Chapitre 9 : La fin de l'innocence
Emma était assise sur une pierre couverte de mousse et taillait négligemment une branche tendre avec son couteau quand le bruit des pas d'Henry lui fit relever la tête. Elle lui sourit et se leva.
C'était un début d'après-midi ensoleillé et doux, l'heure de leur rendez-vous clandestin quotidien, mais Emma remarqua tout de suite qu'Henry n'avait pas apporté son arc avec lui. Quand elle lui posa la question, il répondu avec une moue morose et légèrement provocatrice qu'il n'avait pas envie de partir chasser aujourd'hui, ni de lui apprendre le tir à l'arc.
– Tu as promis tu me ferais voir la forêt, lui reprocha-t-il avec son fort accent anglais.
C'était vrai qu'elle n'avait jamais honoré sa promesse de lui montrer les plus beaux endroits de cette forêt. C'était la raison pour laquelle ils s'étaient retrouvés dans les bois en premier lieux mais la découverte de l'arc avait éclipsé tout le reste.
Emma accepta donc de bon cœur, ne serait-ce que pour redonner sa bonne humeur au jeune homme. Elle l'emmena sur les falaises au nord de l'île puis sur une petite plage de sable noir fouettée par le vent. Henry la suivait, les mains dans les poches de son pantalon. Lui qui meublait la plus grande partie de la conversation d'habitude, ne parlait pas. Emma tenta bien une ou deux fois d'engager un dialogue, de lui montrer des petits animaux familiers de l'île, de lui donner les noms des espèces des arbres qu'ils croisaient, mais il lui répondait à peine. Elle finit par abandonner, pensant qu'il n'était vraiment pas d'humeur et ils marchèrent en silence. À plusieurs reprises, Emma le surprit qui la regardait, il y avait tellement d'émotions mêlées dans son regard qu'il demeurait indéchiffrable.
Quand ils atteignirent un petit lac dissimulé au cœur des bois, Henry proposa de faire une pause. Ils s'assirent sur des pierres au bord de l'eau et partagèrent le pain et le fromage qu'Emma avait pensé à apporter dans sa besace. Le repas se passa en silence. Entourés comme ils l'étaient pas les faibles bruits de la forêt et le clapotis de l'eau, le silence entre eux aurait pu être paisible. Malgré leurs conversations animées sur leurs deux cultures, le silence ne leur était pas non plus complétement étranger, ils pouvaient bien passer des heures à chasser l'un à côté de l'autre sans échanger un mot. Mais quelque chose dans l'attitude d'Henry, dans la façon dont il n'arrivait pas tout à fait à tenir en place, rendait l'atmosphère pesante. Après un lourd soupir, le jeune anglais sera le petit bout de pain qu'il lui restait dans son poing et se tourna vers Emma.
– Je pars demain matin, lui dit-il gravement.
Emma se contenta d'hocher la tête. Elle ne savait pas quoi dire. Elle pensait bien, depuis quelques jours, que ce moment allait arriver. Cela faisait maintenant plus de deux semaines que les anglais étaient là. Ils avaient largement eut le temps de faire le peu de commerce possible avec une île aussi petite que Berk, c'était même étonnant qu'ils soient restés aussi longtemps. Mais Emma était triste qu'il parte, elle l'aimait bien, il lui avait apporté un vent de dépaysement et elle lui serait éternellement reconnaissante de lui avoir fait découvrir le tir à l'arc.
– Tu vas me manquer, lui dit-elle avec sincérité.
Il fronça les sourcils, leur moyen à eux de dire « Je n'ai pas compris ». Elle chercha un instant comment lui dire cela autrement puis elle sortit son carnet, arracha un bout de papier et écrivit la phrase dessus.
– You search meaning in dictionary, expliqua-t-elle en le lui tendant.
Il effleura ses doigts en prenant le papier et il lui sourit tendrement. Rêvait-elle ou était-il soudainement assis beaucoup plus près d'elle qu'auparavant ? Il leva lentement sa main et, après une brève hésitation, lui caressa la joue. Elle baissa les yeux et rougit à ce contact singulier mais elle ne se déroba pas. Quand elle releva les yeux, Henry avait approché son visage du sien. Elle n'eut pas le temps de réagir, déjà il appuyait ses lèvres sur les siennes.
