Bonus 5

~ Koshari ~

Il y avait toujours quelque chose d'apaisant à regarder Ryô préparer le repas, peut-être en raison de la concentration extrême dont il faisait preuve ou peut-être en raison des odeurs délicieuses qui ne tardaient pas à embaumer la cuisine. Quoi qu'il en soit, l'observer pratiquer son art était l'un de ces rares moments où Marik oubliait totalement la colère qui bouillait encore en lui, malgré les années.

L'huile d'olive crépita dans la poêle lorsque Ryô y jeta les oignons qu'il avait émincés un peu plus tôt, non sans verser quelques larmes. Comme toujours, le parfum s'éleva au-dessus de la gazinière et se répandit dans la petite pièce. Marik sourit à la pensée de sa sœur, cuisinant pour lui un koshari. C'était un des rares souvenirs d'enfance qui ne le faisait ni frémir d'angoisse ni trembler de rage. C'était l'un des rares souvenirs qui parvenait aussi à calmer ce qui rongeait son frein au fond de son esprit.

Marik se leva et profita du fait que Ryô avait attaché ses cheveux pour déposer un baiser sur sa nuque. En guise de réponse, le jeune homme gloussa et gigota entre les bras qui venaient de glisser autour de sa taille. Marik l'embrassa une nouvelle fois, un peu plus dans le cou, là où il le savait sensible. Il reçut un petit coup de culière sur le dos d'une de ses mains. L'ustensile en bois laissa sur sa peau une trace huileuse.

— Arrête ! Je vais finir par les brûler ! s'exclama Ryô sans cesser de rire.

Marik le libéra, non sans glisser ses lèvres une dernière fois sur lui, cette fois-ci sur sa tempe.

— Je vais mettre la table.

— C'est ça, fais donc.

Marik compta le bon nombre d'assiettes avant de les sortir du placard et de se rendre dans la salle de séjour. L'odeur des oignons frits s'évapora. Il n'entendait plus non plus le chant de l'huile en ébullition.

Tout en disposant les assiettes, il réfléchit une nouvelle fois au nombre de convives, histoire de s'assurer qu'il n'avait oublié personne. Mai avait rejoint Jônouchi à Taïwan pour un tournoi, ce qui signifiait que deux des membres les plus agités et bruyants de leur groupe d'amis seraient absents. Cela ne rendrait pas vraiment la soirée plus calme, car Otogi compenserait sûrement, et Honda avec lui.

Prétendre qu'il aimait tous les amis de Ryô aurait été un mensonge. Prétendre qu'il en détestait certains aurait été exagéré aussi. C'était juste que… C'était juste qu'il avait essayé d'en tuer plusieurs. Certains de ses actes étaient imputables à l'autre. D'autres non.

— Marik ?

Ryô lui frotta doucement les doigts, et Marik se rendit compte qu'il s'était immobilisé devant la table, la moitié des assiettes encore dans les mains.

Leurs amis croyaient que si Ryô avait autant hésité à parler ouvertement de leur relation, c'était parce qu'il avait peur d'être rejeté pour ses préférences ou d'être jugé parce qu'il était peu à peu tombé amoureux d'une personne qui n'avait pas hésité à l'utiliser, à le considérer comme un insecte.

C'était une erreur.

Ryô était bien plus fort que pouvait le laisser croire son apparente timidité. Après tout, il avait réussi à surmonter ce que l'esprit de l'anneau millénaire lui avait fait endurer. Ce que Marik lui avait fait endurer. Face à l'adversité, il se relevait toujours.

Non, ce que Ryô avait craint, c'est que Marik soit blessé si leurs amis réagissaient négativement, et que cette blessure permette à ce qui sommeillait en lui de surgir dans toute sa virulence. Ce que leurs amis avaient interprété de la part de Marik comme une attitude surprotectrice n'était rien de moins que la manifestation de celui qui couvait en lui.

