer ! Ça n'en vaut pas la peine ! » S'écria-t-elle en s'agrippant, tirant de toutes ses forces André vers elle.

André chuta en arrière, entraînant Oscar avec lui. Aussitôt, elle se releva, se déplaça prudemment à quatre pattes vers Girodelle pour s'enquérir de son état. André se redressa au même moment et bénéficia d'une vue spectaculaire sur l'arrière train d'Oscar, dont la simple chemise ne dissimulait pas grand-chose de son anatomie. Malgré la gravité de la situation il ne put s'empêcher d'apprécier le panorama de rêve qui s'offrait à lui. La voix d'Oscar le rappela à la réalité.

- Il vit encore ? » Haleta la colonelle. « Oui ! » Se répondit-elle, aux abois, alors que le lieutenant remuait mollement en toussotant.

- Bien sûr ! Tu vois bien qu'il bouge non ? Tu te soucies de lui après ce qu'il t'a fait ?

Oscar fit volte-face et se précipita sur son ami, fulminante.

- Espèce d'idiot ! Je ne m'inquiète pas vraiment pour lui ! Mais si tu l'avais tué, tu aurais été sans doute torturé et exécuté ! Et je ne veux pas te perdre ! Et encore moins à cause de cette ordure !

- Oh… » Fit André, hagard. Voyant que Girodelle commençait déjà à se relever, il dit à Oscar. « Habille-toi, il faut partir, maintenant… »

- Ainsi… Ainsi, André est le Masque Noir… » Suffoqua Victor « Rien que pour ça, même sans m'avoir tué il sera au moins envoyé aux galères. »

Cette simple évocation fit sortir Oscar de ses gonds et par la même, lui fit récupérer son aplomb légendaire. Elle s'élança contre Victor, s'empara de son entre-jambes à pleine main avec sauvagerie et le serra, le pressa aussi fort qu'elle put, au point que ses ongles s'enfoncèrent dans la fine peau des bourses prisonnières. Le lieutenant, épouvanté, n'osait même pas ciller.

- Écoute-moi bien attentivement… Ne t'avise pas de t'en prendre à mon André… Jamais… Peu importe la raison… Peu importe ton titre, peu importe qu'il ne soit « qu'un » roturier… Je te détruirai, j'en fais le serment, tu m'entends, je le jure sur la terre, sur le ciel… Même si je dois y laisser toute mes possessions, ou même encore ma tête… La colère de Dieu ne sera rien à côté de ce que je te ferai » Expliqua-t-elle calmement, avec un sourire malfaisant tout en poursuivant de plus belle le supplice. « Maintenant, tu vas nous laisser partir tranquillement, sans alerter qui que ce soit. Et n'oublie jamais que j'ai la couronne de mon côté… »

André observait la scène, hébété devant la passion avec laquelle Oscar le défendait. Sur ces paroles, Oscar lâcha sa prise anatomique, se secoua la main en grimaçant, en se levant et commença à se rhabiller. Puis, elle cracha :

- Et André n'est pas le Masque Noir, si tu avais mené ton enquête un peu plus diligemment, tu le saurais. Viens André, nous rentrons… » Ajouta-t-elle d'une voix blanche.

Les grilles du château se refermèrent derrière eux en produisant un grincement terrible. Le parfait contraire d'Adam et Eve expulsés du Paradis, Oscar et André quittaient l'enfer. Ils se dirigèrent vers l'endroit où ils avaient laissés leurs chevaux. André lui demanda à voix basse.

– Tu as ton pic ?

– Oui. » Répondit-elle froidement. « Où étais-tu tout ce temps ? J'ai bien cru qu'il allait abuser de moi ! Et puis, pourquoi as-tu changé nos plans ? Tu devais faire diversion pour me permettre de me sauver et te voilà à entrer par la fenêtre de la chambre ! » S'emporta-t-elle.

– Je suis désolé, mais la fenêtre par laquelle j'étais sensé passer a été changée, j'ai dû trouver un autre moyen de rentrer.

