De retour au château, Saphir se hâte vers ses appartements ou l'attend certainement Laudanum, désireux de parachever les préparatifs relatifs aux festivités du lendemain. La princesse s'avance donc vers son petit salon en redoutant les habituelles invectives du vieux précepteur. Elle s'apprête donc à composer son sourire le plus contrit lorsque contre toute attente, elle aperçoit sa mère, tout sourire, en compagnie d'une jeune fille blonde.
« Ah, te revoilà, Saphir, ma chérie, fait joyeusement la reine. Ton amie Friebe vient juste d'arriver, elle souhaitait te voir avant la cérémonie ! »
Friebe est la sœur du marquis Ulon, un des notables ami du royaume, et elle a aidé la princesse lorsque cette dernière était en grandes difficultés. Sans laisser à son amie le temps de revenir de sa surprise, la jolie blonde accourt vers la princesse et lui saisit chaleureusement les mains.
« Alors Saphir, pas trop nerveuse ? Tu en as de la chance, moi j'aimerais bien avoir tous ces prétendants rien que pour moi ! »
« Je le les laisse avec plaisir, répond Saphir dans un petit sourire. Sauf un ! »
« Naturellement, le prince Thibault ! »
« Mais, que… comment sais-tu ? fait la princesse, stupéfaite de la spontanéité de son amie. »
« J'ai eu le temps de discuter avec la reine, en t'attendant. »
Pensant que les deux amies ont certainement des choses à se dire, la reine choisit de s'éclipser directement, laissant les deux jeunes filles tout à la joie de leurs retrouvailles. Devant l'enthousiasme et l'insistance de Friebe, Saphir entraine son amie dans sa chambre ou elle découvre la magnifique robe de cérémonie de la princesse. Friebe s'approche du somptueux vêtement et effleure timidement du doigt la délicate soie champagne, la ceinture d'or et la bordure de vair du décolleté et des manches. Saphir, peu sensible à ces ornements qu'elle considère davantage comme une contrainte que comme une chance, s'amuse de l'émerveillement de son amie. Comme pour signifier davantage encore son admiration, Friebe s'écrit :
« Whaou ! Elle est vraiment splendide, cette robe ! »
« Si tu le dis ! réplique Saphir d'un air blasé. Ce truc est horrible ! Plus lourd qu'une armure, et je suis obligée de me tenir très droite pour ne pas m'empaler dans mon corset ! »
Friebe éclate de rire, tant la remarque de son amie lui semble incongrue :
« Allons, Saphir, il faut souffrir pour être belle ! Ton prince Thibault va être conquis ! »
« Tu crois ? Fait Saphir incrédule. Bah, je crois qu'il s'en moque un peu ! »
Friebe lui adresse un sourire entendu et réplique :
« Je connais les hommes, en tous cas mieux que toi, et il ne s'en fiche pas du tout, tu vas voir ! »
Puis la jeune fille se remet à fureter joyeusement dans la chambre et reprend :
« Mais au fait, à quoi il ressemble, ce beau prince ? »
« Tu ne l'a jamais vu ? réplique Saphir, ravie de pouvoir s'épancher sur son bien-aimé. »
« Je n'ai pas eu ce plaisir, répond Friebe, malicieuse. Je sais juste que tu l'as préféré à moi ! »
En effet, un temps, Friebe, séduite par le talent de Saphir dans le maniement des armes, a voulu l'épouser pensant qu'il s'agissait d'un garçon. Cette dernière lui a d'abord dit qu'elle aimait quelqu'un d'autre avant de lui avouer la vérité.
Saphir se lève du fauteuil ou elle était assise pour se diriger vers une étagère dont elle tire un livre. L'étagère coulisse alors, révélant une pièce au mobilier beaucoup plus féminin. Au milieu de la chambre secrète se trouve un grand bureau ouvragé. Saphir s'approche du meuble et va prendre le portait d'un jeune homme qu'elle tend à son amie. Il s'agit bien sûr du portrait de Thibault. Le prince est représenté en pied, vêtu de hauts de chausses blancs et d'un pourpoint de soie bleue et coiffé d'un bonnet safran orné d'une plume blanche.