Là encore, Marik ne s'inquiétait pas pour Ryô. Ryô ne craignait pas l'autre et savait le gérer, étonnamment. L'autre, de son côté, ne semblait pas considérer Ryô parmi ses proies potentielles, même si Marik avait bien du mal à qualifier sa perception de Ryô. L'autre ne le laissait pas accéder à toutes ses pensées, et c'était sans doute pour le mieux. Marik savait néanmoins ce que l'autre pensait des amis de Ryô, hélas. Quand Marik était seul – sans Ryô pour le distraire –, il percevait les murmures menaçants à leur encontre.

Le retour du pharaon n'avait rien arrangé, sans doute parce que Marik lui-même éprouvait des sentiments mitigés à son égard. Malgré son désir d'aider Kaiba, le passé ne pouvait pas être effacé d'un coup d'éponge. Son dos était toujours scarifié, et les traumatismes de son enfance demeuraient. Ceux de son père avant lui demeuraient. L'autre détestait l'homme, mais Marik éprouvait aussi de la pitié pour lui. Tous deux avaient dû endurer la même horrible cérémonie, au même âge. Son père avait été une victime avant d'être un bourreau…

La lame chauffée à blanc plongeant dans sa chair.

Les entraves qui l'empêchaient de bouger.

Le bâillon qui l'empêchait de hurler.

— Marik… Je suis là, juste là, concentre-toi sur moi et ma voix.

Marik cligna des yeux et se demanda à quel moment il s'était allongé sur le canapé. Ryô, agenouillé juste à côté de lui, lui caressait les cheveux tout en murmurant des paroles réconfortantes. Il n'y avait aucune inquiétude dans ses iris chocolat. Juste de l'affection.

— Je… je suis désolé, balbutia Marik. Je crois que je me suis laissé submergé par…

Ses joues étaient humides. Il les essuya d'un revers de manche, considéra le tissu noirci par le khôl et tourna la tête avec un mélange de gêne et de frustration.

Même des années après, certaines choses demeuraient aussi compliquées qu'au premier jour. Savoir qu'Atem serait-là ce soir n'aidait en rien. Pire, Marik craignait même que le pharaon soit capable de voir à travers lui et qu'il constate que l'autre avait ressurgi et le hantait toujours. Il n'osait pas imaginer la déception d'Atem à son égard.

— Je peux annuler le dîner, suggéra Ryô sans cesser de lui caresser les cheveux. Dire que j'ai attrapé la grippe…

Marik se redressa d'un seul coup, assis, et adressa un regard paniqué à Ryô.

— Non, non, non, surtout pas ! Tu as cuisiné tellement de…

Ryô l'interrompit à l'aide d'un baiser, puis se recula en lui souriant. Ses yeux pétillaient avec malice.

— C'est vrai que nous aurions assez de koshari pour une semaine, mais puisque tu adores ça…

Le silence s'installa, le temps pour Marik de considérer la proposition de Ryô.

Il n'avait pas encore eu l'occasion de rencontrer Atem depuis son retour. Pour être plus juste, il avait fait de son mieux pour l'éviter, réussissant même l'exploit de le faire quand tous deux se trouvaient au siège de KaibaCorp en même temps. Perdre le contrôle face à l'autre et se réveiller quelques heures plus tard avec les restes d'un pharaon démembré, à moitié enterré dans une forêt, ne serait même pas le pire qui pourrait arriver, loin de là.

Marik inspira profondément tout en se focalisant sur le visage rassurant de Ryô. Il avait conscience qu'il ne pouvait pas passer le restant de sa vie à fuir son ancien ennemi et à craindre que l'autre prenne le dessus pour commettre des actes plus atroces que ses errements de ces dernières années. Cependant, annuler le dîner était bien plus tentant que de prendre le moindre risque. Il n'avait pas confiance en l'autre. Il n'avait pas confiance en lui-même.

Soudain, Ryô prit son visage en coupe et le regarda avec autant d'intensité que lorsqu'il avait une idée coquine derrière la tête. Excepté qu'il y avait un éclat de détermination et d'intimidation dans ses yeux, éclat qui le faisait ressembler à l'esprit de l'anneau millénaire. Ce point rendait le contact de ses mains tièdes sur ses joues bien moins plaisant. Marik n'avait jamais craint l'esprit, loin de là, mais il se rappelait avec honte ce qu'il avait commis en travaillant brièvement avec lui…

— Si jamais il arrive quoi que ce soit au pharaon, il n'y aura plus de cadeaux pour toi.

