Debout derrière la vitre de la salle d'interrogatoire, Jack Crawford regardait, impassible, le profil de son ancien ami et collègue Will Graham. L'arrestation au Rijksmuseum s'était terminée dans le plus grand désordre. Deux mille visiteurs traumatisés et en pleurs après l'assaut général des forces de l'ordre n'avaient pas tardé à témoigner en sanglots devant les caméras, qui se régalaient du scandale. Le gouvernement néerlandais, bien que parfaitement au courant des motifs de l'intervention, prêta sa voix à ce concert outragé histoire de ne pas déplaire à ses électeurs. Jack Crawford, lui, n'avait cure de tout cela. A la seconde où le nom de l'interpellé fut diffusé dans la presse, les clameurs se turent comme par enchantement, et les journalistes changèrent de discours. Amsterdam plongea dans l'effroi d'avoir abrité l'un des tueurs en série les plus recherchés de la planète à son insu. Et la psychose s'installa en constatant que son complice, le docteur Hannibal Lecter, dit le Cannibale, demeurait introuvable.
S'approchant de la vitre, Jack observa son souffle se condenser sur le verre froid, brouillant la vision qu'il avait de Will. L'ancien profileur portait la tenue orange des détenus. Moins de vingt-quatre heures après son arrestation, on l'avait déjà examiné, dépouillé de tout ce qu'il portait, et enfermé dans l'une des salles d'interrogatoire du commissariat d'Amsterdam, menotté à la table. Jack savait que ses supérieurs faisaient déjà des pieds et des mains pour exiger le rapatriement du criminel, et il ne savait qu'en penser. Malgré une fouille minutieuse du musée et de ses environs, Lecter n'avait été aperçu nulle part. Il était évident, pourtant, qu'il devait lui aussi se trouver à Amsterdam. Quelles chances auraient-ils de l'arrêter s'ils emportaient Will à Baltimore ?
Jack inclina la tête. Même à travers une vitre, il lui était difficile de regarder Will, et de voir à quel point il avait changé. Ce n'était pas vraiment quelque chose de physique. Will avait gardé ses mêmes boucles brunes, ses lunettes austères et sa garde-robe très simple. Non, tout résidait dans son attitude. Jack avait toujours connu Will un peu perdu, un peu seul sur la Terre, regardant le monde autour de lui comme s'il ne le reconnaissait pas, craignant son contact et celui des autres. Aujourd'hui, Will se tenait droit dans la salle d'interrogatoire du commissariat. Son regard froid transperçait la glace du miroir sans tain pour se ficher dans les yeux de Jack, comme s'il savait, très exactement, qu'il était observé et par qui. Il donnait l'impression de dominer l'espace, remplissant la salle de sa présence tel un prédateur posé, très calme, et excessivement dangereux. Will était sûr de lui. Will n'avait pas peur de ce qui l'attendait.
Expirant lentement, Jack s'efforça de calmer les battements de son cœur. Ils ne seraient pas égaux dans cette bataille et il le savait. La seule perspective d'entrer dans cette pièce seul avec Will le terrifiait, d'autant plus qu'il savait que l'ancien profileur déchiffrerait ses émotions avant même qu'il n'ait prononcé un seul mot. Jack serait un livre ouvert pour Will, tandis que Will demeurerait une énigme, une énigme que Jack aurait trop peur de décrypter.
Pourtant, il n'avait pas le choix. C'était lui l'instigateur de ce piège, lui qui avait consacré sa vie et toutes les ressources du FBI pour arrêter au moins un des Amants Tueurs : c'était à lui que revenaient le privilège et la responsabilité de l'interroger. Alors, dissimulant du mieux qu'il le pouvait ses émotions en lui-même, Jack poussa la porte de la salle d'interrogatoire et referma derrière lui.