« Ah, oui, je dois dire qu'il est vraiment mignon, ce prince, s'exclame Friebe. Ecoute, si d'aventure, tu n'en veux plus, je serais moi-même toute disposée à le consoler ! »
« Oh, Friebe ! proteste Saphir. »
A ce même moment, le docteur Laudanum fait son entrée, affublé de son habituel air pincé et déclare :
« Votre Altesse, il y a là un jeune homme envoyé du royaume d'or qui porte pour vous un présent du prince Thibault. Bien que je le désapprouve fortement, souhaitez-vous le recevoir, votre altesse ? »
Saphir adresse à Friebe un sourire d'intelligence et rétorque :
« Non, docteur, dites-lui que je n'ai pas le temps de lui accorder une audience, car nous devons encore travailler ensemble, vous et moi. Qu'il vous confie simplement le présent du prince. »
Laudanum regarde la princesse avec perplexité et finit par répondre, manifestement ravi :
« Je vous félicite, Princesse, pour cette excellente décision. Vous voyez enchanté de vous voir dans d'aussi bonnes dispositions ! Ah, ça, j'avais bien dit à votre gouvernante que mon enseignement porterait ses fruits ! Je… »
« Mais n'oubliez-pas de prendre le cadeau du prince, docteur ! »
« Euh… oui, oui, princesse, j'y cours, et je reviens ! »
Saphir attend quelques instants que Laudanum se soit suffisamment éloigné, et raconte à Friebe sa rencontre avec Rodolphe, l'homme de confiance de Thibault. Le récit de la scène et si plaisant que la jeune fille rit aux éclats.
« Eh, bien, il ne devait pas faire le fier, ce gentil Duc ! Est-il beau garçon, au moins ? »
« Il me semble, répond Saphir, mais moins que Thibault. »
« C'est évident, ironise l'autre. »
« Mais il est assez bon escrimeur, reprend Saphir, j'ai quand même mis un certain temps à le battre. »
« Merveilleux ! s'exclame Friebe en battant des mains, il faut absolument que je rencontre ce jeune duc ! Ainsi je serais duchesse au royaume d'or et ta dame d'honneur ! Ce sera fantastique ! »
Saphir sourit gentiment devant l'enthousiasme et l'optimisme de son amie qui semble à mille lieues des inquiétudes de la jeune princesse. Alors que Friebe continue de décrire leur avenir à toutes les deux, Laudanum reparait dans la pièce, portant un large écrin de brocard bleu qu'il tend à la princesse :
« Voici le présent du prince Thibault, Votre Altesse, déclare solennellement le précepteur. »
« Merci, docteur répond gracieusement Saphir en s'emparant de l'objet, je vous ferais mander dans un moment pour poursuivre notre travail. »
« Mais Votre Altesse, enfin ! proteste Laudanum. »
« A tout à l'heure, docteur ! s'exclame Saphir dans un sourire enjôleur. »
Vexé d'avoir été une fois de plus vaincu par son impertinente petite élève, le docteur tourne les talons et s'en retourne à ses occupations, attendant le bon vouloir de Saphir. Longtemps, la jeune fille contemple fixement l'écrin sans faire un geste pour l'ouvrir. Impatientée par l'aphasie de son amie, Friebe finit par s'exclamer :
« Allons, ouvre-le, il ne va pas te mordre ! »
Précautionneusement, Saphir ouvre l'écrin à l'intérieur duquel se trouve un fin collier de diamant orné d'un saphir d'un bleu très pur taillé en forme de cœur. Le bijou est accompagné d'un petit billet de la main de Thibault. La princesse le déplie fébrilement et peu lire ces quelques mots qui lui font plus d'effet que tous les diamants du monde : Avec tout mon amour. Thibault.
Toujours pratique, Friebe s'exclame :
« Eh, bien, on peut dire qu'il ne se moque pas de toi, ton prince ! Et quelle présence d'esprit de t'offrir un bijou qui a le même nom que toi. »
Saphir ne répond rien, mais le mince sourire qui orne ses lèvres et le rose léger de ses joues en disent long sur ce qu'elle ressent.