Emma fut submergée par des sensations nouvelles. Elle sentait son cœur battre au fond de sa gorge. La main qui remontait le long de sa nuque jusque dans ses cheveux la fit frissonner. Puis elle sentit une autre main effleurer sa hanche pour presser sa taille contre lui et elle le repoussa fermement.
– You go away tomorow, lui reprocha-t-elle, encore un peu hagarde.
– But...
L'air perdu, il tendit à nouveau la main vers son visage. Elle se leva d'un bond et saisit la bretelle de son sac au passage.
– Tu...On ne peut pas faire ça, dit-elle en s'éloignant à reculons.
Elle soutint son regard un instant puis elle se retourna et disparu entre les troncs à grandes enjambées.
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Elle passa le restant de l'après-midi et toute la nuit à rejouer la scène dans sa tête en se demandant comment elle aurait dû réagir. Plus elle y pensait, plus elle était convaincue qu'elle avait fait ce qu'il fallait. Chez les vikings, on ne plaisantait pas avec ce genre de choses. Si jamais son futur mari, aussi improbable que cela puisse paraître, venait à découvrir ce qui s'était passé entre Henry et elle, il aurait le droit d'abattre le jeune anglais dès que celui-ci remettrait un pied sur l'île.
Dans leur culture, la séduction n'existait pas. Les mariages étaient arrangés pour le besoin d'une lignée et la jeune mariée ne devait jamais avoir été touchée. Henry n'était pas allé si loin mais il valait mieux arrêter les choses-là. Il partait de toute façon, alors à quoi rimait tout ceci ?
Elle avait peur cependant d'avoir blessé le jeune homme. Elle espérait qu'il comprendrait.
C'est avec cette petite appréhension, et une certaine gêne, qu'elle se rendit le lendemain au port pour assister au départ des visiteurs. Alors que le capitaine échangeait les dernières courtoisies avec Gobber, Henry prit Emma par surprise et l'entraîna à l'écart.
– Henry... commença Emma désolée de devoir encore le rabrouer.
– Non, j'ai compris. Je veux juste te dire que tu vas me manquer toi aussi, récita-t-il d'une voix saccadée, et je voulais te donner ça.
Il lui tendit son arc et son sac remplis de flèches.
– Your bow ? No... Non c'est à toi, je ne peux pas le prendre. J'en fabriquerais un, dit-elle en mimant assez maladroitement la fabrication d'un objet.
– J'ai plein, plein de ça. Prends-le.
La capitaine avait fini de discuter avec Gobber et appelait Henry pour lever l'ancre. Il lui mit l'arc et les flèches dans les bras et se hâta d'aller dire quelques mots à Gobber avant de monter à bord.
Alors que l'immense vaisseau s'éloignait lentement, Henry apparu au bastingage et fit de grands gestes à Emma. Elle répondit par un sourire et un signe plus discret de la main. Elle n'avait même pas eu le temps de lui dire merci pour l'arc.
Gobber se tourna vers elle.
– Et voilà, il est partit, résuma-t-il avec enjouement. Tu es libre de toute obligation protocolaire pendant un bon bout de temps et, en plus, tu peux t'abandonner à ton chagrin d'amour maintenant que le robuste garçon vogue vers d'autres eaux. Tu ne crains plus le déshonneur.
Emma tourna la tête vers lui si vite qu'elle entendit un craquement au niveau de ses vertèbres cervicales.
– Je. Ne. Suis. Pas. Amoureuse. De. Lui. Est-ce clair ?
– Oh allez, arrête de me mentir. Il te plaît, admet-le. Eh ! Je ne te jette pas la pierre. C'est normal pour une jeune fille de tomber amoureuse du bel étranger, demande aux autres filles de ton âge. Et en plus il t'a même fait un cadeau, souligna Gobber en voyant ce qu'elle portait. Qu'est-ce que c'est ? Un arc ?