– Alors, tu aurais dû agir plus vite, j'ai failli y laisser mon honneur, moi ! Et tu étais obligé de l'étrangler comme tu l'as fait ?

– Tu as entendu ce qu'il a dit au moins? » S'emporta à son tour André.

– Non ! Quelle importance ? Tu n'avais pas à agir comme une brute !

– Et toi tu as bien essayé de lui broyer les noisettes avec ta main !

– Il m'a poussée à bout ! Mais ne vas pas te faire d'illusions! La raison pour laquelle j'ai agi comme je l'ai fait, c'est que si tu avais été condamné j'aurais dû vivre avec ça sur la conscience jusqu'à la fin de ma vie, et puis Grand-Mère m'aurait tuée !

– Je croyais que ce qui t'inquiétait c'était de ne plus me voir ! Bien sûr, c'était trop beau ! » Pesta le jeune homme.

Il était à deux doigts de mentionner également le « mon André » qu'il avait cru entendre, mais cette tête de mule ne se souviendrait probablement pas de ces mots, ou plutôt, elle refuserait d'admettre qu'elle les avait prononcés. Bon sang ! Ses yeux et ses oreilles ne s'étaient pas mis d'accord pour lui jouer un tour, il avait bien vu, entendu Oscar prendre farouchement sa défense. Pourquoi refusait-elle de l'admettre ?

– J'ai dit ça moi ? » Demanda Oscar visiblement embarrassée.

– OUI ! Pourquoi tu le nies ?

– Tais-toi, tu vas nous faire remarquer ! » Ordonna la colonelle.

– Tu cries aussi fort que moi, Sainte-Oscar ! » Rétorqua André en posant l'index sur le sternum de la jeune femme. Un chien se mit à aboyer.

– Partons ! » Lâcha la militaire.

Les deux amis montèrent sur leurs destriers respectifs et partirent comme des flèches pour la demeure Jarjayes. Ils ne s'adressèrent pas la parole de tout le voyage. André éprouvait un grand sentiment d'injustice. Il avait fait de son mieux, mais non seulement il s'était sûrement blessé (il ressentait toujours une très vive douleur dans le dos) et en plus Oscar semblait complètement indifférente à son sacrifice et pour couronner le tout, cette dernière semblait vouloir lui faire porter toute la responsabilité de la mauvaise tournure qu'avait failli prendre la mission. Après tout elle avait récupéré son pic à cheveux, la preuve que Girodelle détenait contre elle, et même pas un « merci », rien.

Oscar quant à elle, était bouleversée par la manière dont elle avait agi lorsque Girodelle avait menacé André. Elle aurait préféré mourir que de l'avouer, mais elle avait mauvaise conscience, elle avait eu très peur pour André et se sentait coupable. Elle réalisait que ce qui aurait pu lui arriver lui importait même davantage que ce à quoi elle avait échappé. Mais elle ne trouvait pas la ressource pour lui dire ce qu'elle ressentait. Exprimer ses sentiments ne lui avait jamais été autorisé. Arrivés au château, Oscar demanda doucement.

– Qu'a-t-il dit pour te mettre autant en dehors de toi ? Toi qui es toujours si tempéré ?

– Mieux vaut que tu ne le saches pas... » Lâcha André en descendant de cheval. Il grimaça de douleur. Oscar descendit du sien à son tour sans rien remarquer.

– Peu importe ce qu'il a dit, je suis prête à l'entendre, ne suis pas une jeune fille nubile... »

– Oh ça je sais... » Souffla André ironique.

– De quoi ? » Potesta-t-elle.

– Bonne nuit Oscar ! » Lança André en emmenant les chevaux à l'écurie.

– André reviens ! Tu ne m'as pas répondu !

