Le lendemain, Ronon passa au labo un peu avant midi. A la grande surprise des scientifiques présents, il s'arrêta pile devant Kavanaugh sans rien dire. Celui-ci haussa un sourcil, reposa l'artefact qu'il avait à la main, et suivit le runner au mess. Ils ne parlèrent pas beaucoup ce jour-là, ni les suivants. Aucun des deux n'était bavard par nature, et leurs passés étaient si différents qu'aucun sujet de conversation commun ne leur venait à l'esprit. Malgré tout, un lien commençait à se créer entre eux. Ce lien s'accentua lorsque Kavanaugh entreprit d'apprendre à Ronon la base du jeu des échecs. A leur grand étonnement, le runner avait le sens de la tactique, et il se prit très vite au jeu. Tous deux passèrent donc de plus en plus de temps ensemble pendant les deux semaines qui suivirent.

Un soir où ils étaient attablés face à face dans un coin isolé du mess et mangeaient silencieusement – une chose que Kavanaugh avait tenté tant bien que mal d'enseigner au runner après quelques repas désastreux - , le colonel Sheppard les approcha. Avant de sympathiser avec Kavanaugh, Ronon passait le plus clair de son temps avec l'équipe du colonel, mais étant donné les mauvaises relations de Kavanaugh avec Sheppard, il ne les voyait presque plus en dehors des missions. John prit la chaise à côté du runner et s'installa à califourchon dessus. Il observa quelques instants Ronon qui mastiquait, et, comme celui-ci faisait mine de ne pas le voir, Sheppard s'éclaircit la gorge :

- Salut Ronon, on ne vous voit plus très souvent ces temps-ci. Tout va comme vous voulez ?

Le runner répondit par un grognement, il avait horreur d'être dérangé quand il mangeait, mais c'était visiblement une habitude terrienne de choisir précisément ce moment pour l'interrompre.

- Je vois. Il y a un match de foot ce soir dans mes quartiers, je compte sur vous.

Ronon ne lui adressa même pas un regard.

- Non.

Sheppard eut l'air sincèrement surpris :

- Non ? Comment ça, non ?

- J'ai déjà quelque chose de prévu ce soir.

- Je vois, demain soir, dans ce cas.

Le militaire n'avait visiblement pas l'intention de laisser tomber. Avec un soupir, le runner posa sa fourchette et daigna enfin tourner la tête vers son supérieur. Avant qu'il n'ait pu répondre, Kavanaugh prit soudain la parole.

- Demain soir, ce sera parfait, n'est-ce pas, Ronon ?

Les deux hommes le regardèrent avec surprise, comme s'ils avaient complètement oublié sa présence, ce qui était sans doute le cas. Puis Sheppard se tourna à nouveau vers Ronon, qui acquiesça en silence, son regard indéchiffrable fixé sur Kavanaugh. Apparemment satisfait, le militaire s'éloigna enfin.

Le repas se termina en silence. Ronon ne fit pas de commentaire à propos de Sheppard ce jour-là, et se rendit au rendez-vous, au grand soulagement de Kavanaugh. La seule conversation des deux hommes concernant cet événement se fit deux jours plus tard. Alors qu'ils traversaient la cité ensemble, ils croisèrent un groupe de militaires dirigés par le colonel, qui les salua distraitement. Kavanaugh se détendit imperceptiblement lorsque les soldats disparurent à leur vue. Derrière lui, Ronon s'arrêta brusquement.

- Tu as encore peur de lui ?

Ce n'était pas vraiment un question, plutôt une observation. Avec un soupir, Kavanaugh se retourna pour lui faire face.

- Et alors ? Tu vas me dire que j'ai tort ?

- Je peux te protéger maintenant.

Le scientifique ne put s'empêcher de sourire.

- J'en doute. Tu es avec eux.

Le runner parut un instant perplexe.

- Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

- Je le sais, c'est tout.

Le silence se fit pesant entre les deux hommes. C'est Kavanaugh qui se décida à le rompre, jouant le tout pour le tout.

- Pourquoi est-ce que tu es là avec moi ?

- Tu ne m'as jamais posé la question.

- Je te la pose maintenant.

Le runner acquiesça lentement. Il pensait avoir cerné cet homme en face de lui, mais il avait visiblement sous-estimé son intelligence. Là où McKay, qui était si supérieur, ne comprenait rien aux relations humaines, Kavanaugh était bien moins naïf.

- Ils se sentent tous coupables de ce qui s'est passé. S'il t'arrivait quelque chose qui ne soit pas un accident, ils ne se le pardonneraient pas. Je suis là pour m'assurer qu'il ne t'arrivera rien.

La franchise de cette réponse rassura le scientifique. Il se doutait depuis le début que l'apparition si soudaine de Ronon dans sa vie avait été trop miraculeuse pour être un simple hasard. Au moins maintenant, il savait à quoi s'en tenir.

- Pourquoi maintenant ?

- Tu le sais bien. Parce qu'il est parti.

Ce fut au tour du scientifique d'être surpris : Il était sûr que sa relation avec le major était passée tout à fait inaperçue des autres membres de l'expédition. Pas tous les autres, visiblement. Sous ses airs de brute, Ronon cachait bien son jeu. Kavanaugh haussa les épaules avec un sourire et invita du geste le runner à le rejoindre. Celui-ci s'avança jusqu'à sa hauteur, et les deux hommes se remirent en marche dans le silence qui leur était coutumier.