– J'en sais rien, grommela Emma agressivement, je ne sais pas pourquoi il m'a donné ça.
Elle était, pour une raison quelconque, de très mauvaise humeur tout à coup et pas du tout disposée à remettre sur la table le sujet de ses balades en forêt avec Henry.
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Après le départ des étrangers, la vie sur l'île reprit son cours. Emma se rendait bien compte qu'elle avait un peu négligé son ami à écailles ces derniers temps. En fait, depuis l'arrivée d'Henry, moment où ses minutes d'oisiveté avaient pu se compter sur les doigts d'une main, elle ne lui avait plus accordé que la portion congrue de son attention. Elle s'appliqua à rattraper le temps perdu. Elle apprit à connaître le dragon. Au début, il ne la laissait jamais le toucher, c'était toujours lui qui venait se frotter contre elle, puis elle avait pu le caresser et maintenant elle connaissait tous les endroits où il préférait qu'on le gratte, à la base des oreilles par exemple. Elle passait des après-midi entières avec lui, à jouer, se rouler dans l'herbe, se baigner dans les eaux froides du petit lac. Elle avait atteint son but : le furie nocturne lui faisait assez confiance, elle pouvait passer à l'étape suivante.
A mesure qu'elle s'était rapprochée du dragon, ses vieux rêves du temps où elle admirait encore sa grâce en secret étaient revenus obséder son esprit, elle voulait voler elle aussi. Un animal aussi évidement fait pour la voltige ne pouvait pas rester cloué au sol, il fallait qu'elle commence à confectionner l'aileron artificiel.
Mais ce n'était pas aussi simple qu'il n'y paraissait. La première difficulté avait été de prendre des mesures précises de l'autre aileron. Toothless se laissait certes cajoler mais il était plus réticent lorsqu'elle essayait de toucher son membre blessé. Il lui avait fallu user de nombreuses caresses et paroles rassurantes. Le dragon avait ensuite été très curieux de ses gestes et n'arrêtait pas de mettre son museau dans ses outils de mesure et sur ses croquis de l'aileron au fusain, il y mettait un bazar incroyable.
Une fois les mesures prises, restait le problème des matériaux de construction. Pour faire un aileron souple et articulé le meilleur matériau était sans doute le cuir, mais le cuir était rare et cher sur l'île de Berk. Autant elle pourrait très bien se procurer des vielles barres de fer parmi le débarras de la forge, autant si elle prenait du cuir dans la réserve de la boutique Gobber le remarquerait. Elle n'arrivait pas encore à tuer des biches ou des cerfs et de toute façon elle ne maitrisait pas l'art du tannage. Non, la meilleure façon d'obtenir du cuir était encore de recycler un vieil objet fait avec du cuir, mais lequel ? Son père n'apprécierait sans doute pas qu'elle fasse un gros trou dans la peau de cerf qui servait de tapis dans leur salon. Elle avait beau chercher, elle ne trouvait pas d'objet usé fait de cuir.
Pour ne rien arranger, elle avait très peu de temps à consacrer à la recherche d'une solution. Après le départ des invités l'entraînement était devenu plus intensif que jamais. On attendait la reprise des raids d'un jour à l'autre. L'expédition au nid devait avoir accosté sur l'archipel du brouillard depuis trois bonnes semaines déjà et les guerriers allaient bientôt tomber à cours de réserves. Dès que leur nid ne serait plus en danger, les dragons reviendraient les attaquer et Gobber tenait à ce que les jeunes recrues soient prêtes à les affronter. Cela se traduisait pour Emma par des matinées et des après-midi entières dans la poussière de l'arène à suer sous les flammes de leurs différents adversaires.
Une nuit, elle avait été réveillée par un son qu'elle n'avait plus entendu depuis plusieurs semaines : la cloche d'urgence. Les raids avaient repris.
Assise dans son lit à regarder les lueurs orangées commencer à ronger la ville basse, elle se rendit compte avec une certaine surprise qu'elle n'avait pas peur, l'entrainement lui avait appris à la maitriser. Tout ce qu'elle ressentait c'était une certaine excitation, comme si elle avait vécu longtemps dans l'attente et que l'évènement qu'elle avait anticipé était enfin arrivé.