Il connaissait Oscar comme s'il l'avait faite, il savait que c'était là une vengeance redoutable, une des pires choses à faire au fier Colonelle Oscar de Jarjayes que de l'ignorer... Oscar tomba à pieds joints dans le « piège ». Furieuse d'être ainsi snobée, elle battit en retraite, regagna le château d'un pas lourd et déterminé, tout en jurant, pestant jusqu'au moment où elle atteignit sa chambre. Elle ôta ses bottes, les fit valser çà et là dans la pièce. Elle se débarrassa de ses vêtements de la même manière, sans considération pour la pauvre Grand-Mère qui devrait ranger ce chantier.

Épuisée par toutes ces mésaventures, elle ne tarda pas à sombrer dans un sommeil lourd.

La douleur qu'André ressentait l'empêchait de trouver le sommeil. Alors il songeait, il pensait aux derniers jours. A l'attitude d'Oscar envers lui. Qu'elle ait fait preuve de tendresse avec lui lorsqu'elle le croyait inverti, passait encore, mais il était sûr qu'elle avait posé sur lui un regard différent l'avant-veille lorsqu'elle l'avait aidé à brosser Hadès. Enfin, sûr... Avec Oscar on ne peut jamais l'être. Et ce qu'elle avait dit ce soir. Qu'elle donnerait sa vie pour lui. Étaient-ce des paroles en l'air, prononcées sans réfléchir ? Avait-elle dit cela juste pour contrarier Girodelle ? C'est sans réponse à ses questions qu'André tomba à son tour dans les bras de Morphée.

Le lendemain

Il faisait vraiment trop chaud dans ce lit. La jeune femme avait l'impression de baigner dans son jus telle une volaille qui rôtit dans un four. Elle ignorait l'heure qu'il pouvait être, mais il était tard, elle le savait. Elle ne pouvait ni ouvrir les yeux ni bouger, comme si une force extérieure, invisible, magnétique, l'en empêchait. Pourtant, même les yeux clos, elle pouvait « voir » les souvenirs de la veille danser devant ses yeux. Son arrivée chez son lieutenant, son état catatonique devant son comportement ignoble. L'arrivée d'André, la bagarre, leur dispute, une de plus... Oscar stagnait dans cet état étrange, entre rêve et veille, où les deux réalités se mêlent. Grand-Mère, avec la subtilité qui la caractérise ôta définitivement la colonelle de cette période de flottement.

- Ma chérie, il faut que tu te lèves maintenant ! Je sais que tu es très fatiguée ces derniers temps, mais ça fait au moins 12 heures que tu dors… » Sermonna la vieille nourrice. Oscar se leva brutalement.

- Mais, quelle heure est-il ?

- Il est deux heures de l'après-midi… » Répondit Grand-Mère très soucieuse. « On a dû envoyer un domestique à Versailles pour te faire porter pâle… Je suppose qu'avec André vous êtres encore sortis faire les fous cette nuit, mais cette fois vous avez dépassé les bornes, je vous ai entendus rentrer…Je ne sais pas ce que vous avez bien pu fabriquer, mais il ne va pas très bien, il n'a pas pu se lever ce matin, le pauvre… Et je sais qu'il ne simule pas pour faire la grasse matinée…

- André n'est pas bien ? » Demanda avec empressement Oscar tout en finissant de s'habiller.

- Non, vraiment… On a même dû faire venir le docteur Lassonne, une fois de plus. Les voisins vont commencer à trouver ça bizarre...

- Je vais le voir !

Depuis le couloir, Oscar pouvait entendre des voix qui provenaient de la chambre d'André. Celle d'André, bien sûr, celle du docteur Lassonne et celle de Rosalie. Elle frappa à la porte. Elle attendit quelques instants. Sans réponse, elle perdit patience et ouvrit la porte d'elle-même.

- Ah vous voilà vous ! Vous allez peut-être être plus disposée à me dire ce que vous avez fait pour…» Commença le médecin qui s'apprêtait à lui ouvrir.

Sans même écouter l'écouter, Oscar se dirigea vers André, mais se figea tout net. Il était assis dans son lit, (au moins) torse nu, d'après ce qu'elle put voir, non sans émoi.

