9.
Un jour, Kei s'était donc expliquée.
- Alphie, ton père n'a pas supporté la seconde intervention de Doc Zéro. Il est demeuré dans un profond coma, mais il vivait toujours. Il fallait certaines médications, et un chirurgien de première force pour le sauver. Et il n'y avait ni l'un ni l'autre de répertorié. Quinze ans durant, nous avons parcouru la mer d'étoiles, sans rien trouver. Et puis, à bout d'imagination, de ressources quelque part, nous prendrons sans nul doute un jour la décision de revenir vers le cœur de Gaïa. Alphang, tu es un jeune ado, tu peux comprendre désormais, voilà pourquoi je te dis la vérité.
Alphang passa la langue sur ses lèvres sèches.
- Mon père… ?
- Sans des soins quasi miraculeux, Doc jugeait son coma irréversible. Nous l'avons placé dans un caisson de stase, en sommeil éternel, qu'on trouve la solution et qu'on l'en tire, ou qu'il n'en sorte jamais.
L'adolescent renifla.
- Je peux le voir ?
- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée…
- Je veux le voir ! glapit Alphang.
Et vu qu'elle avait abordé le sujet, Kei ne put qu'accéder au cri du jeune garçon.
La jeune fierté d'Alphang ne lui aurait pas permis d'avouer qu'il regrettait son exigence et qu'il aurait préféré s'encourir !
Au cœur de l'Arcadia, juste à côté de la salle abritant le Grand Ordinateur, le caisson de stase était le seul objet, juste sous un plafonnier déversant sur lui une lumière blafarde de sinistre vision.
Et pour la première fois qu'il découvrait son père, Alphang ne put que constater son épouvantable pâleur, semblant à peine respirer en dépit des appareils qui soutenaient ses fonctions vitales.
- Et aussi impossible que ce soit, sa blessure demeure ouverte, au point d'entrée et en hémorragies internes, expliqua Kei, la voix un peu tremblante. Ses pansements doivent être refaits quotidiennement et on doit aussi le transfuser avec du sang artificiel. C'est un cauchemar sans fin.
L'adolescent eut un sanglot puis laissa libre court à ses larmes.
Après avoir demandé l'autorisation d'entrer, Yattaran avait d'abord traversé le salon du capitaine de l'Arcadia, adressant au passage un signe de tête à Mimee qui ne quittait guère un fauteuil, le regard plongé dans la mer d'étoiles, perdue dans des souvenirs qu'elle ne partageait plus qu'avec elle-même.
Le massif pirate passa devant les portes devant la chambre de son capitaine et frappa au chambranle de celle voisine.
- Je ne te dérange pas, Alphie ?
- Non, sinon je ne t'aurais pas ouvert les portes de l'appartement.
Yattaran fronça les sourcils.
- Tu prépares un autre raid à la Grande Bibliothèque ?
- Oui, car il faudra réussir cette fois !
- Nous irons en commando car si nos détecteurs sont inefficaces, nous ne pourrons compter que sur nos sens.
La mine grave pour ses vingt ans, Alphang inclina positivement la tête, avant que son visage ne se crispe, que son regard ne se ternisse et que ses poings se serrent.
- Alphie ?
- J'ai eu une vision ! Je sais ce qu'il nous faut comme matériel pour nous aider dans notre entreprise, je dois aller voir Toshiro !
- Tu le comprends depuis tout ce temps ? s'étonna Yattaran. Nous, il doit nous envoyer des images ou écrire des messages !
- Pour moi, ces clics et grincements sont parfaitement intelligibles !
- Tu es bien le fils de ton père. Mimee ne doit pas y être étrangère.
- Non, pas elle… Cette fois j'ai même cru apercevoir l'ombre de la créature qui m'envoie ces visions depuis mes quinze ans. Mais je suis encore incapable de l'identifier. Préparons notre raid !
Yattaran s'assit, obéissant.
Ezra s'était retrouvé devant le Conseil de Gaïa – rendez-vous habituel – mais beaucoup moins l'était l'ordre du jour au point unique.
- L'Arcadia est donc de retour ? fit le Premier Membre.
- Si ce gamin traînait à la Grande Bibliothèque, cela ne fait aucun doute ! Mais cela ne remet pas en question mes conclusions quant au décès de son capitaine, sinon ce serait lui qui se serait pointé !
- Que cherchait ce gosse ? questionna la Troisième Membre.
Ezra grimaça, ses doigts se serrant sur les accoudoirs de son fauteuil automatisé.
- Si seulement, je le savais ! Il n'a pas eu le temps de faire quoi que ce soit, tous les accès aux Archives ont été passés en revue. Mais je pense bientôt le savoir.
- Comment cela ?
- Ce jeune homme n'a pas eu le temps de chercher ce qu'il voulait, cela implique qu'il va revenir ! Et là je serai prêt à le recevoir.
Ezra sourit, ravi à cette perspective !