Will l'observa aussitôt. Il penchait la tête tel un serpent à l'affut. Jack vit le portrait d'Hannibal se superposer à lui, et le regret lui mordit le cœur. Il avait souvent remarqué que Will, mal à l'aise en société, avait tendance à adopter inconsciemment l'attitude de ses interlocuteurs pour mieux converser avec eux. Jusqu'à quel point Hannibal avait-il déteint sur lui aujourd'hui ? Et à quel point cette influence était-elle désirée, et consciente ?
Jack s'avança à pas lents. Lui qui avait passé des années à étudier le comportement humain, il ignorait aujourd'hui quelle attitude adopter : devait-il s'asseoir ou rester debout ? Juguler l'horreur qui le gagnait en restant en retrait, ou se forcer à l'assaut ? Will devait voir tous ces débats en lui… Comme à l'intérieur du musée, il lui adressa un sourire résigné et dit simplement :
- Bonjour, Jack.
Jack soupira :
- Bonjour, Will.
Et voilà. Encore un peu, et il se retrouvait ramené un an et demi en arrière. Brusquement, il lui semblait naturel de se tenir avec Will dans cette pièce, il retrouvait en lui la voix et le visage de son ami auquel il avait tant failli, et il se serait presque attendu à sortir un dossier pour discuter d'une nouvelle enquête avec lui…
Seulement voilà, il y avait la tenue vive des prisonniers, les menottes à ses poignets, et l'assurance déroutante dans son regard. Jack tira sa chaise à lui et s'assit. Il prit conscience à l'instant où il cherchait ses mots que toute tentative de manipulation serait vaine avec Will. Il connaissait sans doute la psychologie humaine mieux que lui, et ces derniers mois passés avec Hannibal auraient sans aucun doute renforcé cette tendance… Aussi Jack attaqua-t-il frontalement. Plus de mensonges, plus de faux-semblants : rien que la souffrance amère de son cœur qui réclamait réparation :
- Où est Hannibal ? demanda-t-il.
Will soupira. Son regard partit se balader sur la surface de la table, avant de se poser à nouveau sur Jack, absolu, décidé :
- Je l'ai déjà dit à la police néerlandaise, dit-il comme si se répéter l'agaçait. Hannibal n'était pas avec moi au musée. Continuer à le chercher là-bas serait une perte de temps, et essayer de me faire parler serait, bien plus encore, une perte de temps.
Jack demeura sans voix. Will savait se montrer incisif dans le passé, mais aujourd'hui, le choix mesuré de ses mots, la cadence même de sa voix, calme et implacable, lui évoquaient Hannibal. S'il n'avait pas été arrêté par la police néerlandaise, le Docteur se tenait malgré tout bien avec eux dans cette pièce. Jack avala sa salive :
- Pourquoi auriez-vous été au musée sans lui ? Vous savez que c'était lui que je cherchais à attraper, pas vrai, Will ?
- En effet.
Will expira lentement, sans lâcher Crawford des yeux, ses pupilles dilatées au maximum. Plus que jamais, il donna à Jack l'impression d'être un grand félin mis en cage :
- J'ai commis une erreur, dit-il très doucement. Je savais que le danger était là, mais je l'ai ignoré. Je voulais lui faire plaisir, alors… Je suis resté aveugle.
Jack fronça les sourcils :
- Vous vouliez faire plaisir à Hannibal ?
- Je savais qu'il voudrait voir cette exposition. Je savais qu'il en mourait d'envie même s'il n'osait pas m'en parler. Alors je me suis dit que j'allais me rendre sur place pour juger moi-même de la sécurité avant de l'emmener…
Will eut un petit rire :
- Je pensais que je serais moins repérable que lui. Je pensais que vous ne me rechercheriez pas, moi…
Il reporta son attention sur Jack, avec un air appréciateur et calculateur qui le fit frissonner :
- C'était un joli coup, Jack, dit-il comme s'il le félicitait d'avoir remporter une partie de poker. J'y ai cru, à votre discrédit au sein du FBI. Peut-être parce que je voulais trop y croire… J'ai cru que suffisamment de temps s'était écoulé pour que vous nous laissiez tranquille le temps de voir cette exposition, Hannibal et moi…
Il secoua la tête, comme pour se sermonner lui-même :
- Mes sentiments m'ont fait perdre ma vigilance.