Marik comprit immédiatement que Ryô ne s'adressait pas à lui. Quelle que soit la nature exacte des cadeaux en question, l'autre se fit moins pressant contre la frontière tracée entre eux, bien que sa rage permanente se muât en une frustration colérique potentiellement tout aussi dangereuse.

Marik ne voulait pas vraiment savoir ce qui se tramait entre l'autre et Ryô quand il perdait le contrôle, en raison d'un très mauvais pressentiment causé par de précédentes révélations, mais il était trop curieux pour son propre bien.

— Quels cadeaux ? demanda-t-il.

Ryô baissa la tête. Malheureusement, ses cheveux blancs, toujours attachés, ne masquèrent pas la rougeur de ses joues.

— Ne me dis pas que tu as encore fait du koshari au bacon ?

— Non…

Marik l'attrapa par les épaules et le secoua presque.

— Tu as fait du koshari au bacon !

— Au bœuf de Kobe…

— Au bœuf de… Ryô ! Je suis vegan ! s'écria Marik d'une voix aiguë tout en se levant du canapé.

— Pas lui, répondit-il dans un chuchotis. Et il était en train de vider le réfrigérateur. Littéralement. Sur le sol. Il a même osé dire que mon nocheesecake a le goût de tofu alors que je ne mets que des noix de cajou, des amandes et des dattes. Bio. Il a insulté mon nocheesecake bio, Marik !

Ryô gonfla les joues d'un air boudeur, ce qui n'atténua pas le sentiment d'horreur de Marik à l'idée d'être entré en contact avec la chair d'un animal mort.

— Arrête de lui donner… de me donner… de… Arrête de lui cuisiner de la viande qui va finir dans mon estomac !

Il avait besoin de prendre une douche. Ou de vomir. Ou de prendre une douche et de vomir. Dans l'ordre inverse, bien sûr, ou pas. Peut-être une douche, vomir, une autre douche. Il ne savait plus trop.

— Fais quelque chose de normal pour l'occuper, reprit-il tout en se prenant la tête entre les mains. Je ne sais pas, il a apparemment un faible pour toi sinon tu serais déjà mort, alors regarde des films d'horreur ou couche avec lui, après tout, ça reste mon corps !

Marik regretta aussitôt ses paroles en voyant Ryô le fixer, bouche bée, les yeux aussi ronds que les assiettes qu'ils avaient oubliées sur la table. Ses joues lui brûlèrent comme jamais. Il ne croyait pas qu'ils aient un jour vécu moment plus étrange et gênant de toute leur vie de couple un petit peu, il fallait le reconnaître, compliquée.

— J'imagine que les autres n'ont pas ce genre de disputes… finit par murmurer Ryô après avoir surmonté son incrédulité.

— J'imagine que les autres n'ont pas une dissociation aggravée par le port d'un objet millénaire qui les oblige à subir une sorte de ménage à trois avec un sociopathe obsédé par la consommation d'animaux innocents, marmonna Marik d'un air renfrogné.

Il se détourna, bras croisés, et fusilla la table d'un œil noir comme s'il s'était agi de l'autre. Il ne se détendit pas vraiment quand Ryô sauta sur ses pieds et planta un baiser sonore sur sa joue, même si son ventre le chatouilla agréablement.

— Ce n'est pas grave. J'aime que ma vie soit pleine de bizarreries en tout genre.

— Je ne suis pas une bizarrerie…

— C'est vrai. Tu es juste mon Égyptien vegan sexy.

— Oh, ferme-la !

Sachant très bien que la mauvaise humeur de Marik ne durerait pas, Ryô lui adressa un sourire mutin.

— Et c'est intéressant de savoir que je peux te tromper avec ton propre corps.

— Oh, ferme-la, vraiment, bougonna Marik, toujours embarrassé par sa précédente déclaration.

Ryô obéit, cette fois, et rejoignit la cuisine avec un rire amusé.

De son côté, Marik acheva de mettre la table tout en ignorant la voix qui lui demandait si mélanger le koshari du pharaon avec de la lessive en poudre faisait partie des interdits de la soirée.