- André tu pourrais te couvrir, il y a Rosalie tout de même ! » S'offusqua Oscar en fuyant le jeune homme du regard.

- Qu'est-ce qu'il t'arrive ? Tu m'as déjà vu torse nu un nombre incalculable de fois, je travaille souvent comme ça dehors, y compris devant Rosalie. » Devant ces arguments imparables, Oscar botta en touche :

- Qu'a André, docteur ? »

- Il s'est froissé le grand dorsal. C'est un muscle du dos » Précisa le médecin. « Rien de très grave mais c'est extrêmement douloureux et cela le contraint au repos absolu. » Il va falloir lui masser le dos chaque jour avec cet onguent, il vient d'orient, il est très efficace. » Expliqua l'homme de science en désignant un petit récipient en porcelaine. « Puisqu'il ne peut pas le faire lui-même, j'ai demandé à cette demoiselle de s'en charger, comme elle s'occupe déjà de l'autre jeune homme qui loge chez vous. »

- NON ! » Protesta énergiquement Oscar devant ce qu'elle considéra comme être ni plus ni moins une autorisation de pelotage. Tous la fixèrent, bouche bée, surpris de cette réaction. Elle s'en aperçu, rougit et bredouilla « Enfin… Bernard va être jaloux… Non, vraiment, Rosalie ne devrait pas s'en charger » Affirma-t-elle.

- Bien, alors la Grand-Mère d'André peut être ? » Suggéra le praticien

- Elle a déjà tant à faire… » Prétexta la colonelle. « Je vais m'en charger. » Déclara Oscar en tentant de détourner le regard de l'anatomie du jeune homme. « Ce bougre est vraiment nu ou bien… ? » Pensait-elle.

- Oscar, je ne sais pas si… » Commença André

- Et pourquoi pas ? Tu ne vas pas encore railler mon manque de douceur j'espère ?

- Non, je suis simplement surpris, j'ai toujours pensé que tu fuyais les contacts physiques » Dit-il froidement. Oscar fit la moue et avança :

- Mais toi c'est différent… On se connait si bien… Et puis c'est à cause de moi que tu es dans cet état »

- Pourquoi de votre faute Oscar, je ne comprends pas ? » Demanda innocemment Rosalie. Oscar balaya l'interrogation de la jeune fille d'un revers de la main.

- Peu importe, un Jarjayes ne recule pas devant ses responsabilités. André, je prendrai soin de toi. » Promit Oscar, dont le regard semblait décidément n'en faire qu'à sa tête, puisqu'il se posait une fois de plus, attiré comme un aimant, par le poitrail de son ami.

- Bien, comme tu voudras… » Soupira-t-il indifférent.

- Veuillez m'excuser, je vais me retirer, je dois aller voir votre ami blessé à la tête… » Déclara le médecin.

- Je vous accompagne ! » Répondit Rosalie en partant aussitôt sur les talons du docteur Lassonne.

La porte se referma, laissant Oscar et André seuls. La jeune femme, mal à l'aise à cause de la nudité de son ami qu'elle trouvait d'ailleurs bien trop attirant, s'assit du bout des fesses sur le côté du lit, le plus loin possible.

- Tu es toujours en colère ? » Demanda-t-elle sur la pointe des pieds. Pas de réponse. « Merci André pour hier soir. J'ai eu si peur. Je t'ai encore entraîné dans des histoires qui ne te concernaient pas. Pardonne-moi aussi pour mon attitude envers toi. » Avoua-t-elle d'un filet de voix en triturant nerveusement ses doigts.

- J'apprécie tes excuses et tes remerciements, mais pour le reste, je t'arrête, je savais parfaitement ce que je risquais. Ce que j'aimerais avant tout, c'est que tu sois honnête avec toi même et ce que tu ressens, je ne pense pas que ça soit très sain d'étouffer ses sentiments.