Cette fois, en tant que recrue à l'entraînement, elle n'était pas tenue de rester chez elle. Quand elle arriva au milieu du champ de bataille quelques minutes plus tard, on leur distribua, à elle, Olaf et les jumeaux les même sceaux que ceux qu'elle qualifiait de ridiculement petits des semaines auparavant et on les chargea de contenir les incendies.
– Qu'est-ce que tu fous Emma ! cria Helgue quand il la bouscula en courant vers le puits. Arrêtes de rêvasser et viens nous aider par tous les dieux !
Emma détacha son regard de deux dragons qui se disputaient un mouton en contrebas et parcouru avec des yeux un peu hagards la batailles tout autour d'elle. Elle évita de justesse un jet de flammes sorti de nulle-part. Du coin de l'œil, elle vit un viking se jeter sur un dragon qui brûlait avec application la devanture d'une maison pour lui fermer la gueule à mains nues mais elle ne resta pas pour regarder l'issu du combat. Elle se rua vers l'abri précaire du puits puis repartis à contre cœur vers la fournaise qui l'entourait. L'eau qu'elle déversa s'évapora immédiatement et les flammes reprirent de plus belle. Ce qu'elle faisait ne servait strictement à rien.
Ce qu'elle voulait, c'était observer le comportement des dragons, jeter ce sceau et courir se percher sur les hauteurs de la ville pour contempler et analyser la bataille en paix. C'était le seul moyen de les battre. Face à un seul dragon, dans l'enceinte de l'arène, les techniques Vikings étaient peut-être efficaces mais dans la confusion d'une bataille grandeur nature ce n'étaient que des coups portés à l'aveugle, des cailloux lancés dans l'océan pour bloquer l'avancée de ses vagues destructrices. Les dragons avaient le ciel et le feu, les vikings avaient les femmes, les enfants et les maisons en bois. Emma ne s'en rendait que trop compte, maintenant qu'elle était réellement plongée dans les combats. Il fallait prendre le problème sous un autre angle, se poser les bonnes questions. C'était ça qu'elle avait attendu avec tant d'impatience, observer des dragons sauvages, dans une bataille, les comprendre pour mieux les atteindre.
Pour commencer, leur organisation la fascinait. Les dragons étaient à l'évidence des animaux fiers et suffisamment armés pour survivre tous seuls alors pourquoi est-ce qu'ils attaquaient le village en groupe ? De plus, ils ne se contentaient pas de se regrouper en meutes. Non, alors que dans la nature les animaux se regroupaient seulement entre espèce, les escadrons de dragons comportaient des espèces très différentes. Serait-il possible que les dragons soient suffisamment évolués pour constituer une sorte de société primitive dans laquelle chacun avait sa place ? Ils suffisaient d'observer la répartition stricte des tâches entre eux. Les vipères étaient chargés de subtiliser le plus de moutons. Ils étaient pour cela couverts par des gronkles. Les dragons plus dangereux tels que les cauchemars monstrueux ou les hideux bragetor détournaient l'attention des Vikings en détruisant leurs maisons. Ces quatre espèces étaient majoritaires mais on croisait aussi des animaux plus exotiques comme les terreurs terribles qui tournaient autour des vikings pour faire diversion. Le rôle de Toothless là-dedans devait être de saper les défenses de l'ennemi avec sa précision et sa rapidité légendaire mais heureusement il semblait n'y avoir aucun autre furie nocturne prêt à prendre sa relève.
Cette solidarité avait néanmoins ses limites. Emma avait vu à plusieurs reprises des dragons se battant entre eux pour un mouton. Ces bagarres avaient la plupart du temps lieu entre les vipères et pouvaient aller jusqu'à la blessure d'un dragon par un autre. Emma supposait qu'il existait des dragons dominants, les cauchemars monstrueux ou les hideux bragetor, qui faisaient profiter les plus faibles de leur protection en échange de la nourriture. Ce raisonnement s'accordait parfaitement avec le bon sens de mère nature, les Vikings n'avaient aucune chance contre ça.