- Vos sentiments ?
Jack n'était pas sûr de vouloir entendre la suite, et Will ne la lui donna pas. Il se contenta de le regarder de son sourire paisible, sans inquiétude ni crainte, seulement la colère de s'être laissé attraper. Et une certaine admiration pour celui qui l'avait fait.
- Hannibal est ici, n'est-ce pas ? reprit alors Jack. Dans cette ville.
- Avec tout le tapage médiatique qu'a causé mon arrestation, je ne crois pas que vous risquez de lui mettre la main dessus.
Jack détourna les yeux :
- Je ne crois pas non plus, en effet…
Il était le premier à regretter l'intervention désastreuse des médias dans cette affaire. Au lieu d'une prise en finesse, il avait jeté un pavé dans la mare, et tous les poissons à des kilomètres à la ronde avaient depuis longtemps déjà dû profiter des eaux brouillées pour se sauver…
Dépité, Jack dut se résoudre à faire ce pour quoi il avait travaillé d'arrache-pied pendant ces dix-huit derniers mois. Il sortit les dossiers et les photos de toutes les affaires qu'il avait pu relever impliquant Hannibal et Will. Il interrogea Will comme le suspect qu'il était, et Will ne nia rien : au contraire, il avoua de bonne grâce, avec une sorte de fierté mêlée… d'amour ? qui donna des sueurs froides à Jack. A chaque seconde, chaque parole qui s'écoulait de sa bouche, Jack voyait disparaitre peu à peu l'ami qu'il avait connu pour le voir remplacer par autre chose, cette chose qu'Hannibal avait transformée à son gré pour en faire… un monstre.
Jack contemplait Will dans les yeux tandis qu'il l'écoutait lui décrire en détail toutes les monstruosités qu'ils avaient perpétrées, lui et le Docteur, sans la moindre présence de remords ou de gêne. Il devint évident à la façon dont il décrivait ces meurtres que sa relation avec Hannibal avait évolué jusqu'à un tout autre niveau. Pour la première fois, Jack saisit pleinement la mesure de cette expression lancée par Freddie Lounds : « Les Amants Tueurs », et pour la première fois, il réalisa qu'elle avait raison. Hannibal et Will étaient plus que de simples amis, plus que deux tueurs en série qui avaient choisi d'œuvrer ensemble : ils étaient unis, dans leur mentalité, leur cœur et leur chair, unis à un point qu'il lui était impossible d'imaginer.
Et, tandis que cette révélation le pénétrait pour opérer ses ravages en lui, il comprit aussi qu'il ne récupèrerait jamais Will. Son ami était bel et bien mort, transcendé par ces instincts meurtriers qu'Hannibal avait cultivés en lui. La chose qu'il avait sous les yeux avait-elle toujours été là ? Avait-il devant lui l'expression pure de ce que Will avait toujours été au fond de lui sans jamais vouloir l'accepter ? Jack refusait de l'admettre. Il ne voulait pas croire que l'homme devant lui était le véritable Will Graham, et que l'ami qu'il avait connu pendant des années n'était qu'un meurtrier refoulé qui se mentait à lui-même…
Will avait l'air de croire cela, pourtant. Hannibal aussi le croyait, sans aucun doute. Et bientôt, le monde entier le croirait.
Jack sentit le désespoir l'étreindre. Il sut en regardant Will dans les yeux que ce dernier ne trahirait jamais Hannibal. Alors, son travail achevé, il sortit de la salle d'interrogatoire et laissa ses supérieurs se débattre pour l'extradition de Graham.