Oscar détourna le regard comme pour échapper à ce qu'elle entendait, ses yeux azur se posèrent sur le baume destiné au dos d'André. Dans le but d'éviter toute conversation par nature pénible, elle déclara d'une voix détachée :

– Bien… Je dois te masser avec ceci, est-ce bien ça ? »

– Oui... » Confirma André avec une pointe de malin plaisir dans la voix.

Il était impatient de voir comment Oscar allait s'y prendre, après tout cela risquait d'être cocasse, Oscar le pain de glace, Oscar aussi douce qu'un bouquet d'orties, prendre soin d'un autre être humain, le soigner, et surtout, devoir utiliser ses mains pour cela, ça valait son pesant de cacahuètes. Elle s'empara du pot.

– Mets-toi sur le ventre ! » Ordonna-t-elle, autoritaire. André s'exécuta, soudain bien moins convaincu du caractère amusant de l'expérience. « Me voilà à te materner maintenant, comme toujours » Grommela-t-elle en se positionnant au-dessus du jeune homme, à califourchon.

– Quel toupet ! J'ai plutôt l'impression que c'est l'inverse d'habitude » Répliqua-t-il du tac au tac en se retournant.

– Cesse de bouger, veux-tu ? » Se plaignit la militaire.

Quelque peu intimidée, elle déglutit, ouvrit le pot, prit une rasade de mixture et la porta à son nez, grimaçant à l'avance, sceptique. Elle fût agréablement surprise par l'odeur mentholée qu'elle dégageait. Du bout des doigts, elle étala l'onguent sur le dos d'André. D'abord timides, hésitantes, malhabiles, ses mains arpentèrent le dos musclé du blessé. Ce dos qu'elle avait pu admirer quelques jours plus tôt, qui avait éveillé sournoisement en elle des désirs qu'elle s'était interdit d'éprouver, elle pouvait le palper, le sentir sous ses doigts. A mesure qu'elle prodiguait cette caresse dont elle tentait de se convaincre qu'elle était « dans but uniquement médical », son cœur s'emballait, sa respiration s'accélérait, devenait haletante presque. André cru même à plusieurs reprises percevoir ce qui pouvait s'apparenter à des soupirs alanguis. Quel que soit le domaine, Oscar apprenait vite, c'était bien connu, et cet exercice ne faisait pas exception. Plus audacieuses, plus hardies ses mains découvraient avec appétit cette peau étonnamment douce et chaude. André s'en aperçu leur contact, au départ peu agréable, devenait sensuel, au-delà de ce qui était raisonnable. Autant par principe (hors de question de céder cette fois) que par pudeur, il se mordit les lèvres pour empêcher, sans succès, le désir de prendre le contrôle de son bas ventre. Tel est pris qui croyait prendre. Oscar, comme ensorcelée, poursuivait les pressions de ses mains qui s'éloignaient de plus en plus de l'acte thérapeutique pour devenir indécentes lorsque les doigts délicats et effilés de la colonelle s'aventurèrent sur les flancs du jeune homme, bien loin de l'endroit qui le faisait souffrir. Lorsque la paire de curieuses atteignirent insidieusement les reins, puis la naissance des fesses d'André, celui-ci se tourna, déconcerté. Le drap glissa, dévoilant sa masculinité pleinement épanouie. Oscar avait la réponse à sa question. Oui, André était totalement nu, et cette réponse lui plaisait au plus haut point. Ses yeux se posèrent sur une Oscar rougissante, le regard brillant de convoitise. Sans plus de protocole, elle anticipa toute protestation en posant ses lèvres sur les siennes. Elle retrouva avec bonheur cette bouche qui lui avait donné son tout premier baiser. Non, le temps n'avait pas enjolivé son souvenir, les lèvres d'André étaient toujours aussi tendres, leur contact était toujours aussi enivrant. Le jeune homme recula doucement et murmura :

– Oscar... Ne joue pas avec mes sentiments, tu sais ce que j'éprouve pour toi...

– Je ne joue pas André… » Répondit-elle troublée.