Quand les reptiles estimèrent qu'ils avaient suffisamment renfloué leur garde-manger, ils partirent peu à peu. L'attaque n'avait pas été très longue cette fois-ci, ce n'était que le début de la saison des raids qui allait s'étendre jusqu'à l'hiver.
Cette attaque était porteuse d'une bonne et d'une mauvaise nouvelle. Elle signifiait que les vikings embarqués étaient sur le chemin du retour. La mauvaise nouvelle était bien sûr que s'ils n'arrivaient pas d'ici deux semaines, on pourrait les considérer comme morts. Et c'est ainsi que dès le lendemain, de nombreuses épouses et des enfants, dont Emma, scruteraient l'horizon chaque matin dans l'espoir de voir apparaître des voiles blanches.
Quelques jours après la reprise des raids, Gobber annonça qu'ils allaient suivre une journée d'initiation au métier de garde – ce qu'ils étaient tous destinés à devenir un jour. Au programme : démonstration de tir à la catapulte, briefing sur les meilleurs techniques de défense du village et apprentissage des différents signaux de communication entre tours de garde.
Cette journée eu au moins le mérite de faire réaliser à Emma qu'elle ne voulait jamais, au grand jamais, devenir garde. Passer sa journée à jouer aux dés ou au Hnefatlf avec des rustres continuellement imbibés de bière, non merci. Helgua semblait penser la même chose, elle promenait partout son regard dédaigneux et son nez froncé. Helgue et Ralf, au contraire, semblaient dans leur élément. Ils saluaient tous les gardes par leurs prénoms et voulaient tout toucher. Mais ils eurent beau insister, on ne les laissa pas jouer avec la catapulte.
Le soir, ils furent mis à contribution pour un exercice pratique : surveillance du ciel sur la tour sud-ouest jusqu'au coucher du soleil qui, en cette saison, aurait lieu aux alentours de minuit.
Comme tout garde qui se respecte, les recrues, enfin surtout Ralf et Helgue, avaient organisé un bon repas convivial. Même le fait de devoir monter les tonneaux de bière jusqu'en haut de la tour n'avait pas suffi à les décourager. Ils s'installèrent donc tous confortablement pour griller du poulet, un aliment plutôt rare, et du poisson autour de la flamme qui brûlait au sommet de la tour.
Arwen se fit la remarque que si les dragons devaient attaquer cette nuit, ils ne les verraient sans doute pas arriver, mais cela n'avait pas l'air d'inquiéter Gobber et il ne s'en plaignait pas, c'était une soirée très plaisante. Il avait peut-être bu plus de bière que de raison et c'était sans doute pour cela qu'il riait avec de tels éclats aux blagues de Ralf, mais la sensation de quiétude et d'insouciance était fort agréable. Son ventre plein et son esprit embué le tiraient lentement mais sûrement vers le sommeil. Il entendait la voix enrouée de Gobber raconter ses exploits du temps jadis aux nouvelles recrues mais il n'écoutait pas, un an d'entraînement lui avait suffi pour connaître cette histoire par cœur. Ses paupières se baissèrent, comme tirées par des poids qu'il n'avait plus la force de soulever, et son regard se perdit dans la danse hypnotique des flammes.
Il suivait leurs mouvements sensuels et répétitifs, les courbes brûlantes qui s'allongeaient, se cambraient puis brusquement se repliaient, se ramassaient pour mieux repartir longer, grimper, caresser les rondins de bois calcinés qu'elles tenaient dans leur emprise. Leurs reflets arrondis dans les yeux de la personne en face de lui, de l'autre côté du brasier, faisaient la même danse. Les flammes semblaient lécher le doux visage, grimpant le long de ses joues jusqu'à atteindre le pourtour des orbites sombre, gouffre au milieu duquel trônait les deux pupilles brillantes, embrasées. Puis un coup de vent faisait brusquement plier les flammes, elles crissaient, dardaient leurs langues de feu vers l'ennemi. L'ombre en profitait pour reprendre son territoire, se répandre dans le léger creux de ses joues, grimper le long de son menton et se rassembler au fond de la gouttière juste au-dessus de ses lèvres. Et l'assaut recommençait. Les flammes se mélangeaient avec les cheveux roux de la jeune fille, à tel point qu'Arwen ne savait plus très bien ce qui était le feu et ce qui était elle, Emma.
Il était complètement fasciné. Ses yeux enfiévrés, pupilles élargies par le sommeil et l'alcool, engloutissaient son visage tout entier. Elle avait le regard baissé sur le poisson qu'elle faisait négligemment griller dans les flammes. Il devinait au léger froncement de ses sourcils et à son regard lointain qu'elle était une fois de plus perdue dans ses pensées. L'éclat de ses yeux trahissait l'esprit bouillonnant caché sous ce visage timide. Non, c'était le reflet du feu. Il divaguait. Il releva la tête et se raccrocha aux mots de Gobber.
–… et alors il me mange le bras, racontait ce dernier. Je devais être délicieux car…
L'entraineur racontait comment il s'était soudainement retrouvé amputé d'un bras puis d'une jambe. Régulièrement, mécaniquement, son bras se soulevait, renversant une rasade de bière dans sa gorge profonde et desséchée. Ses mains grimpaient plus haut, sa voix se haussait et ses mots s'amalgamaient. Ralf, assis tout au bord de son banc, semblait complètement absorbé par le récit. En face de lui, Helgua donna un coup de coude à Emma et lui murmura quelque chose à l'oreille qui la fit rire. Arwen perdit à nouveau le fil de l'histoire de Gobber.
– C'était pendant le du raid de juillet, vous savez, le raid le plus meurtrier de la dernière génération. Une vraie boucherie ce raid ! On ne savait plus où donner du marteau… Enfin bref, qu'est-ce que je disais déjà ? Ah oui ! Eh bien c'est lors de ce raid que j'ai perdu mon bras et ma jambe dans l'estomac de ce cauchemar monstrueux !
Olaf avait ses deux mains plaquées sur sa bouche et son visage était figé dans un expression horrifiée. Gobber arracha tragiquement une grande bouchée de sa cuisse de poulet rôti pour marquer ses propos.
– J'te vengerais, s'exclama Ralf visiblement éméché, ces démons...ces...ces dragons ne saurons m'pas c'qui les a frappés ! J'arracherais toutes les jambes de tous les dragons ! Ouais toutes !
Helgue leva sa chope aux paroles pleines de sagesse de son ami et y joignit quelques vagissements enthousiastes mais manifestement avinés.
–Non, non, repris Gobber plus sérieusement, c'sont leur ailes et leurs queues qu'y faut arracher.
Il laissa planer un petit silence pendant qu'il fouillait dans sa bouche pour en retirer un petit os coincé entre deux de ses molaires. Puis il se pencha en avant et cela accentua les ombres sur son visage.
– Un dragon cloué au sol est un dragon mort ! acheva-t-il d'un voix rauque.
Ils frissonnèrent tous. Emma releva un visage effaré vers Gobber, faisant sursauter Arwen par la même occasion. L'entraineur ne remarqua pas le changement d'atmosphère autour de lui, il consulta le ciel et s'étira longuement.
– Ma parole, mais il fait déjà nuit ! s'exclama-t-il. Faut aller se coucher les jeunes ! Demain on s'attaque aux choses sérieuses, entrainement avec des vrais dragons ! Bon aller, j'vais chercher la relève. Rangez moi un peu tout ça.
Il se leva difficilement et descendit lourdement les escaliers. A peine était-il partit, Emma jeta le poisson auquel elle n'avait pas touché dans les braises et disparu à sa suite.
Helgua échangea un regard stupéfait avec Arwen puis elle haussa les épaules. Emma Haddock était plus sympa qu'elle ne le croyait, elle n'en restait pas moins étrange par moments.
Au prochain chapitre on revient à des scènes plus connues mais promis c'est le dernier chapitre qui suit autant le film :)
